‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 10 sur 69 · DE RER OST RP EEE 2 · texte numérisé non relu

DE RER OST RP EEE 2

tés, j'avais résolument fermé mon Bouvier, et je m'étais, rendu en classe avec la détermination bien arrêtée, si l’on m'interrogeait, de déclarer à brûlepourpoint que je n’entendais rien à tous ces songss creux ni aux beautés du style de l'évêque du Mans.

Le hasard me servit àsouhait. Je fus le premier que le professeur interrogea sur jai oublié quel point de la philosophie de Kant.

—Je ne sais pas, répondis-je.

—C'est comme d'habitude, riposta-t-il. Vous êtes un petit paresseux et un petit ignorant.

Il aurait pu dire un fier ignorant, et il n'aurait pas menti !

Je venais de lire un volume des discours de Guizot ; j'en avais, entre autres, retenu une phrase à l'emporte-pièce. Aussi, me dressant sur mes ergots de jeune coq, je la lui lançai à la figure :

—Monsieur, vous avez beau accumuler toutes vos injures, elles ne s’élèveront jamais jusqu'à la

hauteur de mon dédain.

Stupéfaction de la classe entière.

Les mots à peine lâchés, j'étais moi-même archi-

stupéfait de mon audace et de ina grossièreté. Car, vous le savez, l'abbé G... était bien le meilleur homme du monde et le plus délicat des professeurs, et s’il m'avait tancé, ce n'était que poussé à bout par ma persistance à ne vouloir rien apprendre de ia noble science de la génération des idées. J'avais déjà regret de mon algarade et je m'’atten-

ne

dais à me faire flanqner à la porte sur le champ. . —Asseyez vous, allez! asseyez-vous, me dit-il doucement.

ftre chassé m'avait fait peur, mais cette magnanimité m'humiliait : deu*f grands hommes comme Guizot et moi étaient impuissants à faire sortir cet humble prêtre de ses gonds.

Celui-ci ajouta :

—Le meilleur moyen d'apprendre votre leçon, c'est de la copier en entier. Vous ferez ce pensum aux heures d'étude et me le remettrez jeudi prochain.

—Jamais de la vie!

— Assez, assez.

Je fis le pensum, et le jeudi arriva.

Une idée folichonne me vint : donner à croire au professeur que je quitterais le collége plutôt que de m'exécuter, et je réglai aussitôt la mise en scène. C'était un pauvre petit coup de théâtre, . vous allez voir, et qui rata complètement. Je comptais sur le bon cœur de l’abbé, qui ne voudrait pas briser une carrière ; j'oubliais tout à fait l’autre côté de la position, le respect de l'autorité.

Personne ne savait que j'avais fait mon pensum, hors Michel Y. et Amédée Z. Je leur exposai aussi mon projet. Eux, fous comme moi, alléchés par l'espoir d'assister à une petite comédie, m’encouragèrent, L'un me prêta un frac noir, un civis comme nous disions, l’autre une clef du dortoir dérobée à quelque surveillant, et ce jour-là, l'heure

Page 1