A PROPOS D'ENSEIGNES
C'est bou pour lui !
Il fallait apprendre le français.
L'idée d'un Anglais de voyager en France sans savoir un traître mot de notre langue ! Mon Anglais s'est exposé à une mésaventure, et il l'a eue.
Quand je dis Anglais, je me trompe, je devrais dire Américain ; — mais c'est tout comme.
Oyez le détail de l'affaire.
Un riche négociant de la Nouvelle-Orléans est à l'hôtel de Mars. Il sort pour aller chercher des cigares... et s'égare. Il arrive place Moncey.
Là, il s'arrêta épuisé et s'adressant à un passant, il lui demanda son chemin, mais comme il ne parle et ne comprend que l'anglais, le passant ne comprit pas un mot et poursuivit sa route.
Une seconde et une troisième tentative n'eurent pour résultat que de grouper autour du malade une douzaine de badauds, qui riaient à se tordre.
Deux gardiens de la paix s'approchèrent, et n'entendant rien
aux explications de H jugèrent que ce malheureux était fou
et l'emmenèrent au poste. Là le brigadier, jugeant à son tour que l'inconnu était bien évidemment fou, le fit conduire à l'infirmerie du dépôt de la préfecture, d'où il fut envoyé à Ste-Anne.
Là, enfin, des papiers trouvés sur lui permirent d'établir son identité. Un interprète arriva, et Mme H .... , dont l'inciuiétude depuis deux jours (car les pérégrinations du malade avaient
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duré deux jours entiers) était à son comble, fut prévenue do la présence de son mari à l'asile dos fous,
Mme H.... s'est empressée d'aller retirer son mari et de le ramoner ù l'hôtel.
Si je trouve imprudent mou Américain, je trouve idiote la tenue des badauds, et cent fois bête la conduite des gardiens de la paix.
Se peut-il que le Français, qui sait tout, ne sache pas l'anglais, et que ce ne soit qu'au bout de deux jours qu'on ait eu, dans une ville comme Paris, l'idée de chercher un interprète ? Après tout, John Bull ou Jonathan n'a pas l'air de venir de Tombouctou,et les Français qui ont si souvent rencontré les Anglais sur les champs de bataille depuis Azincourt et Crécy jusqu'à l'Aima, devraient un peu, ce me semble, connaître le langage de leurs voisins, juste assez pour le distinguer de l'allemand.
Il est évident qu'on ne lisait pas à la devanture du poste : Engiish spoken hère.
Ça n'empêche pas que je suis loin de déplorer outre mesure le quiproquo. Quand on habite la Nouvelle-Orléans, encore si française, on devrait pouvoir prononcer quelques mots français tant bien que mal. Et quand on est un riche négociant, on devrait se payer les services d'un interprète en pays étranger.
C'est bon pour mon Américain ! " Fallait pas qu'y aille."
Cette ignorance du français par un Américain est peut-être, après tout, indépendante de sa volonté.
A PROPOS d'enseignes 327
Mais nous avons ici, se remuant au milieu de nous, nous ayant opprimés et cherchant à nous primer, des Anglais qui ignorent le premier mot de notre langue ;
Qui l'ignorent de parti pris ;
Dont cette ignorance est le premier article du credo national.
Qui rougiraient de paraître faire cas de notre idiome ;
Qui, comme ces stupides grands seigneurs français qui se glorifiaient de ne savoir signer, étant nobles, tiennent à honneur, étant anglais, de ne rien savoir de la plus belle des langues.
Lord Durham a fait école, savez-vous !
Lord Durham, en gallophobe qu'il était, avait recommandé à l'Angleterre, dans le célèbre rapport qui a fait les frais de tant de discours lors de la discussion du projet de confédération, de s'absentir d'apprendre le français. Forçons les Canadiens à se faire comprendre de nous, disait-il en substance, nous saurons bien nous faire comprendre d'eux.
Et il a eu grandement raison.
Et c'est pour cela que j'aurais préféré que l'aventure fut arrivée à un Anglais du Bas-Canada, à un adepte de lord Durham. plutôt qu'à un Américain peut-être après tout plongé dans le coton et la canne à sucre.
Je plains, malgré moi. l'Américain quiproqué,
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mais, nom d'un gaharot ! je n'aurais eu aucune pitié pour un chauvin anglais couché dans les mêmes draps.
Un petit bout d'examen de conscience.
Ne leur donnons-nous pas trop raison à nos compatriotes d'origine britannique, et ne sommes nous pas les instruments aveugles de la politique de lord Durham ?
Je m'adresse à la bonne foi de tout venant. Yous êtes dans un village de la province de Québec, n'importe lequel. La population est toute française. Sur cinq cents chefs de famille, il n'y a pas cinq Anglais. On y compte un seul tailleur, un seul barbier, un seul bottier, tous français. Parcourez les rues du village, et dites-moi au retour si vous n'avez pas lu sur l'enseigne de ces messieurs : hair-dresser, tailor ou shoemaker. Ils sont, je le répète, les seuls de leur état, l'enseigne porte tous leurs attributs — ciseaux, bottes ou rasoirs, fers à repasser, souliers ou perruques, — chaque villageois sait où les trouver ; cependant, soit peur de perdre une pratic^ue anglaise, soit aplatissement devant " la race supérieure," — agenouillement du vaincu devant le vainqueur, — l'enseigne mendie une clientèle impayaute.
Est-ce digne ? je le demande.
Maintenant transportez-vous dans la province d'Ontario. Parcourez, examinez, furetez, et trou-
A PROPOS d'enseignes 329
vez-moi une enseigne française, même dans les localités où la majorité est française !
Nous avons les genoux trop faibles, mes compatriotes !
Pourquoi céder, quémander, bonneter ?
Nous nous souffletons, et quand il arrive qu'un Anglais veut essayer du procédé, nous nous récrions.
C'est-à-dire que nous nous mettons à ses genoux, et quand il veut nous y tenir nous pestons contre lui et sa manie de subjuguer.
En d'autres termes encore, nous nous passons le nœud coulant au cou, nous lui tendons l'autre bout de la corde, et s'il fait mine de tirer nous crions comme des oies que l'on plume vivantes.
Debout, mes frères, debout !
Connaissez-vous dans la province de Québec, dans un endroit quelconque où les Anglais ne comptent même pas, où ils sont deux contre les nôtres mille, connaissez- vous un seul Anglais qui expose une enseigne française, une affiche française ? qui condescende à faire ses affaires en français ? Se souci e-t-il seulement de nous, autrement que pour s'enrichir de notre substance, jusqu'au point de se plier un instant à nos exigences et de nous parler dans notre langue ?
Son dédain est superbe et suprême.
Lui ne nous parle qu'anglais et nous force le comprendre ; nous, c'est en anglais que nous lui adressons la parole.
Sursum corda !
Forçons ces Messieurs à apprendre le français, tU^ouons les projets de lord Durhara, soyons dignes, dans l'ordre social, de nos devanciers qui ont arraché dans l'ordre politique de si importantes concessions à nos conquérants.
De grâce pas d'enseignes anglaises aux portes des nôtres, dans les centres français !
DE CEETAINES ANNONCES 331
L'inteution vaut le fait.
C'est bien là tout ce qu'il y a de plus irréprochable comme axiome théologique. Exemple, — le baptême de feu, le désir du sacrement de pénitence, qui effacent les péchés comme le meilleur baptême d'eau et la plus auriculaire de toutes les confessions.
Mais il n'y a pas que ce ten-ain où souhaiter fasse arriver, plutôt, où souhaiter et arriver coïncident. Les amoureux et les superstitieux — les deux classes de gens qui renoncent le moins vite à leurs idées pourraient vous en dire long à l'appui de ma thèse. Le pépin de pomme collé à la tempe droite à l'intention de la plus brune des blondes ne s'en est pas détaché, et le mariage a eu lieu. Donc ! Madame a rencontré un loucheur, il y a un désappointement dans l'air ; en effet, le mari ne peut ce soir conduire Madame à l'opéra : il est talonné par un Anglais qui lui tire à boulets rouges et de qui il ne voudrait pas se faire voir aux premières loges. Donc encore !
J'ai d'autres faits que cela, moi, et des plus authentiques, et qui montrent clairement que vouloir trouver c'est trouver, pourvu qu'on en prenne le moyen.
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Or, ce moyen c'est l'anuonce dans les gazettes.
Je ne parlerai pas des gens — filles ou garçons — qui trouvent un parti par le canal des agences matrimoniales ou des annonces en quatrième page : je les ai toujours tro}^ plaints pour les insulter dans leur malheur en les appelant en témoignage.
Ils m'en signaleraient, eux, de belles réussites !
Je parle de ce que j'ai vu. On peut me croire.
Il y a donc à Montréal un riche marchand à qui ça ne coûte pas les yeux de la tête de s'offrir un crayon d'or à manche de nacre serti de diamants. Je lui en ai encore vu un le mois dernier, justement celui qu'un jour il perdit.
C'est lui-même qui m'a conté l'histoire : c'est donc bien vrai.
Il s'en était servi, un matin, pour écrire un mémoire dans son agenda avant de gagner son magasin. Ici, il en a besoin, se fouille, et ne le trouve pas. Il téléphone à sa femme ; recherches sans fin et sans résultat chez lui. Son parti est vite pris ; il aura perdu le crayon dans le trajet, il faut courir au journal le plus lu — la Patrie évidemment — et annoncer le petit malheur. Il rédige donc l'annonce, et il va sortir, quand son premier commis lui dit :
— Si vous permettez, patron, je vous conseillerai de mettre dans votre poche le crayon que vous avez derrière l'oreille, vous pourriez le perdre !
La Patrie perdit un écu ce jour-là, mais mon marchand le gagna et retrouva son bijou.
Allez-vous me dire que sans son intention d'annoncer il n'aurait pas pour de bon perdu son crayon ? Moi je soutiens que s'il eût vagué tout lejour dans son magasin, le commis n'aurait pas trouvé étrange qu'il eût un crayon sous les cheveux, que le crayon serait tout probablement tombé dans une caisse de marchandises ou dans le panier au papier,— et qu'on ne l'aurait jamais retrouvé.
C'est donc une salutaire pensée que d'annoncer !
Un autre exemple aussi frappant.
Un de mes amis déménageait le premier du courant, et le lendemain constatait la disparition d'une douzaine de cuillers d'argent. Grand émoi, chez la femme surtout. On repasse en mémoire les incidents de la journée.
j— Il y avait tel des charretiers dont la figure n'était pas honnête.
—Le panier à l'argenterie avait été renversé.
^ —Peut-être avait on oublié quelque paquet dans l'ancienne maison !
—Annonce, lui dis-je, annonce ! Si tu ne trouves pas, avertis la police pour le cas où l'on t'aurait volé. Mais auparavant cherche partout.
11 ne voulut rien entendre, et porta sur le champ une annonce à un journal anglais, paya d'avance pour deux insertions, et s'en revint confiant mettre ses effets en ordre.
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A un quart d'heure de là on retrouvait les cuillers dans je ne sais plus quel ustensile de cuisine.
L' annonce n'avait pas même encore paru ! Je lui conseillai d'aller la décommander, mais en vain. Il espérait, peut-être, l'insatiable, si l'annoncée paraissait, trouver une autre douzaine de cuillers.
De ces deux faits il y a une morale à tirer :
Pour av»ir annoncé dans un journal anglais, mon ami a payé une piastre ; pour avoir eu l'intention d'annoncer dans un journal français, mon marchand n'a rien payé :
Et tous deux ont obtenu le même résultat. Vous n'allez pas faire, de ce train-là, me dira-ton, l'affaire des journaux- français !
Mais si !
Quand on aura perdu quelque chose, on aura l'intentien d'annoncer ; si on ne retrouve pas aussitôt, on mettra l'annonce, et tout le monde y gagnera.
Est-il besoin, pour prouver l'efficacité de l'annonce, de citer le cas des objets trouvés ? Je parle de la bonne annonce, bien étalée, bien en vue.
Vous avez trouvé une piastre, on va vous en réclamer cent. Pour un perdant il y aura dix réclamants. Il y a bien la description de la trouvaille qui gêne un peu, mais qui ne risque rien n'a rien. Yous pouvez être à peu près sûr, dix fois sur douze, après avoir trouvé l'article, de retrouver le maître.
Hormis d'employer le vieux truc :
On trouve quelque chose, ou s'abstient de lire les journaux pendant une semaine, de peur d'y voir une malencontreuse annonce ; puis, quand le danger est passé, on risque une ligne furtive, cachée dans un coin obscur du journal ou entre une boîte de pilules d'Ayer et une fiole de lotion persienne, et on apprend de la sorte urbi et orbi qu'on est un honnête homme, se mourant d'envie de découvrir le propriétaire d'un objet perdu.
Et surtout on n'oublie pas de signer son nom en toutes lettres.
Sans cela, ce serait d^ l'argent mal employé.
Donc l'annonce est bonne à faire trouver ce qu'on a perdu comme à empêcher qu'on réclame ce qui a été trouvé, tout en créant à l'annonceur une bonne réputation.
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PLUTOT MOUfilH !
Eternel biais de l'esprit humain !
Le mal que l'on puise en soi parait meilleur que le bien proposé par autrui ; il suffit que vous m'offriez bon pour que je mange mauvais avec délices ; ma ratatouille me semble plus savoureuse que votre terrine de foie gras, mon harang fumé que votre brandade de morue.
Quisquis amat ranam ranam putat esse Dianam.
Eu français, ma grenouille vaut votre perdrix aux choux.
Il y a des gens qui préféreraient mourir à prendre de la main d'un homme qui ne leur revient pas le remède qui les guérirait.
C'est en politique et en religion que l'on est surtout témoin de cette aberration.
En politique...
Mais je ne me mêle pas de politique et n'ai pas à dire ici combien de fois les partis se sont déjugés, acceptant aujourd'hui des leurs comme excellent ce qu'ils repoussaient hier de leurs adversaires comme abominable.
Cela dépend de la cuiller et de qui la présente.