PETITION HUBERTUS
à légaliser une couventiou particulière, qui requiert pour être valide la sanction des pouvoirs publics, oblige la société commerciale qui a promis et qui a commencé de s'exécuter, à faire intégralement honneur à ses engagements.
— Vous bénéficiez de mon idée, leur dit-il en substance, — non pas seulement de mon idée, mais de mes sacrifices. Qui, en 1865, songeait à relier Ottawa à Toronto ? J'ai eu cette idée, j'ai cru à sa réalisation possible, j ai travaillé et dépensé mes pauvres fonds de journaliste hors cadre ; le fait est accompli ; vous, la sagesse de la nation en conclave réunie, vous avez reconnu mes droits ; on veut aujourd'hui me flouer au nom de la loi,— faites donc respecter votre décision de 1881, et protégez-moi donc contre une législation qui m'enlèverait des droits acquis.
Cela me paraît plein de bon sens, à moi qui ne suis pas, il est vrai, un homme pratique.
Le journalisme devrait être une franc-maçonnerie de l'intelligence, et peu importerait, suivant moi, à quelles coteries l'on aurait appartenu. Que ceux qui ont honoré la presse se voient à leur tour honorés.
Pas seulement honorés, mais mis en état de vivre.
D'une façon ou d'une autre.
Comme il n'y a encore aucun journaliste de canonisé, et que notre corporation ne saurait se former en union saint-ci ou union saint-ça, ayons au moins une ligue dont les règlements contiennent cet
264 (!OUPS l)'(EIli KT (lours de I'IJJME
article ci : " Tout, journaliste retiré pourra compter sur le bon vouloir et les pieux oflices de ses confrères militants en tout et partout."
Je souhaite que le parlement entende la voix de mon vieux camarade.
LA SOCIÉTÉ llOYALE 265
Moi qui vais tons les jours voir siéger la Société royale, et ne manque aucune des séances de la section française, j'aurais mauvaise grâce à ne rien dire de cette récente fondation J'avoue candidement qu'au début j'ai eu mince foi en sa durée. Il ne me semblait pas probable qu'un corps aussi hétérogène pût tenir longtemps sans se désagréger. La réunion des éléments français et anglais paraissait être plutôt une juxtaposition, un amalgame, qu'un mélange véritable. Et puis, le dirai-je ? une certaine erreur dans sa composition, que j'appellerai mancjue de tact, ou encore méconnaissance des matériaux utilisables, pour ne pas employer le mot injustice, portait à croire que les hommes de lettres évincés garderaient rancune à la compagnie, la cribleraient d'épigrammes, de bottes secrètes, et la feraient mourir sous leurs" coups. On pouvait craindre encore qu'elle ne mourût de sa propre apathie sous l'œil d'un public indifférent.
Mais non. La Société royale a pris goût à vivre ; elle grandit dans de bonnes conditions. Elle s'est prise au sérieux comme elle le devait, et elle travaille. Le nombre de ses travaux est joliment élevé déjà. Les ostracisés sont muets, et plutôt sympathiques qu'autrement : peut-être entrevoient-
2(>n COUPS d'œil et coups de plume
ils dans un avenir assez rapproché leur admission possible. Elle lixe pour de bon l'attention des hommes instruits, qui suivent attentivement ses progrès. Ce pviblic assiste aux séances avec intérêt, veut se procurer les mémoires de la société- Les auteurs de plaquettcîs dévorées, qui n'ont pas eu l'honneur d'être invités à faire partie de la do(ite académie, surveillent et peut-être envient les auteurs aux gros volumes pas lus, qui ont été remarqués par le fondateur ou qu'une coterie y a poussés.
J'espère sincèrement que mes appréhensions ont été vaines, et que la Société royale vivra. Ce qui la sauvera, c'est cela même que l'on croyait devoir lui être fatal : je veux dire sou caractère fédératif. Les cjuatre sections sont indépendantes les unes des autres, à l'instar des provinces dans la Confédéra-* tion ; et la section française se trouve placée vis-àvis des autres, comme la province de Québec l'est vis-à-vis des provinces anglaises. Or jusqu'ici c'est Québec qui, dans l'ordre politique, a le moins souffert encore de l'antagonisme des pouvoirs central et provincial.
La Société royale possède dans sa constitution un puissant germe de vie : c'est le droit de créer des prix pour les meilleurs ouvrages de science ou de littérature. Qu'elle se serve de ce moyen d'action, et dès lors tous les yeux seront tournés vers elle, les écrivains rivaliseront d'efforts et d'ardeur pour conquérir la distinction convoitée, les lettres y gagneront, dès les premiers concours, des ouvrages de mérite, et la société échappera au dan-
ger de végéter dans l'oubli et de mourir dans Tinsignifiance.
Les sociétés savantes et littéraires sont tout le contraire des femmes : elles doivent le plus possible faire parler d'elles.
•T'admets, sans doute, que la société se doive à elle-même de publier les meilleures productions de ses membres ; mais je pense aussi qu'un millier de dollars, pris sur les cinq mille que les chambres fédérales lui allouent chaque année, et employés en prix, feraient aussitôt jaillir du cerveau de nos écrivains ou exhumer de leurs cartons des œuvres remarquables qui autrement seraient perdues aux lettres.
C'est Aa-aiment merveille de voir cette année le zèle des membres de la section française ; quatorze sur vingt se sont rendus à son appel contre sept ou huit seulement l'année dernière ; c'est-à-dire que le nombre des études qui ont été lues en séance ou déposées a de beaucoup augmenté. Ils ont eu la bonne idée de faire bénéficier le public de quelciues-ims de leurs travaux, et mercredi soir (^) un auditoire d'élite où se trouvaient beaucoup de dames avait l'occasion d'applaudir MM. Chauveau, Fréchetie, Marchand, Lemay, Legendre et Marmette. S'ils n'eussent pas craint de prolonger trop la séance, MM. Faucher, Suite et Decazes auraient lu les essais qu'ils avaient en portefeuille, et que l'assemblée aurait été si heureuse d'entendre.
(•) Le 21 mai 1884.
Nul doute que le nombre et l'importance des mémoires de ce corps académique iront croissant d'année on année. L'émulation entre les membres de ce patriciat littéraire, de qui l'on attend beaucoup parce qu'il lui a été grandement donné, est chose naturelle. Brevet oblige. Il n'est personne d'entre eux qui veuille laisser son talent dormir et sa gloire s'éclipser devant celle d'un confrère. Il y aura forcément joutes annuelles, lesquelles pousseront à prendre la plume certains hommes du dehors, désireux de faire leurs preuves, ambitionnant à droit les récompenses offertes. J'augure bien de la vitalité de l'institution comme du dévelopi)ement qu'elle est appelée à donner à notre littérature.
Qui ne voit combien les jeunes talents, sans doute conscients de leur force, mais détournés de la carrière des lettres par l'obscurité relative qui enveloppait jusqu'ici nos manieurs de plumes, doivent se sentir réconfortés et stimulés par l'exemple qui leur vient d'en haut, et par la célébrité qui sera la sanction, le prix de leurs efforts ? Cette méfiauce de nous-même, cet aplatissement devant le génie des vieux pays, et, comme conséquence, cette docilité à prendre d'eux la becquée sans oser déployer nos ailes et quérir notre nourriture, cela va disparaître. Faite il y a trente ans, la tentative dont nous ne sommes encore que les récents témoins aurait porté de tels fruits que nous aurions aujourd'hui une littérature à nous.
Rien de ce qui encourage, tout ce qui aigrit et
désespère, tel est le lot qu'out eu jusqu'à i^réseut devant eux les écriyaius canadiens ; de bonnes et belles choses jetées à un public ignorant ou apathique, données en pâture à une critique méchante née de la jalousie ou de l'impuissance, dénuée du désir d'être utile, — d'excellentes choses, dis-je, ont été perdues à tout jamais pour notre répertoire national. Cela tend, cela commence à changer. La Société royale aidera ce mouvement. Je connais une demi-douzaine de personnes qui gardent depuis de longues années des romans de leur composition dans leurs tiroirs, qui ont toujours énergiquement refusé de se laisser publier par l'unique crainte de la malveillance des zoïles ; eh bien, deux sur ces six, crovant pouvoir compter sur rai>pui moral sinon positif de la Société royale, vont tenter la grande épreuve.
Yoilà un résultat pratique.
Souhaitons qu'il soit accompagné de centaines d'autres, et si nos vœux se réalisent, le pays ne devra pas marchander sa reconnaissance au marquis de Lorue, le fondateur de la société.
2*70 COUPS d'œil et coups de plume
C'était eu 1866 ou 186*7, je ue sais plus.
Un soir que nous sortions, Gronzalve Doutre et moi, d'une séance de l'Institut canadien où nous venions d'avoir une discussion fort vive, presque acerbe, sur une simple question d'administration interne, je vis un jeune homme se ranger sur notre passage et saluer poliment. Je crus qu'il connaissait Gonzalve, et je n'en fis aucun cas. Cependant je sentais qu'il nous suivait, et pendant que nous nous pardonnions mutuellement nos vivacités, — car nous étions les meilleurs amis du monde, deux nez dans le même mouchoir, comme disait Buies, — je détournais de temps à autre la tête pour me rendre compte des mouvements de l'inconnu : il marchait à dix j)ieds derrière nous, d'un pas un peu saccadé. Sa figure brune, pâle, éclairée par des yeux qui exorbitaient légèrement sous un front ferme et sous une abondante chevelure noire, m'avait frappé dans la seconde où elle m'était apparue. Il avait un faux air de Mexicain, et de Mexicain à bandit l'épaisseur est si mince...
Je fis la conduite à Gronzalve dans cette étroite rue Saint-G-abriel, où je faisais du droit sous les Doutre, du journalisme avec Lanctôt et Laurier, et
OÙ Beaugrand m'imprime quelquefois pour l'expiation des péchés politiques de ses abonnés. Puis je m'enfouçai daus la ruelle Sainte-Thérèse ; c'était là que se trouvait mon bureau, le bureau du Pays, dont j'étais alors le rédacteur en chef. Un coup d'œil par-dessus l'épaule m'apprit que l'inconnu me suivait toujours. Mais j'étais rassuré.
Tout à côté de ma porte, une guérite, et devant: cette guérite, le iusil à l'épaule, un soldat anglais en faction : cela me permettait de ralentir le pas Comment n'aurais-je i)as été en sûreté sous les yeux de la sentinelle à qui je ne manquais jamais, daus les nuits d'hiver ou les soirs pluvieux de l'automne, de verser un bon verre de gin avant de me coucher ?
Comme je mettais le pied sur la première des quatre marches qu'il fallait monter pour toucher à'ia porte, mon bandit mexicain me rejoignit et me dit dans le plus pur français :
— Excusez-moi, Monsieur Lusignan, si je vous relance à une heure aussi avancée. Mais on m'a dit que vous veillez tard d'habitude, et que vous aimez à causer. Au reste, j'ai un service à vous demander.
— Entrez, Monsieur.
— Après A'ous !
— Après vous.
Je le conduisis à ma chambre située au-dessus de mon bureau.
2*72 COUPS d'œil et coups de plume
— Mon nom est IMenvenu, dit-il après qu'il se fût assis. J'étudie le droit. Je vous ai vu ce soir pour la première fois, mais je lis le Pays depuis plusieurs années. La faveur que j'ai à solliciter de vous, c'est de me permettre de venir lire les journaux dans votre bureau, le matin ou l'aprèsmidi, comme le font vos amis, et de m'entretenir avec vous de la politique des dernières vingt-cinq années. Je sais assez ce qui se passe aujourd'hui, mais j'ignore à peu près notre histoire politique depuis l'Union.
— Mais de grand cœur. Monsieur. Venez aussi souvent qu'il vous plaira, vous serez bien vu, bien reçu, bienvenu, sans calembour. Les journaux qui vous manqueront ici, vous les trouverez à l'Institut. A propos, êtes- vous membre de l'Institut ?
— Non, pas encore. J'étudie sous des patrons conservateurs, MM. Cartier et Pominville, et vous pouvez comprendre qu'ils n'aimeraient pas à me voir là. Mais, au fond, ce n'est pas la vraie raison. La vraie raison, c'est que je n'en ai pas encore parlé à ma mère, et que mon opinion n'est pas faite sur les mérites de la querelle entre les autorités ecclésiastiques et l'Institut. Du reste, rien ne presse, je n'ai pas encore dix-neuf ans, je verrai.
La conversation se prolongea fort avant dans la nuit.
Le lendemain, ma nouvelle connaissance arrivait à neuf heures à mon bureau, parcourait les jour-
naux, revenait dans l'après-midi, nous causions encore longuement, et le surlendemain nous étions à tu et à toi. Comme l'amitié se forme vite quand on est jeune, quand on a sur les lèvres le lait des illusions, que la réalité n'a pas encore essuyé avec ^a guenille sordide !
L'amitié qui nous a liés depuis lors n'a jamais été ternie par le moindre souffle mauvais.
Hélas ! que j'en ai déjà vu partir avant leur heure de ce petit nombre de fidèles que l'on peut compter sur les doigts de la main, d'amis de cœur qui ne sont jamais une phalange, mais toujours qu'une poignée ! Me voici à l'âge où chaque départ compte double. Si l'on n'avait, sinon la certitude, au moins l'espoir de se retrouver ailleurs, comment se consolerait-on des emprunts que la mort ne cesse de lever sur nous ? Mais la mort est une bonne paye, elle n'a pas coutume de retarder à s'acquitter, à sa manière, c'est-à-dire en venant chercher les survivants. .Te re verrai donc Bienvenu dans le sein du dieu du journalisme.
Ceux qu'on a si bien connus, aimés, fréquentés, enveloppés dans ses pensées quotidiennes, il est étrange qu'on ne puisse croire à leur absence définitive. Leur fantôme vous apparaîtrait que vous le prendriez pour la personne même, et que vous lui diriez en lui tendant la main : Tiens ! te voici ! D'où viens-tu donc, depuis si longtemps que je ne t'ai vu ?
2*74 COUPS d'œtl et coups pe plume
J'ai raconté de (ivtclh' manière j'ai coiinu liienvenu. Il était loin d'avoir alors l'embonpoint des dernières années. C'était un lluet, uras comme tin cent de clous, et droit comme un i. Sa figure, fort intell io'ente, mais sérieuse déjà, accusait le penseur, le creuseur d'idées. Doué de l'incomparable faculté de retenir tout ce qu'il entendait ou lisait, il n'avait (ju'à écouter ou à lire pour apprendre ; c'est pourquoi il parlait peu, ruminant ce qu'il savait et forçant sa pensée à remonter des faits aux causes, à calculer leurs conséquences, dig-érant en un mot tous ces aliments que son esprit et sa mémoire absorbaient avec une prodigieuse rapidité. Je l'ai vu, au milieu de nos cercles bruyants, passer des heures sans ouvrir la bouche : il faisait sa digestion mentale.
Dans notre pays, la politique est une fameuse profession ; c'est un double sentier qui mène à tout par le parlement ou par la presse. Soyez avocat, même de troisième ordre, et siégez dans la chambre, ou tout au moins essayez d'y prendre un siège, et vous êtes sur que le pouvoir vous fourrera d'hermine, dans un cas parce que vous aurez bien voté, dans l'autre parce que vous aurez bataillé pour être élu. Bienvenu embrassa la politique, non par calcul, mais par passion ; il se maria, s'identifia avec elle et ses exigences, n'espérant point en tirer jamais pied ni aile, mais uniquement par goût. Il voulut servir son pays par le journal, et une fois enrôlé dans la ligne il ne regarda pas derrière lui, et fut à toutes les batailles. Il en vit de
rude,s, allez, et dans la presse et sur les liustings, devant la foule frémissante comme sous le regard du lecteur paisible.
Je vais vous dire comment Bienvenu entra dans le journalisme.
Un jour que je le questionnais sur ses études légales, il me dit qu'il apprenait facilement son droit, que c'était une bénédiction ; mais il sentait qu'il n'aimait pas la profession d'avocat, la procédure l'ennuyait.
— Faites-vous journaliste, lui dis-je.
—Et comment ferai-je? je n'ai jamais écrit.
— Ecrivez, parbleu ! Je ne vous conseille pas, entendez-moi bien, de déserter le barreau pour la presse ; je vous dis simplement : apprenez à écrire, vous aurez ainsi deux cordes à votre arc.
— Je veux bien, reprit-il.
— Eh bien, ce soir, lisez quelques faits-divers dans un journal anglais, jetez le journal, et écrivez en français ce que vous aurez lu. Que ce soit court. Apportez-moi cela demain. S'il y a à corriger, je le ferai sous vos yeux.
Cela lui sourit, et il m'apporta le lendemain ses premiers essais. Je lui indiquai les endroits où l'inexpérience perçait. Il rédigea des faits-divers pendant une semaine, puis il passa aux petites notes politiques, puis bientôt aux articles de fond, si bien et si vite qu'un mois après il fit seul les premiers-Montréal de plusieurs numéros du Pays : il était journaliste.
276 (X)UP.S u'ŒIL et COUl'.S de IMilIME
S'il Ta été journaliste, et avec quel zèle convaincu pendant les quinze dernières années, s'il a exercé son sacerdoce pieusement et amoureusement, le tout Montréal qui se prend aux choses de la politique peut en témoigner. Il avait toujours un article qui lui trottait en tête. Je l'ai vu s'arrêter en pleine rue pour lixor sur le papier un argument qui lui paraissait irréfutable. " Donne-moi donc une plume,. m'a-t-il dit plus d'une fois en faisant irruption chez moi, je veux écrire un mot pour mon journal " ; et ce mot était souvent une colonne. Il ne vivait donc depuis quinze ans que pour cette capricieuse et folâtre maîtresse, la presse, à qui on revient toujours malgré qu'on en ait. On peut dire du journaliste, et à meilleur droit, ce que Chateaubriand disait du ministre : " Tout homme qui a été ministre, n'importe à quel titre, le redevient : un premier ministère est l'échelon du second ; il reste sur l'individu qui a 4:)orté l'habit brodé une odeur de portefeuille qui le fait retrouver tôt ou tard par les bureaux." Le métier exige une vocation, et il imprime à ses membres une sorte de caractère indélébile : qui écrit écrira. Regardez Fabre à Paris : il ne saurait vivre sans sou journal, et il fonde le Paris- Canada.
C'est notre mal à tous ; c'était celui de Bienvenu. Qui plus que lui eut cette vocation vissée, chevillée et rivée à tout l'être ? Je l'ai vu à l'époque où le Pays n'était plus et le National pas encore ; il ne vivait pas, il étouffait dans le grand Montréal. Poisson que la marée politique jetait hors de son
J.-N. BIENVENU 2*7t
élément et laissait échoué sur le sable, comme il respirait avec effort! comme il dépérissait à vue d'œil ! comme il se débattait ! comme il se désespérait de ne rien voir venir ! Dire, aussi, que son parti n'avait pas d'org-ane, et que, lui, il avait les bras croisés, quand il aurait pu combattre tant de bons combats ! Dire qu'avec plein les veines de sang à répandre, il ne trouvait pas une plumée d'encre à verser ! Dire que sa vaillante plume d'acier écroui se rouillait dans son encrier asséché. Cela valait, hélas ! encore mieux pour ses amis que de la savoir aujourd'hui à tout jamais brisée.
Bienvenu a-t-il caressé le rêve de la députation ? A-t-il aspiré à faire partie de la sagesse de la nation V A-t-il cru qu'il lui serait possible de mettre la main aux affaires publiques en homme ayant voix au chapitre ? Il ne s'en est ouvert à moi qu'une seule fois, il y a déjà longtemps, à l'époque où son oncle feu Joseph Dufresne tenait à bail emphytéotique le mandat des électeurs de Montcalm.
— Je n'aurais qu'à laisser entendre à mon oncle que je faiblis dans mes convictions libérales et que je veux me délivrer des attaches de parti, pour qu'il me fasse porter à la chambre provinciale, peut-être même aux communes. Je n'aurais qu'à affecter l'indépendance sans aller jusqu'à l'apostasie. Mais, tu le sais, au diable tous les mandats du monde plutôt que de me déshonorer.
218 COUPS d'œil et coups de plume
Le cher honnête homme qu'il était, il se serait cru avili si on Feùt seulement soupçonné de vouloir pactiser avec l'ennemi. Une teinte ! un atermoiement ! une transaction louche ! un acte d'hypocrisie ! Il était incapable de mentir. Il n'a pas eu à se reprocher plus le mensonge dans les actes que le mensonge dans les désirs : il était franc comme l'épée du roi. Tellement franc qu'il ne se bornait pas à dire la seule vérité, mais il osait dire toute la vérité, au risque des conséquences. Ce n'est pas lui qui eût plié, fléchi, louvoyé. Casser plutôt. Tout palliatif le révoltait. Il en était parfois presque brutal. Il ne tirait pas sur ses adversaires avec de la poudre de violettes, mais avec de la bonne grosse poudre de salpêtre qui ne faisait jamais long feu.
Je l'ai souvent revu dans ces dernières années, il m'a éclairci sur bien des points obscurs, mis au fait de beaucoup de secrets, mais il ne m'a nullement laissé voir qu'il ambitionnât d'arriver à la députatiou. Il s'était sans doute aperçu combien les partis hésitent à pousser au parlement les jeunes gens de talent trop pauvres pour payer leurs frais de candidature, et il se sera modestement renfermé dans sou rôle de journaliste utile.
Quand le National parut, il fut de la rédaction, ainsi qu'il en devait être, par la force des choses et par l'ascendant d'un talent solide maintes fois éprouvé ; et quand la Patrie remplaça le National du jour au lendemain, comme si de rien n'eût été, Bienvenu se trouva là naturellement pour la diriger
J.-N. BIENVENU 2l9
en chef. Où Beaugrand aurait-il pu trouver un écrivain plus et mieux renseigné, une personnalité moins dévorée du souci de se mettre en évidence, un ami prêt à défendre avec plus de désintéressement tout ce qui, de près ou de loin, touche à l'honneur et à l'avantage du parti libéral ? Les conventions choisissaient des candidats sans penser à lui, et lui, voyant entrer ses jumeaux ou ses cadets dans la carrière, leur donnait, sans calculer comme sans rechigner, le loyal appui de sa parole et de sa plume.
Bienvenu savait le fond et le tréfonds de la politique canadienne, beaucoup celle des Etats-Unis, et l'histoire parlementaire de la G-rande-Bretagne ; il connaissait aussi l'économie politique, non pas sans doute jDour faire autorité, mais assez pour en parler pertinemment. Ce fut un malheur que son goût le portât vers ce théâtre, et qu'il ait dépensé dans la discussion de nos mesquins intérêts de partis, de clochers, de provinces, autant d'études et d'efforts qu'en eussent demandé les graves questions qui agitent en Europe tout l'ordre social. Ce fut un malheur qu'il n'ait abordé la science, les hautes sciences. Avec son admirable organisation intellectuelle, il se fût bientôt rendu maître de ces branches de savoir négligées de tous les Canadiensfrançais moins peut-être une demi-douzaine, je veux dire les sciences naturelles. A l'étude paisible du cabinet son tempérament lui fit préférer
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les âpres luttes de la presse toujours si desséchantes, si stériles.
Ce qui faisait la force de M. Bienvenu dans la discussion, c'était son incomparable érudition et l'étonnante sûreté de cette mémoire qui ne bronchait point. Quand je le voyais polémiquer sur une question, je me disais qu'il aurait raison de son adversaire, moins par la vigueur de sa dialectique et les ressources d'un esprit flexible, que par le poids brutal des faits et des chiffres, plus grâce à la parfaite applicabilité des autorités et des précédents, et aux tergiversations de son contradicteur, que par la mordacité de son ironie ou la magie du style. Il écrivait comme il parlait, froidement, correctement, sans recherche ; il ne brillantait pas son style, laissant les pretintailles et les paillettes aux plumes légères vouées à de moins graves labeurs. Poussé à bout, exaspéré par la mauvaise foi ou l'hypocrisie,— les deux seules formes du mensonge qui avaient le privilège de le mettre hors de lui-même, — il portait des bottes terribles, des coups sanglants, mais savait toujours rester en deçà du libelle. Il ne s'estomaquait pas des injures et des calomnies dirigées contre sa personne. La rancune lui fut inconnue, sa haine fut sans mémoire.
Mme de Staël a dit: "...L'embarras est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus sérieux." C'était vrai de Bienvenu ; il était timide, facilement embarrassé dans la société des dames, et
il fuyait le monde. Quel est le bal dont l'attrait lui aurait fait sacrifier une soirée de douce causerie intime ? Il ne put jamais se rom^ïre à ce qu'on est convenu d'appeler les belles manières dans le monde où tant de bipèdes font la roue. Ce n'est pas qu'il fût un ours, non ; mais il avait en souveraine horreur le boudinage et la haute gomme, la politesse de convention, les phrases de commande, les conversations qu'alimentent la médisance et la calomnie, le fard des salons. Les calembours, les jeux de mots le déridaient rarement, mais on se serait trompé en croyant qu'il ne les comprenait pas : ils les dédaignait, voilà tout.
Sa vaste mémoire est depuis longtemps proverbiale. Un jour il arrive à Ottawa, et tombe chez moi. C'était, je crois, sa première visite à la capitale.
— Vos rues Sussex et Sparks, dit-il, sont vos rues commerciales, je vois. Il y a là bon nombre de magasins.
— Quels sont ceux que tu a remarqués, lui demandai-je ^
— te premier que j'ai remarqué en revenant de la gare est celui de Leblanc et Lemay, en face de l'hôtel Cartier.
Puis il me fit l'énumération de tous les magasins depuis ce point jusqu'à la rue Metcalfe, sans en omettre un seul ; indiquant la nature des marchandises ; donnant les noms et prénoms, — les prénoms, entendez-vous ? — de tous les marchands, confisevirs.
282 COUPS d'œil et coups de plume
barbiers, etc ; décrivant les enseignes de chacun, tarière, boule, mouton, etc, etc. Et c'était parfaitement exact. Bien qu'accoutumé à ses tours de force je ne revenais pas de celui-là.
Mais il avait mieux que la mémoire : il avait l'honnêteté et le cœur. L'honnêteté l'a empêché de faire du mal au prochain, le cœur lui a fait faire du bien à tous ceux qu'il a pu aider.
Son souvenir vivra.
- Notre importance augmente ici, notre rôle s'accentue ; nous pesons dans la balance. L'élection du docteur Saint- Jean comme maire l'a prouvé : les Anglais ont à compter avec nous. Déjà nous avions eu deux maires de notre race, mais c'était alors que le corps des échevins choisissait le premier magistrat ; or ceux-ci, par calcul, par antipathie personnelle entre les hommes marquants de la majorité, grâce à ce jeu de bascule politique qui fait monter au faite le personnage que l'on s'attend le moins à y voir, les échevins, dis-je, votèrent deux fois pour un membre de la minorité française plutôt qu'en faveur d'un rival jalousé, et par le fait de ces deux accidents nous eûmes deux des nôtres dans le fauteuil civique. C'était l'histoire anticipée de la candidature de G-arfield.
Aujourd'hui, ce n'est plus ça : le docteur Saint- Jean est issu directement du suffrage populaire. Grrâce à l'unanimité des Canadiens-français, l'on n'a pas eu besoin de voter pour lui, son élection s'est imposée. Nous sommes j^lus c|ue le tiers de la
(1) Cet article a paru en 1882 dans V Opinion Publique.
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population et on inesure de nous faire respecter. Etant unanimes, nous étions les maîties de la situation. Tout le monde l'a compris.
Ce n'est pas l'envie qui a manqué aux Anglais de nous combattre, mais voici ce qui a fait sombrer les candidatures des leurs : un raisonnement simple comme bonjour. Chaque parti politique s'est dit : Si nous lançons un des nôtres contre Saint- Jean, les Canadiens-irançais voteront en masse contre notre candidat aux prochaines élections politiques ; abstenons-nous. Et aussitôt chaque parti essaya de décider un de ses adversaires à faire la lutte, mais en vain. Les politiqueurs ont du flair, et comme Bâte, Bronson, May, sont des politiqueurs, ils laissèrent le champ libre à Saint-Jean.
^aint-Jean avait dès le principe refusé de se porter candidat, et l'on avait jeté les yeux sur Charles Christin, que l'on connaît bien à Montréal, et que nous connaissons mieux encore ici, l'ayant élu échevin après deux ans de résidence parmi nous, et président de la société Saint- Jean-Baptiste la troisième année. S'il l'eût voulu, Christin serait peut-être maire aujourd'hui. Mais il comprit qu'il demeurait parmi nous depuis trop peu de temps pour i)Ouvoir rallier tout l'élément français autour de son nom ; il prévit une lutte ardente, peut-être fatale, il s'éclipsa ; bien plus, il décida Saint- Jean à prendre en mains notre drapeau, sachant que Saint- Jean était le seul des nôtres qui fût sûr de la victoire. Nous nous rappellerons cela.
Saint-Jean et Christin étant des libéraux, les conservateurs ont noblement agi en épousant leur cause, qui était la cause canadienne-française. Je dois dire qu'ils avaient à cœur le triomphe d'un compatriote, et que lorsqu'ils ont mis la main sur un candidat fort ils ne se sont pas demandé à cjuel parti politicpie il appartenait. Cette politesse leur sera rendue.
Jeudi, 19 janvier dernier, Christin et moi présentions des adresses de félicitations au docteur Saint- Jean au nom des deux sociétés (la Saint- Jean-Baptiste et l'Institut canadien) dont nous sommes les présidents respectifs. Il y avait foule à l'Institut. Nous avions profité de l'occasion du cours de Suite et de la séance régulière de l'Institut qui le suit, pour féliciter notre digne concitoyen sur son élévation au poste public le plus important de la ville. L'auditoire était naturellement des plus sympathiques. Nous étions vraiment en famille. Saint- Jean, fortement ému, répondit du fond du cœur ; il eut des mouvements très heureux.
J'eus aussi, ce soir-là, le j^laisir de présenter, au nom de l'Institut, un objet d'art à M. L.-A. Olivier, jeune avocat d'avenir. M. Olivier a rendu à notre institution, comme avocat, des services marquants qu'il refuse de se faire payer. Nous lui avons témoigné notre reconnaissance dans la mesure de nos modestes ressources.
M. Olivier est le seul avocat canadien-français de la capitale, par suite du double malheur qui nous a enlevé Hora^^e Lapierre et Oeorge Taillon,
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les deux premiers de uotre race admis au l)arreau de l'Ontario. Il y a quatre semaines à peine, il était élu, par acclamation, échevin de notre ville. Je parlais tantôt d'une politesse que les libéraux devaient aux conservateurs, ils ont commencé à la leur rendre en présentant M. Olivier.
Le nom de Suite est tombé de ma plume. Quel prodige que cet homme-là ! Je le connaissais intimement sous bien des faces depuis plusieurs années, mais pas comme conférencier. Or, comme conférencier il n'a pas son égal dans le pays. Il ne se donne pas la peine d'écrire ses conférences ; il arrive les mains vides, la tête bourrée, sans notes, devant son auditoire ; il s'assied, il marche, il cause avec vous à la bonne franquette, et d'histoire du Canada, et des antiquités américaines, et de sylviculture, et de tout ce que vous voudrez. Mettez-le sur la piste, et des heures durant, il vous émerveillera par sa prodigieuse érudition, par sa mémoire étonnante, sa facilité d'élocution, la correction de son langage, ses fines saillies, sa bonhomie gauloise. Nous avions des historiens du Canada, il est l'historien des Canadiens. Il a étudié à fond- la famille canadienne, ses moindres faits et gestes, les miettes de son passé, les traits de son tempérament, et, groupant tout cela autour des grandes lignes historiques, il nous présente un tableau où ne manque aucun détail, et nous montre avec un enthousiasme vrai nos origines et nos destinées. Suite à Paris, donnant des conférences sur le Canada, ferait fureur ; ici, parce que
nous le coudoyons tous les jours, ce poète, ce causeur, cet historien, parce que nous le tutoyons, peu semblent l'apprécier au centième de sa valeur. Mais il laissera des œuvres durables, et force sera, sinon à nous-mêmes, du moins à la génération prochaine, de reconnaitre l'un des types les plus marquants et les plus sjTnpathiques que notre pays ait produits.
Si je parle si longuement de lui, c'est qu'il me semble que je l'ai découvert. Ce sera mon orgueil que, pendant mon passage à la présidence de l'Institut, j'aie révélé au public un des meilleurs côtés de ce talent si multiple. J'étais loin de m'en douter moi-même quand je l'invitai à donner un cours d'histoire du Canada. Aujourd'hui, ce cours est une nécessité, et, s'il n'existait, ses trois cents habitués le créeraient.
Nous sommes les témoins d'un réveil littéraire marqué, dont l'Institut est le centre, le foyer. Soixante-deux nouveaux membres titulaires depuis trois mois ; trois cours publics créés dans le même espace de temps (minéralogie, économie politique, histoire du Canada) à toutes les séances littéraires un auditoire nombreux et instruit ; dans une salle que l'on a dû agrandir, des dons à la bibliothèque et au musée; les classes de dessein comptant plus d'élèves ; un courant général de sympathie pour notre œuvre, — voilà qui permet de croire à une renaissance, de signaler un réveil. Il ne faudrait pas douter que l'Institut ne contribue pour beaucoup à Tinlluence que nous acquérons dans la capitale.
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11 y a quiuzo ans, qu'étaient les Caiiadiens-i raillais dans la capitale ? Une poignée. Deux mille cinq cents âmes sur quatorze milK;, soit un siiiôme. Aujourd'hui nous sommes dix mille cinq cents sur vingt-sept mille âmes environ, soit plus d'un tiers de la population. Nous avons doublé notre proportion vis-à-vis des autres races prises ensemble. L'envahissement par le nombre est indéniable, mais si nous ne débordons pas nos frères de la langue anglaise, s'il est même impossible que nous les atteignions de longtemj)s dans les choses du commerce, de l'industrie et de là richesse, en revanche nous progressons rapidement sous ce rapport. Où étaient-ils y a quinze ans, les propriétaires canadiens-français? Combien- étaient-ils? Ils étaient une dizaine et ne possédaient que de chétives propriétés dans les moins gais endroits de la ville. Ils se comptent aujourd'hui par centaines et occupent les meilleures localités.
Dans la profession médicale nous avons six représentants. Nos marchands, on ne les compte déjà plus. Nous avons abordé tous les genres d'affaires. Nous possédons une banque française. Quatre églises françaises, trois couvents, un collège, des hôpitaux, des asiles, l'Institut canadien, la société Saint- Jean-Baptiste, quatre sociétés de bienfaisance, une société de bâtisse, un cercle de débats, des clubs dramatiques, deux journaux, — tout cela parle éloquemment de notre diffusion, de notre importance.
La profession légale ne compte plus qu'un
membre (îauadieu-frauçais, par suite de la disx:)arition de Lapierre et de Taillou. Mais elle eu comptera deux dans quelques mois.(=^) Les avocats, ça prend partout.
Ce pauvre Lapierre, je l'ai vu mourir, je lui ai fermé les yeux, je l'ai porté à sa dernière demeure, et quand, livre lu et relu, nous l'eûmes déposé dans un des rayons de cette bibliothècjue funèbre du charnier, c'est moi qui ai fermé sur lui la dernière porte qui le rattachait à la lumière, aux vivants. Si l'obscurité terrestre s'est faite sur lui, l'oubli, du moins, ne descendra point au cœur de ses amis. Et ceux-ci sont nombreux, et sincères, et chagrins : nul ne perdra le souvenir de cette haute intelligence qui éclaira un grand cœur.
Taillon n'est pas mort, mais sa maladie ne laisse guère d'espoir. Que celui qui priera pour Lapierre n'oublie pas Taillon. C'étaient des inséparables, les deux doigts de la main, toujours liés, jamais brouillés pendant une seule minute, fi-ancs et vrais l'un à l'autre, une paire d'amis superbe.
Je vous entretiendrai de temps à autre des Canadiens de la capitale.
L'ABBÉ Cyp. Tanguay, L.D., M.S.R.C.
Si vous vous embusquiez sur le pont DufFerin à l'heure où les fonctionnaires de l'Etat se rendent à leurs bureaux, entre toutes ces figures jeunes ou
(*) M. Philippe Paiiet a été depuis admis au barreau.
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vieilles, glabres on barbues, vous ne manqueriez pas de remarquer un homme petit de taille, à la tenue elérico-bourgeoise, correcte, aux lunettes d'or et au pas méthodique. Chateaubriand prétendait que les portières réglaient leurs horloges sur son passage quand il se rendait à l'Abbaye-aux-Bois voir sa belle amie Mme Récamier : vous pourriez sans crainte d'errer d'une minute régler votre montre sur l'apparition de cette homme à la tête du pont. J'ai dit petit, mais non fluet ; la figure aquiline, colorée, sans ride, ni patte-d'oie ; avec la taille en plus, ce serait un bel homme. Il a soixante-quatre ans sonnés, vous ne lui eu donneriez pas plus de quarante-cinq on quarante-huit. Les traits sont réguliers et fins, les cheveux se refusent à grisonner, la démarche est alerte, le sang pétille dans les joues, l'œil est jeuue, les dents saines, l'appétit excellent. Dans quelle fontaine de jouvence prend-il donc son bain quotidien ? Il sait beau coup de choses, mais il ne sait pas vieillir ; c'est bien en cela seulement qu'il est paresseux.
Buies chantait un jour :
Pour vaincre les passions, Pour avoir la vertu, Il faut aux nations Un collet rabattu.
Celui dont je vous parle, n'en déplaise au grand moraliste, porte le faux col droit, le collet romain : c'est un abbé, mais pas un abbé crosse, ni mitre, ni de cour : c'est un abbé de bibliothèque, un béué-
dictin, rude à la tâche et qui ne travaille pas à dépêohe-compagiioD. Il a la forte vertu d'avoir entrepris et quasi terminé une œuvre gigantesque : rattaché les familles canadiennes à leurs auteurs, recherché et retrouvé nos ancêtres et leur histoire, renoué un fil dont presque personne n'aurait cru possible de rejoindre les bouts. Avec sou ouvrage, chacun peut remonter de père en aïeul jusqu'aux souches qui apportèrent la civilisation à l'Amérique. Il n'y a que les bâtards à qui ce livre est inutile.
Je n'ai encore nommé ni l'abbé Cyprien Tauguay ni son Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, mais on a compris que c'est d'eux que je veux entretenir mes lecteurs.
L'abbé Tanguay est prêtre. Il a été curé tour à tour à Saint-Raymond, Saint-Michel de Bellechasse , à Eimouski et à Saiute-Hénédine. C'est ici que M. J.-C. Taché, sous-ministre de l'Agriculture, l'a pris avec la permission de son ministre feu M. McG-ee, et de l'archevèqi^ Baillargeon, pour l'installer dans son département comme spécialiste, dans le double but d'utiliser des aptitudes particulières et de tirer parti d'un habit qui sert de passepartout.
Prêtre, l'abbé Tanguay pouvait chercher ses renseignements où d'autres ne pénétreraient point ; les
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communautés de femmt^s s'ouvriraient devant lui ; devant lui les curés étaleraient avec bonne grâce les registres de leurs archives paroissiales. Le choix était excellent.
D'autant plus que déjà l'abbé avait relevé les registres de Québec, de Rimouski et de je ne sais plus combien de paroisses. On était en 1865.
Eu entrant dans ses fonctions officielles, l'abbé Tanguay savait ce qui l'attendait : non seulement toutes les paroisses et tous les greffes du pays à visiter et étudier, mais des archives à consulter à Paris, et des renseignements à prendre aux Etats- Unis, dans les régions peuplées par les nôtres. Il y fut bravement, et s'attaqua d'abord aux grands centres, puis il passa aux paroisses et à leurs dé" membrements.
En 18*70, il était en état de publier le premier volume de son dictionnaire généalogique, — 6^5 pages in-8o à double colonne, où les origines canadiennes se retrouvent pendant un siècle, depuis la fondation de Québec jusqu'à l'année lYOO. G-râce à un système admirable, chacun peut en un clind'œil, étant donné le nom de quelqu'un, trouver de qui ce quelqu'un descend, d'où viennent ses aïeux, la date et le lieux de leur naissance, de leur mariage, de leur sépulture, les dates relatives aux enfants, tous ces événements do famille si chers à quiconque sa généalogie intéresse. Et il n'y a pas à dire mon bel ami, il faut sefier au renseignement, qui est absolument exact.
Les registres sans doute laissent bien des lacunes et présentent d'infinies difficultés. Mais le génie méthodique, la mémoire heureuse, l'esprit de comparaison et les facultés intuitives de l'auteur viennent à son secours, et lui permettent de déchiffrer en toute certitude les feuillets les plus obscurs et de combler des vides de tout genre. Tel qui est né dans notre province, il le trouvera cinquante rans après dans le Michigan ou le Missouri, et avec lui reconstituera la famille. Pour un travail de <C3tte nature il faut deux choses que Tabbé possède : la mémoire et le jugement.
L'œuvre à laquelle l'abbé Tauguay attache son îiom est immense ; nulle part on ne l'a entreprise ; il n'y a pas de pays au monde où l'on puisse aussi sûrement remonter, à travers trois siècles, à d'aussi infimes détails que la naissance, le mariage ou le décès du plus humble de ses premiers habitants. Nous devons cet avantage aux registres de l'état civil que le clergé a si bien tenus de lui-môme autant que de par la loi française. Il fallait en outre un travailleur émérite pour sauver de la destruction, en les analysant sous une forme commode, (des archives aussi précieuses.
Quand l'abbé Tanguay relevait le premier registre paroissial, celui de Rimouski, il ne songeait pas •qu'ii entreprenait l'œuvre de toute sa vie, celle qui léguera son nom à nos descendants ; il ne voulait que découvrir les liens de parenté qui créent des empêchements aux mariages et nécessitent des dispenses, afin d'assurer aux alliances de ses parois-
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siens la validité et la légitimité que les lois religieuses et civiles exigent.
Il y a quarante ans de cela.
L'appétit est venu, en rongeant des bouquins, à ce rat de sacristie et de greffe ; et de la paroisse il a passé au comté, du comté au district, du district à la province. Aujourd'hui, savez-vous, même approximativement le nombre d'actes de l'état civil qu'il a lus et notés ?
Huit cent mille.
Rien que cela !
Son travail est fini jusqu'à la conquête. Les soixante premières années du dix-huitième siècle vont lui prendre trois volumes, dimension du premier tome de son dictionnaire. Le fruit de ses recherches est consigné, en manuscrit, dans trois cents volumes.
Après cela, allez-vous dire, l'abbé va s'arrêter. La population augmente dans une telle proportion, passé la conquête, qu'il n'y a plus moyen de la suivre dans ses développements, mais surtout, aux époques d'émigration, le fil va se briser, et qui pourra le renouer ?
Il est certain que, par la sacristie et le greffe, la plupart des familles canadiennes peuvent reconstituer leur arbre généalogique d'aujourd'hui à 1760. Mais je ne jurerais pas que cet enragé piocheur ne se mît en tête d'amener ses recherches depuis la
conquête jusqu'à 1800. Il est si jeune et si frais pour un vieillaid !
L'impression de son premier volume lui à coûté chaud, et il n'est pas rentré dans ses frais, loin de là. Il est à espérer que le parlement fédéral et le parlement québecquois viendront à son aide. Que diable ! un particulier, surtout un employé public, ne peut pas prendre à sa charge une dépense aussi formidable que celle de faire imprimer quatre volumes de ^00 pages chacun, pour le seul avantage du public.
Il y a toujours de la loi, — comme on dit dans le peuple.
Pour le peuple, loi veut dire bon sens.
Que le peuple est heureux d'aA^oir des illusions ! Cette fois, il lui sera bien permis d'avoir des esi)érances. On met presque à sa portée l'annuaire de sa noblesse.
Ne faud^-ait-il pas le mettre tout à fait à sa portée ?
Ne pas oublier que c'est au fond lui qui paie.
Eréchette a vu parfaitement le côté utile de l'œuvre en apparence modeste de l'abbé Tanguay. Lorsque je le vis dédier une pièce de vers à celuici, à l'occasion de son dictionnaire, je confesse que je ne saisis point le rapport entre la poésie et la naissance de tous ces braves pionniers qui furent
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nos pères. Mais une fois la pièce lue ce n'était plus ça. Je compris combien conserver le souvenir des hommes héroïqu(\s qui avaient implanté la civilisation et fondé notre nationalité dans l'Américjue septentrionale, était chose digne de la lyre. L'histoire, dit en substance le poète, raconte les hauts faits et négligo le grain de sable ; l'œil fixé sur les aigles, elle ne voit pas les nids dans les sillons ; elle dore le casque du grand capitaine, mais oublie le conscrit ; même dans notre histoire, qui rend si pleinement justice à tous les grands noms, que de héros ignorés !
Ils furent grands pourtant, ces paysans hardis Qui, sur ces bords lointains, d(''fièrent jadis
L'enfant des bois dans ses repaires, Et perçant la forêt l'arquebuse à la main, Au progrès à venir ouvrirent le chemin
Et ces hommes furent nos pères !
Quand la France peuplait ces rivages nouveaux, Que d'exploits étonnants, que d'immortels travaux,
Que de légendes homériques, N'eurent pour tous héros que ces preux inconnus, Soldats et laboureurs, cœurs de bronze, venus
Du fond des vieilles Armoriques !
Le temps les a plongés dans son gouffre béant. . . . Mais d'exhumer au moins leurs beaux noms du néant
Qui fera l'œuvre expiatoire?
C'est vous, savant abbé ! c'est votre livre, ami. Qui se fait leur vengeur, et lépare à demi .
L'ingratitude de l'histoire !
Lisez-moi l'introduction au Dictionnaire généalogique, et l'étude étymologique et historique sur les
noms qui précède aussi l'ouvrage ; ce n'est pas ce que vous aurez lu de moins curieux et de moins intéressant. Et si vous avez du goût pour la statistique, si vous vous occupez de l'histoire canadienne, tout au moins si vous avez un quart d'heure à donner à l'admiration d'une chose utile bien faite, d'un travail consciencieux, jetez un œil dans le recensement de 18tl. Au cinquième volume, seconde partie, voyez ce qu'il a fallu de patience pour faire le calcul comparatif des naissances pendant chaque année du siècle dernier. Je n'entre pas dans ce détail, car il me faut finir.
Je prends seulement le temps de dire que. de 17*71 à 18tl, le chiffre des enfants illégitimes, — ces malheureux non couverts par le pavillon !— n'a pas atteint 5,000. Dans un siècle !
Je suis loin d'avoir épuisé mon sujet, mais ayant à terminer, je le fais sur ce chiffre, qui parle si hautement en faveur de la moralité de notre peuple.