ROU VILLA
nie qui les a transformés, de simples qu'ils étaient, en combinaisons de syllabes sonores et prétentieuses. Ce n'est pas ici le lieu où raconter les époques des filles en ie, en ine et en a ; la dernière, celle des filles en a, celle que nous traversons, a fait des prodiges d'imagination et s'est livrée à de tels agencements de sons qu'en donner la liste prendrait tout mon espace. C'est à se croire transporté sous le doux ciel de l'Océanie et dans le langage ouvert des Tahitiens.
Rouvilla est bien de notre temps : c'est le besoin du neuf qui l'a créé, aussi la démangeaison de mettre une belle étiquette à une jolie fleur.
Qui ne croit pas que donner un beau nom à. son enfant contribuera à le faire beau lui-même, ou grand, ou célèbre ? On a la superstition de cette influence. Quand on l'appelle d'un nom laid, c'est qu'on a l'oreille fausse, une tradition à perpétuer, peut-être un héritage à guetter pour le poupon, ou bien c'est qu'on veut l'habituer de bonne heure à la souffrance et le sanctifier par avance. C'est un péché de donner un nom ridicule à un enfant, hors que ce soit pour lui apprendre l'humilité et le pousser jeune dans les voies du salut, malgré lui.
Figurez-vous donc une belle, grande et digne fille, et instruite, et superbe, et artiste, qui se nommerait Réparade ! un beau soldat, un chevaleresque officier, bâti en Hercule, brave comme Bayard, noble comme Marceau, qui serait affligé du prénom de Pacifique ! un grand politique qui aurait nom Nicodème 1 Ces gens-là souffriraient le martyre
102 COUPS d'œil et coups de plume
toute leur vie ; de se savoir ainsi affichés, cela pourrait diminuer leur génie. De même qu'on se sent plus homme avec un bel habit sur le dos, plus indépendant et d'un caractère moins pliable quand on a le gousset garni, de même on doit se sentir rabaissé et perdre à ses propres yeux de sa valeur, si un parrain idiot vous a placardé sur le front, pour la vie, un nom invraisemblable, plus lourd qu'un boulet de forçat.
J'ai un jour empêché un garçon de se faire intituler Victrice-Valéry.
Cela me sera compté au ciel.
Sans s'inquiéter de la vaniteuse affectation chez les uns, des raisons de famille chez les autres, qui dictent le choix des noms, nul "doute que nous éprouvons tous de l'antipathie pour certains vocables. Je vous confesse que chez moi, cela va parfois jusqu'à l'horripilation.
D'où cela provient-il ?
De ce que les titulaires, — le nom fût-il des plus riches, — ne nous reviennent pas ? De ce que certains noms — Basile, Macaire, d'autres, — ont été stigmatisés par l'esprit au profit de la vertu ? De ce que la comédie a bafoué leurs porteurs ? Oui, sans doute, mais il y a une autre cause, la plus vraie : nos premières impressions.
Zoé, Basilice, Sophronie, Philomène ! Mais toutes les domestiques que j'ai connues dans mon
ROUVILLA.
enfance s'appelaient ainsi. L\ine allait même jusqu'à porter le nom de Scholastique, une autre avouait Eutychienne.
Ces noms pourraient passer en latin, car on sait que
Le latin, dans les mots, brave l'honnêteté ;
mais on n'a pas le droit d'affubler des chrétiennes françaises de sobriquets semblables.
Si bête que cela soit, des hommes intelligents que je connais ne voudraient pas pour un royaume que leurs filles fussent baptisées sous le nom de Rose, de Marguerite, de Charlotte, de Françoise, de Catherine.
Et pourtant ce sont les noms en usage dans les meilleures familles canadiennes.
Il y a des noms qui sont une enseigne de beauté ; cela, je le crois presque sincèrement; je
n'ai pas connu une seule Marie-Louise qui ne fût jolie, et toutes les Anna-Marie que j'ai vues étaient belles.
Ce n'est pas à dire que toute fille qui se nomme Bella soit une beauté. J'ai connu des Blanche qui étaient fort brunes... Nigm sum sedformosa!
Mais je m'écarte de Rouvilla.
Rouvilla ne m'est pas qu'un prétexte pour parler à mes lecteurs des noms de baptême ; c'est bel et bien un sujet.
164 COUPS d'œil et coups de plume
Voilà un homme qui a inventé un système : c'est le parrain de Rouvilla.
J'ai déjà dit que des raisons d'intérêt ou d'amitié dictent la plupart des noms. Quand ce n'est pas cela, c'est ou l'admiration pour quelqu'un de remarquable,ou l'ambition de vaincre son voisin par un nom plus à effet, ou encore et souvent une certaine ingéniosité qui pousse, quand vous avez un Hector, à nommer sa sœur Hectorine et à descendre ainsi, à mesure que les couples d'enfants arrivent, toute l'échelle des parallèles.
Le plan du père de Rouvilla est plus nouveau.
On donnait ci-devant à une ville, à un comté, a un pays, à un continent un nom d'homme. Renversons ce procédé, et que ce soit à l'avenir la ville ou le comté, le pays ou le continent, qui prête le sien à l'humanité.
Je vous promets qu'il y a de beaux effets à tirer de cette révolution. Suivez-moi dans une courte énumération.
Après Rouvilla, il me semble qu'Ibervilla serait joli, Jolietta à croquer, G-aspiana fort agréable ; Sorella ferait merveilles ; on n'aurait qu'à convertir Hyacinthe eu Hyacintha pour avoir un beau nom à donner à quelque belle fille.
Et ainsi de suite.
Mais vous me guettez, lecteur sceptique, critique quand même, ahurisseurs perpétuels, vous tous qui ne voyez les choses que sur le côté laid ; vous allez m'en proposer de belles !
ROUVILLA. 165
Chicontimine !
E,imousquoise !
Kamouraskouaue !
Arthabaskieiine !
Lavalise !
Ah ! si vous roulez faire de la charge, je confesse que le système de mon ami du comté de Eouville s'y prêterait tant soit peu ; mais il en est de même de toutes les bonnes choses : à côté du pain blanc n'y a-t-il pas la galette de sarrasin ? En face du portrait la caricature ? La difformité près du beau ?
A tout prendre, l'auteur de Eouvilla rient d'ourrir aux parrains et marraines une roie nourelle. A ceux-ci d'y cueillir le nom gracieux, coquet, patriotique. Arec un peu de goût on érite toujours le ridicule, fils d'une sotte prétention. Le ridicule est enfant légitime ; il n'a qu'un père : le fol orgueil.
Va donc pour Rourilla
166 cours I)'(EIh ET (!OUI'S DE IMJTME
PATILONS FRANÇAIS
Un de mes amis, ancien citoyen d'Ottawa, canadien-français comme vous et moi, fut un jour prié pour une partie de croquet à la campagne d'un de ses amis, lui aussi canadien-français. C'était en juillet. Il arriva soufflant on plutôt haletant, tout en nage, morfondu. La partie était commencée. Soit distraction, soit qu'il crût que tous ses invités se connaissaient, le maître de la maison ne présenta pas le nouveau venu. Tout le monde parlait anglais.
Ceci se passait il y a dix-huit ans, moins d'un an après le déménagement des bureaux publics de Québec à Ottawa. Mon ami ne connaissait aucun des invités. Il ne connaissait guère plus la langue anglaise, dont il s'était alors assez bien passé. Il en savait juste assez pour comprendre son travail de bureau et pour faire son marché ; il avait appris cela dans les livres, en sorte qu'il n'était pas capable de converser pendant une minute dans l'idiome de la "race supérieure." Il prononçait en outre affreusement mal.
Son tour de jouer vint, force lui fut ^e parler. Vous devinez son supplice. Quand on n'a pas l'habitude d'une langue, on a beau savoir beaucoup
de mots, on s'échme iuutilemeut à en mettre deux bout à bout. On ne m'y re pincera plus, bien sûr, se disait-il ! Jamais serment ne fut plus sincère.
Si l'après-midi fut longue ! Elle finit enfin ; chacun se retira, excepté mon ami qui voulait dire son fait au maître de la maison.
— Quelle bête d'idée t'est venue de me prier de cette fête ? Tu sais bien que je ne parle pas l'anglais, et tu m'attires dans un guêpier ! Tu me paieras cela plus cher qu'au marché ! Où m'ontils connu, ces butors d'Anglais qui m'appelaient par mon nom ?
— Mais, mon cher, il n'y avait pas un seul Anglais parmi eux, dit l'hôte en riant aux éclats.
Tu ne connais pas L , de l'hôtel des postes,
M , un employé municipal? Les autres sont
les trois commis de P , le marchand de nouveautés.
— Bande de triples idiots !
Et mon ami se lança dans une distribe furieuse contre les renégats, les apostats, ceux qui ont honte de leur langue, etc.
Il n'en a pas encore le cœur net ; il m'en parlait hier.
Ce qui était non seulement possible mais fi-équeut en 1866, n'est plus même l'exception aujourd'hui. L'on voit bien, de-ci de-là, dans la capitale fédérale, un ou deux incroyables dont la conduite accuse l'apostasie du langage et de la nationalité, une couple de têtes fêlées qui ne fréquentent que
168 COUPS i)\kii. et coups de plume
les Anglais, s'habillent à l'auglaise et osent même s'adresser aux nôtres en anglais. Mais ils sentent les premiers le ridicule de leur manie, et d'euxmêmes nous évitent le fardeau de leur société.
C'est l'arrivée du contingent français venu de Québec en 1865 qui a changé la fai-e des choses. Les hommes instruits ont exercé l'iulluence naturelle de leur supériorité ; on s'est rallié autour d'eux dans l'Institut ; le français a repris ses droits, et son empire et règne à présent en souverain sur tout notre groupe. Les quelques anglomanes dont j'ai parlé ne font quelui donner du relief Pendant un temps, avant la venue de ce renfort, on pouvait désespérer que les nôtres s'af&rmassent de sitôt au point que les autres nationalités dussent comx)ter avec eux ; et il n'était pas trop étrange que les faibles de croyance se laissassent aveugler par la pensée de la suprématie britannique et engourdir par une appréciation exagérée de la faiblesse de nos moyens. Tout doute est banni maintenant, et celui qui abjure n'a pas même l'excuse de la peur ou de l'impuissance.
Si je comprends qu'il nous faille parler anglais avec ceux qui sont encore la majorité et en somme les maîtres, je ne saurais concevoir pourquoi nous serions séduits par la perspective de leur donner satisfaction en négligeant pour la leur la langue de nos pères. Je ne vois que la nécessité d'apprendre nous-mêmes l'anglais ou de l'enseigner à nos enfants qui en justifie la pratique entre nous. D'abord, nous nous entendons toujours mieux dans
notre langue, plus riche et sue plus à fond, que dans un idiome étranger, quel qu'il soit. Ensuite, en n'allant pas à eux, nous obligeons les Anglais à venir à nous, à étudier le français, à connaître mieux la France, à chercher dans la littérature dont nous nous délectons les beautés délicates qui manquent à leurs écrivains, et à trouver dans notre commerce un charme qui rendra nos relations plus amicales. Il y a, enfin, le mérite du bon exemple donné à l'enfance qui pousse, et l'orgueil joyeux de nous suffire.
Ce que je dis ici pour les Français d'Ontario s'applique plus véritablement encore à ceux des Etats- Unis. Car ceux-ci n'ont pas à combattre un parti pris, entêté de se passer de nous aussi longtemps que possible, un dédain affiché plus systématiquement que réellement ressenti. L'Américain digne de ce nom, celui qui est sorti de la promiscuité des immigrants, de la grossesse des races, l'homme libre, dépouillé des préjugés germaniques, celtiques, saxons ou latins, — et qui ne sacrifie qu'au préjugé national américain, miel tiré de tous les sucs indigènes et exotiques, — l'Américain, être éclectique s'il en est, envoie ses jeunes enfants aux écoles françaises, ses grands enfants à Paris ; il contribue largement au soutien des écoles canadiennes ; il ne méprise personne que le paresseux ; indifférent à tout ce qui n'est pas son agrandissement personnel ou celui de son pays, il laisse nos compatriotes se développer à leur aise, les respecte, ne proscrit ni ne rabaisse rien de ce qu'ils chéris-
1*70 COUPS d'œil et coups de plume
sent, se mêle volontiers à eux. Il n'obéit pas à un mot d'ordre] parti de Londres à la suggestion diabolique d'un lord Durham. La langue française est une belle plante qu'il ne se sent ni la mission ni le goût d'étouffer.
Canadiens, mes frères, venus par milliers retremper, pendant cette douce et émouvante semaine, pendant cette fête jubilaire de 1884, votre patriotisme aux lieux où sont pour vous les sources de la langue et de la foi, vous me permettez ces remarques, n'est-ce pas ? Emigrés qui n'avez rien oublié de ce qui vous rattache au sol natal, la langue française est un dépôt sacré, un trésor inestimable qui ne doit pas se rouiller par votre faute ; il vous est défendu de le laisser ternir, se couvrir de poussière. Veillez-y toujours d'un œil jaloux. Avec elle, et aussi précieusement, conservez ves manières franches, vos usages simples, vos mœurs honnêtes. Evitez le déluré yankee, qui vous va mal ; n'affectez pas, en visite dans nos campagnes, de parler anglais dans le secret espoir de provoquer l'admiration des naïfs ; chez vous, dans la grande république, ayez soin de ne parler entre vous cette langue, je le répète, que si vous voulez vous en rendre maîtres ou l'apprendre à vos enfants. Faites toujours en sorte que si l'homme à l'estime de qui vous tenez le plus tombait inopinément au milieu de votre famille, vous n'ayez pas à rougir en lui laissant voir un intérieur où la patrie n'a plus rien à reprendre.
Parler imitilement une langue étrangère est déjà un manque de respect et un commencement de froideur pour la langue maternelle.
Sous aucun prétexte, ne changez ni ne traduisez votre nom en anglais. Yoilà la plaie puante qui ronge quelques uns des vôtres. Tâchez par tous les moyens de les guérir : conseils amicaux, persuasion, menace du ridicule, et, si cela ne fait pas, exposition répétée dans les journaux et dans les assemblées. Il faut, si on ne guérit pas les malades, empêcher la diffusion de la maladie.
1*72 COUPS d'œil et coups de plume