ACHILLE FRÉCHETTE
De Fréchette, le poète lauréat, je n'ai pas à parler ; tout le pays connaît ses œuvres et les admire. Beaucoup de mes lecteurs ont eu l'occasion de l'applaudir à ses débuts dans la sculpture ; ses intimes, ceux qui pénètrent dans son salon, ne peu-
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vent taire leur étonnement quand ils A-^oient les bnstes de son petit garçon et de Lamartine, ses deux premiers essais, ses deux premiers succès. Et le buste de son père dont je n'ai encore vu que la maquette, modelé par l'amour filial, il est simplement parfait.
Vous en savez assez long sur le compte du poètesculpteur pour que je me dispense d'en dire plus.
Je veux parler de son frère Achille.
Ce nom ne rayonne pas encore comme l'autre, mais il est loin d'être inconnu. Achille a été journaliste, avocat, marchand de bois dans le Nebraska aujourd'hui il est échoué dans le bureau des traducteurs français des communes. Lui aussi est poète, pas autant que sou frère, mais assez pour redouter peu de comparaisons au pays. Qui a lu ses Martt/rs de la Foi dira comme moi. Quelles grandes strophes il y a là-dedans !
Mais pour lui la poésie n'est qu'un délassement, elle ne l'aiguillonne pas, et il ne monte que rarement, trop rarement, sur le trépied. Esprit pratique, volonté énergique, il n'en est pas moins l'adorateur du beau partout, et un artiste de cœur d'une délicatesse toute féminine. Il a pour devise : " Si une chose mérite qu'on la fasse, elle mérite qu'on la fasse bien, et il ne forligne jamais, grande ou petite soit la chose.
Donc, la poésie il l'a plantée là. Il s'est raccroché au dessin et à la peinture, — iDour y faire un jour des merveilles, vous verrez. Il est le seul,
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élève français de l'école d'art d'Ottawa. Il est couvaiucu, à droit, que ce sanctuaire vaut mieux, au point de vue de la gloire et de la fortune, que le temple de Thémis ou la crête du Parnasse.
L'extrême ambition de la plupart des jeunes gens qui " prennent des leçons " de dessin dans les maisons d'éducation est de faire des copies. Copier des dessins semble être pour eux le but de l'art, plutôt qu'un moyen d'arriver à dessiner eux-mêmes d'après nature. Une fois c[u'ils ont copié une jolie chose, ils s'imaginent en être les auteurs et n'ont plus pour celui dont ils ont reproduit l'œuvre qu'une admiration pâlissant devant leur propre estime.
Un des premiers devoirs d'une école d'art est de battre en brèche cette fausse idée du dessin, en faisant voir combien la nature est belle, comment ses beautés peuvent être interprétées, et en c^uoi consiste le mérite de ses interprètes. Si j'en juge par ce que j'ai vu à son exposition de cette année, telle semble être l'idée qui préside aux travaux de l'école d'Ottawa. Excepté dans les cas de commencements absolument élémentaires, il ne paraît pas s'y faire de copies. Des feuilles naturelles, les plus simples en moulage, servent de premiers modèles. Après les feuilles, des parties du visage humain, puis la tête entière, des mains, des pieds, enfin le corps comx)let, d'abord d'après le moulage, ensuite d'après le modèle vivant nu.
Ce qu'apprend l'élève en dessinant lentement et
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avec .soin d'après \v nioulaiçt; ou la 1>oshc, il a l'occasion de l'appliquer rapidement, pendant la (Jasse du samedi après-midi, dans les croquis qu'il fait alors d'après un modèle drapé qui pose deux heures. Les croquis de cette classe sont en général ce qui intéressait davantage le pu})lic dans l'exposition qui s'est faite dans les salles de l'école le mois dernier.
Cette exposition était doublée d'un concours, et sanctionnée par des prix dont voici la liste :
Dessin d'aj^rès la bosse : premier prix, M. Achille Fréchette ; second prix, Miss Eugénie Fortier ; mention honorable, M. li. "W. Rutherford.
Dessin cV après le nu : prix unic^ue, M. F. Checkley ; mention honorable, MM. W. J. H. Watts et Achille Fréchette.
Croquis d'après le modèle drapé : prix unique, M. Achille Fréchette ; mention honorable, M. Fennings Taylor.
En peinture à l'huile, l'élève commence par peindre des moulages et des natures mortes* des objets groupés, tels que des légumes, des fruits, des fleurs, puis vient la figure. Les peintures exposées témoignent d'efforts réels pour arriver à la vérité dans les valeurs et les tons des sujets.
Peinlure à l'huile : prix unique, M. Achille Fréchette ; mention honorable. Miss A. B. Johnson.
Les différentes classes de dessin et celle de la peinture à l'huile sont la création d'un jeune artiste d'un talent sérieux. Les solides études de M.
Brymner à Paris l'ont mis on état de donner à l'école une direction saine, et les élèves qu'il forme auront à se féliciter de leur bonne fortune. Plusieurs de ses toiles ont été fort remarquées à l'exposition de l'Académie royale du Canada tenue à Montréal le printemps dernier. Il est fils d'un de mes vieux amis et confrères, M. Douglas Brymner ancien rédacteur du Herald de Montréal, et maintenant archiviste du département de l'agriculture a Ottawa. Mes sincères compliments au fils comme au père.
La division de l'aquarelle est conduite par Mme Cowper Cox, graduée de South Kensington C'est surtout le département des dames. La plupart des aquarelles exposées sont d'après nature, et, ainsi qu il en est des ouvrages des autres classes, montrent que les élèves se sont sérieusement appliqués a rendre les effets de nature de la manière la plus simple possible, sans aucune affectation. Aquarelles : prix unique, Miss Odell.
L'école n'a que deux bonnes années d'existence. Llle compte soixante-douze élèves. C'est sur ce grand nombre de concurrents que Fréchette a conquis les honneurs à la pointe du crayon.
Je l'ai dit, il est le seul élève français ; Miss Portier n'a de français que le nom.
On voit à quoi ce garçon-là emploie le peu de
temps que lui laisse le métier de traducteur officiel.
Il y a quelques semaines, j'ai, comme tout Sparks
Street, admiré de lui, dans la vitrine de Wilson, un
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portrait d'une grande grâce, d'une touche moelleuse, d'un modelé délicat, et d'un traitement général en parfaite harmonie avec la beauté particulièrement .sereine de l'original. Ce portrait de madame Bourijiot est un des plus beaux crayons que j'aie vus.
Aujourd'hui c'est le portrait de l'honorable M. G-eofFrion qu'Achille Fréchette a sur le chevalet. Qui a connu l'ancien ministre à l'éiioc^ue où il présidait la commission d'enquête sur les affaires du Nord- Ouest, où la solution qu'il proposait des difficultés de ces lointains territoires était adoptée par lord Dufferin, reverra sous le pinceau d'Achille cette belle tête si fine, cette physionomie à la fois énergique et engageante qui souriait d'autant plus volontiers qu'elle était animée de plus de force, et qui est là parlante.
Fréchette est consciencieux dans son art. Il aura l'idéal pour but, mais il arrivera par le droit chemin. C'est à la nature même qu'il demande ses secrets, et son tempérament artistique ne l'arrache pas au culte qu'il voue à la vérité pure ; cela ressort pleinement de la précision de son dessin et de l'exactitude de son modelé, sans qu'il y manque le souffle c[ui anime l'œuvre d'art.
M. Greoffrion doit être content de ce portrait plein de finesse et de vigueur.
A ces courts éloges d'un artiste canadien d'avenir, j'ajouterai qu'une Canadienne, Miss Jones, fille de l'ancien ministre de la milice, l'ho-
norable A. a. Jones, vient de voir deux de ses tableaux reçus au Salon de Paris.
Ces succès canadiens ne doivent pas nous trouver insensibles.