MONOLOGUE
Le lendemain d'une fête
Trop complète J'étais encore étourdi,
Alourdi.
J'avais pris, comme les autres
Bons apôtres.
Quantité de gros canons
Creux et ronds, Dont les grandes meurtrières,
Vrais cratères.
Avaient vomi dans nos rangs
Des torrents
D'un liquide aux vapeurs vives,
Corrosives, Qui versait sur les cerveaux
Ses pavots ; Car nous avions fait la guerre
A la bière, Au gin, au vin, au cassis,
Au trois-six ; Les bouteilles étaient vides.
Nous, avides De repos, nous nous sentions
Pleins et ronds.
Sans cela la longue noce.
Chose atroce. Aurait pu se prolonger.
S'allonger.
"" * 1 - -*-'- enf aisan te Aurore, jncore,
lonçait d'un beau jour our,
)us en retournâmes DOS femmes rouvèrent, hélas, it las.
La mienne, de sa voix tendre, Fit entendre
Des reproches bien sentis,
Pressentis, Et je me sentis tout comme
Un bonhomme Qu'on prend en flagrant délit.
Hors du ]it.
Au moment où tout repose.
Bouche close.
Je me couchai pour dormir,
Ou gémir Sur ma sombre destinée,
Obstinée A stigmatiser mon front
D'un affront.
Rentré d'abord en moi-même.
D'être abstème Je fis le vœu solennel.
Eternel.
Je dormis sur deux oreilles
Sans pareilles, Celles d'un âne bâté, Hébété.
Beaacoup plus lourd que la veille, , Je m'éveille
Je brûlais et me voici
Tout transi.
J'éprouve un grand mal de tête :
"Qu'on est bete "De toujours ingurgiter
"Sans compter" !
Me disais-je, "un petit verre,
"Vin ou bière, "L'on devrait en rester là ;
"Mais, voila !
"L'arithmétique se rouille,
"Tout s'embrouille, "La mémoire fait défaut
"Puis, il faut "Un peu tenir tête aux autres
"Bons apôtres, [1 faut être franc luron
"Ou Huron :
Avoir l'odeur de charogne
"D'un ivrogne.
Ou passer pour un crétin,
"Quel destin !
"Mais c'est fini, je me purge,
"Je m'insurge "Contre votre Grand Mogol,
"L'alcool.
J'embrasse la tempérance
— Quel goût rance ! — "C'en est fait : je ne bois plus.
"Au surplus,.
"S'il est de fait qu'un seul ven-e
«Oblitère "Mémoire et calcul mental,
. "C'est fatal:
"Dès la première rasade,
"Le malade "Est certain de son plumet.
"Il le met "De travers, et Dieu sait comme
"Le pauvre homme «S'en retourne à la maison
• "Sans raison.
"Je vous dis sans métaphore :
"Je l'abhon-e "Votre whiskey, vos boissons,
"Vils poisons.
"Par eux l'âme est asservie.
"De ma vie, "Je n'en boirai désormais.
Non, jamais !
"Si la rasade dernière,
"De manière "A commencer par la fin
"Le pofin, "Etait prise, je parie
"La mairie "Que tous s'en porteraient njieux.
"Or, je veux "Commencer cette réforme
"Et je forme "Des vœux pour son plein succès.
"Pas d'excès !
"Apportez moi donc un verre
"Solitaire, "Un hémistiche doublé,
"Redoublé, "Et je vous fais la promesse
"Bien expresse "Que je prendrai le dernier
"Le premier."
LE CULTE DU PtSSÊ
Quand les mâles refrains des chants patriotique s Font d'un peuple indompté vibrer la grande voix, Le barde, consultant les Muses prophétiques, Nous montre un avenir né d'antiques exploits. Il voit dans le présent poindre l'aube naissante Des futures grandeurs d'une race puissante Et, tout enorgueilli des gloires du passé.
Il montre le chemin, par des héros tracé, Où les fils, héritiers des vertus de leurs pères. Marcheront sans faiblir vers l'immortalité En ouvrant â leur tour pour leur postérité L'ère des grands progrès féconde en jours prospères.
Puisant au même fonds ses discours éloquents. L'orateur sait trouver des termes convaincants.
126 BOUTADES ET REVEEIES
Et les accents virils de sa parole émue, Prêchant l'amour dn sol conquis par les aïeux, Réveillent dans les cœurs un écho qui remue La fibre d'où s'exhale un chant harmonieux :
Accords éoliens où l'on sent vibrer l'âme Au souffle du Zéphir alimentant la flamme De ce patriotisme ardent et respecté Qui reste inaccessible à la vénalité.
Une grande leçon du passé se dégage :
C'est bien peu d'admirer nos gloires d'un autre âge ; Quand, courbé sous le joug d'implacables bourreaux. Un peuple ose évoquer les noms des fiers héros Qui jadis burinaient aux pages de l'histoire Les hauts faits dont il tire une stérile gloire. Chacun se dit tout bas qu'il est dégénéré ; Que chez lui tout sujet d'orgueil est enteiTé ; Que ses héros défunts, s'ils revenaient sur terre, Voyant leurs descendants faibles, sans caractère. S'enfuiraient, dégoûtés de ce peuple avorton Et, pour trouver Toubli, rentreraient chez Pluton.
Si des grands disparus les traits ornent le temple De l'immortalité, c'est afin que l'exemple
Kappelé par le bronze à notre souvenir Bedise aux discoureurs bourrés de rhétorique Qu'on ne prépare pas un brillant avenir Au peuple en divaguant sur un fait historique.
Ce qu'on faisait jadis, c'était beau, c'était grand,
Mais, plus ces fiers exploits nous semblent admirables.
Plus nous devons songer â garder notre rang.
Exalter nos aïeux et rester misérables
Lorsqu'il ne tient qu'à nous de marcher le front haut,.
Cest tenir au passé beaucoup plus qu'il ne faut.
Ces hommes distingués dont nous chantons la gloire
Ne bornaient pas leurs vœux à raconter l'histoire
De ceux qui, sur ce sol, les avaient devancés.
Non contents d'applaudir les héros trépassés^
Ils créaient à leur tour, et pour leur propre compte,
Un passé glorieux sans même le savoir.
Sb ne reconnaissaient qu'un maître : le devoir.
Reculer devant lui leur semblait une honte
Et, n'admettant jamais qu'on pût les distancer.
Ils renversaient quiconque empêchait d'avancer.
Nos pères n'étaient pas des réactionnaires.
Ce n'est pas en restant toujours stationnaires
Que nous rendrons hommage aux hommes d'action. Courageux fondateurs de notre nation.
Leur gloire ne saurait suppléer â la nôtre,
Ni même â nos besoins. Le présent est tout autre-
Que n'était le passé : préparons l'avenir.
Lorsque nous tressaillons d'orgueil au souvenir
Des luttes d'autrefois, mettons nous bien en tête
Qu'il nous faut à tout prix achever la conquête
Des droits qu'on nous conteste et qui sont inhérents-
Au citoyen né libre en dépit des tyi'ans.
Le monde marche encore et chaque jour augmente
La somme du progrès. Marchons donc avec lui.
Notre évolution me paraît aujourd'hui
Sinon tout à fait nulle à coup sûr bien trop lente.
Nous ne pouvons jouir du fruit des durs travaux De nos prédécesseurs sans travailler nous-mêmes. Noblesse oblige. Il faut, pour les luttes suprêmes, Armer nos bras. Sachant que des besoins nouveaux Surgissent chaque jour, abjurons l'indolence. L'Anglo Saxon déclare Mernal Vigilance The price of Liheriy, Le peuple assez naïf
LE CULTE bu PASSE 129'
Pour se momifier ou s'embaumer tout vif Dans le rayonnement des gloires d'outre-tombe S'ankilose, s'endort, périclite et retombe, — Trop juste châtiment de sa passiveté, — Dans les flots ténébreux du fleuve de Léthé.
Si nous voulons rester dignes de nos ancêtres,
Défendons hardiment ce qu'ils nous ont légué
Au prix de leur sang pur noblement prodigué.
S'ils sortaient du cercueil, à la face des traîtres
Us jetteraient, bien sûr, ce reproche indigné :
"Monstres qui travaillez â consommer la perte
"De vos droits les plus chers, vous n'avez pas daigné
"Opposer au tyran même la force inerte !
"Il a trouvé chez vous des complices tout prêts !
"Cest de votre plein gré qu'il vous parque, â vos frais,
"Au milieu d'ennemis jurés de votre race !
"Que devient votre langue ! On n'en trouve plus trace
"Dans les bureaux publics de tel gouvernement
"Qui daigne la proscrire ofliciellement !
"On la met au rancart et vous, vous laissez faire !
"Elle disparaîtrait du nouvel hémisphère,
"Qu'au lieu de lui jeter un adieu déchirant
130 BOUTADES ET BâVEJUES
''Vous la verriez partir d'an œil indifférent ! «Vous vous vantez de vivre et d'agir à l'anglaise 1 '^Yons vons faites rampants et vous vons pâmez d'aise «^Lorsque vous flagornez la persécution ^<Pour étancher la soif de votre ambition.
^'Pourquoi vous, descendants d'une race guerrière, "D'un groupe de colons à l'âme noble et fière, "Contents d'être traités comme des porte-faix, "Resteriez- vous soumis à des hommes surfaits ? "Quelle rage vous pousse à vous donner des maîtres ?' "Devez- vous en avoir ? Dites, en avions nous ? "Vous devriez jeter dehors par les fenêtres "Acheteurs et vendus. Ce n'est pas â genoux "Que nous suivions nos chefs, de braves patriotes "Qui ne pactisaient pas,eux, avec les despotes. "Allons ! parias, debout ! Face à vos ennemis ! "Secouez la torpeur qui vous tient endormis."
Qu'est-ce donc, â la fin que le patriotisme ?
On devrait le savoir puisqu'on en parle tant.
Son culte devrait être â la mode et, pourtant,
On le pratique peu. C'est l'étroit égoïsme
Qui, se trouvant chez nous dans son propre élément,.
Inspire Télectea^, tient le gouvernement En laisse et fait danser une ronde effrénée A d'ignobles pantins que Ton voit chaque année Pérorer à la brasse en roulantde gros yeux Au sujet des exploits de nos nobles aïeux.
Quant à leur demander un léger sacrifice, Dussent-ils à ce prix sauver la nation, •Ce serait trop compter sur l'abnégation De bateleurs cherchant un petit bénéfice.
Le vrai patriotisme est fait de dévoûment.
C'est l'éclipsé du Moi. C'est le renoncement D'une âme généreuse et désintéressée Cherchant le bien de tous sans arrière-pensée ; C'est le sublime élan dans un suprême effort, Le courage stoïque en face de la mort ; C'est l'application franche et bien cnthoUque, De l'amour du prochain, principe évangéUque, Qui révèle aux Mortels la solidarité.
Base de la justice et de la liberté ; Bref, c'est une vertu, peu connue en pratique, <jui n'a jamais hanté l'immonde politique.
De son souffle inspirant tous les groupes épars, La charité fera surgir de toutes parts, Les germes bienfaisants que son âme recèle, Le jour où l'altruisme, â la société, Ouvrira les trésors de la fraternité.
Ce jour-là, nous aurons la paix universelle.
Car, dans tous les pays, les nobles sentiments, Sans lesquels il n'est pas de vrai patriotisme, Redeviendront de mode et le froid égoïsme N'aura plus même accès chez les gouvernements.
Que notre humanité devienne assez parfaite Pour qu'il règne entre tous une entente complète Sur les droits et devoirs de tous les citoyens, On pourra différer sur les meilleurs moyens De donner â chacun sa part de connaissances.
De vertus, de travail, d'honnêtes jouissances. Mais on s'accordera sur ce point capital :
Que, de l'ordre établi le principe vital, Des obscurs dévoûments n'est que la résultante. Alors, dans l'intérêt de la fraternité, 'Chacun, utilisant son ardeur militante, Vaincra son propre orgueil et sa cupidité.
Des perfectionnements arrêtant le programme, Les hommes voudront être unis de cœur et d'âme. Heureux de cultiver les doux arts de la paix, Ils examineront sous leurs divers aspects Tout point noir recelant quelque sanglant orage. Qu'ils sauront détourner. Désormais l'arbitrage, Remplacera la guerre et ses affreux malheurs, Qui coûtaient autrefois tant de sang et de pleurs. Au rebut le carnage ! Avec les vielleries, La Discorde, la Haine et les louches Furies.
Inclinons-nous devant les gloires du passé.
Conservons le dépôt précieux qu'ont laissé Pour nous les conquérants de nos libertés saintes. Ces hardis novateurs, sans reproches, sans craintes, Etaient bien de leur temps. Sur l'affût des canons, C'était avec leur sang qu'ils écrivaient leurs noms. Devançant même un peu leur époque tardive, Hs voyaient poindre au loin la lumière plus vive. Annonçant aux Mortels l'ère des grands progrès. Pour nous émanciper plus tôt, sans nuls regrets. Ils nous sacrifiaient leur robuste existence. ' C'est cet oubli de soi, cette ferme constance
A tout sacrifier pour le bonheur d'autrui, Que nous devons tâcher d'imiter aujourd'hui.
Les luttes corps à corps ne sont plus nécessaires Et, si nous évoquons les combats de nos pères Avec autant d'orgueil, nous, les non-combattants, C'est que nous admirons ces colons militants. Sourds aux lâches terreurs, aux mesquines alarmes, Qui, lorsque nos destins se fixaient par les armes. Se montraient généreux jusqu'à braver la mort. Fiers des exploits d'antan, reprenons notre essor Et, narguant les valets qui se disent nos maîtres. Crachons notre mépris à la face des traîtres.
SURSi CORDl