LE POETE
Si je suis rêveur, foule, qu'es-tu donc Pour nier ainsi les plus grands mystères ? Tu dis : L'idéal est dans un bas-fond ! . . . J'aime mieux l'azur, les tâches austères, Les rêves de gloire aux ailes d'argent, Et puis le vieux sol où j'aurai ma tombe. Fais sonner encor ton rire outrageant Et frappe mon front, si jamais je tombe. Avide de sang, déchire mon coeur, Et devant mes yeux étends de longs voiles Tu sauras, un jour, quel est le vainqueur . Gardons, toi ton or et moi mes étoiles !
Vingt ans
J'ai vingt ans ! et partout je ne vois que des roses. A mes yeux éblouis se montre l'avenir ; J'appelle les combats que, pour les nobles causes, Demain, contre la haine, il faudra soutenir.
J'ai vingt ans ! Je suis gai ! j'ai pour moi l'espérance
Qui donne le courage et la force à mon coeur.
Je ne redoute rien ; je brave la souffrance,
Et sous le grand ciel bleu je jette un chant vainqueur
Car je suis à cet âge où notre âme est ravie ; Où, scrutant l'horizon d'un oeil resplendissant, Le jeune homme salue, avec amour, la vie, Sans voir que sur sa route il est parfois du sang
Oh ! je sais — et ce m'est une triste pensée — Que demain mes vingt ans s'enfuiront à jamais ! Que ma chère jeunesse, hélas ! sera blessée, Pour avoir cru trop vite au charme du succès.
Je n'éprouverai plus, dans le fond de mon âme, Ce sentiment secret qui forme les soldats ; Et je crains qu'en mon coeur ne s'éteigne ia flamme Qui lui fait souhaiter l'approche des combats.
Mais non, il ne faut pas que ma jeunesse meure, Ni qu'une main brutale arrête mon essor ! Et je veux qu'en dépit du temps qui les effleure, Mon esprit et mon bras soient vigoureux encor !
Je veux monter sans cesse aux sommets de la gloire, En servant jusqu'au bout ma patrie et mon Dieu ! Et si je tombe un jour sans goûter la victoire, Qu'importe ! le devoir est le plus doux enjeu !
Jette donc ici-bas un regard de tendresse Et laisse-moi toujours, ô Dieu plein de bonté, Mes vingt ans d'idéal, mes vingt ans de jeunesse 1 Donne-leur un rayon de divine beauté !
Chanter, croire, aimer
Je veux chanter au clair soleil de mon bonheur,
D'une voix toute pure ; Il en est trop dont le chant est empoisonneur. Moins suave, le mien est certes sans souillure.
Chanter pour réveiller ceux qui sont endormis,
Sans croire à l'espérance ; Chanter avec amour, chanter pour mes amis : C'est être apôtre et c'est affirmer ma croyance.
Et je veux croire aussi : l'homme est bien à genoux,
Quoi que l'on puisse dire, Croire qu'un Dieu, d'En-Haut, pose les yeux sur nous, Et que la Vierge met dans le ciel, son sourire . . .
Enfin, je veux aimer tandis que j'ai vingt ans,
Aimer avec franchise ; Car on dit que le coeur se ferme avec le temps, Ainsi qu'un grand lys d'or sous une froide brise.
Jusqu'au bout
La lutte sera dure Pour toi, mon pauvre gâs.
Sur la route peu sûre Ne t'aventure pas.
Je ne crains point Forage, 0 mère, c'est si beau, Quand on a du courage, Et la foi pour flambeau !
Oui, mais longue est la route.
On dit : chacun pour soi.
Et l'homme qui t'écoute Se moquera de toi
Qu'importe à ma jeunesse L'injure ou le mépris !
J'ai bien trop de noblesse Pour demander sursis.
Mais la nuit sera noire.
Ecoute mon sanglot.
J'ai si peur ds la gloire . .
Ne monte pas trop haut !
Etouffez dans vos voiles Le cri de votre coeur.
C'est auprès des étoiles Que je serai vainqueur î
Pourquoi ne pas attendre ?
Rien ne te presse encor.
Reste ; je veux entendre Un peu, ton rire d'or !
Et mon pays qui pleure ? Et les méchants là-bas ?
Quand on dit : tout à l'heure, On recule d'un pas.
On te tuera peut-être, 0 toi, mon adoré.
J'en verrai se repaître De ton sang, à leur gré
La mort me sera douce, Le repos éternel.
Je mourrai sans secousse, Les yeux fixés au ciel !
Va mon gâs ! Va mon brave !
Et si j'avais vingt ans, Je me ferais l'esclave De tes rêves tout blancs.
Le secret
J'ai dit à mon coeur de se taire Et tout à l'heure il m'a semblé Entendre un son plein de mystère, Et mon petit doigt m'a parlé.
Il m'a conté de douces choses En son langage de devin.
Il m'a dit tout bas que les roses Exhalent un parfum divin ;
Que les papillons, sur leurs ailes Ont d'invisibles diamants, Et que les noires hirondelles, Le soir, appellent leurs amants.
Il m'a dit, et j'en suis morose, Que des anges blancs, dans la nuit, Veillent sur l'enfant qui repose, Et qu'ils s'en retournent sans bruit.
Il m'a conté que la souffrance Toujours ennoblit notre coeur, Et que sur terre l'espérance Reste pour nous le seul bonheur.
Il m'a dit que l'unique gloire Est de conserver son coeur pur Que, pour obtenir la victoire, Il faut s'élever dans l'azur ;
Que le chemin vers la Patrie N'est pas tout parsemé de fleurs, Et que les plaisirs de la vie Y voisinent avec les pleurs.
Puis il se tut, ce fut silence ; Et moi je demandai bien bas :
« Quel est ton nom et ta puissance, « Toi qui t'attaches à mes pas ?
« 0 toi qui parles à mon âme, « Toi qui me suis la nuit, le jour, « Qui me protèges de l'infâme, « Ah ! dis-moi, serais-tu l'amour ? »
Alors sa voix se fit plus tendre ; Il s'y mêlait de la pitié ; Et doucement, je crus entendre « Fnfant, je m'appelle amitié ».
Cloches de Noël
Cloches qui, dans la nuit, sonnez éperdument, Carillons qui volez au-dessus des prairies, Mêlez aux flocons blancs vos claires sonneries Cloches qui, dans la nuit, sonnez éperdument.
Laissez tomber sur nous un peu de votre joie, Emportez jusqu'aux cieux les désirs de nos coeurs ; Sans jamais mettre fin à vos accents vainqueurs, Laissez tomber sur nous un peu de votre joie.
Chantez pour le vieillard et riez pour l'enfant, A l'un donnez la force, à l'autre l'espérance ; Loin du pauvre qui pleure écartez la souffrance, Chantez pour le vieillard et riez pour l'enfant.
Du Roi de Bethléhem, alertes messagères, Vous annoncez partout la venue ici-bas.
En passant, répandez des roses sur Ses pas, Du Roi de Bethléhem, alertes messagères.
0 carillons d'airain, chantez : nous écoutons. De cet Enfant qui nait, célébrez les louanges, Et mêlez vos accords aux douces voix des anges 0 carillons d'airain, chantez : nous écoutons.
Elevez-vous là-haut, près des pâles étoiles, Effleurez-les sans bruit de vos sons argentés, Et revenez vers nous, pleines de leurs beautés Elevez-vous là-haut, près des pâles étoiles.
Chantez-nous la splendeur de cette grande nuit : Parcourez sans arrêt les pays de la terre ; Redites à chacun le sublime mystère ; Chantez-nous la splendeur de cette grande nuit.
Sonnez, sonnez toujours, cloches de nos églises ; En nos coeurs déposez tous vos accents joyeux, Et, demeurant pour nous la voix qui vient des cieux, Sonnez, sonnez toujours, cloches de nos églises.
Premier janvier
Comme un vase dont le cristal s'est émietté
Sous la main qui venait y déposer des roses,
Un an est disparu, brutalement jeté
Au gouffre où vont mourir toutes les vieilles choses.
Il n'est plus, sauf peut-être où vit le souvenir.
Il n'est plus. Oh ! pourquoi faut-il donc que tout meure ?
Pourquoi sur le passé reposer l'avenir ?
Pourquoi vivre et lutter, puisque rien ne demeure ?
Pourquoi ? C'est que la vie émerge de la mort ! C'est que par le passé doit s'écrire l'histoire, Et c'est que la richesse est faite de l'effort Journalier, sans lequel il n'est pas de victoire !
C'est qu'il n'est point d'amour qu'il ne soit de douleur, Qu'un plus doux parfum vient de la rose fanée, Que l'âme se retrempe aux sources du malheur, Et c'est qu'à Tan détruit succède une autre année !
emp;
Les petits oiseaux nous reviennent.
Au bord des nids ils vont conter Les récits dont ils se souviennent.
C'est le printemps, je veux chanter !
La terre n'est qu'un grand ciboire Où, pour mourir, naissent les fleurs.
Les champs ont toutes les couleurs.
C'est le printemps et je veux croire !
Chaque être veut s'enjoliver ;
Le ruisseau reprend son murmure,
Le sol cache sa déchirure.
C'est le printemps, je veux rêver !
Le soleil a chassé le froid ; En tout il sait mettre un sourire.
L'ardeur reprend sous chaque toit.
C'est le printemps et je veux rire !
Tout renait pour se transformer. Les matins sont plus doux, les heures Sont des rayons dans nos demeures.
C'est le printemps, je veux aimer !
Midi
Midi : la mer est tranquille, Couverte de diamants.
Il semble même que l'île S'y reflète par moments.
Au ciel vole une mouette, Petit point blanc dans l'azur.
Sur mer nulle goélette :
Le vent est doux, l'air est pur.
Sans cesse la vague chante, Se brisant sur les galets.
Un pêcheur, d'une main lente, Raccommode ses filets.
Plus belle que tout un monde, La dune est un ruban d'or Qui se déroule sur Tonde, Pour se perdre loin du bord.
Mouette gentille, vole Sans plus descendre en ce lieu, Comme toi, mon âme folle S'enivre dans le ciel bleu.
Et toi, mer qu'on dit fidèle, Garde mes rêves d'enfant, Et de ta plainte si belle, Berce-les tout en grondant.
Midi : mon âme est tranquille Et pleine de diamants :
Je crois que le ciel de l'île S'y reflète par moments.
Iles de la Madeleine.
Près de Vous
Je suis venu, mon Dieu, prier à votre autel. Avide de bonheur, mon âme s'est blottie A vos pieds que jadis perça le fer cruel, Et, de mes yeux ravis, j'ai contemplé l'hostie.
J'ai vu qu'au tabernacle, hélas ! Vous étiez seul, Seul en cette Prison, par amour pour les hommes, Aussi seul qu'au tombeau, dans votre blanc linceul ; Et j'ai rougi de voir quel peuple ingrat nous sommes !
Vous m'êtes apparu si radieux et doux,
Si prêt à recevoir mes prières naïves,
Que j?ai voulu veiller une heure auprès de Vous,
Tout comme au sol béni du Jardin des Olives.
Le silence régnait partout autour de moi.
Et je Vous ai parlé comme on parle à son père.
Je me suis prosterné, car Vous êtes mon Roi,
Et j'ai dit : «Oui, Seigneur, c'est en Vous que j'espère !»
Je Vous ai dit bien bas quelles sont mes amours ; Je Vous ai confié toutes mes espérances ; Je Vous ai demandé de veiller sur mes jours, Et de verser sur moi le fruit de vo3 souffrances.
Puis dans la paix du soir, j'ai fait taire ma voix. J'ai voulu, de nouveau, relire l'Evangile : Le testament qu'un Dieu nous laissa sur la croix ! Maître, je l'ai relu, près de Vous, immobile.
Alors, mon pauvre front touchant presque le sol, En esprit j'ai baisé vos divines blessures. Et j'ai laissé mon âme, au ciel prendre son vol ; Car les routes du ciel ne sont pas les plus dures.
J'ai pleuré, songeant au calice rédempteur Que vous avez voulu boire jusqu'à la lie ; Et j'ai compris, pourquoi vous aviez dit, Seigneur « Venez à moi, je suis le repos et la vie ! »
A l'écolier
Va, petit écolier, va, le devoir t'appelle.
Je sais, tu trouveras qu'il est dur d'obéir,
Et souvent tu voudras, d'un vigoureux coup d'aile,
T'élancer seul et libre, au ciel de l'avenir.
Va, petit écolier, penche-toi sur ton livre,
Et tu sauras de lui le bon, le vrai, le beau.
Le beau ! que pour lui seul ta jeune âme s'enivre !
Le vrai ! le bon ! partout qu'ils te soient un flambeau I
Penche-toi sur le livre où s'écrit ton histoire ; Ecoute s'élever la voix de tes aïeux, Et refais-toi le coeur au souffle de leur gloire ; Si tu sais les aimer, tu seras grand près d'eux.
Penche-toi sur ton livre aux heures de l'étude De ta langue si douce, apprends-y la beauté, Et tu la défendras contre la multitude ! Car la langue, vois-tu, c'est toute la fierté !
Aux combats de demain que ton âme s'apprête. Garde toujours le livre où l'on parle de Dieu. Si tu sens le besoin de relever la tête, Que ce soit, mon ami, vers le firmament bleu !
Va, petit écolier, va, le devoir t'appelle ; Enfant, suis jusqu'au bout la route du savoir, Et ne faiblis jamais : ta jeunesse est trop belle ! Nous avons mis en toi trop d'orgueil et d'espoir !
ve
Madame la Vierge Voici mon Ave !
En guise de cierge, Je l'ai réservé Pour vous Dame vierge Voici mon Ave.
Vous êtes ma Mère, Me dit-on souvent.
Donc, sur cette terre, Je suis votre enfant.
Vous serez ma Mère :
On l'a dit souvent.
Vous êtes je gage, Une reine aussi.
Voulez-vous un page ?
Reine me voici.
Car êtes, je gage, Grande reine aussi.
Et vous êtes belle, Je n'en puis douter.
Ah ! que n'ai-je une aile Qui m'aide à monter Près de vous si belle !
Je n'en puis douter.
Dans votre royaume, M'en irai-je un jour ?
J'ai peur d'un fantôme Qui rôde alentour.
Dans .votre royaume, Sans cesse, il fait jour.
Vous qu'on dit si bonne, Oh ! veillez sur moi.
Sous votre couronne, Je n'ai plus d'émoi.
Si vous êtes bonne, Oh î veillez sur moi.
Et Vierge Madame, Voilà mon Ave.
Je veux que mon âme, Le jour achevé, S'envole, Madame, Avec mon Ave.
eunesse
Genoux en terre, et le coeur Qui se recueille en silence ; Chant de fierté, chant vainqueur Pour un Credo d'espérance ; Des mains qui touchent l'autel, Et, bravant la moquerie, Des yeux fixés vers le ciel :
C'est la jeunesse qui prie !
Le front haut, regards ardents Scrutant l'infini des choses.
Amour, sourires confidents !
Grands espoirs et grandes causes Sur les cheveux noirs ou blonds, L'empreinte de la science ; Gestes nobles et profonds :
C'est la jeunesse qui pense !
Coups de clairon : à l'assaut !
Eclairs que jette l'épée !
Braves partout, sans défaut. Une page d'épopée ) Et l'on se bat en rêvant ; Mourir n'est pas une chute !
Un cri qui vibre : En avant !
C'est la jeunesse qui lutte !
Bras tendus vers les drapeaux, Sous un soleil de victoire !
Des roses sur les berceaux ; Le souvenir de l'histoire !
Espérance, ambition Prennent l'âme radieuse.
Eternelle vision !
Jeunesse victorieuse !
Prière du soir
L'ombre emplit toute la chapelle ; Les moines s'en viennent prier.
On dirait un frôlement d'aile Qui se brise sur le palier.
Et dans la nuit les voix s'élèvent, Graves comme des voix de saints.
Moines, chantez ! nos âmes rêvent Aux accords des concerts divins.
Moines, chantez dans le silence :
Vous nous ouvrez un coin du ciel.
Le coeur retrouve l'espérance Au souvenir de l'éternel.
L'orgue s'est tu ; l'hymne à la Vierge S'est envolée auprès de Dieu.
A l'autel se consume un cierge Que reflète le vitrail bleu.
On récite les litanies :
« Omnes sancti », disent les voix.
Oh ! les plus douces harmonies Enchantent mon âme à la fois.
Moines, redites les louanges De ces chevaliers au coeur pur ; Au-dessus de vos fronts, les anges Etendent leurs ailes d'azur.
Dans leurs niches, les saints de pierre
Paraissent incliner le front ;
Et la lampe du sanctuaire
Est comme une étoile au plafond.
Maintenant, la prière est dite C'est le silence, c'est la nuit.
Près de son Roi, toute petite, L'âme se repose du bruit.
On souffle le cierge de cire.
Les jeunes moines de vingt ans S'en retournent, dans un sourire, Rêver peut-être à leurs mamans . . .
H lànOit ^e cont en allée
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Il lliilf ilfi
îiiHfirf !
A la France
Lorsque j'étais petit, on me parlait de toi, France qu'on dit si belle !
Et mon coeur, à vingt ans, n'a pas changé sa foi Il t'est resté fidèle.
Je ne t'ai jamais vue autrement que de loin.
Mais sachant par l'histoire Que je te dois beaucoup, il ne m'est pas besoin
De contempler ta gloire.
Il me suffit, vois-tu, qu'on prononce ton nom, Tout bas, à mon oreille ;
Et je ne connais pas plus mélodieux son : C'est comme un vol d'abeille.
D'autres pourront te dire en des mots plus charmants
Ce que leur esprit pense ; Mais moi, sans le vouloir, j'ai le coeur des mamans ;
Et je t'aime en silence . . .
Tu nous donnas, jadis, des hommes valeureux, Chevaliers d'un autre âge.
Je m'en souviens toujours, noble terre des preux, Du rire et du courage !
Je t'aime au souvenir des récits du passé
Qui chantent ta noblesse ; Et je pleure avec toi ton pauvre front blessé Par une main traîtresse !
Mais je t'aime encor plus quand je suis à genoux, Et quand je veux tout dire
Dans un baiser d'amour au vieux sol de chez nous Rempli de ton sourire !
Nos clochers
Ils sont jolis nos clochers blancs, Les chers clochers de nos villages, Toujours jeunes malgré les ans Et sans rides à leurs visages.
Pointés vers le ciel, nuit et jour, Ils sont une longue prière Qui dit la foi, l'espoir, Pamour Du paysan, fils de la terre.
Ils ont espéré comme nous, Ayant partagé notre histoire ; Et quand nous sommes à genoux, En les regardant, il faut croire.
Près d'eux, nous avons tous rêvé ; Près d'eux, l'enfant devient un homme Et près d'eux, l'ouvrage achevé, Nous dormirons le dernier somme.
Mais eux, ils resteront debout, Les fins clochers de nos églises, Fiers et jolis, pieux surtout, Résistant à toutes les brises.
Ils veilleront sur nos enfants Et sur le coeur de la patrie !
Ils sont si bons les clochers blancs On dirait la terre qui prie !
L'école du rang
Avec sa toiture pointue,
Son petit « tambour » de bois blanc
Et sa façade toute nue,
Voici l'humble école du rang.
Elle est sise sur la grand'route :
Point n'est besoin de la chercher.
Sous les poutres. du toit, sans doute, Les hirondelles vont nicher.
Elle a des fenêtres nombreuses Où passent tous les coins du ciel.
Pour que les âmes soient heureuses, Il suffit d'un peu d'éternel.
On ouvre, au printemps, ces fenêtres, Quand la nature est en éveil.
Et les parfums du sol pénètrent Avec les rayons du soleil.
Et c'est là, dans cette humble école, Que tous les petits de chez nous Apprennent ce qu'est un symbole Et ce que vaut l'homme à genoux.
C'est là que s'écrit la préface De notre histoire de demain ; C'est là que l'âme de la race Renaît dans un bambin.
Passant par la route fleurie, Arrêtons-nous, quelques instants Car c'est le coeur de la patrie Qui semble battre là-dedans.
Croix du chemin
D'un geste qui ne finit pas, De grands Christs solitaires Etendent, jour et nuit, leurs bras Sur nos campagnes claires.
Le vent et l'eau les ont noircis, Et sur les têtes qui s'inclinent On pense voir des cheveux gris . . .
Les croix sont peut-être chagrines ?
Les yeux eux-mêmes se sont clos Car l'araignée y fait ses toiles.
La nuit, en guise de joyaux, Y met, semble-t-il, des étoiles.
Mais lorsque souffle le grand vent, Les croix résistent avec peine ; Et par les froids d'hiver, souvent, Les croix grelottent dans la plaine.
On les voit de loin, de très loin ; Chacune d'elles nous attire, Et par-dessus les champs de foin, Elles ont l'air de nous sourire.
Ces croix nous viennent des aïeux.
Tandis qu'ils « faisaient de la terre », On dit qu'elles priaient pour eux :
Le ciel a béni leur prière . . .
Conservons nos croix du chemin De victoire elles sont un gage.
Et nous les remettrons, demain, A nos enfants, en héritage.
Le quêteux
Le « quêteux » avec le bâton qu'il porte, Au nom du bon Dieu, frappe à votre porte.
Voici le « quêteux », voici le printemps ! Chantez les oiseaux, donnez bonnes gens !
Malgré les ans, il a bonne mémoire
Et peut vous conter bien plus d,?une histoire.
Voici le « quêteux », voici le printemps ! Chantez les oiseaux, donnez bonnes gens !
Il se sent chez lui dans chaque village, Et pour vivre heureux, il vit en voyage.
Voici le « quêteux », voici le printemps ! Chantez les oiseaux, donnez bonnes gens !
C'est l'ami de tous et que tous accueillent, L'ami qui s'en va quand tombent les feuilles.
Voici le « quêteux », voici le printemps ! Chantez les oiseaux, donnez bonnes gens !
Son âge ? son nom ? Nul ne pourrait dire. Dans sa longue barbe il cache un sourire.
Voici le « quêteux », voici le printemps ! Chantez les oiseaux, donnez bonnes gens !
D'où vient-ii enfin ? Quelle est sa demeure ? Oh ! n'en parlez pas ! car alors il pleure . . .
Voici le « quêteux », voici le printemps ! Chantez les oiseaux, donnez bonnes gens !
Et dans ses grands yeux, sa seule richesse, Semble remonter toute sa jeunesse !
Voici le « quêteux », voici le printemps ! Chantez les oiseaux, donnez bonnes gens !
Comme il est venu, sans bruit, il vous quitte, Pour l'hiver prochain, se chercher un gîte.
Au revoir « quêteux », au revoir printemps ! Partez les oiseaux, merci, bonnes gens !
En relisant l'histoire
J'ai relu, ce matin, une page d'histoire, — La plus belle qui se soit écrite chez nous — Et près du livre ouvert tout parfumé de gloire, Comme au pied d'un autel, je me mis à genoux.
J'étais triste, isolé, tout près de cette page Où se lisait le nom d'un martyr d'autrefois, D'un vaillant qui jadis mourut en son jeune âge, Pour défendre son nom, son épée et sa croix !
Le passé n'avait plus, à cette heure, de voiles : Je voyais le Long-Sault, je voyais le fortin, Et sous le ciel immense où veillaient les étoiles, Le corps ensanglanté du jeune paladin.
Et je le vis monter, Là-Haut, avec les braves Qui tous avaient juré de « tenir » près de lui. Les anges leur jouaient des musiques suaves Loin du fort renversé, le barbare avait fui.
Lorsque j'eus achevé la douce rêverie,
Je baisai cette page où la postérité
Avait, en lettres d'or, gravé le mot : Patrie !
Et refermai le livre avec plus de fierté.
Les mots s'étaient changés en rayons d'espérance ; Je suivais le chemin qu'un autre avait tracé, Et je reprenais foi, reprenant ma vaillance Au sublime contact d'un héros du passé.
Une voix m'a parlé, semblable à ma jeunesse, Et m'a jeté de loin ce cri fier et perçant : « Jusqu'au bout dans la lutte, et jamais de faiblesse Puis la voix s'est perdue en un long flot de sang . . .
Oh ! non je n'étais pas isolé dans la masse. J'avais derrière moi le plus beau souvenir. Pour m'aider au combat j'avais toute ma race, Et pour vaincre demain j'avais tout l'avenir !
Les Madeleine
Ce sont les « Madeleine » ; On les connaît à peine
Chez nous.
Mais elles sont si belles Qu'on croit voir des dentelles..
Tout doux !
Pour elles, la mer chante, Et n'est jamais méchante,
C'est sûr !
Et les vents sont dociles Pour les petites îles
D'azur.
Dans un souffle de gloire S'est faite leur histoire.
Et ceux Qui les ont pour patrie Savent aimer la vie,
Joyeux.
Un jour vinrent leurs pères, Broyés par les misères
D'un vol.
Alors, sapins et « plaines »
Recouvraient par centaines
Le sol.
Mais eux, dès l'arrivage, En firent l'abatage
Cruel.
Etant d'âme française, Ils voulaient voir à Taise
Le ciel !
Les fils de cette race Ont la foi pour cuirasse,
L'ardeur, L'amour de la payse Et l'amour de l'Eglise
Au coeur !
Pour une seule dune Toute d'or, à la brune,
Parfois, 0 mes îles mignonnes, Vous auriez les couronnes
Des rois !
Sentinelles placées Aux routes avancées,
Là-bas, Restez toujours des nôtres, Car demain viendront d'autres
Combats.
Au sein de l'Atlantique, Sous un ciel magnifique,
Dormez !
Malgré la souvenance De l'odieuse offense,
Aimez !
Salut, les « Madeleine » ; On vous connaît à peine,
Tout doux !
Mais vous êtes si belles :
Il n'est point d'autres telles
Que vous !
Iles de la Madeleine.
Complainte
Il était parti par un clair matin, Vers la pleine mer, pêcher la morue.
Dans un fol espoir, berçant mon chagrin, Pour le saluer, j'étais accourue.
C'était un beau gars et si brave aussi ! De ceux que la mer veut garder près d'elle, Méchante et maudite au coeur endurci Qui brise nos coeurs parce qu'elle est belle !
Elle s'y connait en hommes, toujours !
Elle a pris mon Jean d'une main traîtresse, Et détruit du coup les primes amours Qui chantaient tout bas avec ma jeunesse !
Je ne l'attends plus mon promis d'hier ; Mais je vais pleurer par toutes les grèves. Je mêle son nom à chaque pater :
J'ai perdu mon rire en perdant mes rêves . .
Car il dort là-bas, seul, aux grandes eaux, La vague le berce en son long murmure : Comme un soldat, pour couvrir sa figure, Le pêcheur n'a point les plis des drapeaux.
Cimetière de pêcheurs
Sur le bord du chemin, et regardant la mer, Cette « gueuse », tout leur amour et tout leur rêve, Les pêcheurs dont les yeux reflétaient le ciel clair Dorment en paix bercés par les chants de la grève.
Et Ton dit que la vague, amoureuse parfois, De ses anciens amis conservant la mémoire, Accourt baiser, la nuit, le pied des vieilles croix Qui protègent les morts et gardent leur histoire.
Rudes gars pleins de foi, marins depuis toujours Qui couraient l'océan sur les barques légères, Penchés dessus le flot bleu comme leurs amours : Ils dorment là, les fils à côté de leurs pères.
Plusieurs y sont couchés depuis cent cinquante ans, Chassés de la patrie où riait leur enfance : Ce sont les doux martyrs des grands « dérangements » Qui gardaient en leurs yeux un reste de souffrance.
Avec les jours, bien des noms se sont effacés, Et sous le vent les croix ont incliné leurs têtes. Les mouettes qui n'ont point peur des trépassés Viennent souvent s'y mettre à l'abri des tempêtes.
Et c'est ainsi que tous, pêcheurs jeunes et vieux, Ils reposent ayant, comme un mât de misaine, A leur tête, la croix, et la mer devant eux, Sous un ciel azuré, dans une île lointaine . . .
Iles de la Madeleine.
Le soir
Là-bas derrière la dune, Le soleil est sans clarté ; Au firmament bleu, la lune S'élève avec majesté.
Et les étoiles se forment ; Les vagues chantent tout bas Pour les îles qui s'endorment, Des airs semblables aux glas.
Au loin les sombres collines Font tache sur l'océan :
L'on croit voir des têtes fines, Avec un corps de géant.
La lune argenté les ondes Et montre aux yeux éblouis Une infinité de mondes Dans les ombres enfouis.
Près du bord des goélettes Aux mats fixés vers le ciel, Balancent leurs silhouettes D'un mouvement éternel.
Les îles sont endormies, Au doux murmure du vent ; Et les étoiles amies, Là-haut, veillent en rêvant.
Iles c'.e la Madeleine.
Les Paspéias
Nombreux, ils sont venus, les gens de « par en-bas » Et voyez-les dans l'eau qui monte à leur ceinture. Couper l'herbe marine est une tâche dure ; Mais ils sont courageux et forts les « Paspéias ».
Sous le soleil ardent, ils ne s'arrêtent pas ; Et comme s'ils allaient à joyeuse aventure, Ils chantent vers le large et battent la mesure Au mouvement rythmé de leurs solides bras.
1 On appelle ainsi les habitants de Paspébiac, Gaspésie.
Les herbages coupés flottent à la surface ;
Entre de lourds billots, le vent les pousse en masse ;
On traîne les billots au bord : ce n'est qu'un jeu.
Quand le froid les saisit, les hommes se redressent, Et Ton peut voir, au lieu de leurs faux qu'ils abaissent, De fins croissants d'argent plonger dans le flot bleu.
Les semeurs
Semez toujours, les gâs, Le grain qui donnera la vie î
Ne vous arrêtez pas ; Car vous semez pour la patrie !
Le sol est bon, chez nous.
Tant d'autres, dans l'histoire,
S'y sont mis à genoux Pour prier et pleurer ! Le sol est un ciboire
Allons, jetez-y chaque jour, Les graines qui sont l'espérance.
Du haut du ciel, avec amour, Les anges veilleront sur la riche semence.
Vous la verrez grandir Sous vos yeux, dans la plaine.
Et tout notre avenir Est là, dans cette graine.
Ensemencez les champs De votre « geste auguste ».
Quand viendront les « couchants », Vous vous reposerez alors, comme le juste.
Mais pas avant, amis ; Chez nous, l'ouvrage presse.
Laissez les endormis Vivre de leur paresse.
Semez sous le grand ciel Le grain dont on fera l'hostie.
Pour qu'un jour, à l'autel, On vous offre l'Eucharistie.
Nous voulons tous du pain, Donnez-le nous, gens de la ferme !
Vous avez dans la main Les plus belles moissons en germe.
Oh ! semer, c'est bien dur.
Mais lorsque vous jetez les graines dans la terre, Aussi, par je ne sais quel sublime mystère,
Vous semez dans l'azur !
Au paysan canadien
Paysan canadien, à ton immense effort, Nous devons aujourd'hui d'être ce que nous sommes Race qui pour grandir a méprisé la mort, Peuple deux fois béni, peuple de gentilshommes.
Sans doute tu n'as pas parcouru l'univers ; Le sol et le ciel bleu furent ton premier livre A l'or tu préféras tes grands érables verts, Et tu savais lutter, puisque tu savais vivre !
Les vastes horizons de ton riche pays Ont fait les horizons plus vastes de ton âme. Paysan, tu fus beau sans le savoir ! Et puis, Que t'importe, dis-moi, que le monde t'acclame ?
Nous te remercions, sublime pionnier, D'avoir, par ton labeur, gardé notre jeunesse. D'autres t'appelleront, peut-être, roturier ! Mais nous te donnerons tes titres de noblesse.
Va, ce n'est pas encor l'heure de ton repos ; Un coeur comme le tien n'a jamais trop de gloire. Mais si nous sommes tous les enfants de héros, Tu ne seras plus seul pour écrire l'histoire !
En trois siècles, tu nous donnas une leçon . . . Quand nous étions petits, on nous l'avait apprise Dans nos âmes d'enfants, c'était une chanson ; Et chacun s'en souvient, fidèle à sa devise.
KETOUK 151
Nous travaillerons donc ensemble, tu le veux ? Ennemis de la peur, des haines et des grèves ; Et lorsque tu seras devenu vieux, très vieux, Nous veillerons sur tes cheveux blancs et tes rêves.
Et, pour avoir usé sur le sol tes genoux, Paysan, l'avenir t'apparaîtra sans voiles : Joyeux, tu t'en iras, croyant revivre en nous, Te reposer là-haut, derrière les étoiles . . .
Mes frères les oiseaux
« Mes frères les oiseaux, allons, faites silence. « Voici venir le soir ; dormez, mes babillards ». Mais les oiseaux, sans écouter la remontrance, Emplissaient tous les nids de leurs propos bavards.
« Mes frères les oiseaux, la sainte obéissance « Est bien douce vertu pour pauvres et richards. « Qui sait la pratiquer fait preuve de vaillance. « Devant les insoumis, Dieu voile ses regards. »
Ainsi parlait un soir de mai, François d'Assise, Avant de se coucher 3ur son rude grabat Couvert d'un peu de paille et sans pièce de drap
Et le calme régnait comme dans une église ; Car les oiseaux du ciel, pour rester ses amis, Avec le bon François s'étaient tous endormis.
Au lecteur
En fermant le livre
Pour parler de la vie, Il faut avoir souffert.
C'est à genoux qu'on prie, Sous le ciel entr'ouvert.
Une douleur muette Est un signe sacré, Et pour être poète Il faut avoir pleuré.
Moi je n'ai fait que rire Et chanter, voyez-vous.
Dans l'air que je respire, Tous les parfums sont doux.
J'ai ri ! le rire entraîne Et sonne sous les pas ; J'ai ri ! j'ai ri sans peine Pour ceux qui ne rient pas.
Les vieillards avant l'âge, Les chercheurs d'irréel ; Ceux qui voient un nuage En chaque coin du ciel ;
Les amants de l'ornière, Ceux qui marchent, le front Courbé dans la poussière, Et l'esprit infécond :