PATRIOTE
J'avais sept aus.
Et pendant qu'on allait quérir le médecin, que ma mère préparait des flanelles et faisait diaufFer de l'eau, mon père me berçait entre ses bras. J'étais dévoré par la fièvre, je toussais de cette toux rauque et creuse qui effraie toujours tant les parents.
— Il ne faut pas que tu sois malade, mon homme, dit mon père ; il faut que tu vives pour faire un brave patriote.
— Un patriote, papa, qu'est-ce que c'est ?
— Un patriote, c'est un homme qui ne se laisse maltraiter, ni lui ni ses gens, par personne, et qui garde tous ses droits et tout ce qui lui appartient, même au risque de se faire tuer, surtout quand ce sont les Anglais qui veulent les voler. Ton grandpère était un vrai patriote. A propos, ma femme, il y aura douze ans demain que mou père a été tué au feu de Saint-Denis, dans la maison de ma tante Saint-Grermain.
— Par qui, papa ?
— Par une balle anglaise, par un soldat anglaiç,
— Pourquoi ça ? Je n'apprendrai plus l'anglais, à présent.
— Au contraire, reprit mon père ; tâche de l'apprendre comme il faut. Tu pourras plus tard te défendre contre les Anglais dans leur langue. Je te dirai quand tu seras plus vieux pourciuoi ils ont tué ton grand-père. Mais souviens-toi toujours qu'il faut être patriote avant tout.
342 COUPS d'œil et coups de plume
— Etais-tu avec lui, papa? dis-je en râlant.
— Oui ; nous nous battions côte à côte, dans une fenêtre. Il y avait entr'autres un soldat qui nous visait sans cegse, mais son fusil rata longtemps. A la iin le coup partit et mon père tomba. Je courus chercher le vicaire de la paroisse, M. Lagorce, qui lui administra les derniers sac^rements, et il mourut en patriote.
Je n'en compris pas plus long ; le délire me prit, mais au bout de huit jours j'étais sauvé. J'avais eu une rougeole pourprée : c'est ainsi, du moins, que feu le'Dr Morin nommait cela.
De cette première leçon de patriotisme il m'est resté un souvenir ineffaçable. Patriote ! voilà un mot que j'ai bien médité. Mon père qui l'était, — et qui l'est encore, Dieu merci ! — sans savoir définir la chose, ne m'avait appris qu'une des significations du mot. J'ai su les autres depuis, et je trouve que patriotes au même degré sont ceux qui paient de leur sang la conquête des libertés publiques et ceux qui conservent le précieux dépôt.
Nous tous qui affirmons aujourd'hui notre attachement à la nationalité canadienne-fi'ançaise en déployant tout ce que nous pouvons de jîompe et de faste dans la célébration du vingt-quatre juin, nous prouvons bien que bon sang né peut mentir : nous sommes des patriotes.
"^S Lusignan, Alphonse
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