LE MOT " AT HOME
At home. Yoilà un mot que personne an Canada ne sait ou ne veut traduire. Les journaux diront qu'il y a eu un à liome chez le gouverneur ; les Jeunes gens diront qu'ils sont invités à Vat home de Mme X. Mais personne ne cherchera le mot français correspondant.
— D'abord, y a t-il un mot français ? me dira-t on.
— Certainement.
— Et quel est il ?
— Appartement. Ou bien Cercle. Ouvrez Littré au mot appartement et vous lirez :
" Autrefois, cercle qui se tenait chez le roi. Le roi tient appartement aujourd'hui. Le soir, il y avait appartement. Ce qu'on appelait appartement était le concours de toute la cour depuis sept heures du soir jusqu'à dix. (St, Simon, 2, 45.) On dit aujourd'hui cercle dans ce sens. On disait aussi tenir appartement, recevoir compagnie chez soi avec les formalités établies par l'usage."
N'est-ce pas que l'appartement, le cercle et Vat home sont la même chose ?
Cherchez cercle dans Littre et lisez :
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" Particulièrement, la réunion des princesses et des duchesses assises circulairement en présence de la reine. Par extension, société, assemblée d'hommes et de femmes réunis pour le plaisir de la conversation ; les habitués eux-mêmes d'une réunion de ce genre. Le mot plut à Monsieur, il le redit au cercle ( Retz, 11, 82 ). On y tient le cercle ( chez la princesse ) une heure du jour (Sévigné, 414). Le soir on tient lecercle un moment ( Id, 41*7 ). Elle tient son cercle depuis huit heures du soir jusqu'à neuf heures et demie (Id, 419 ).
Je puis me tromper ; mais j'expose ce que j'en pense, avec l'espoir que ceux qui s'intéressent à ces sortes de questions nous feront connaître leur opinion.
J'ai lu beaucoup de mémoires du dix-septième et du dix-huitième siècles et je me suis toujours dit que les appartements étaient semblables à nos at home-
Je préfère appartment à cercle.
C'était nue bien belle femme que j'avais pour voisine d'eu face.
Quand, le matin, elle sortait sur sou balcon, armée d'une époussette et d'un balai, la jupe courte, les manches retroussées, et la tête couverte d'un mouchoir blanc, vous auriez dit une de ces ménagères flamandes si bien peintes par Téniers, et c'était plaisir de voir aller, venir, cette paire de bas blancs bien tirés qui emi:)risonnaient des mollets pleins de promesses.
C'est dire que je la reluquais à œil que vois-tu.
Ne se reposant pas sur ses servantes des soins du ménage, elle était partout, surveillait tout, trottinait tout le jour, mettait la main aux travaux les plus humbles.
Mais aussi comme les vitres luisaient ! comme
les Persiennes étaient vertes ! comme le parterre
était bien sarclé et ratissé ! comme la batterie de
cuisine étincelait ! Quel air de propreté, ou plutôt
quelle propreté réelle, par toute cette maison!
Comme les enfants étaient bien nets, bien mis,
quand ils partaient la main dans la main pour
l'école !
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Toute la semaine, cette maison était une ruche bourdonnante, active, gaie ; le travail la faisait heureuse.
Mais autant la semaine était allairée, autant le dimanche de cette maison me paraissait morne. Pas un bruit, un cri ; pas une allée, une venue ; pas de spirale de fumée bleue s'échappant de la cheminée de la cuisine ; les cages de la véranda, rentrées, n'avaient plus de voix pour la rue ; l'arrosoir faisait défaut aux fleurs, qui semblaient languir. L'ennui enveloppait tout cela.
— Mais dites-moi donc, lui demandai-je un jour, comment vous passez le dimanche. Outre sortir avec votre famille pour le service divin du matin et rentrer deux heures après, il n'y a ni mouvement ni vie chez vous. A quoi employez-vous votre temps ?
Ma voisine était protestante.
— Nous lisons la Bible en famille, répondit-elle.
— C'est cela qui doit être d'un gai!... Heureusement que vous avez des occupations domestiques qui prennent une bonne partie de votre temps.
— Des occupations le dimanche ! Y pensez-vous ? me dit-elle, toute surprise de mon ignorance. D'abord nous ne faisons que deux repas ce jour-là, deux repas apprêtés de la veille. Ni thé, ni café, — de l'eau, de la bière ou du lait.
— La servante trait la vache le dimanche ?
— Pardon, le samedi soir, aussi tard que possible.
—Et les lits ?
— Nos lits sont à sommier élastique ; pas besoin de les brasser. Le balayage se fait le soir précédent, et nous remuons si peu qu'il ne se soulève guère de poussière. En un mot tout travail manuel qui n'est pas absolument indispensable est exécuté la veille ou remis au lendemain.
— Votre mari fume le dimanche ?
— Non, monsieur ; lui qui toute la semaine a la pipe au bec, ce jour-là se prive de son tabac.
— Vous sortez ? Vous recevez ?
— Jamais le dimanche.
— Vous employez le tem^DS entier à lire la Bible ?
— La Bible et des livres de religion. Et à chanter quelques hymnes à mi-voix.
—Et à bâiller ?
— Oui, à bâiller souvent. Je ne suis pas aussi dévote que mon mari, qui est un des elders de la congrégation. Aussi me sermonne-t-il parfois. Je vous confesse que j'aimerais pouvoir lire les journaux, le feuilleton du jour. Mais il faut donner le bon exemple aux enfants et aux domestiques.
— A quelle secte appartenez-vous donc ?
— Nous sommes, mon mari et moi, de descendance écossaise et puritaine ; nous fréquentons l'église presbytérienne.
— Madame, je vous admire, mais je vous plains.
— Vous me plaignez ! Mais dans votre religion, est-ce que les prêtres, les sœurs, les moines, ne
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s'imposent pas plus de privations qne nous ? Après tout, nous ne nous ennuyons qu'un jour par semaine ; eux, c'est toujours. Si vous saviez, du reste, combien l'observance du sabbat s'est relâchée !
Mon accorte voisine s'en fut prendre un album dans la bibliothèque de son mari.
— Ecoutez, reprit-elle ; voici quelques unes des anciennes lois du Connecticut :
lo Personne, sauf un membre du clergé reconnu, ne traversera une rivière le jour du sabbat.
2o Personne ne courra le jour du sabbat, ni ne marchera dans son jardin ni ailleurs, excepté pour se rendre au meeting et en revenir révèrement.
3o Personne ne voyagera, ne cuira d'aliments, ne fera les lits, ne balayera la maison, ne coupera ses cheveux, ne se rasera le jour du sabbat.
4o Aucune femme n'embrassera ses enfants le jour du sabbat ni les jours de jeûne.
5o Le sabbat commencera au coucher du soleil, le samedi.
— N'embrassez-vous pas vos enfants le dimanche, lui demandai-je ?
— Sans doute je les embrasse, répondit-elle...
Et, rougissant un peu, elle ajouta en riant :
— Et mon mari par-dessus le marché !
Elle disait cela avec des lèvres si rouges et des dents si blanches, que j'aurais bien aimé être son mari à cette minute-là.
J'ignore s'ils sont nombreux les Canadiens qui . observent le dimanche aussi rigoureusement que le mari de ma belle voisine ; mais je sais qu'il y a une école qui se remue fort et se trémousse dru pour changer, de par la loi, le repos dominical en immobilité forcée. On commence par vouloir arrêter les steamboats et les chemins de fer ; on parle de fermer les canaux et les bureaux de poste ; on en viendrait à proscrire les lectures profanes et la composition. De là à éteindre la pensée, il n'y aurait qu'un pas.
Le monde porterait l'éteignoir sur la tête comme un bonnet d'âne, une journée par semaine ; la pensée, la science, la littérature et les arts perdraient un septième du temps que l'on consacre à leur culture, et seraient retardés d'autant dans leu.r développement.
La jolie jjerspective, en vérité !
Qui tirerait, et ou, la ligue de démarcation entre les œuvres serviles et celles qui ne le sont pas, si penser, lire, écrire devaient être mis en quarantaine à heure fixe, comme obstacles au salut ?
Si, encore, tous les puritains étaient sûrs de se sauver !
C'est précisément pour cette classe de chrétiens que je tremble plus fort.
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Quelqu'un de vous a-t-il jamais vu le diable?
Moi, uon.
Je ne l'ai pas aperçu, — ni queue, ni cornes, ni pied fourchu, — mais j'ai connu des personnes qui avaient parlé à des g«is lesquels avaient entendu dire que certains individus l'avaient vu.
Pas besoin d'aller si loin ni de remonter si haut.
Quand on a bâti le collège de Saint-Hyacinthe, il a une trentaine d'années, le diable a été tenu en laisse, en bride plutôt, par un camionneur de l'endroit, qui, si son cheval ne l'a pas emporté, pourrait témoigner de la vérité de ce qui va suivre.
On avait décidé de construire ce vaste édifice ; les fonds étaient assez minces, mais les amis de l'éducation étaient bien disposés ; M. Cadoret donna le terrain, la législature accorda une subvention, le clergé souscrivit largement, des laïques aussi. A M. Marchessault, qui avait alors charge de la procure du séminaire, fut confié le soin de conduire l'entreprise à bonne fin.
Or M. Marchessault, en remettant certain cheval à mon camionneur, lui recommanda tout particulièrement de ne lui ôter sous, aucun prétexte, pas même pour boire et manger, le mors ni la bride.
Mais celui-ci, au bout de quelques jours, dévoré de curiosité, désobéit, et le cheval débridé à l'abreuvoir disparut aussitôt en fumée.
C'était le diable, mes enfants, le diable que l'économe du séminaire avait évoqué et réduit en servage. Car M. Marchessault était un grand clerc, et il lisait dans le Petit-Albert, et vous savez que celui qui lit dans ce livre a tout pouvoir sur le malin esprit.
Comment le démon peut-il, au même moment, être asservi à la volonté de tous ceux pour qui le Petit- Albert n'a pas d'arcanes, c'est ce que je ne saurais vous expliquer, et je vous renvoie, si vous voulez en avoir le cœur net, à Collin de Plancy, qui doit résoudre la question quelque part dans ses livres de mystique infernale.
Je n'ai pas été témoin de l'évaporation du diable, mais la chose m'a été racontée, je le répète, par des gens qui l'avait entendu dire.
Vous pouvez donc m'en croire.
Je conversais, un soir de l'été dernier, avec deux vieillards qui avaient passé une partie de leur jeunesse dans les chantiers. C'étaient maintenant de braves cultivateurs qui avaient conservé un vif souvenir de leurs aventures à cette époque éloignée où la coupe, le Hottage et le sciage du bois étaient relativement dans leur enfance.
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On se repaît volontiers de men'eilleux, et ces natures ignorantes et crédules ne pouvaient manquer de croire en avoir vu dans leurs courses à travers les immenses régions non défrichées delà vallée de l'Ottawa. Il y a de l'intérêt à suivre leurs récits. L'homme instruit hausse souvent les épaules, rit nécessairement en dedans mais laisse toujours poursuivre ces longues narrées qui le captivent par plus d'un côté. Si peu que l'on soit observateur, par tempérament ou par nécessité de métier, on s'estime heureux de mettre la main sur ces naïfs conteurs. Ce que j'ai entendu pendant les quelques mois que j'ai passés à la campagne ferait plusieurs respectables volumes.
— Dites donc, père Lavigne, avez-vous jamais vu le diable dans les chantiers ?
— Moi, non pas. Mais nous avions dans notre troupe un nommé Saint-Louis qui le voyait quand il voulait, qui lui parlait, qui s'en faisait servir. Tu le sais toi. Bastien, tu travaillais avec nous autres pour M. Cook, aux moulins de la Nation du Nord. Pas vrai ?
— Oui, monsieur, c'est vrai.
— Saint-Louis, continua le père Lavigne, était un " charretier de bœufs." Un matin que nous étions rendus à plusieurs milles du chantier, presque à l'endroit où nous allions chercher des plançons, il s'aperçut qu'il avait oublié d'emporter du foin pour le dîner de ses bêtes. Nous proposions de retourner en chercher, mais Saint-Louis ne voulut pas en
entendre parler. Que dirait le contre-maître s'il nous voyait revenir ? Ce serait un quart de jour de perdu, on pourrait être remercié, l'on passerait pour des nigauds, etc. Les bœufs jeûneront plutôt !
Cela ne nous souriait qu'à demi, mais nous avions trop peur de ce possédé-là pour le contredire. *' Bonhomme va m'en fournir du foin, dit-il." Et il se mit à sacrer, à tempêter, à maudire son baptême, que les cheveux nous en dressaient malgré nous. Il appela le diable en lui disant : " Je t'ordonne de venir ici. Bonhomme, et de m'écouter. Je veux que tu me portes tout de suite deux bottes de foin sur les premiers plançons. Si tu y manques, mon damné, tu auras affaire à moi. Vous allez voir qu'il va obéir, ajouta-t-il en se tournant vers nous."
Comme de fait, monsieur. Le foin était tout rendu quand nous arrivâmes. Demandez à Bastien.
— C'est la vérité pure, monsieur.
— Une autre fois, il avait cassé sa hart sur le dos de ses bœufs. Vous n'avez pas d'idée de ses blasphèmes. C'était dans le désert ; pas moyen de trouver la plus petite branche. " Bonhomme va m'en apporter une tout de suite, dit-il. Entendstu, vieux démon ? j'en veux une tout de suite, et de hêtre encore ! une belle hart droite et longue de six pieds ! " Et en disant cela il se mit à se rouler sur la neige en sacrant d'une manière épouvantable. Nous le vîmes tout à coup une hart à la main, une hart de hêtre et de la longueur qu'il
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avait demandée. Je ne vous cache pas que nous eûmes gi-and'peur ; nous n'étions pas dévots, mais nous fimos tous le signe de la croix. Lui se mit à rire de nous. Bastien est là pour vous le dire.
— Qu'en dites-vous, père Bastien ?
— C'est arrivé comme cela, monsieur.
— Vous ne me ferez pas accroire ces choses-là !
— Comme vous voudrez, mais j'y étais.
— D'autres fois, continua le père Lavigne, les moulins s'éclairaient tout à coup en plein cœur de minuit et commençaient à marcher tout seuls. Sans être des lâches, pas un homme dans tout le chantier n'aurait osé s'approcher des moulins. Saint-Louis, monsieur, s'écriait que c'était Bonhomme qui jouait de ces tours-là, et qu'il allait mettre à la raison le vieux grillé. Nous n'avions pas d'eau bénite, mais nous lui offrions nos chapelets ; lui jurait comme un payen, nous riait au nez, et s'en allait seul éteindre les lumières et arrêter les scies. Quelques-uns se risquaient à le suivre jusqu'à une trentaine de pas des moulins, mais pas plus proche. Lui s'en revenait en chantant, et nous disait au retour qu'il faisait ce qu'il voulait du diable et qu'il n'était jamais en peine de rien. Ceux qui l'avaient suivi disaient avoir vu dans le moulin une grosse face épouvantable à laquelle Saint-Louis parlait rudement. Faut être hardi, monsieur, allez ! pour se conduire ainsi. M. Cook lui accordait tout ce qu'il demandait, tant il en avait peur lui-même ; il ne lui refusait ni permission ni augmentation de gages. Est-ce des menteries, Bastien ?
— C'est exact en tout point, depuis le commencement jusqu'à la fin, fit son ami.
— Qu'est-ce que Saint-Louis n'a pas fait un soir, reprit le père Lavigne ? Nous avions pris le souper, soigné les animaux, mis chaque chose à sa place, et nous fumions en chantant et en jasant. " Moi, dit Saint- Louis en regardant à sa montre, moi je gage une chique de tabac noir que je vais commander à Bonhomme de pousser mon canot au large et qu'il va m'obéir tout de suite. Vas-y, mon poilu de Bonhomme, mon fourchu de démon, mon cornu de vieux Chariot, vas-y ou je t'étrangle. C'est fait, les gars, allez-y voir." Quelques uns y allèrent et virent le canot qui gagnait l'autre bord de la rivière.
— Yous me permettrez bien, messieurs, dis-je à mes interlocuteurs, sans vous manquer de respect, de n'ajouter aucune foi à ces histoires. Que les faits racontés par le père Lavigne soient arrivés, je ne le nie pas, mais j'ai bien le droit de croire qu'il n'y avait pas plus de diable que sur la main dans toutes ces manigances. Votre Saint-Louis devait être un joyeux farceur, qui vous a blagués vous et vos camarades de la belle manière. Et ce fin merle devait avoir un compère qui l'aidait à vous berner. Parlons d'autre chose, s'il vous plaît.
— Nous prenez- vous pour des fous ? dit le père Lavigne, un peu aigrement. Nous étions assez de monde pour nous apercevoir que c'étaient des tours, si c'en avait été. On ne fait pas de ces folleries-là à la barbe de tout un chantier sans être pincé tôt
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ou tard. Vous ne vous êtes pas levé assez matin, monsieur.
— A votre aise, père.
— Si je savais, continua le père Lavigne, de plus en plus anime, si je savais que Saint-Louis se serait moqué de nous, moi comme les autres, j'irais demain lui donner la volée. Car on a beau être timide devant le mauvais esprit, on n'a pas peur d'un liomme seul à seul, et suffit que Saint-Louis ne -parle pas à Bonhomme pour que je lui rince la gueule. On n'est pas manchot, je vous prie de croire ; Bastien le sait. Saint-Louis est plein de vie comme vous et moi, il reste dans la paroisse voisine, et si je savais...
Le père Bastien partit ici d'un long éclat de rire.
— Tu peux, dit-il, partir demain dès le jDetit matin, mon cher vieux ; monsieur a raison, et Saint- Louis a bafoué tout le chantier, je le sais.
— Et qu'en sais-tu, toi ?
— Monsieur a deviné juste. Saint-Louis avait un compère, i?t ce compère... c'était moi.
L'abasourdissement de Lavigne était complet ; cependant l'incrédulité se lisait sur sa figure, l'incrédulité et une colère qui ne demandait qu'une raison pour éclater. Bastien riait toujours et bourradait son vieil ami sur les bras.
Je ne riais pas haut, mais je jouissais intérieurement d'avoir amené un aveu qui contribuerait sans doute à détruire une folle croyance dans un esprit honnête.
Nous fûmes quelques minutes sans ouvrir la bouche, sauf que Bastieu riait, mais de moins en moins. La figure attristée de sou ami semblait lui faire peine ; il paraissait regretter son aveu.
Lavigne éclata tout à coup, tout d'un paquet, comme on dit ici.
— Ecoute, Bastien, nous sommes des amis de cinquante ans, et il me serait dur de rompre avec toi ; on a besoin d'amitié sur ses vieux jours, ne fût-ce qu'afin de pouvoir se rendre le témoignage de n'avoir pas été impraticable. Si tu peux m'expliquer comment Saint-Louis et toi auriez pu nous tromper, je te pardonne ; mais lui, le grediu, pas ! Les bottes de foin ?
— Les bottes de foin ! c'est lui, Saint-Louis, qui les avait portées là pendant la nuit. Je l'ai vu partir. Te souviens-tu que c'est moi qui lui fis observer son oubli ?
—Et la hart ?
— C'est moi qui l'avais cachée sous la neige, près d'un plançon, la veille au soir. Saint-Louis connaissait bien l'endroit, va ! je le lui avais si bien indiqué. Du reste, avant qu'il se roulât sur la neige, je le lui montrai de l'œil.
— Et les moulins à vent qui se mettaient à marcher en plein cœur de minuit ?
— C'était lui ou moi qui les mettions en mouvement, presque chaque fois moi. Tu te rappelles, j'étais si paisible, si tranquille, si serviable à tout le chantier que personne ne m'aurait soupçonné
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de rien. Je ne sacrais pas, je ne buvais pas, je ne fumais pas, j'étais fluet ; on me prenait pour une catiche. Qui est-oe qui aurait pensé que je prêtais la main à maître Saint-Louis V
— Et la face de démon que l'on voyait dans le moulin ?
— C'était, mou bon, une grosse citrouille vidée à laquelle nous taillions à coups de couteau des traits d'homme ou plutôt de démon, et que nous éclairions avec une chandelle de suif. Quand Saint-Louis avait parlé durement et commandé à Bonhomme d'arrêter le moulin, d'un revers de main il flanquait citrouille et chandelle par terre, puis les jetait à l'eau, en sorte que vous n'y voyiez tous que du feu... alors même qu'il n'y en avait plus.
— Et le canot ?
— Nous convenions d'une heure, lui et moi. A l'heure dite, je poussais le canot au large, vous alliez voir et vous vous en retourniez de plus en plus convaincus que Saint-Louis était en commerce avec Chariot. Ce n'était pas plus malin que cela.
Lavigne était évidemment ébranlé. L'explication de son ami devait lui paraître concluante. Mais il y a toujours au fond de toute chose l'orgueil. Avoir cru trente ans à l'apparition du diable, avoir raconté les mêmes histoires XDendant si longtemps, et se voir réduit à reconnaître qu'on a été dupe, n'est-ce pas humiliant au suprême ? La con^dction de son erreur est une confession d'infériorité.
et bien que celle-ci ne se fasse que de soi à soi, on est rarement prêt à y souscrire.
Ce fut le cas de Lavigne.
J'eus beau vouloir lui démontrer de toutes les manières l'ineptie de ces superstitions, l'inanité d'une foule de croyances populaires, lui citer des fraudes au moyen desquelles on exploite la crédulité publique, et lui montrer des causes physiques dans ce gros surnaturel à deux sous, le vieux ne voulait convenir de rien ; mais je suis sur qu'en lui-même il n'était pas éloigné de nous croire, Bastien et moi. Il n'eut pas contre son ami cette explosion de colère cpie j'avais redoutée pendant quelques moments. Mais on n'aime pas paraitre céder trop vite.
— N'empêche, dit-il, que j'irai demain voir Saint- Louis, et s'il confirme tes dires je lui frotterai les oreilles .
Je suis bien certain que le bonhomme n'a pas bousré de chez lui.
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ROUVILLA
Ttouvilla !
llouvilla ?
Ce mot vous dit-il quelque chose ? Est-ce le nom d'une ville, d'une fleur exotique, d'une pâte dentifrice, d'une pommade pour les cheveux ?
Vous n'en savez rien, mais vous le trouvez joli.
N'est-ce pas que c'est harmonieux, Rouvilla ?
Eh bien, c'est un nom de fille, inventé, j'ai tout lieu de croire, dans le comté de Rouville, par un parrain qui a été bien inspiré. Celle qui le portait vient de mourir. Comme ces fleurs au parfum suave et violent qui vous tuent à votre chevet en une nu.it, peut-être l'harmonie de c'es trois syllabes a-t-elle emporté la pauvre enfant vers les blondes sphères où tout chante.
Ne riez pas de l'idée. Lacordaire a dit, en parlant du fils de Napoléon 1er, que " son père l'avait ax)pelé d'un nom trop pesant " et que " le roi (le Rome succomba sous ce fardeau."
Mais comme je n'ai pas suifisamment étudié l'influence des noms sur la longévité, je n'insiste pas davantage.
Il y aurait tout un traité à faire sur les vicissitudes des noms de baj^tême en ce pays, sur la ma-