PAPINEAU VILLE
•ensemble à deux pas d'ici, nous allons au village, dans cinq heures le bateau repassera et t'emportera jusqu'à la capitale. Est-ce dit <='
— C'est dit.
Nous nous rendîmes bras dessus bras dessous à la maison, où je le i)résentai à ma femme et aux braves gens chez qui nous logions.
J'avais d'excellente bière à laquelle nous fîmes risette, et nous partîmes ensuite pour le village.
— Tiens, lui dis-je en sortant, tu as devant toi, de l'autre bord de la rivière, la province d'Ontario. C'est le quai Brown que l'on voit vis-à-vis nous et c'est ce nom que porte sur la rivière le petit village que tu vois : Brown s ivharf. Le bureau de poste s'appelle Treadwell. Le tout est dans le canton de Plantagenet, comté de Prescott. On y est français comme ici. A cinq milles plus loin, Plantagenet et ses sources d'eau minérale, les moulins de Hagar, député de Prescott, les pâturages de Rodden, un éleveur de bestiaux. A ta gauche, et de ce côté-ci de la rivière, à quatre milles environ, le village de Montebello où dort Louis Joseph Papineau, le grand patriote, où son fils exploite ses propriétés, conserve honorée la mémoire de son père et se fait un plaisir de montrer aux nombreux visiteurs les me: veilles du château, les jardins, la bibliothèque, le musée. 11 faut voir le remue-ménage qui s'opère sur le bateau quand on passe devant le manoir : tous les voyageurs, qui ont entendu parler de Pa-» pineau, de sa poétique résidence de Montebello,
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cherchent la meilleure place pour voir, lorgnent toute la propriété, le château, la chapelle, les dépendances, le vide-bouteille, l'arbre-piazza, la végétation, admirent le site, sont enchantés et se souhaitent, pour y vivre de longues années, un séjour aussi enchanteur.
— Diantre ! trois bacs qui traversent du quai de Brown ! Il y a donc de la vie ici ?
— De la vie, s'il y en a? mais tout plein. On ne cesse de traverser entre les deux rives. Papineauville est un point important. C'est le centre de cette partie du comté d'Ottawa qui bénéficie de la navigation. Curraii, Plantagenet, Pendleton, la Nation du sud, tout cela converge ici. Le Peerless et le chemin de fer du Nord les desservent. Ces chalands que tu vois appartiennent à une entreprise privée parfaitement constituée. Le gouvernement fédéral accorde au plus haut enchérisseur un permis de traverse ; l'adjudicataire a des bateaux pour tous les besoins. Je crois qu'il paie |30 par an au ministère de l'accise pour le privilège exclusif de passer piétons et voitures, et ce privilège se renouvelle tous les cinq ans.
— Quel est le prix du passage ?
— Dix centins pour une personne, trente pour un cheval et une voiture.
— C'est cher, dit le visiteur.
— Oui, mais que veux-tu ? Personne ne prendrait l'entreprise s'il n'avait espoir d'y faire sa vie.
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Or, à meilleur marché que cela, il n'y a pas d'argent à faire.
— L'argument est convaincant. Filons au village.
Nous traversâmes la presqu'île.
Nous étions rendus chez Chabot, au bord de la Baie, et de là nous voyions admirablement le village. En effet, haut perchés comme nous l'étions, aucune partie de Papineauville ne nous échappait, sauf quelques habitations enfouies dans les arbres. Car il y a là des arbres, et beaucoup. En arrièreplan sont plusieurs petites montagnes, au flanc desquelles les maisons semblent accrochées. Non pas que leur altitude soit bien considérable, non ; mais, s'étageant les unes derrière les autres, elles forment un amphithéâtre où l'œil n'a pas la peine de fouiller. Tout s'étale en pleine lumière, largement : l'église qui, comme presque partout ailleurs, bâtie sur un des points élevés de la paroisse, domine celle-ci et semble tout à la fois la protéger comme un paratonnerre et la surveiller comme un pion de collège ; le joli presbytère, bâti par M. Joly, de Plantagenet, sur les plans de l'abbé Bouillon, d'Ottawa ; le ruban du chemin de fer, sur lequel on voit filer à toute vapeur sur l'espace d'un mille les nombreux convois qui distribuent la vie sur leur passage ; les hôtels, les magasins, les résidences privées, — tout cela net, propret, joyeux dans l'air libre, respirant l'aisance et le contentement. Pas de décombres qui font tache, pas de masure qui atteste l'indigence, mais un air de
ieunesse répandu sur tout. On se sent vivre et l'on vit les poumons dilatés.
Mon ami admirait ce coquet village et s'extasiait sur la beauté de son site. A la tête de l'escalier de quarante marches qui descend au rivage, nous étions bien placés pour tout voir, pour embrasser d'un coup d'oeil la grande et la petite baies, l'île à la tête dénudée, rongée par la lame, qui les sépare, l'île Eoussin et Montebello. Un passeur vint nous oifrir ses services et nous arracha brusquement à notre contemplation.
Une fois dans la chaloupe qui nous passa la baie, je montrai à mon compagnon un grand chaland amarré au rivage.
— Il existe une coutume fort jolie, une tradition qui promet devoir se perpétuer. Etablie par le père Couillard quand il fonda le premier service des bateaux-passeurs, elle est religieusement continuée par son gendre et successeur. Dans ce chaland traversent et retraversent le dimanche tous les habitants de la Presqu'île et de Pendleton qui se rendent à la messe ; on ne leur prend rien. C'est une générosité dictée par l'esprit de religion. Tu comprends qu'il serait impossible à bien des familles de payer toutes les semaines un chelin pour chacun de ses membres. Eh bien, on arrive ici jusqu'à neuf heures ; à neuf heures on traverse. Il faut voir ces soixante, ces quatre-vingts personnes, qui prennent place dans le chaland. Quelques femmes, les braves, s'aseoient
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sur le bord de l'embarcation ; le reste, hommes, femmes et enfants, se tiennent debont, pressés les uns contre les autres, le cotillon près du pantalon, l'enfant rose entre les jambes du viellard chenu, les fraîches couleurs à côté des teints basanés, la gorgerette en face du veston. Les amoureux trouvent toujours le moyen de ne se pas quitter ; on dirait que c'est le hasard qui les a rapprochés, mais sois sûr qu'ils ont aidé le haard. On parle fort, on rit bruyamment ; les plus grosses farces sont les meilleures. Les fermiers parlent semailles ou moissons, les fermières basse-cour ou tricot, les jeunes filles toilette. Les gars étalent une chaîne dorée ou une cravate flamboyante ; un chapeau campé sur l'oreille fait foi de leur crânerie; ils ont au doigt une énorme chevalière d'argent. L'un chique, l'atré fume ; des filles mâchent de la gomme d'épinette ; tout le monde cause ou pose. La conversation ne change de thème qu'au retour de l'église ; elle roule alors sur le prône, sur les bans publiés, sur les malades recommandés aux prières, sur les morts de la semaine. C'est l'heure de l'épluchage du prochain.
Nous étions rendus au village.
Je remis mon compagnon entre les mains de M. Samuel Mackay, l'hospitalité même, l'urbanité faite homme, et pendant deux heures nous apprîmes tout le passé de la paroisse Sainte- Angélique, et nous vîmes tout ce qu'elle pouvait oflrir à notre admiration.
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J ai dit " la paroisse de Sainte- Angélique " à dessein. Pour les fins municipales, scolaires, électorales, ecclésiastiques, c'est le nom de l'endroit, qui se nomme Papineauville pour les fins judiciaires et postales.
M. Tétreau, notaire, eut ensuite l'extrême complaisance de me fournir certaines statistiques se rapportant à l'année 1880, celle qui a précédé le dernier recensement, mais je me dispense de les
citer.
J'ajouterai que Papineauville possède un médecin, deux avocats et deux notaires — tous excellents praticiens, — quatre ou cinq magasins, trois hôtels très bien tenus et plusieurs bonnes maisons de pension. On y arrive d'Ottawa et de Montréal par bateau et par chemin de fer.
— Eh bien, dis-je à mon ami, quand nous eûmes tout vu, tout entendu, tout su, qu'est-ce que tu dis de Papineauville ?
— Je dis. ..je dis que j'y viendrai passer l'été prochain avec ma famille.
— Et moi, j'y viendrai très ceitainement !
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ANATOLE PARTHENAIS
Dans le cimetière d'une petite ville, modeste, sans pompeux monuments, mais entretenu avec im soin qui atteste la vivacité du souvenir laissé parles partis, par les chers envolés, — sur une pierre qu'entoure un grillage de fer, j'ai lu l'épitaphe suivante :
Ici repose Dans l'attente
de la
Bienheureuse
Résurrection
Anatole Parthenais
Artiste sculpteur
Trois fois couronné
par
l'Ecole Impériale
des
Beaux-Arts de Paris
France
DÉCÉDÉ le 27 Décembre
Agé de 25 ans et 3 mois
Priez pour lui.
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En ce moment où nous semblons prendre à tâche de nimber nos hommes de talent ; où Fréchette est couronné par l'Académie française et provoque les applaudissements américains ; où son frère Achille remporte quatre prix sur cinq dans un concours de dessin et de peinture ; où le sculpteur Hébert reçoit de l'Etat l'honorable commande de la statue de Cartier ; où Chauveau préside la Société Royale du Canada ; où Ton publie les remarquables travaux historiques de Garneau et de Suite ; où le Canada, mieux connu, rentre dans le giron de la France qui se réchauffe ; où nos artistes et nos écrivains voient poindre enfin l'heure longtemps attendue du mérite récompensé, — il me paraît utile de ressusciter un mort génial, de mettre en lumière sa carrière brusquement interrompue.
Qui connaît Parthenais ? Hors de Joliette, pas cent personnes,
Et cependant ce jeune homme, arrivant d'un Canada ignoré, méconnu plutôt, où la France croyait qu'il n'y avait que des anthropophages, cet enfant s'est percé une trouée dans l'épaisse et vivante cohue des hommes de talent dont Paris déborde ! Parmi tant d'intelligences d'élite, il s'est frayé un chemin, et vite, vous allez voir.
Première année, aux grands concours, on lui donnait un deuxième prix de sculpture ; médaille de bronze.
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Deuxième année, 1863, aux concours de semestre, un premier prix ; médaille de bronze.
Même année, au concours annuel, le premier prix et la médaille d'argent.
Il n'avait encore que 24 ans.
Pour un sauTage, c'était aspirer haut et bien atteindre.
J'ai sous les yeux ces médailles précieuses, ces trophées de pacifiques mais honorantes victoires, et je comprends le soin jaloux avec lequel la famille du jeune poitrinaire les conserve.
Sa mère, la pauvre octogénaire, avait cette bien pardonnable vanité d'exhiber à quiconque était sympathique ces reliques, plus souvent baisées qu'un agnus, ce bronze qu'aucun or n'aurait acheté.
J'ai chez moi deux morceaux de bois que le ciseau d'Anatole Parthenais a fouillés. Ces morceaux de bois sont devenus des œuvres d'art, et celui qui me les enlèvera se lèvera matin. L'un est une corniche, un peu payenne, mais superbement conçue, l'autre est un motif de chasse. Moi, j'aime mieux le dernier. C'est grand à peine comme la main, et vous y distinguez parfaitement, dans les proportions voulues, les crocs du chien comme les griffes de l'ours.
Parthenais avait la conception, sa corniche me le prouve ; il était aussi maître des détails ; son ciseau délicat, qui ne recule ni devant une mèche de poils ni devant une dent, en témoigne assez.
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Il avait fait, en cire, une réduction d'un monument qui devait être élevé sur la tombe de M. Scallon, de Joliette. Il y a trop longtemps que je l'ai vu pour en parler longuement. L'allégorie, je l'ai oubliée. Je sais seulement qu'il y avait quatre statuettes, hautes comme le doigt, où tout était si parfaitement fini que les ongles des doigts du pied s'accusaient avec la même vérité que ceux de la main.
On conserve à Paris plusieurs des sculptures de Parthenais, me dit-on.
Une chasse sur une crosse de fusil existe encore au Canada : c'est un chef-d'œuvre.
Une pipe en bois ciselée par lui — un vrai bijou — a été volée dans luie exposition à Montréal.
Inutile de mentionner par le menu, d'autant plus que je ne les ai pas toutes vues, les œuvres de Parthenais. Cet enfant de vingt-cinq ans n'avait pas donné toute sa mesure. On pouvait attendre beaucoup de ce travailleur, désireux de produire s'il n'eût été cloué par la maladie, de ce bras trop tôt refroidi, de cette âme ardente usant un fourreau fragile, de ce fils revenu de France pour embrasser sa vieille mère avant de s'éteindre,
Comme je m'attarderais à parler de lui si j'avais le temps de babiller ! Rien ne m'émeut comme de penser à ces morts prématurées d'hommes qui n'ont pas eu le temps de montrer leur envergure, les Grilbert, les Millevoye, les Chatterton, pour ne rappeler que les noms les plus connus.
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"Aux petits hommes des mausolées ; aux grands hommes une pierre et un nom", a dit Chateaubriand dans ses Mémoires d' outre-tombe.
Ce n'est qu'un paradoxe, et le sentait bien celui qui l'a écrit, lui qui n'a choisi, il est vrai, pour sa dernière demeure qu'un rocher, — mais un rocher poétique, pittoresque, le Grrand-Bé de Saint -Malo, qui le mettait en vue comme s'il se fût fait élever un tombeau sur le Mont-Blanc.
Des monuments, donnez-nous de cela. Des statues, il en faut. On pourra en élever, à force d'argent, à des gens qui n'en méritent point. Mais ce sera l'exception. La règle prévaudra toujours, l'intelligence y aidant de plus en plus, que le mausolée écrase le pygmée comme la pierre l'insecte. Les robustes peuvent et doivent seuls se charger d'un monument.
Je ne demande rien pour Parthenais : je le rappelle à quelques-uns, je le ré vêle à beaucoup.
Souvenons-nous de lui, maintenant que nous commençons à reconnaître le talent, aujourd'hui que nous n'ensevelissons plus dans les bandelettes d'une indifférence honteuse les hommes qui nous font honneur, à présent qu'il s'opère un déterrement des mérites enfouis,à cette heure où nous exhumons du caveau des gloires dignes du piédestal.
L'Albani, les Fréchette, Hébert, Desève, Martel, Falardeau, Couture, pour ne citer que quelquesuns de nos artistes qui ont reçu la consécration de l'étranger, doivent vivre et vivront sans doute.
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Pourquoi pas, et au même titre, Anatole Parthenais ?
Honoroni nos morts !
COURT PELERINAGE
COURT PÈLERINAGE
D'avoir lu une simple annonce dans un journal, me voici tout chose. On organise un pèlerinage canadien en Terre-Sainte, et les pèlerins visiteront Paris, Londres, Lorette, Assise, Rome, Naples, Alexandrie, le Caire, JafFa, Jérusalem, Bethléem, Saint- Jean in Montana, le Jourdain, la mer Morte, ainsi que la Galilée, la Syrie, le Liban, Smyrne, Constantinople, Athènes, &c.
Quelques noms propres sous les yeux, et vous voilà rêveur !
C'est aussi que ces noms appartiennent à l'Orient, et que l'Orient est le berceau du monde et le pays des rêves. On n'y a jamais mis le pied, mais on l'a habité la moitié de sa vie par l'imagination ; le désir de le voir vous a empoigné tout jeune, vous abandonnera-t-il jamais ?
L'irruption d'une troupe de gamins dans un taillis n'éveille pas sous le feuillage une plus nombreuse nichée d'oiseaux que ce seul mot — l'Orient— ne fait affluer dans le cœur, dans l'esprit, de souvenirs frais et vermeils.
Quelle douce envolée de réminiscences mélancoliques ! quels suaves retours aux heures naïves de l'enfance où l'on s'est tant de fois promis de visiter
un jour les contrées qui virent la création de l'homme et sa rédemption, le Paradis Terrestre et le drame du Golgotha !
Je ne puis lire rien de l'Orient sans faire une pause ; le livre se fermej'œil se clôt, l'imagination voyage, le souvenir envahit l'être, le rêve me berce, l'esprit somnole : la voluptueuse torpeur !
Et alors défilent, en gros et en détail, la terre ensoleillée et toutes ses merveilles, le pays entier, la ville, le lac, la montagne, le monument, le désert et le chameau, l'homme et son vêtement, la femme surtout, Eve aux blonds cheveux, Agar la poétique concubine chassée, Ruth la belle glaneuse, Rachel la mère sublime qui ne voulait se consoler, la Vierge Sainte et la pécheresse Marie- Madeleine, — tous les lieux, toutes les scènes que la Bible décrit.
Comme il n'y a qu'un pas des Lieux-Saints chrétiens aux Lieux-Saints musulmans, de Jérusalem à la Mecque, de la Palestine à l'Arabie, comme l'Asie-Mineure est proche, comme l'Egypte n'est pas loin, comme le même soleil enveloppe tout cela de lumière et de chaleur, comme la même poésie triste plane sur toutes ces contrées, je les visite en esprit, tantôt sautant de l'une à l'autre, tantôt m'attardant aux carrefours de la route, passant d'une ruine à un obélisque, de la Croix aux Pyramides.
Et il me revient de mes lectures, du Voyage en Orient de Lamartine, de V Itinéraire de Paris à Jérusa-
COURT PELERINAGE
lem de Chateaubriand, des Orientales de Victor Hugo, des bribes de phrases, des bouffées de souvenirs, des envies de vivre de cette vie orientale si pleine de nonchaloir.
Je revois l'indolente Sara qui se balance dans son hamac et de son pied mutin agace l'eau de la fontaine, Sara
la paresseuse fille
Qui s'habille Si tard un jour de moisson !
Les jardins suspendus de Babylone, où fleurissait la rose, " cette sultane du rossignol ", comme a dit ^yron ;
Smyrne, bazar universel, où tous les peuples ont pris rendez-vous, caravansérail où s'entre-croisent tous les idiomes et chatoient soieries et pierres précieuses ;
Malte la vaillante, encore hantée par les ombres de ses chevaliers ;
Stamboul la riante, caressée par son golfe, la ville aux innombrables harems " qui avait visité Versailles et s'y trouvait à l'aise", sous Louis XV ;
Saint- Jean-d' Acre, aux sièges mémorables, encore imprégnée de la gloire de Richard Cœur-de-Lion et de Napoléon ;
Jaffa, qui vend les meilleures oranges de la
Syrie ;
Les pyramides d'Egypte, et les hiéroglyphes, et les momies, et le Sphinx, et la campagne de Bonaparte ;
86 COUPS d'œil et coups de plume
Et lady Esther Stanhope, cette moderne Zénobie ;
Et Botsaris, et Canaris, les immortels héros de la guerre des Hellènes ;
Et Navarin,
la ville aux maison, peintes,
Li ville aux dômes d'or, la blanche Navarin,
Sur la colline assise entre les té ébinthes,
Qui prête son be»u golfe aux ardentes étreintes.
De deux flottes heurtant leurs carèaeâ d'airain ;
Et les ruines de Balbec ;
Etc., etc., etc..
Plongez-vous dans cette rêverie, elle sera longue tant l'Orient est vaste, tant son histoire est poétique, tant ses villes et ses enfants sont ^pittoresques, tant ses souvenirs sont ineffaçables.
Il faut pourtant que je m'y arrache et que je cesse de babiller.
Au moment où j'énonçais le désir de voir les Canadiens élever des monuments à leurs hommes remarquables, M. Sentenne, dans la chaire de Notre-Dame, souhaitait voir consacrer à cette œuvre vraiment nationale les sommes folles annuellement dépensées en arcs de verdure et en chars allégoriques le jour de la Saint- Jean-Baptiste.
Ces deux désirs ne sont ni nouveaux, ni pour la première fois exprimés en public.
M. Joly émettait il y a quelques semaines le vœu que l'on respectât nos forêts ce jour-là et qu'il fût mis un terme à cette ruineuse fantaisie de couper des baliveaux des meilleures essences pour les planter dans les rues. Planter n'est pas le mot, c'est piquer en terre qu'il faut dire. Douze heures après cette opération de piquage il ne reste plus rien que des arbres couchés en travers de la chaussée à la frayeur des chevaux, des feuilles sèches jonchant les trottoirs, et des trous en face de nos maisons. On n'a même pas la pensée généreuse de donner ces jeunes troncs aux pauvres pour qu'ils se chauffent.
Maintenant que notre législature provinciale manifeste de l'intérêt pour la conservation des bois,
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pour la plantation des arhres, et qu'on a créé en l'honneur de ceux-ci une fête publique où le peuple fait sa part, peut-être comprendra-t-on qu'en déracinant de« arbres au lieu de les couper, en les transportant de la campagne dans la ville, en les plantant à demeure au lieu de les ficher en terre, nous aurions dès la première année tout le feuillage nécessaire à nos processions nationales ?
Ces trois idées se comx)lètent, il me semble :
Respectons nos forêts ;
Ne gaspillons pas des milliers de piastres en démonstrations frivoles ;
Avec cet argent élevons des monuments.
Le Canada français dans quelques jours sera en liesse. Les drapeaux amis de France et d'Angleterre flotteront sur les toits, aux fenêtres ; les rues seront bordées de jeunes érables par milliers ; chacun portera à sa boutonnière la rosette de l'ordre de chevalerie de Saint-Tean-Bapti&te, le ruban de la légion d'honneur nationale ; on fera une splendide retraite de cinq, dix, vingt mille hommes qui passeront sous les arcs de verdure élégants autant que coûteux ; des charriots allégoriques porteront des ouvriers de tout état dans l'excercice fantaisiste de leurs métiers ; on entendra d'excellents discours patriotiques, expression des sentiments les plus nobles et les plus vrais ; il y aura des feux d'artifice, des concerts, des illuminations, etc.
Eh bien, je le demande, que restera-t-il tout cela le lendemain ?
Le souvenir d'une journée de plaisir ;
L'orgueil de s'être affirmé comme peuple ;
Une bonne semence tombée des lèvres d'un orateur éloquent dans un cœur bien préparé.
C'est beaucoup, certes, mais allez-vous me dire que l'on sera plus avancé parce qu'on aura détruit cinquante mille érables, bâti cinquante arcs de triomphe, fait parader cinquante ou cent chars allégoriques, où des barbiers armés de grands rasoirs de bois renouvellent un spectacle digne des bateleurs de la foire, où des cordonniers, des tailleurs de pierre, des charpentiers s'esquintent à frapper de grands coups de hache et de marteau sans faire pour cinq sous d'ouvrage ?
De tout ce qui ne laisse aucune trace dans nos esprits ou nos cœurs, débarrassons-nous au plus tôt.
Il est bien tard cette année pour mettre l'idée à exécution : fêtons donc avec entrain.
Mais l'année prochaine et à l'avenir, songeons à nos grands hommes que rien sur les places publiques des grandes villes ne rappelle au souvenir d'un peuple qui se glorifie d'eux.
Ici, dans la province de Québec, où l'influence et la population françaises croissent d'année en année, nous n'avons pas besoin de ces imposantes démonstrations annuelles, nécessaires dans les endroits — les Etats-Unis par exemple, ou les provinces anglaises de la confédération, — où les nôtres doivent se connaître, se compter, s'unir pour se maintenir et s'affirmer.
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Une fête décennale comme celle de 18*74, comme celle de 1884, suffirait.
Aux Etats-Unis, dans le Manitoba, plus on en fera, mieux ce sera.
Grardons notre argent pour des statues.
— Yous parlez de statues bien à votre aise, yat-on me dire. A qui en élever ?
— Aux morts qui ont honoré notre race.
— Parbleu ! mais qui va les désigner au choix populaire, à l'initiative nationale ? Où les érigerat-on, ces statues ? Qui aura la sienne le premier ?
Je vous vois venir ! vous redoutez les jalousies des villes, des partis, des corps publics ; vous craignez que l'Eglise, l'Etat, la robe, 1 epée, les lettres, les arts, les sciences, se disputent la préséance ; vous avez plus encore peur de l'ostracisme, — et tous n'avez pas tort. Les nécessités de parti, les exigences d'une cause, les préjugés de caste , l'esprit de clocher, si puissants chez nous, sont sûrement à appréhender, mais il me semble qu'il est facile de les mater.
— De quelle manière ?
— En laissant le choix des hommes et des localités aux membres français de la Société Royale du Canada. Ces messieurs se réunissent une fois l'an, et je ne doute pas qu'ils se chargeraient avec plaisir de cette pieuse tâche. JjQ laïque, l'ecclésiasti'
que, le savant, le partisan politique, le citoyen de Québec, de Montréal, des villes moindres, sont aussi également que possible représentés dans ce corps. Ce sont des hommes instruits, comme tels moins prévenus, plus justes, reconnaissant mieux le mérite réel, plus disposés à le bien récompenser. Il me parait qu'aucun corps n'offre autant et d'aussi acceptables garanties d'impartialité.
Voilà l'idée : la statue de préférence à la fusée !
La presse pourrait la débattre, les sociétés nationales l'adopter, régler le détail, se mettre à la tête de l'exécution.
Le tout respectueusement soumis
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