LES POISSONNIEES DE L'OTTAWA
mantes qu'il leur plaît. Aussi ne s'en font-ils faute. Quand on a trois, quatre, six rets de trente brasses de tendus, autant de lignes dormantes longues de sept ou huit arpents, visiter cela trois ou quatre fois par jour, mettre l'appât à six cents hameçons, raccommoder et laver les filets, en un mot tenir en parfait ordre tous ces engins de pêche et surveiller les prises, — cela prend à peu près tout le temps d'un homme. Mais quand on est poissonnier, on ne l'est pas à demi ; toute la famille s'occupe du métier : la mère et les filles lacent, c'est-à-dire font les mailles d'un rets, les petits garçons vont à la recherche du ver et du vairon ; l'un coupe en petits cubes d'un demipouce la chair d'une carpe ou d'un brochet,^" c'est l'appât destiné aux lignes de fond ; un autre décortique un jeune bois-blanc, avec l'aubier duquel il fait des lanières qui tiennent à toutes fins lieu
de ficelle. C'est avec elles qu'on attache au rets
flottes et cales.
Entre temps, on pêche à la ligne traînante, et
c'est ainsi que l'on capture les plus belles pièces. Et toujours, à toute heure, ce monde chante. Mais nous voici au jeudi matin.
Les réservoirs d'eau que l'on a traînés derrière
soi pendant une semaine sont amarrés à la rive ;
le père, les fils arrivent de leur dernière visite aux
rets et aux lignes de fond ; on va voir ce que la
semaine a donné.
Il faut être à l'abri du soleil ; on choisit, au bord
130 COUPS d'œil et coups de plume
de l'eau, un endroit ombreux où le poisson ne séchera pas, où l'on ne cuira pas soi-même. C'est tôt fait, le quai du bateau ou une touffe d'arbres sufl&t. Toute la famille est rendue. Un, deux, trois enfants préparent la barbotte ; o'tst le seul poisson pour lequel on prenne ce soin : trois coups de couteau et deux mouvements, elle a perdu sa tête, sa peau et ses entrailles ; une incision à la queue, et la voilà enfilée dans la lanière de boisblanc. Le pouce gauche des opérateurs est revêtu d'un poucier de cuir ; le couteau est aiguisé, croyezmoi. Et les débris sont jetés à l'eau, et la vessie flotte, et les plus petits enfants s'en emparent pour la faire, d un coup sec, éclater avec un bruit de pétard. On assomme l'anguille avant de l'empaqueter, les autres- poissons, on les laisse mourir de leur belle mort.
Cinq ou six barbettes — selon la grosseur — sont enfilées, voilà un paquet ; voici un brochet, une truite ou un achigan, il pèse deux livres, — il fait son paquet.
Tout poisson ou tout collection de poissons qui pèse deux livres fait paquet.
Si un poisson, quel qu'il soit, pèse quatre livres, c'est un redouhleux.
Un paquet se vend à Lapointe dix centins, un redouhleux vingt. Mais il n'y a ni tripleux, ni quadrupleux. Seulement, si un poisson pèse vingt livres, on vous le paie un dollar. Libre à yous, par exemple, de le vendre ailleurs, où l'on