LES POISSONNIERS DE L'OTTAWA
VOUS en donnera plus, mais les poissonniers, qui passent tant de petites pièces avec les grosses, ont la pudeur de le livrera Moïse et ne cherchent point à éluder la convention.
Les paquets sont faits. Voici qu'on apporte de grandes boîtes oblongues avec des poignées de bois qui forment brancard. On en garnit le fond deglace, on suspend les paquets à des petites barres transversales, on les recouvre de glace, le Peerless passe, et voilà Ottawa sûr de manger maigre et bon le lendemain. . Tous les poissons sont mêlés dans ces boîtes, tous, sauf la barbue. Si les autres ont besoin de la glace, elle a besoin pour conserver sa couleur, pour ne pas blanchir, qu'on ne l'en entoure point.
Le soir même, on recommencera à travailler pour le jeudi suivant.
—Combien de paquets cette semaine, demandaije l'autre jour à un poissonnier ?
— Cent quarante-huit, monsieur.
— Et cela vous fait ?
— A dix centins le paquet, cela me donne quatorze piastres et quatre- vingt centins. C'est Lapointe qui paie le fret.
— Est-ce une forte semaine ?
— Oui, une des bonnes de l'année.
—Dites-moi, est-ce que le poisson disparaît ?
— Sans doute, me répondit-il, sans doute. Jadis, deux cents paquets, c'était une petite semaine. J'ai vu des semaines de huit cents paquets.
132 COUPS d'œil et coups de plume
C'était le bou temps. On n'avait pas encore construit cette damnée chaussée de Carillon, et le poisson montait jusqu'ici. Le métier s'en va, monsieur, le métier s'en va.
— Mais attribuez-vous la disparition du poisson à la seule construction de ce barrage ?
— Oh ! que non ! Ceci est une cause, sans doute, mais la moindre des deux causes principales. L'autre, la vraie, celle qui nous ruine en ruinant le poisson, c'est le bois que les moulins jettent à l'eau, le bran de scie, les déchet^, les rognures, tout ce qui flotte un temps et s'accumule lentement au fond de la rivière. Dans dix ans il n'y aura plus de poisson.
Le bonhomme s'emballait, je le laissai continuer.
— Oui, monsieur, dans dix ans, adieu la pêche dans cette section-ci de l'Ottawa. Pour se rendre aux désirs de huit ou dix propriétaires de bateaux qui cassaient quelques aubes de roues sur les fortes pièces de bois rejetées parles moulins, on ruine la navigation, on ruine la pêche. Auparavant, quand le bois flottant, libre, était jeté au rivage ou passait au fil de l'eau, nous le ramassions ; mais aujourd'hui ces débris, ces copeaux, cette sciure, ces saletés qui flottent à la surface, personne ne s'en emparant, s'enfoncent et embarrassent le lit de la rivière. Quand je vous dis que le pois&on îneurt par milliers dans les baies ! Le bois s'accumule à l'entrée de ces baies, corrompt l'eau, emprisonne et empoisonne le poisson. Faites un trou