‹ Coups d'oeil et coups de plumeChapitre 11 sur 44 · DE L'ENTHOUSIASME AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

DE L'ENTHOUSIASME AMÉRICAIN

L'enthousiasme habite aux rives du Jourdain.

C'est Lamartine qui l'a dit, et c'est peut-être vrai. Quand ça ne serait pas, le vers est beau, et cela suffit.

Je crois sans peine à l'enthousiasme des croisés, — par moments, pas toujours. Je crois au feu sacré de la foi, de l'espérance, du courage qui les brûlait. Je crois à la résignation avec laquelle ils supportaient leurs nombreux revers : défaites, pestes, trahisons. Mais il me semble que depuis l'époque de ces respectables dévouements, l'enthousiasme a fui à tire-d'aile pour ne plus retourner vers cette terre nue, aride, désolée, dont les voyageurs nous font la plus attristante peinture. Il ne doit y avoir d'enthousiastes maintenant que les rares pèlerins qui vont baiser la pierre du sépulcre et pleurer à chaudes larmes l'époque lointaine où l'Islam abaissait le croissant devant la croix.

Enfin!

Mais un pays où il y en a de l'enthousiasme, je vais vous le dire, c'est le Dakota. Et du plus débordant, du plus exubérant, du plus délirant !

J'ai mis hier la main sur un petit pamphlet intitulé ; " A scream from the American Eagle in

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Dakota." Une compagnie de chemin de fer distribue cela, et je vous prie de croire qu'elle ne s'en fait pas une mince de réclame avec ce chefœuvre. C'est un discours censé avoir été prononcé par le col. P. Donan, de V Argus de Fargo, une oration du 4 de juillet, où l'abondance de l'éloquence fait songer à la fertilité du sol qui produit de tels phénomènes.

Enfoncé le Marseillais ! Dans le dix-septième dessous le Grascon !

" Les autres pays, s'écrie mon colonel Donan, les autres pays se glorifient-ils de leurs grands fleuves ? Nous pourrions prendre par le petit bout leur Nil et leur Tamise, leur Tibre jaune, leur Rhin bordé de châteaux et leur beau Danube bleu, les vider dans nos majestueux Mississipi, Missouri, Amazone, Saêkatchewan et De la Plata, sans faire monter l'eau assez pour remettre à flot un bateau plat de l'Indiana échoué sur un banc de sable ! Osent-ils vanter leurs mers et leurs lacs ? Nous pourrions verser leurs mesquines mers Caspienne et d'Azof, leur mer Morte, leur Nyanzie et leur lac Majeur dans nos superbes lacs Supérieur, Michigan, Erié et Oatario, et à peine cela produiiait-il sur les rives caillouteuses de ceux-ci une vaguelette suffisante pour efifacer l'empreinte d'un pied de dix-huit pouces laissée sur le sable par la pantoufle de fée d'un fille de St-Louis ou de Chicago ! Vont-ils parler de leurs paysages romantiques ? Nous avons mille bijoux de lacs qui feraient se cacher sous le voile d'un brouillard ami leur lac de Côme, leur lac de Genève, leur lac de Killarney, que l'on vante tant ! Le tonnerre de notre Niagara étouflfe le faible murmure de toutes leurs cataractes ; les pics abrupts et les torrents de notre Yosemite et de notre Yellowstone ; le prisme étincelant de notre St-Antoine et de notre Minnehaha ; la mélancolique grandeur de nos prairies bornées pai l'horizon seul, de nos océans de verdure sans limites, rapetissent jusqu'à l'infime les plus fameux paysages de la Suisse et de l'Italie,

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éclipsent les merveilles et les gloires des Mille et une Nuits, et défient la plume du poète et le crayon de l'artiste qui ne pourraient jamais rendre une parcelle de leur sublimité ! "

Et ainsi de suite.

Le ton est soutenu du commencement à la fin. L'orateur ne se refuse rien. Il continue à passer en revue les volcans, les mines d'or, d'argent et de diamant, les moissons, les vignobles, le climat, la faune et la flore de l'Amérique.

Naturellement le reste du monde est éclipsé en tout et partout.

Je ne résiste pas au désir de citer une autre phrase :

" Tout l'empire romain, dont les aigles dorées étendaient leurs ailes victorieuses des sables brûlants de l'Afrique aux collines brumeuses de la Calédonie, n'égalait pas en immensité notre Nouveau-Monde. La Russie, le plus vaste des empires modernes, pourrait se perdre dans notre hémisphère septentrional, que tous les limiers de la chrétienté ne seraient jamais capables de la découvrir. La France, cette terre de Napoléon, dont les légions, il n'y a pas plus d'un demi-siècle, faisaient trembler sous leurs pas toute l'Europe comme si eUe eût eu la fièvre de vallée de Wabash, ne recouvrirait pas le seul territoire du Dakota ; tandis que la Grande Bretagne, dont le tambour éveille le globe tous les matins, serait à peine une chiure de mouche sur la face du Texas ou de la Californie."

Pas respectueux pour sa grand'-mère, le gars !

Pour la baie de Naples non plus, vous allez voir.

La gravure illustre le texte dans cet impayable petit livre, des gravures à faire poufier !

Le Yésuve à l'horizon, Naples qui fait ceinture, grand comme la main d'eau, voilà bien l'aspect général de la baie de Naples ; sur la plage......

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Sur la plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger,

un mendiant sordide tendant son chapeau, et un chien qui chasse ses puces !

Au bas la légende : Beggar-hemmed and jieagirt Bay of Naples !

Pauvre Lamartine, si tu n'étais pas mort, cela t'assommerait du coup, hein ?

Une autre gravure représente la course des races après le progrès, the race of races.

En avant de toutes les autres, bien entendu, se voit le grand Yankee avec ses longues guiboles sèches et ses bottes de sept lieues ; il est serré de près par l'Ecossais, dont le tartan vole au vent ; vient ensuite l'Irlandais, avec sa pipe et son chapeau bossue, qui fut de soie ; après lui John Bull, le gros John Bull qui n'a l'air de courir que pour la forme, sûr qu'il est de les rattraper ; puis l'Espagnol, le Chinois, le Sauvage.

On conviendra que cet ordre aurait pu être interverti sansnuire àla vérité ni àla délicatesse.

Je conçois pourtant ces malices : l'Anglais a créé l'Américain, et l'Américain, ce gavroche endiablé, rit volontiers du bonhomme ; quant au Français, n'est-il pas le Chinois de l'Est ?

Foster aura soufflé l'idée de la gravure.

Notre Niagara lui-même, dont l'orateur a parlé si pompeusement pour l'opposer aux cascatelles de l'Europe, et dont Chateaubriand a dit : "Quand on a vu la cataracte de Niagara, il n'y a plus de chute

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d'eau", — est représenté par un seau d'eau de vaisselle qu'une bonne ménagère lance d'un premier étage sur la tête des passants.

La gravure n'est décidément pas enthousiaste, mais est-ce la faute de Donan ! Non.

Lui, il est monté, soufflé, chauffé à blanc pour huit pages. Il ne descendra des hautes cimes que lorsque la raréfaction de l'air ou de son souffle l'y forcera.

Nous avons vu tout à l'heure que Donan avait exalté l'Amérique. Mais dans l'Amérique il y a le Dakota, et le Dakota n'est pas peu.

♦• Un clair de lune plus doux ne baigne pas d'un éclat plus argenté les orane;erie3 de l'Andalousie, ni n'invite mieux l'oison à faire une razzia de citrouilles en compagnie de sa seule bien-aimée. Nulle brise plus embaumée ne souffle sur l'Arabie heureuse ou les jardins de Gui dans leur épanouisaement que les zéphirs surchargés de douces senteurs qui s'attardent en badinages amoureux dans nos buissons de rosiers et nos toits à cochons, dans nos fourrés de tilleuls, (^ans nos chèvrefeuilles et les piles de tripailles et de rebuts d'égouts. De plus gros moustiques n'ont jamais été fricassés dans les restaura ,ts f ashionables de l'Est que ceux qui bourdonnent si harmonieusement le long de nos cours d'eau et de nos lacs romantiques.

Ce sont les femmes qui sont belles par-là!

" Jamais femmes plus éblouissantes, plus chères, plus adorab'es n'ont hantélas rêvées paradisiaques des poètes de l'Orient que nos célestes divinités en basin, n^s séraphins en calicot domestique, nos belles en crinolines gonflables brevetées, nos amoureuscsdu Dakota^ nos femmes, nos mères, nos belles-mères nos grands-mères et nos cousines Marianne, qui sont l'orgueuil et les favorites de la création, et digups d'être reines partout."

Jourdain, mon petit, tu fais mieux de reposer dans ton lit tranquille que d'arroser l'enthousiasme

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sur tes rives ; quand il en pousserait quelques bourgeons, serait-il à comparer aux futaies du Dakota ?

Et toi, Lamartine, mon garçon, dors bien : tu n'as jamais connu le véritable enthousiasme.

Si Donan existe, s'il a prononcé ce discours en toute sincérité, c'est le plus grand — comment dirais-je ? — le plus grand... tribun canadien des Etats-Unis. S'il n'a voulu que monter une forte blague, une superbe balançoire, c'est indéniablement un homme d'esprit, n'est-ce pas 1

Procurez-vous la brochure dans les agences de chemins de fer, et vous passerez une jolie demiheure.

Pour terminer , je prends une légère licenc© avec le poète, et je m'écrie avec lui et Donan :

Qiiid dignum memorare tuù, O Dakota, terris vox humana valet ?.

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J'ai connu, dans mes courses d'élection — au profit des autres — un bon vieillard que j'appellerai le père Thoin.

Chargé d'organiser la victoire jjans une des plus populeuses paroisses du district de Montréal, j'avais établi mes quartiers-généraux chez lui. On me l'avait désigné comme étant un vieux de la vieille ; sa longue expérience des hommes et des choses de sa paroisse devait m'être d'un grand secours^; sa finesse d'esprit, l'abondance de ses ressources, sa popularité, le respect qui l'entourait, tout cela ferait des mervilles.

C'était vrai.

Nous fîmes des prodiges, mais nous fûmes

battus.

Le père Thoin était inconsolable. Je promis de

lui envoyer souvent des journaux de la ville.

Car il lisait, chose assez rare chez les vieux cultivateurs, et il aimait cela, chose encore trop rare partout.

Il tenait à se rendre compte, il courait après le vrai. On lui citait des tours de force, d'adresse : il allait au cirque; — on parlait d'animaux étranges : il visitait les ménageries; — sa vie était une recherche

continuelle, une curiosité toujours alimentée mais jamais satisfaite.

Dans sa paroisse, on l'appelait le père la Belette. Plût au ciel qu'il y en eût davantage de ces belettes, fines, intelligentes, curieuses de voir de près, de savoir, surtout de savoir juste !

Je perdis de vue le père Thoin pendant plusieurs années ;je lui envoyais toujours des journaux. Je reçus parfois de lui des lettres, écrites par sa fille, où il me demandait si c'était vrai ce que disait la gazette, à savoir que le gouvernment avait gaspillé telle somme, fait telle coche mal taillée, etc. Je répondis à chaque lettre, et lui adressai force Li\Tes Bleus.

Je ne songeais guère à lui quand je le rencontrai l'an dernier à Montréal. Il s'était rendu à l'Exposition ; il avait tout fouillé, tout compris, il s'en retournait chez lui avec des trésors.

— Bonjour, père Thoin, comment vous portez vous ?

— Alerte, et vous ?

— Très bien, je vous remercie. Et madame Thoin ?

— Pardon, mais dites-moi donc si c'est un avocat qui passe en ce moment, là, vis-à-vis nous ?

— C'est le libraire C...., lui répondis-je.

—J'ai une question à vous faire, excusez-moi si je vous retiens, mais je voudrais bien savoir

— Allons d'abord prendre un coup à la santé de votre femme, de qui vous ne m'avez pas encore

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donné de nouvelles ; voici le Richelieu, entrons.

Nous n'avions pas fait dix pas que le vieux, me poussant du coude, me demanda :

— Et celui-ci, est-ce un avocat ?

— Mais non, c'est un huissier, maître X...,de par chez vous. Vous avez bien connu son père, j'en suis sûr

—Ah ! interjectale père Thoin du ton d'un homme grandement désappointé.

Nous entrâmes prendre une consommation. Le vieux ne parlait pas. Tout à coup, je me sens souffler dans l'oreille :

— En voici un, cette fois !

— Un quoi ?

— Un avocat ! Tenez, ce gros blanc, courtaud, avec une cravate blanche, et qui s'écoute parler !

— Mais non, c'est Isidore, le propriétaire de cet hôtel. Comment ! vous ne connaissez pas Isidore, le vaste, l'incomparable, l'unique Isidore ! mais il n'y a que lui à Montréal ! Vous avez vu tous les cirques, tous les musées, tous les monuments, tous les édifices de Montréal, et vous ne connaissez ni le Richelieu, ni Isidore, ni ses cock-tails ! Garçon, deux cock-tails Richelieu !

Le bonhomme avait l'air soucieux.

— Qu'avez-vous donc, père ?

— Mon cher monsieur, j'ai une question à vous faire : de quelle manière les avocats portent-ils le deuil ?

Si on m'avait demandé de quelle manière un

lymphatique marche, comment un médecin dort, dans quelle clef parle un créancier, je ne serais pas resté plus ébahi que je le fus à cette singulière ' question.

— Mais comme tout le monde, répondis-je.

— Crêpe au chapeau ?

— Crêpe au chapeau ; il n'y a que le militaire en tenue qui le porte au bras.

Je n'étais pas absolument sûr de ce dernier point, je me risquai tout de même.

— Cravate blanche .?

— Non, cravate noire. La cravate blanche est pour le Palais, quand ces messieurs plaident.

— Habits noirs ?

— Hé oui !

— Alors, les avocats sont toujours habillés de noir ?

— Non. Pourquoi cela ? Tenez, il y en a deux devant nous ; l'un est tout en brun, l'autre tout en gris.

— Et ils n'ont pas de crêpes à leurs chapeaux ?

— Mais, diantre ! pourquoi toutes ces questions, m'écriai-je ?

— Parce que... parce que... C'est bien simple. Monsieur Z...,, l'avocat de la reine, est mort la semaine dernière ; j'ai lu dans ma gazette que le barreau, après avoir exprimé son chagrin de cette perte, a décidé de porter le deuil pendant un mois, Yous me montrez deux avocats,..

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— En voici trois antres qni entrent, lui dis-je ; landience est finie.

— Cela fait cinq. Eh bien, aucun d'eux n'a d'insignes de deuil ! Et les trois personnes que je vous ai désignées, les seules qui avaient des crêpes à leurs cliapeau.x, ne sont pas des a\ocats! C'est étrange !

— Le formalisme, père ! le formalisme... et l'égoïsme ! On formule des regrets, c'est l'usage, mais on n'en ressent aucun ; voilà un avocat de parti, cela fait de la place pour d'autres. S'il en disparaissait une douzaine, et des meilleurs ! S'il se vidait six des bureaux les plus en vogue ! On a décidé de prendre le deuil, personne ne le fera. Le seuil du Palais passé, qui donc songera à faire coudre un crêpe à son chapeau, à porter des habits plus sombres, à reléguer les cravates voyantes au fond de sa commode ! Tout au plus, quelques vieux avocats, frappés dans leur famille et dont le deuil expire, garderont-ils pendant un mois encore leurs lugubles insignes. La mort approche pour eux, ils songent un peu aux autres et beaucoup à euxmêmes, car, leur tour venant, il fera si bon n'être pas oublié tout à fait ni tout à coup. Ils sont cinquante avocats, réunis, dans cette salle pour témoigner de leur chagrin ; ils expriment de beaux sentiments, leurs phrases sont touchantes ; comme leur amitié paraît chaude pour le défunt ! Quel esprit de camaraderie ! Demain dix, les plus intimes, iront aux funérailles, trois porteront uu

bout de crêpe pendant quelques semaines, et tout sera dit.

— Vous ne me dites pas ça !

— De ces cinquante confrères, il n'y en aura qu'un, le secrétaire de la réunion, qui se dérangera un peu. Car il lui faudra transmettre à la famille du défunt et aux journaux la copie des résolutions de condoléance. Il y aura de l'écriture. Il jurera un peu, mais s'exécutera. Remarquez que je n'y trouve pas à redire. Il meurt plus de douze avocats par année à Montréal, il ne se passe guère de mois que le barreau ne soit appelé à s'apitoyer officiellement sur la mort d'un confrère et ne s'oblige à afficher son chagrin sur son couvre-chef pendant trente jours. Ce serait un deuil perpétuel ! On ne pourrait porter un joli et léger chapeau à la mode qui ne fût taché de crêpe. On n'aurait plus l'air jeune, la jeunesse s'écoulerait à arborer l'emblème de la mort sur sa tête.

— Alors pourquoi prendre cette obligation ?

— Le formalisme, l'habitude, la routine, que voulez-vous ? Il n'y a pas que les avocats qui en soient les victimes. Toutes les corporations en feraient autant. Je constate que les sociétés de bienveillance, les caisses de bienfaisance et jusqu'à certains clubs sont en voie d'adopter cet usage. II serait encore temps pour eux de ne pas se faire les esclaves de ce mensonge officiel, de ce chagrin de convention qui me rappelle involontairement ces pleureurs payés dont les Chinois enjolivent leurs

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funérailles. Verser des larmes par ordre, revêtir la douleur par pr«yugé, est-ce assez fou ? Tout cela c'est de l'hypocrisie, et de la i)lus sotte, car elle n'est ni nécessaire ni utile.

— Nous autres, les habitants, dit le père Thoin, quand nous adoptons des résolutions, c'est presque toujours pour'nous imposer des taxes, taxes d école, taxes d'église, taxes municipales, et je vous prie de croire que nous nous conformons bon gré mal gré à l'esprit et à la lettre de ces résolutions. Parfois nous voudrions bien pouvoir faire comme les avocats : s'engager et n'avoir pas à tenir.

Comme ce langage me parut irrévérencieux, j'interrompis le bonhomme, et nous fûmes au Palais voir défiler les avocats qui portent le deuil.

— Père, lui dis-je, la revue finie, vous aviez entendu parler de gymnastes qui font le saut de Morisselte par-dessus quatorze chevaux, vous êtes allé les voir, c'était vrai. Vous avez lu des avocats que si l'un d'eux s'avise de mourir, tous les autres s'empressent de jurer à la face de leurs clients qu'ils prendront son deuil et le porteront pendant un mois...

— Et ça n'est pas vrai !...

UN aiBIER PEU RECHERCHÉ

Lundi, — fête de la confédération et congé quasi général,— nous nous trouvions une dizaine d'amis groupés sur le pont d'un bateau à vapeur, riant, fumant, devisant de toutes choses. Chacun contait son histoire, qui toutes avaient leur mérite ; mais celle qui m'a le plus frappé, c'est la suivante, narrée lentement, froidement, par un beau diseur, qui, la main sur un câble et le cigare aux dents, s'écoutait parler :

"J'ai un ami dont l'ambition étrange, dont le caprice singulier ont été récemment assouvis,— un peu bien rudement, vous allez voir.

" Ce garçon-là était presque toujours sur l'eaut ; rameur et chasseur, il partait presque toutes les après-dînées en chaloupe ; Joe Vincent n'a pas eu de meilleur client. Tantôt armé d'un fusil de chasse, un vrai Lefaucheux, ou d'une canne à pêche, tantôt seul avec son chien, grand épagneul blanc tacheté de brun, il partait à l'entre chien et loup et pendant des heures il nageait sec, allant de-ci, de-là. la tête remuant mais le regard toujours fixe sur l'onde, comme cherchant.

—Tu ne tueras rien ce soir, lui disais-je parfois, il est trop tard.

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— Il y a la lune, répondait-il.

— La lune, oui ; mais de gil)ier, point.

—Le gibier que je cherche n'est pas tuable.

" Ces paroles mystérieuses me le faisaient prendre pour toqué. Aller avec un fusil à la chasse d'un gibier qui n'est pas à tuer, cela ne pouvait être que d'un fou.

" Certains jours, mon ami partait avec l'aube et ne rentrait que pour le déjeuner, fatigué, l'air soucieux. Il ne manquait jamais cette course au lendemain d'une nuit d'orage, d'une bourrasque, ni pendant les longues journées venteuses. Bureau, clients, affaires, rien ne le retenait. Le port s'éveillait à peine, les matelots matineux n'avaient pas commencé à puiser dans le fleuve l'eau de leur toilette, on n'entendait encore ni roulements de voiture ni grincements de gouvernail, qu'il explorait déjà en compagnie de son domestique le chenal et les bassins, contournait les îles et les jetées, passait le long des navires, interrogeant le flot, fouillant, cherchant l'introuvable gibier.

" Le domestique était discret ; je le pompai souvent mais sans en rien tirer. Il lui arrivait de faire seul l'excursion, quand le maître était malade ou absent et qu'il était survenu un violent coup de vent.

" Ces allures étranges, ces allées et venues dans la nuit, ces façons de contrebandier ne laissaient pas que d'inquiéter la femme de mon ami ; elle s'en ouvrit un jour à moi. Je filai à plusieurs re-

UN GIBIER PEU RECHERCHÉ lOY

prises mes deux mystérieux personnages, sans pouvoir jamais constater autre chose que la fixité de leur regard dardé sur l'eau et se promenant autour de l'embarcation.

" Nous intéressâmes à la solution du problème des amis communs, qui furent bientôt comme moi sur les dents : impossible de deviner ce gibier qui ne se tue pas. Impossible davantage de faire parler mon ami.

" Quand sa femme lui reprochait doucement ses absences multipliées, lui demandait pourquoi il n'en rapportait ni oiseaux ni poissons, lui, pour expliquer ses courses infructueuses, prétextait le besoin d'exercice, la nécessité du bain, le secours de la lune pour la rime, car il était poète et tournait de fort jolis vers en faisant le guet du fleuve.

"Nous savions bien tous qu'il mentait ; mais comment le démentir ? Nos preuves, où étaientelles ?

" C'était un assidu lecteur de gazettes.

"Une après-midi qu'il lisait la Patrie, il jeta tout à coup le journal sur la table et pria sa femme de faire sa malle sur le champ : il voulait partir le soir même pour l'île d Orléans. J'étais avec lui, je m'emparai du journal et y cherchai ce qui pouvait motiver une aussi jprompte détermination. Je lus bien le récit d'une épouvantable noyade arrivée là et racontée dans ses plus navrants détails, mais cela ne me disait pas grand'chose, Je ne saisissais point le

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rapport entre l'accident et ce voyage inopiné. Je lui fis la conduite jusqu'au bateau.

— Je pense tenir mon gibier, me dit-il en me serrant la main.

"Il revint quatre jours après.

— Pas moyen de mettre la main sur le gibier ! fit-il quand il me vit.

"Il semblait découragé.

"Un éclair me traversa l'esprit, je crus entrevoir le secret.

— Il va devenir fou, me dis -je.

"Mais non ! "

"Un matin que je dormais comme un loir, je fus éveillé en sursaut par un carillon d'enfer ; la sonnette tintait, le marteau battait, une voix montait de la rue. Il n'était pas cinq heures, je rentrais d'un banquet politique scié jusqu'aux os ; pas besoin de vous dire que j'avais sommeil. Si c'était le feu ! Je courus à la fenêtre, et je vis mon grand diable d'ami qui s'acharnait à mettre le voisinage en émoi. Des têtes se montraient aux lucarnes, minois chiffonnés de servantes ou faces rébarbatives de bourgeois atteints d'insomnie ; les jolies bouches murmuraient, les museaux crachaient des jurons.

— Ouvre-moi vite, cria Félix, — c'était le nom de mon ami.

— Me prends-tu pour une écaillère ? lui répondis-je, en volant un mot d'Augustine Brohan.

— Vite ! vite ! je n'ai pas le temps de parlemen-

UN gÏbÎËk^peu recherché 109

ter ; livre la place ou je la prends d assaut. Viens m'a'ider, Pierre, dit-il à son domestique.

"Toute la maison était sur pied.

"Il fallait bien m'exécuter, mais je maugréai dur.

—Qu'as-tu au corps, dis-moi donc, ce matin ?

—Le gibier est trouvé, mon cher, je sais où il est. Je t'emmène le voir, en prendre possession avec moi ; c'est Pierre qui a fait la découverte. Hâte-

toi.

—Etant donné que tu tombes chez moi comme une bombe, à une heure indue, et que je n'ai pas dormi, tu trouveras bon que je prenne mon temps pour m'habiller et que je me détire un peu.

"J'ordonnai à la servante dinfuser du café et je procédai lentement à ma toilette. Félix rageait : il arpentait impatiemment la salle à manger, il mordillait le pommeau de sa canne.

—Mais avance donc, me criait-il, avance donc, tortue bipède ! Je t'enverrai à Barnum, tu verras ! A-t-on jamais vu pareil lambm ?

"Nous primes une tasse de bon martinique avec du gâteau de Savoie, et nous partîmes, au grand soulagement de Félix, qui se mit à marcher comme s'il eût eu la police à ses trousses.

"Pierre battait la marche. Nous avoins à descendre la rue Saint-Denis dans presque toute sa longueur, puis la rue Bonsecours jusqu'au fleuve.

—Ecoute, me dit mon ami, je vais te dire où je te mène et pourquoi. Yous ai-je assez longtemps intrigués, toi, ma femme, nos bons amis ? Vous

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m'avez pris pour fou ; ne nie pas, je m'en suis bien aperçu, va ! J'avais un projet, j'avais un but ; vous en faire part, c'était me livrer en ridicule à vous tous. Je ne me serais pas arrêté, mais j'aurais constamment redouté de vous voir sourire, de vous entendre parler ; j'aurais tremblé, je me serais peut-être fâché sous vos sarcasmes. Aujourd'hui que j'ai atteint mon but,si absurde qu'il soit, il ne m'en coûte nullement de le dévoiler. E-iez tant que vous voudrez, maintenant.

" Je vous confesse que j'avais hâte de savoir si j'avais deviné juste.

" Félix continua ainsi :

— Moucher j'ai bientôt quarante^ans ; je suis à Tâge où l'ambition fermente ; la mienne a cessé hier soir. Oui, quand Pierre m'a annoncé la découverte du gibier que je convoite depuis si long temps, il a entonné mon nunc dimitUs. J'ai toujours eu de l'ambition, tu- le sais, j'ai aimé la gloriole :

Un souris de l'amour est plus doux à vingt ans ; Mais à trente ans la gloire est plus douce peut-être.

Fontanes a raison. J'ai eu presque tous les honneurs,et il me semble que j'ai atteint quasiment tout ce que l'on recherche. J'ai été commissaire d'écoles, conseiller municipal, maire de mon village natal, préfet de mon comté. Je suis aujourd'hui député. Serai-je jamais ministre ? Je ne sais, mais je n'y tiens pas, franchement. J'ai été raarguillier, j'ai fait partie du grand-jury, du petit-

jury, j'ai agi comme juge aux comices agricoles ; de locataire je suis devenu propriétaire ; j'ai des dettes, actives et passives; j'ai souvent servi comme arbitre judiciaire, comme syndic ; je suis époux, père et colonel de milice ; je viens d'être nommé juge de paix et commissaire des petites causes ; ma profession est honorable et ma clientèle lucrative. Je suis à l'aise, même riche. Je suis tuteur

— Diable ! il ne te manque rien alors ?

— Oui, mon cher ; il me manque une chose. Tu le vois, j'ai rempli à peu près tous les devoirs d'un citoyen, mais je ne serai parfaitement heureux que ce soir, quand j'aurai ser^d dans le jury du coroner.

— Et tu vas y servir aujourd'hui? comment sais-tu cela ?

— C'est que le gibier découvert par Pierre est le cadavre dun noyé. Il était tard quand il l'a vu hier ; il l'a attaché au rivage, nous allons le chercher, nous le menons à la Morgue, nous notifions le fait au coroner, et tu comprends que je ne puis manquer d'être du jury. Peut-être même seraije désigné pour la présidence. Pierre sera témoin, moi juge. Et ce sera fini ; pkis de courses nocturnes, plus d'excursions du matin ; mon rêve réalisé, je redeviens un mari modèle et je ne sors

plus de chez moi que pour aller au bureau et

au club ; vous ne direz plus que je suis fou, j'eS' père. Qu'en dis-tu ?

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" Pour dire la vérité, cette volubilité, cet esprit de suite, cet ageucement logique des démarches, et surtout cette inconcevable ténacité à réaliser un rêve d'Hoflinann ou d'Edgar Poë, me jetèrent dans le plus complet étonnement. Il me fallait bien parler, mais je ne savais que dire ou plutôt par où commencer. J'avais le cœur à rire de la manie, mais à le faire sans peiner le maniaque, inoffensif du reste, et dont rien dans la conduite et les rai> ports sociaux ne prêtait à la risée. C'était un poète agréable, qui ne sollicitait pas la muse ou la prenait de force, mais qui écrivait sous sa dictée ; il avait eu quelque succès dans le journalisme au temps de sa cléricature ; il avait une carrière jusque-là bien remplie ; c'était le meilleur des amis et rien dans son caractère ni sa vie publique ou privée ne donnait prise à la hautaine moquerie des gens qui se croient supérieurs.

" J étais en face d'un accident physiologique, voilà tout. Il eût eu un vice de conformation physique que j'aurais delà même manière fermé les yeux dessus, sans chercher une explication.

" Je voulus m'échapper par la tangente ; comment répondre directement à un homme qui vous avoue un travers et vous demande votre opinion ?

— Mais, lui dis-je, as-tu songé que tu as bien des fois risqué, même en découvrant ton gibier, de voir ton rêve crever comme une bulle de savon '^

— Comment cela ?

—Si tu avais jeté le grappin sur un cadavre de

noyé, tu aurais été appelé en témoignage, le devoir du coroner l'eût empêché de t'assigner comme juré. —Je le sais bien ; aussi j'aurais pris conseil des circonstances sur ce qu'il aurait convenu de faire ; j'aurais essayé de soustraire le cadavre aux regards, et volé quérir Pierre qui, lui, l'aurait découvert officiellement, tout comme Colomb a découvert officiellement l'Amérique fréquentée par des Européens depuis au moins cinq cents ans, ou Jacques Cartier le Canada visité longtemps aupai avant par les navigateurs basques ou malouins. Au surplus, je n'ai pas guetté que des noyés. J'ai épié les accidents comme un reporter en quête de copie. Quand j'ai pu assister à la pose de la croix chrétienne ou du coq gaulois sur les clochers de nos églises ou sur la coupole de nos édifices publics, je n'y ai pas manqué. Je pressentais, a faux heureusement, des chutes de ces hauts sommets ; je voyais des Claude Frollo tournoyer dans le vide et se fracasser sur le pavé, et je les suivais, non pas avec le rire moqueur de Quasimodo, mais la prière aux lèvres' et de la pitié plein le cœur et deThorreur plein mon être. Dans la foule qui savoure ces spectacles, on aurait trouvé des témoins du malheur, et j'aurais eu chance de servir la société dans un nouvel emploi.

" Nous étions arrivés au port.

" Il nous fut impossible de nous procurer une chaloupe, une bourrasque effroyable passait sur le fleuve avec de faux airs de cyclone ; le vent ato-

114 COUPS D'ŒTL et coups de PliUME

.misait la crête moutonnante des vagues et nous la était en poussière d'eau à la figure. Aucun batelier ne voulut se risquer sur le flot furieux ; et personne, pas môme les patrons de barges et de goélettes, ne voulut nous louer une embarcation.

— Allons déjeuner, dit Félix, qui prit assez bravement son parti, comptant sans doute sur la solidité du. câble qui retenait son gibier sur le rivage.

— Ne craignez-vous pas, dis-je à Pierre, que le vent ou la lame ne soit plus fort que la corde ?

— Non, monsieur.

— Mais quand il fera jour, quelqu'un pourra vous voler votre découverte ?

" Félix devenait soucieux ; Pierre se bâta de le rassurer.

" Nous étions convaincus que la tempête durerait encore quelques heures, et nous allâmes déjeuner chez Félix. Celui-ci fut maussade, il était sous l'empire d'une forte préoccupation, peut-être d'un pressentiment funeste.

"Tout à coup la porte s'ouvrit, et la facteur jeta dans le portique une lettre à l'enveloppe de deuil qu'une servante apporta sur un plateau d'argent.

"Félix, visiblement troublé, la lut d'un coup d'œil, et nous annonça gravement, presque solnnellement, que son frère, qui habitait Prescott, n'avait pas paru chez lui depuis cinq jours, sans qu'on sût le moins du monde ce qu'il était devenu ; on priait mon ami de s'y rendre pour aider aux recherches.

— J'irai ce soir, dit Félix ; aujourdhui, j'ai de la besogne de taillée. Yieus-tu, me dit-il ? "Le vent avait molli, la vague pouvait être bravée, un batelier nous offrit ses services et nous nous lançâmes hardiment à la conquête, non d'une toison d'or, mais d'une chevelure soiiillée de fange.

— Oui, me dit mon ami, ce soir j'aurai occupé à peu près toutes les charges que la société confie à des citoyens honorables,

— Excepté celle de bourreau !

— Je te parle de citoyens honorables, imbécile !

— Tu oublies que le bourreau est la clef de voûte

de l'édifice social. De Maistre l'a divinisé ; il est

l'instrument de la sanction que Dieu donne à ses

lois,— naturelles ou positives. N'appartiens-tu

plus à lecole

—Pas de scie, hein ? Le moment est trop grave pour badiner.

"Le moment était grave en effet.

"Nous abordions. Pierre nous conduisit au cadavre, solidement lié au tronc d'un arbre. Le soleil maintenant radieux, frappait droit un visage glabre, à l'œil entr'ouvert, à la bouche remplie de gravier, les chairs tuméfiées, les oreilles et le nez rejetant un sang que la tempête avait mal lavé, la chevelure emmêlée et pleine des déchets que la vague apporte.

"Je n'ai pas vu la Morgue, je ne la visiterai jamais.

" Félix se pencha sur le cadavre et fouilla dans

ses poches ; il y trouva des papiers détrempés, les lut, pâlit, regarda le noyé et tomba à la renverse en criant :

— Mon frère !

" Ce jour-là, Félix ne fut pas juré, mais témoin.

" Je lui demandai à quelques jours de là s'il n'allait pas reprendre son rêve,

— J'avais oublié qu'il me restait à être millionnaire,— j'y vais essayer, me répondit-il. Demain jentre dans le commerce de bois, et si je ne suis m plus sot ni plus malheureux que les marchands de bois en gros de l'Ottawa, j'y parviendrai d'ici à dix ans.

" Puis il ajouta, en hésitant :

— Si quelqu'un de mes bûcherons meurt accidentellement, et cela ne saurait manquer, j'aurai chance d'être... juré du coroner,

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