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LES PREMIERS PETITS BAS

pnis les couleurs des autres sont fanées, et puis

il était plus maigre qu'elle

Une larme qui roulait lentement sur sa joue m'apprit la vraie raison. J'avais évoqué le souvenir de celui qui était parti il y a déjà treize ans, ayant à peine connu son berceau, trop jeune pour s'être pâmé sous les baisers miternels.

Je comprenais tout : ma femme ne voulait pas faire porter à la vivante les dépouilles du mort ; elle craignait qu'aux pieds de sa fille les petits bas ne se changeassent en ailes de Mercure pour l'enlever, elle aussi, dans ces régions célestes d'où l'on ne redescend plus.

Sainte superstition des femmes, qui a sa racine dans leur cœur plutôt que dans leur esprit !

Ces petites pattes qui avaient commencé par nous faire rire, nous faisaient pleurer maintenant.

Le soleil était trop beau, il fallait un léger nuage et un peu de rosée.

— Tiens, dis-je à ma femme après lui avoir remis l'enfant, voici de quoi acheter de la laine, fais-lui des bas tant que tu voudras.

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LES PETITS PLATS

Savourons les douces joies familiales, ces petits grains de plaisir que presque toujours l'homme ne songe pas à ramasser. C'est en les cueillant et en les enfilant comme des perles, que l'on compose le chapelet du bonheur. Il ne faut pas attendre pour être heureux que la destinée nous fasse écheoir le gros lot : qui de nous peut compter sur deux ou même un seul grand bonheur dans sa vie ? La félicité se compose d'une succession de jouissances minimes qu'il s'agit de happer au passage, — car on les rencontre à tous les pas, — et de goûter comme il convient. En espérant saisir le meilleur problématique, on laisse bien souvent échapper le bon réel ; on s'acharne à rêver des cocagnes impossibles, quand les satisfactions Viaies et bonnes sont sous la main. On est le gourmand qui ne cherche qu'à s'empifïrer, au lieu dôtre le gourmet qui se délecte des petits plats. Et ceuxci sont infiniment meilleurs que ceux-là ; le tout est de savoir faire la sauce du jour.

Petits plats, sans doute, et délicieux !

Petits plats, que l'attente de la paternité, les tendres soins à l'épouse, la naissance du bébé, ses premiers balbutiements, sa première dent, ses

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premiers pas, l'épanouissement progressif de cette intolligence que l'on épie sur les lèvres et dans les yeux, de cette beauté qui se dessine de jour en heure.

Si sua norint bona !

Ce qui veut dire ; Dégustons les petits plats !

Yous êtes plongé dans une lecture attrayante ou dans un travail de tête que \ ous croyez bien important ; votre attention est concentrée sur un point. C'est une intrigue que vous suivez avec un intérêt palpitant, ou c'est une idée fuyante que vous n'entendez pas laisser échapper, une phrase rebelle qu'il faut soumettre,

Tout à coup le gazouillement argentin du bébé vous parvient, suivi du rire clair de la maman et de son appel empressé.

— Viens donc, viens donc voir ta fillette, comme elle est belle, comme elle est fine. Ho ! si tu la voj^ais !

— Tantôt, tantôt, je suis bien occupé.

C'est le bonheur qui vient de frapper à votre porte et vous ne lui ouvrez pas ! Malheureux ! Demain, ce soir, la maladie— grippe ou diphthérie — viendra peut-être, farouche, prendre l'enfant dans vos bras, et dans ses doigts A^squeux l'emportera par delà les espaces. Vous n'aurez pas vu son dernier sourire de santé, ni entendu son suprême cri d'oiseau, ni baisé ses lèvres quand elles étaient

encore vermeilles, ni caressé ses petits membres dans leur chair grassette, blanche, rosée.

C'était peut-être en attendant vos appoints que la mère laissait l'enlant se rouler sur le lapis et que le courant d'air a saisi l'ange à la gorge.

Un petit plat de perdu, et à quel prix !

Meâ culpâ.

Cela ne vous flatte-t-il pas chatouilleusement et l'oreille ei le cœur de vous entendre appeler papa pour la première fois par chacun de vos bébés à tour de rôle ? Ne vous semble-t-il pas que la voix du dernier venu pénètre plus avant dans vous-même ? Et le bonheur n'est-il pas chaque fois de plus en plus grand ?

Oui, et j'en ai fait dernièrement l'expérience.

Ma famille passait l'été à la campagne, où je me rendais l'embrasser une fois par semaine. La Tanouchette allait célébrer son septième mensiversaire. C'était une vieille fille, vous voyez. J'arrivai la veille de sa fête, le soir, trop tard pour jouer avec elle. Il ne fallait pas réveiller mademoiselle, la maman s'y opposait, mais je pouvais bien contempler sa tête de chérubin perdue dans le mollet petit oreiller du berceau ; il me fut même permis d'efileurer d'un baiser timide cette belle joue colorée et d'aspirer le doux souffle chaud de cette respiration égale de l'enfant en santé J'aurais bien mieux aimé l'enlever dans mes bras, la faire sauter, la réveiller tout de bon ; mais les

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mères sont les gardiennes de nos trésors, et il faut leur obéir.

J'eus ma revanche le lendemain matin, et je m'en donnai.

Ayant épuisé les premières caresses, les gros baisers sonores, les claques retentissantes mais légères, les sauteries sans cadence, les allées et venues autour de la chambre, je m'étais assis ; et la Tanouchette, posée sur mes genoux, me regardant en face, faisant le mouvement de se dresser snr ses petons et me tendant ses petits bras, sérieuse, me reconnaissant bien, murmura : Papa.

Bien souvent elle avait prononcé ces syllabes et d'autres encore quelle égrenait en interminables séries de notes d'oiseau ; labiales, linguales et dentales, tout y passait ; mais jamais encore elle ne m'avait paru consciente de ce qu'elle disait. Elle s'était jusque-là fait comprendre par ses cris ou par ses signes, c'était la première fois qu'elle parlait sciemment le premier mot du langage articulé.

Si Labruyère a pu dire avec raison que la plus douce harmonie est le son de la voix de la personne que l'on aime, vous comprendrez combien ce simple mot, toujours l'un des premiers sur les lèvres de l'enfant, remua profondément mon cœur paternel.

Yoilà un petit plat de lentilles que je n'échangerais pas contre un droit d'aînesse;

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Cétait le bonheur en quatre lettres et deux syllabes.

Vagissements du berceau, premiers bégaiements joyeux, syllabes indéfinies que l'homme avec toute sa science ne peut rendre, vous tous, sons qui vous échappez de la bouche enfantine, murmures de l'innocence, souffles d'une intelligence qui veut prendre rang, vous êtes la vraie joie de la famille qui sait vous ouvrir l'oreille.

Petit plat, mais digne d'un président de répulique !

En plus, ce jour-là, mademoiselle Antoinette faisait sa première dent. Une toute petite pointe de crique qui avait percé la gencive durant la nuit, mais bien visible, nacrée, prête à mordre

La dentition commençait bien, l'été continuait frais, il n'y avait pas lieu de s'alarmer. Pas de fièvre, aucun symptôme de maladie. Ne devais-je pas être fier ?

Ainsi, deux plaisirs en un jour, c'était une bonne moyenne, et suffisante pour le papa le plus exigeant.

Deux petits plats au même service !

Ce me fut une heureuse journée.

Un mot et une dent, deux riens, l'avaient faite radieuse.

Deux petits plats, et le repas avait été complet.

Deux giaius de plus au rosaire de mon bonheur

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Pères qui, enchaînés par les affaires, ayant peu d'heures libres, distraits mais non détachés de vos affections domestiques par les exig-ences de la vie au dehors, tâchez de tous régaler le plus souvent possible aux suavités du foyer. Une soirée i^assée dans votre intérieur, la femme gaie à vos côtés, l'enfant jouant sur vos genoux, l'inquiétude bannie juscju'au lendemain et l'affection vous enveloppant de toute part, — une telle soirée vaut toutes les fêtes mondaines.

C'est un petit plat, oui, mais il faut le déguster pour savoir comme il est excellent.

Hommes, savourez les douces joies familiales.

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