UN PENSUM GÉNÉRAL
Nous étions bien vingt qui déjeunions hier à table d'hôte, tous réunis par hasard ou par habitude, mais tous nous connaissant et amis.
Le restaurant est des mieux tenus et Vatel n'en désavouerait pas la cuisine. On y a liberté de table absolue. Ce qui se dit là de privé ne se répète pas au dehors. Chacun a son franc parler. La conversation ne se fait guère par groupes, on cause comme on boit, — librement, en face de tout le monde, en commun. Toutes les opinions s'expriment, toutes les histoires, si scabreuses qu'elles soient, se content. Tant pis pour les oreilles qui s'ouatent facilement et pour les opinions trop susceptibles. Le pour et le contre, le vieux et le nouveau, le dogme et l'hérésie, lutopie et le paradoxe surtout s'y énoncent, s'y heurtent et s'y donnent leurs coudées. Qui cela blesse ne revient pas ; qui revient est un homme sans préjugés, partant un homme d intelligence.
On dit donc à cette table tout ce qui passe par la tète. Un jour, ce sera une discussion politique, le lendemain la libre pensée sera aux prises avec la religion, un autre jour verra le tour des propos
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paisibles, dos histoires douces, des souvenirs racontés, des romans qui s'ébauchent, des projets en l'air.
C'était hier un des jours aux causeries bonnes et rajeunissantes, sans piment de controverse. D'accident, nous étions là quatre confrères de classe, quelques confrères de séminaire, des anciens qui ne s'étaient jamais lâchés mais ne se voyaient pas tous les jours. Un juge, dos conseils delà reine,deux anciens ministres de la couronne, tous hommes de haute volée et de grands talents, un médecin et deux journalistes, ceux-ci de camps opposés mais de même coeur. Je ne sais plus comment la conversation tomba sur les exploits de collège, mais la bonde une fois ouA^erte aux réminiscences, ce fut entre nous assaut de récits et de questions.
— Te souviens-tu de X, le pion qui avait imposé un pensum à toute la communauté, et que nous n'appelions plus ensuite que le " pensum général ï'
— Oh! la bonne histoire. Une dizaine déjeunes dissipés avaient emporté, le soir, dans la salle d'étude, une innombrable collection de hannetons. Ceux-ci, lâchés, se cognaient aux murailles, bourdonnaient autour des becs de gaz et provoquaient une bruyante hilarité ; le surveillant, ce brave X, irrité outre mesure, tapant du poing sur le rebord de la tribune, faisant du chiendent depuis une dizaine de minutes, perdant la tète, s'écriait : " Yous aurez une demi-heure d'étude de moins ! " Et comme les rires allaient crescendo et
tournaient à l'insubordination, lui, moins maître de sa parole, s'apercevant de son lapsus et voulant se reprendre, criait encore plus fort ; " Vous aurez une heure de récréation de plus !" Quels éclats de rire homériques ! C était à qui des élèves rirait plus haut, les couverts de pupitre battaient, les cris d'animaux les plus divers se faisaient entendre à rendre jalouse l'arche de Noé, les boulettes et les dards de papier criblaient la tribune du maître, les livres voltigeaient dans l'air, les sièges étaient culbutés, — c'était un brouhaha, un tumulte indescriptibles. Les suiffiers fourraient leurs chandelles dans leurs pupitres, et le réglementaire — c était toi, juge, — se hâtait d'aller sonner le coucher. " Pensum général ! hurla le pion, vous copierez chacun dix pages de dictionnaire !" Ce fut le comble, la mesure renversait : cris, chants, piétinements, sifflets, claquements de main, ce fut un désordre inouï ; un vent de révolte soufflait ; un chef ! et nous proclamions notre indépendance. C est encore toi, juge, qui étais notre chef naturel ; nous t'aimions tous et nous t'aurions suivi dans toutes les frasques possibles ; mais tu étais déjà trop sérieux, tu sentais déjà trop l'hermine, pour fassocier à ces manifestations de potaches. Et tu fis, comme toujours, sagement.
— Le pensum, est-ce que nous l'avons fait ?
— Mais non ! tu sais bien que le directeur nous en fit grâce, le lendemain soir, à la lecture spirituelle, mais au prix de quelle merciiriale ! Il étrtjt
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fameux, le directeur, pour nous donner des suifs, mais ce soir-là il s'est surpassé. Quel pamphlétaire c'aurait été ! Dites donc, avez-vous jamais vu manier le sarcasme plus mordamment que par lui ? Comme il était sûr que personne ne lui répondrait, il s'en donnait à cœur joie. C'était surtout quand il expulsait un élève que ses remarques hrûlaient. Il promenait lentement son fer rouge dans la chair vive. Ses victimes devaient se croire marquées pour la vie. Heureusement qu'il n'en restait rien.
— Toi qui as été chassé du collège, conte-nous donc ton aventure, fit le juge en s'adrf ssant à l'un de nous.
— Bien volontiers. Mon expulsion et mes impressions. Mais celles-ci n'ont en rien été rendues plus cuisantes par les méchancetés du directeur, car j'ai été chassé à huis clos. Quelle bizarrerie du langage ! J'ai dit à huis clos, et cependant tous les huis étaient ouverts pour me laisser passer et partir.