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UNE EXPULSION

Au fait, dit Paul V...., ça été tout un événement dans mon adolescence que cette puérile équipée de collégien. Un rien gros de conséquences possibles, qui m'a donné à songer pendant quatre jours, et à songer triste. Heureusement, une simple venette. Voici comment cela s'est passé.

J'avais été élevé dans l'idée du sacerdoce. Prêtre ou laïque, ce m était tout un ; qu'est-ce que j'en

savais ? Mais il n'en était pas de même de nios excellents parents ; avoir un fils prêtre, c'était leur grosse ambition. Il leur semblait sans doute que le salut commun de la famille serait plus facile. Et même au point de vue du bonheur terrestre, il y avait des avantages : vie de considération pour tous, respect acquis d avance, aisance certaine ; le fils confesserait les auteurs de ses jou s, marierait ses frères et sœurs ; le père tiendrait les comptes de dîme et administrerait le bénéfice ; voilà les calculs, fort honnêtes, n'est-ce pas ? auxquels ils ont dû se livrer. Cela m'allait, comme cela me serait allé si on meut destiné à une profession, à une industrie, à un métier. Je grandissais donc en vue de l'autel.

J'avais quinze ans et demi ; dans trois mois mon cours d'études classiques serait terminé et j'embrasserais la carrière rêvée. On était fin mars. Le soleil du x^rintemps faisait monter les sèves. Je me sentais sortir du cocon. Un travail de fermentation dans l'âme et l'esprit s'opérait. On n'est pas philosophe à cet âge sans se croire quelque chose ; l'orgueil éclosait donc, et avec lui et par lui des efiluves de liberté qui chatouillaient mon jeune cœur, un sot besoin d'indépendance et une fierté absolument ridicule. Je n'étais pas précisément un paresseux, car je lisais beaucoup ; mais la métaphysique ne me séduisait pas et j'apprenais mes leçons moins souvent que de raison. Or un jour, fatigué de ne rien voir dans cette science des obscuri-

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tés, j'avais résolument fermé mon Bouvier, et je m'étais, rendu en classe avec la détermination bien arrêtée, si l'on m'interrogeait, de déclarer à brùlepourpoint que je n'entendais rien à tous ces songss creux ni aux beautés du style de l'évêque du Mans.

Le hasard me servit à souhait. Je lus le premier que le professeur interrogea sur j'ai oublié quel point de la philosophie de Kant.

— Je ne sais pas, répondis-je.

— C'est comme d'habitude, riposta-t-il. Vous êtes un petit paresseux et un petit ignorant.

Il aurait pu dire un fier ignorant, et il n'aurait pas menti !

Je venais de lire un volume des discours de Guizot ; j'en avais, entre autres, retenu une phrase à l'emporte-pièce. Aussi, me dressant sur mes ergots déjeune coq, je la lui lançai à la figure :

— Monsieur, vous avez beau accumuler toutes vos injures, elles ne s'élèveront jamais jusqu'à la hauteur de mon dédain.

Stupéfaction de la classe entière.

Les mots à peine lâchés, j'étais moi-même archistupéfait de mon audace et de ma grossièreté. Car, vous le savez, l'abbé G-... était bien le meilleur homme du monde et le plus délicat des professeurs, et s'il m'avait tancé, ce n'était que poussé à bout par ma persistance à ne vouloir rien apprendre de ia noble science de la génération des idées. J'avais déjà regret de mon algarade et je m'atten-

dais à me faire flanquer à la porte sur le champ.

— Asseyez tous, allez ! asseyez-vous, me dit-il doucement.

Etre chassé m'avait fait peur, mais cette magnanimité m'humiliait : deux grands hommes comme Gruizot et moi étaient impuissants à faire sortir cet humble prêtre de ses gonds.

Celui-ci ajouta :

— Le meilleur moyen d'apprendre votre leçon, c'est de la copier en entier. Vous ferez ce pensum aux heures d'étude et me le remettrez jeudi prochain.

— Jamais de la vie !

— Assez, assez.

Je fis le pensum, et le jeudi arriva.

Une idée folichonne me vint : donner à croire au professeur que je quitterais le collège plutôt que de m'exécuter, et je réglai aussitôt la mise en scène. C'était un pauvre petit coup de théâtre, vous allez voir, et qui rata complètement. Je comptais sur le bon cœur de l'abbé, qui ne voudrait pas briser une carrière ; j'oubliais tout à fait l'autre côté de la position, le respect de l'autorité.

Personne ne savait que j'avais fait mon pensum, hors Michel Y. et Amédée Z. Je leur exposai aussi mon projet. Eux, fous comme moi, alléchés par l'espoir d'assister à une petite comédie, m'encouragèrent. L'un me prêta un frac noir, un civis comme nous disions, l'autre une clef du dortoir dérobée à quelcjue surveillant, et ce jour-là, l'heurQ

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de la classe ayant sonné, j'allai jeter ma défroque de collégien ponr reA^^'tir l'habit du citoyen. Quand je descendis au cours, le professeur en était à exposer la théorie des idées innées de Leibnitz ; je l'entendais fort bien à travers la porte ; le cœur me battait fort,' le courage faillit me manquer. La porte n'avait pas de bouton, vous vous rappelez que c'était la seule qui fut dans ce cas ; il fallait se faire ouvrir du dedans. Je frappai deux coups discrets ; mes vaisseaux étaient brûlés, il fallait aller au bout de l'aventure ; si ou ne m'avait entendu, je n'aurais peut-être pas frappé de nouveau, mais il m'avait bien entendu, allez, ce Michel qui faisait l'office de portier et qui grillait de voir la bonne farce.

En me voyant entrer, solennel dans mon habit d'emprunt trop vaste pour moi. et me diriger non à ma place, mais vers la chaire du professeur, toute la classe se leva ; c'était l'habitude quand un élève de philosophie, quittant le collège avant la fin d'année, venait faire ses adieux à ses compagnons. Je m'approchai du professeur, et, lui tendant la main :

— Je viens vous dire adieu, monsieur ; j'entre

dans le monde aujourd'hui.

— Qu-est-ce à dire ! Vous n'avez plus que trois

mois pour compléter votre cours !

— Cest vrai, monsieur ; mais je ne puis me décider à faire le pensum que vous m'avez imposé.

Ici, parole d'honneur, je crus que l'abbé me

ferait grâce de ma punitioTi, tant il était visiblement ému ; lui, si bon, comment laisserait-il aller une jeune âme se perdre dans Babylone quand d*un mot il pouvait la retenir dans Jérusalem ? Sûrement, il me garderait pour faire l'ornement du sanctuaire !

— Mon cher enfant, reprit-il, votre détermination me désole ; mais vous comprenez que l'autorité doit être respectée, obéie. Je ne doute pas que vous ne deveniez un brave citoyen. Adieu, portezvous bien, soyez heureux.

Et il me pressa la main. Il y avait eu lutte intérieure chez lui, mais le principe l'avait emporté sur le sentiment.

Dites donc ! savez vous que j'ét;iis loin de mon compte ? C'était embêtant après tout. Avoir espéré en une clémence et se heurter à un iimipossu mus inflexible ! Au lieu d'un cœur, rencontrer une borne.

Je fis le tour de la classe, distribuant et recevant des poignées de main. Je les recevais plus fortes que je ne les donnais, car, mes confrères ignorant l'état réel des choses et prenant mon départ au sérieux, les uns me faisaient leurs souhaits, d'autres me demandaient de leur écrire, tous, — je ne sais si je me flatte en croyant cela, — tous prenant peine de l'événement. Rendu à la porte, le chapeau à la main, faisant mon dernier salut, je vous le confesse, je comptais encore m'eatendre apostropher.

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— Jeune fou, allait dire le professeur, revenez prendre votre siège, il n'y a plus de pensum.

Bernique !

Et la porte sans bouton me fut ouverte, la clef bruissant dans la serrure avec un claquement sec qui me fut au cœur. C'était comme si des verrous se fussent tirés sur moi, comme si j'eusse été emprisonné. Et pourtant je me trouvais dehors, libre, trop libre même, dans un long corridor, aux murailles et aux boiseries toutes blanches, triste comme un cloitre désert ou une caserne inhabitée. Cela devenait sérieux. Je me trouvais réellement hors du collège, ayant cessé d'être élève, m'étant congédié moi-même. Et par ma faute encore. Puisqu il était fait ce penSum, et que je lavais dans ma poche, il ne fallait pas en perdre le fruit. Je n'avais jamais sérieusement contemplé le départ. Le professeur ne tombait pas dans le piège, cela ne l'émouvait pas outre mesure de me voir m'en aller, eh bien ! il fallait maccrocher à ma chance, revenir, avouer ma fumisterie et rentrer dans les rangs, au prix même d'un autre pensum.

Bravement j'en pris mon parti. Je frappe, la porte s'ouvre, je m'avance vers le professeur :

— Monsieur, voici mon pensum.

— Très bien, monsieur.

Les élèves riaient, l'abbé vit aussitôt que mon départ était simulé, que je lui faisais une frime. Il ajouta :

— Mettez- vous à genoux.

Je pouvais donc rester élève, mais à quelle condition !

Ah ! pour ça, non !

Me mettre à genoux, moi, un philosophe tout imbu de la dignité de l'homme ! m'humilier devant un semblable parce qu'il porte casaque ou soutane! balayer le plancher avec mon pantalon ! donner ce spectacle d'un grand, d'un finissant, qui se courbe et se soumet à des punitions bonnes au plus pour des enfants ! Nenni ! on ne verra pas cela.

C'est à ce moment-là que l'orgueil se met de la partie; il parle si fort et si haut que je dis résolument non et jenfile la porte.

C'en était donc fait. Ma blague avait mal tourné. La comédie s'achevait en tragédie.

— Soit, me dis-je; je m'en irai plutôt que de m'abaisser.

Et je m'en fus errer autour du jeu de paume et dans les allées ombreuses de la cour, en attendant une solution plus nette. Tout n'était pas encore perdu, on pouvait faire un compromis, changer le genre de punition. La situation était critique, le moment décisif. D'un côté, me mettre à genoux, jamais ! De l'autre, ne pas être prêtre, manquer ma vocation, c'était très grave. Ce que diraient mes camarades si j'acceptais une punition humiliante ! Mais la peine que ressentiraient mes parents si j'interrompais mes études et m'éloignais du sanctuaire ! J'attendais du hasard qu'il dénouât ce fil

barbelé, qui m'enserrait et me piquait cruellement.

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La classe finit et les élèves se répandirent dans tous les coins de la c-our, essaim joyeux où personne n'avait mes préoccupations. Je me mêlai à leurs jeux, distraitement, attendant mon arrêt à toute minute. En effet, la récréation ne durait pas depuis un quart d heure que je m entendis appeler par la grosse voix d'Ernest P., qui me mandait de la part du professeur.

— Si vous consentez à vous mettre à genoux, me dit celui-ci, j'oublierai tout. Il n'y a personne dans la salle c'e récréation, on ne vous verra pas ; je ne vous inflige qu'une demi-heure. Si vous refusez, je vous remets entre les mains du directeur.

— Merci de vos égards, mais je n'introduirai point la mode des finissants qui se traînent par la place. Je m'en irai plutôt.

Cinq minutes après j'étais appelé chez le directeur.

— Tu en fais de belles, il paraît ! Outre que tu cherches à rire de ton professeur devant tes disciples, tu lui chantes pouilles d'un bout à l'autre de ton pensum. Tu n'as pas copié la leçon de philosophie, mais tu as écrit toute sorte de sottises à l'adresse de M. G... Ecoute, je n'ai pas de temps à perdre ; je te fais une dernière proposition, c'est à prendre ou à laisser : à genoux ou à la porte !

— La porte, m ecrai-je !

Je sortis et gagnai la grande porte du collège. Le directeur me suivait, il s'en allait rendre compte au supérieur de mou exécution. Je crus

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bien pendant quelques instants qu'il me rappellerait, qu'il ne sacrifierait pas mon avenir aux exigences d'un point de discipline qui, alors, me paraissait absurde. Je t'en fiche ! il me laissa filer, filer jusque chez moi. Je me retournai plusieurs fois pour tâcher d'apercevoir un signe, d'entendre une voix qui m'eût rappelé au collège ;. rien de rien.

Pas besoin de vous dire la douleur de mes parents. Des rêves et des espérances de quinze ans s'écroulaient et s'évanouissaient, par un sot coup de tête d'enfant, à l'heure où tout promettait leur réalisation. Le moins navré n'était pas moi. Je comprenais les conséquences de mon étourderie, et en outre du chagrin que cela me causait, j'avais celui d avoir peiné mon père et ma mère, en détruisant leurs châteaux d Espagne, et la perspective de leur causer de nouveaux sacrifices, à eux pauvres mais convaincus que l'instruction était le seul et le meilleur héritage qu'ils pouvaient laisser à leurs enfiints.

Mon père prit assez vite son parti.

— Quentends-tu faire 1 me demanda-t-il le lendemain.

J'avais longtemps rêvé d'être une des illustrations de la chaire. Les plus beaux morceaux d'éloquence de Basile, de G-régoire, de Chrysostôme, de Bernard, de Bossuet, de Bridaine, de Frayssiuous, de Ravignan, de Lacordaire surtout, je les f^avais tous par cœur : j avais ambitionné de niar-

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cher sur leurs traces. Mais deux ans auparavant, monsieur le supérieur avait marché sur mes cors. C'était aux examens de la mi-année, en présence de toutes les classes réunies. J'avais déclamé la péroraison du plaidoyer pro Milone, et je croyais sincèrement que ma jeune déclamation, servie par une voie de fausset qui ne muait pas encore, avait dû emporter l'aréopage des examinateurs, quand monsieur le supérieur me dit froidement :

— Vous savez bien le morceau; mais j'aime à croire que Cicéron ne parlait pas aussi vite que vous : de là ses succès.

Mes illusions étaient détruites. C'était à recommencer.

L'éloquence du barreau m'aurait peut-être attiré, mais cette mauvaise interprétation de Cicéron m'effrayait, et dans quel conservatoire aurai s-je pu apprendre l'art de la déclamation ?

Donc le barreau est à l'eau ; reste la médecine.

Ayant passé mes dernières vacances chez un oncle qui était médecin et qui m'engageait souvent à parcourir ses livres, j'avais étudié l'ostéologie, non pas en vue d'une profession, mais par simple curiosité de savoir. Les démonstrations étaient faciles sur un squelette monté qu'il possédait, le traité était clair, et je connus bientôt le nom, la forme et le rôle de tous les os, depuis les temporaux jusqu au coccyx, du sternum au sacram, des omoplates à l'astragale et au cunéiforme ; les apophyses m'étaient familières, et je savais la fonc-

tion des trous nourriciers. J étais fort en os et vertèbres; — pourquoi ne serais je pas médecin ?

— Je veux étudier la médecine, répondis-je à mon père.

— N'y songe pas, mon fils, je ne suis pas en état de payer tes cours et ta pension à Montréal. Et puis tes frères et tes sœurs grandissent, il faut qu'ils s'instruisent.

Ainsi que d un coup de plumeau on enlève d'épaisaes toiles d araignée, ainsi mon pèie, d'un mot, tua gros d illusions chez moi.

Ma mère, femme énergique, ne pouvait croire que pour une bravade d'enfant on persistât à détourner ma vie dun cours tout tracé. Elle approuvait bien, certes, la brave femme, que je ne me fusse pas soumis à une punition humiliante, mais elle ne pouvait s'empêcher de me dire que je n'aurais pas dû me mettre dans cette position. Je le sentais, parbleu, bien. Elle voulait que je rentrasse au collège et elle y réussit. Prières à Dieu, messes promises, visites au supérieur, elle employa tout cela, et au bout de quatre jours je remettais les pieds dans ma classe.

Mais c'était à une condition, que j'avais acceptée

mais que j'étais bien sûr d'éluder: je devais

passer une heure à genoux, sous les yeux de la communauté, au temps de la récréation.

Vous souvenez vous de M=^^=^, ce paresseux qui à seize ans n'était pas encore sorti du rudiment latin, ce gourmand qui aurait baisé la terre

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pour nn fruit, qui nous quêtait notre morceau de pain frais à l'heure de la collation ? Pour six sous il aurait fait toutes les malpropretés ; jetais certain que pour douze il passerait une heure à genoux. L'heure venue, voilà mon M^=^=^ agenouillé dans un coia de la salle, la tête enveloppée d un pardessus, et faisant consciencieusement ma pénitence. J avais ajouté trois sous s il s'adjoignait un compère pour répondre aux maîtres qui demanderaient qui était là que c était moi. Aussi quand, sur les huit heures, un peu avant la prière du soir, l'abbé G-.... alla voir si la punition se faisait et s'enquit du nom du pénitent :

— C'est Paul V , répondit l'imperturbable compère, en continuant à faire rouler ses marbres

entre mes jambes de louage.

Il avait bien gagné ses trois sous. Je lui en comptai six le lendemain, car j'étais riche, mon père m'avait glissé une pièce de trente sous dans la main en prenant congé de moi après la reconduite du matin.

— Et toi, pendant ce temps-là, où te tenais-tu ?

— J'avais d'abord songé aux Nards ; mais passer une heure dans cet odorant pavillon de Flore de Poudrette eût été un dur exploit ; j'avais un ami parmi les surveillants, il me prêta sa clef du dortoir et j'allai me blottir dans son alcôve.

Ainsi finit mon aventure.

Et, journaliste aujourd'hui, je suis bien sûr â,e li'^voir pas manqué ma voca;tion.

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Je suis avocat aussi, et si je n'ai pas brillé au barreau, ce n'est pas ma faute, c'est faute de clients, et peut-être parce que je parle plus vite que Cicéron.

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