‹ Coups d'aile et coups de becChapitre 38 sur 49 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Anticliambre de la direction du théâtre des Monstruosités Incohérentes.

Voilà bientôt deux ans que j'exerce ma verve. ^

A me lire, on croirait que la sage Minerve

M'inspire constamment, dicte tous mes écrits,

Et mon style parfait charme les beaux esprits.

Chez tous les gens sélect ma chronique s'étale.

Elle est tendre, elle est vive, elle est sentimentale,

Et le lecteur se dit : *< Comme elle doit ûmer !

(( Celle dont le talent sait si bien exprimer

^< Des plus purs dévoûments la noble et sainte ivresse !

" J'en ferais volontiers l'objet de ma tendresse."

Voilà ce que l'on dit, et c'est ce que je veux.

Qu'on m'aime un peu partout, qu'on se prenne aux cheveux

Pour moi, cela me va. Moi, j'aime tout le monde

Juste assez pour flirter et tromper à la ronde

Vingt soupirants par jour, beaux, laids, jeunes ou vieux.

Je mets tout mon plaisir à rendre malheureux

Le naïf assez sot pour m'aimer d'amour tendre.

D'autres ont des maris quand moi je dois attendre :

N'est-ce pas suffisant pour me mettre en fureur

Contre ceux dont je n'ai pu faire le malheur?

Puisqu'ils avaient besoin de faire une sottise.

Ne pouvûent-ils donc pas me conduire à l'église,'

Et jurer devant Dieu que leur fidélité

Serait le contre-poids de ma légèreté ?

Ils ne l'ont pas voulu : c'est pourquoi je me venge.

Page 1