‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 13 sur 69 · PAPINEAU VILLE · texte numérisé non relu

PAPINEAU VILLE

— El ecce rusticans rusticas in rure rustico !

Ce qui veut dire: Tiens ! tu flânes dans une vraie campagne !

C'est par ces paroles que m'abordait, à la fin de septembre dernier, à Papineauville, un ancien élève à qui j'enseignai un jour quelque chose, ou l’histoire du Canada, que je n'ai jamais sue, ou le latin, que je ne sais plus. Je penche vers la dernière hypothèse, car il faut être, vous le voyez, un latiniste forcené pour apostropher dans la langue d'Ovide le plus français de tous les Canadiens.

Cette phrase m'avait abasourdi ; je crus d’abord qu'on me demandait des nouvelles de la Russie, tant il y avait de rus en si peu de mots. Mais je reconnus vite mon élève, et me ressouvenant de son tic, je me redis toutes ces syllables sifflantes qui avaient silé dans mon oreille, et je compris l'interpellation.

À moins delconsentir à passer pour/faire la honte du professorat, il me fallait bien répondre dans le même langage, tout au moins dans le latin de Molière ou de Bouvier. L'exemple de L'homond : Ego nominor leo me revint en mémoire, et je m écriai :

Ici je ne savais plus s'il fallait dire rus ou rure. J'hésitai une seconde, mais comme il n'y avait dans ma réception aucun mouvement oratoire, je me crus justifiable, en vertu d’une vieille règle de grammaire qui se réveilla soudain dans mon esptit, d'employer l'ablatif, et j'ajoutai :

— Rure.

Mon ami descendit du Peerless, qui le menait à Grenville, nous nous serrâmes la main, et comme le bateau avait beaucoup de fret à laisser au quai Chabot, nous pâmes entamer une conversation.

—Où sommes-nous ici et qu'y fais-tu ?

—Nous sommes, lui dis-je, à Papineauville, sur la Presqu'ile. Cette presqu'ile, qui a son point d’attache à plusieurs milles en amont, est parallèle à la terre ferme, et se termine à un mille d'ici. (C'est sur la terre ferme qu'est bâti le village de Papineauville. La presqu'ile a une douzaine d’arpents de large ; quand on l'a parcourue dans sa largeur, sur un magnifique trottoir que plusieurs rues d'Ottawa lui envieraient, on arrive à la Baie, c’est- ” à-dire à la nappe d’eau qui la sépare du village. Le passeur a tôt fuit de franchir ces douze arpents d’eau grisâtre et de vous déposer sur la grève du village. Au fait, que vas-tu faire à Grenville ?

—Rien, c'est aujourd'hui jour d’excursion, j'ai pris le Peerless, et me voici.

—Bon ! tu n’as pas de bagages, tu vas allégir le bateau de ton poids, tu restes avec moi, nous dinons

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ensemble à deux pas d'ici, nous allons au village, dans cinq heures le bateau repassera et t'emportera jusqu'à la capitale. Est-ce dit ?

—C'est dit.

Nous nous rendimes bras dessus bras dessous à la maison, où je le présentai à ma femme et aux braves gens chez qui nous logions.

J'avais d'excellente bière à laquelle nous fimes riselte, et nous partimes ensuite pour le village.

—Tiens, lui dis-je en sortant, tu as devant toi, de l'autre bord de la rivière, la province d'Ontario. C’est le quai Brown que l’on voit vis-à-vis nous et c'est ce nom que porte sur la rivière le petit village que tu vois: Brown's wharf. Le bureau de poste s'appelle Treadwell. Le tout esi dans le canton de Plantagenet, comté de Prescott. On y est français comme ici. Àcinq milles plus luin, Plantagenet et ses sources d'eau minérale, les moulins de Hagar, député de Prescott, les pâturages de Rodden, un éleveur de bestiaux. Ata gauche, et de ce côté-ci de la rivière, à quatre milles environ, le village de Montebello où dort Louis Joseph Papineau, le grand patriote, où son fils exploite ses propriétés, conserve honcrée la mémoire de son père et se fait un plaisir de montrer aux nombreux visiteurs les merveilles du château, les jardins, la bibliothèque, le musée. Il faut voir le remue-ménage qui s'opère sur le bateau quand on passe devant le manoir :. tous les voyageurs, qui ont entendu parler de Pas pineau, de sa poétique résidence de Montebello,

cherchent la meilleure place pour voir, lorgnent toute la propriété, le château, la chapelle, les dépendances, le vide-bouteille, l’arbre-piazza, la végétation, admirent le site, sont enchantés et se souhaitent, pour y vivre de longues années, un séjour aussi enchanteur.

— Diantre ! trois bacs qui traversent du quai de Brown ! Ti y a donc de le vie ici ?

—De la vie, s'ilyena? mais tout plein. On ne cesse de traverser entre les deux rives. Papineauville est un point important. (C'est le centre de cett* partie du comté d'Ottawa qui bénéficie de la navigation. Curran, Plantagenet, Pendleton, la Nation du sud, tout cela converge ici. Le Peerless et le chemin de fer du Nord les desservent. Ces chalands que tu vois appartiennent à une entreprise privée parfaitement constituée. Le gouvernement fédéral accorde au plus haut enchérisseur un permis de traverse ; l’adjudicataire a des bateaux pour tous les besoins. Je crois qu’il paia $50 par an au ministère de l'accise pour le privilége exclusif de passer piétons et voitures, et ce privilége se renouveile tous les cinq ans.

—Quel est le prix du passage ?

—Dix centins pour une personne, trente pour un cheval et une voiture.

—C'est cher, dit le visiteur.

—Oui, mais que veux-tu? Personne ne prendrait l'entreprise s’il n'avait espoir d'y faire sa vi:

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Or, à meilleur marché que cela, il n’y # pas d'ar-

gent à faire. He —L'argument est convaincant. Filons au village. Nous traversâmes la presqu'ile.

Nous étions rendus chez Chabot, au bord de la |

Baie, et de là nous voyions admirablement le village. En effet, haut perchés comme nous l'étions, aucune partie de Papineauville ne nous échappait, sauf quelques habitations enfouies dans les arbres.

Car il y a là des arbres, et beaucoup. En arrière- "

plan sont plusieurs petites montagnes, au flanc desquelles les maisons semblent accrochées. + Non pas que leur altitude soit bien considérable, non; mais, s'étageant les unes derrière les autres, elles forment un amphithéâtre où l'œil n’a pas la peine de fouiller. Tout s'étale en pleine lumière, largement : l'église qui, comme presque partout ailleurs, bâtie sur un des points élevés de la paroisse, domine celle-ci et semble tout à la fois la protéger comme ur paratonnerre et la surveiller comme un pion de collége ; le joli presbytère, bâti par M. Joly, de es | sur les plans de l'abbé Bouillon, d'Ottawa ; le ruban du chemin de fer, sur lequel on voit filer à toute vapeur sur l’espace d'un mille les nombreux convois qui distribuent la vie sur leur passage ; les hôtels, les magasins, les résidences privées,—-tout cela net, propret, joyeux dans l'air libre, respirant l’aisance et le contentement. Pas de décombres qui font tache, pas de masure qui atteste l’indigence, mais un air de

jeunesse répandu surtout. On se sent vivre et l'on vit les poumons dilatés.

Mon ami admirait ce coquet village et s’extasiait sur la beauté de son site. À la tête de l’escalier de quarante marches qui déscend au rivage, nous étions bien placés pour tout voir, pour embrasser d'un coup d'œil la grande et la petite baies, l’île à la tête dénudée, rongée par la lame, qui les sépare, l'ile Roussin et Montebello. Un passeur vint ” nous offrir ses services et nous arracha brusquement à notre contemplation.

Une fois dans la chaloupe qui nous passa la baie, je montrai à mon compagnon un grand chaland amarré au rivage.

—]l existe une coutume fort jolie, une tradition qui promet devoir se perpétuer. Etablie par le père Couillard quand ïil fonda le: premier

service des bateaux-passeurs, elle est religieusement continuée par son gendre et successeur. Dans ce chaland traversent et retraversent le dimancl:e tous les habitants de la Presqu'ile et de Pendleton qui se rendent à la, messe ; on ne leur prend rien. (C’est une générosité dictée par l’esprit de religion. Tu comprends qu'il serait impossible à bien des familles de payer toutes les semaines un chelin pour chacun de ses membres. Eh bien, on arrive ici jusqu’à neuf heures; à neuf heures on traverse. Il faut voir ces soixante, ces quatre-vingts personnes, qui prennent place dans le chaland. Quelques femmes, les braves, s’aseoient

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sur le bord de l’embarcation ; le reste, hommes, femmes et enfants, se tiennent debout, pressés les uns contre les autres, le cotillon près du pantalon, l'enfant rose entre les jambes du viellard chenu, les fraiches couleurs à côté des teints basanés, la gorgerette en face du veston. Les amoureux trouvent toujours le moyen de ne se pas quitter ; on dirait que c’est le hasard qui les a rapprochés, mais sois sûr qu'ils ont aidé le haard. On parle fort, on rit bruyamment ; les plus grosses farces sont les meilleures. Les fermiers parlent semailles ou moissons, les fermières basse-cour ou tricot, les jeunes filles toilette. Les gars étalent une chaîne dorée ou une cravate flamboyante ; un chapeau campé sur l'oreille fait foi de leur crânerie; ils ont au doigt une énorme chevalière d'argent. L'un chique, l’atre fume ; des filles mâchent de la gomme d'épinette ; tout le monde cause ou pose. La conversation ne change de thème qu'au retour de l’église ; elle roule alors sur le p'ône, sur les bans publiés, sur les malades recommandés aux prières, sur les morts de la semaine. (C'est l’heure de l’épluchage du prochain.

Nous étions rendus au village.

Je remis mon compagno:: entre les mains de M. Samuel Mackay, l'hospitalité même, l'urbanité faite homme, et pendant deux heures nous apprimes tout le passé de la paroisse Sainte-Angélique,

et nous vimes tout ce qu’elle pouvait offrir à notre admiration,

er

J'ai dit “ la paroisse de Sainte-Angélique ” àdessein. Pour les fius municipales, scolaires, électorales, ecclésiastiques, c'est le nom de l'endroit, qui se norme Papineauville pour les fins judiciaires et postales.

M. Tétreau, notaire, eut ensuite l'extrême complaisance de me fournir certaines statistiques se rapportant à l’année 1880, celle qui a précédé le dernier recensement, mais je me dispense de les

citer. / J'ajouterai que Papineauville possède un mé-

decin, deux avocats et deux notaires— tous excellents praticiens, —quatre ou cinq magasins, trois hôtels très bien tenus et plusieurs bonnes maisons de pension. On y arrive d'Ottawa et de Montreal par bateau et par chemin de fer.

—Eh bien, dis-je à mon ami, quan nous eûmes

tout vu, tout entendu, tout su, qu'est-ce que tu dis de Papineauville ?

—Je dis...je dis que j'y viendrai passer l'été prochain avec ma famille.

—Et moi, j'y viendrai très certainement !

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ANATOLE CARTHENAIS Le

Dans le cimetière d'une pitite ville, modeste, , Zee sans pompeux monuments, mais entretenu avez un soin qui atteste la vivacité du souvenir laissé parles partis, par les chers envolés—sur une pierre qu’entoure un grillage de fer, j'ai lu l’épitaphe suivante:

IOI REPOSE DANS L'ATTENTE de la BIENHEUREUSE RESURRECTION ANATOLE PARTHENAIS ARTISTE SCULPTEUR TROIS FOIS COURONNÉ par L'ÉCOLE IMPERIALE des BEAUXx-ARTS DE PARIS France DéÉcépé LE 27 DÉCEMBRE AGÉ DE 25 ANS ET 8 MOIS Priez pour lui.

En ce moment où nous semblons prendre à tâche de nimber nos hommes de talent; où Fréchette est couronné par l'Académie française et provoque les applaudissements américains ; où son frère Achille remporte quatre prix sur cinq dans un concours de dessin et de peinture; où le ‘sculpteur Hébert reçoit de l'Etat l'honorable commande de la statue de Cartier; où Chauveau préside la Société Royale du Canada; où l’on publie les remarquables travaux historiques de Garneau et de Sulte ; où le Canada, mieux connu, rentre dans le giron dela France qui se réchauffe; où nos artistes et nos écrivains voient poindre enfin l'heure longtemps attendue du mérite récompensé, —il me paraît utile de ressusciter un mort génial, de mettre en lumière sa carrière brusquement interrompue.

Qui connaît Parthenais ? Hors de Joliette, pas cent personnes,

Et cependant ce jeune homme, arrivant d’un Canada ignoré, méconnu plutôt, où la Frs: -ce croyait qu'il n’y avait que des anthropophages, cet enfant s’est percé une trouéc dans l’épaisse et vivante cohue des hommes de talent dont Paris déborde ! Parmi tant d’intelligences d'élite, il s’est frayé un chemin, et vite, vous allez voir.

Première année, aux grands concours, on lui donnait un deuxième prix de sculpture ; médaille de bronze,

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Deuxième année, 18638, aux concours de semestre, un premier prix; médaille de bronze.

Même année, au concours gnnuel, le premier prix et la médaille d'argent.

I1 n'avait encore que 24 ans.

Pour un sauvage, c'était aspirer haut et bien atteindre. cs

J'ai sous les yeux ces méduilles précieuses, ces trophées de pacifiques mais bonorantes, victoires, et je comprends le soin jaloux avec lequel la famille du jeune poitrinaire les conserve.

Sa mère, la pauvre octogénaire, avait cette bien pardonnable vanité d'exhiber à quiconque était sympathique ces reliques, plus souvent baisées qu'un agn ce bronze qu'aucun or n'aurait acheté. |

J'ai chez moi deux morceaux de bois que le ciseau d'Anatole Parthenais a fouillés. Ces morceaux de bois sont devenus des œuvres d'art, et . celui qui me les enlèvera se lèvera matin. L'un est une corniche, un peu payenne, mais superbement conçue, l’autre est un motif de chasse. Moi, j'aime mieux le dernier. C’est grand à peine comme la main, et vous y distinguez parfaitement, dans les proportions voulues, les crocs du chien comme les griffes de l'ours.

Parthenais avait la sonception, sa corniche me le prouve ; il était aussi maître des détails ; son ciseau délicat, qui ne recule ni devant une mèche de poils ni devant une dent, en témoigne assez.

Il avait fait, en cire, unc réduction d'un monument qui devait être élevé sur la tombe de M. Scallon, de Joliette. Ilty a trop longtemps que je l'ai vu pour en parler longuement. L'allégorie, je l'ai oubliée. Je sais seulement qu'il y avait quatre statuettes, hautes comme le doigt, où tout était si parfaitement fini que les ongles des doigts du pied s’accusaient avec la même vérité que ceux de la main. Ù

On conserve à Paris plusieurs des sculptures de + Parthenais, me dit-on.

Une chasse sur une crosse de fusil existe encore au Canada : c'est un chef-d'œuvre.

Une pipe en bois ciselée par lui—un vrai bijou —a été volée dans une exposition à Montréal.

Inutile de mentionner par le menu, d'autant plus que je ne les ai pas toutes vues, les œuvres de Parthenais. Cet enfant de vingt-cinq ans n'avait pas donné toute sa mesure. On pouvait attendre beaucoup de ce travailleur, désiréux de produire s’il n’eût été cloué par la maladie, de ce bras trop tôt refroidi, de cette âme ardente usant un fourreau fragile, de ce fils revenu de France pour embrasser sa vieille mère avant de s’éteindre,

Comme je m'attarderais à parler de lui si j'avais le temps de babiller ! Rien ne m'émeut comme de penser à ces morts prématurées d'hommes qui n’ont pas eùû le temps de montrer leur envergure, les Gilbert, les Millevoye, les Chatterton, pour ne rappeler que les noms les plus cnnnus,

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“Aux petits hommes des mausolées ; aux grands hommes une pierre et un nom”, a dit Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe.

Ce n’est qu’un paradoxe, et le sentait bien celui qui l'a écrit, lui qui n’a choisi, il est vrai, pour sa dernière demeure qu'un rocher,—mais un rocher poétique, pittoresque, le Grand-Bé de Saint-Malo, qui le mettait en vue comme s’il se fût fait élever un tombeau sur le Mont-Blanc.

Des monuments, donnez-nous de cela. Des statues, il en faut. On pourra en élever, à force d'argent, à des gens qui n’en méritent point. Mais ce sera l'exception. La règle prévaudra toujours, l'intelligence y aidant de plus en plus, que le mausolée écrase le pygmée comme la pierre l'insecte. Les robustes peuvent et doivent seuls se charger d’un monument.

Je ne demande rien pour Parthenais : je le rappelle à quelques-uns, je le révêle à beaucoup.

Souvenons-nous de lui, maintenant que nous commençons à reconnaître le talent, aujourd’hui que nous n’ensevelissons plus dans les bandelettes d'une indifférence honteuse les homines qui nous font honneur, à présent qu'il s’opère un dèterrement des mérites enfouis,à cette heure où nous exhumons du caveau des gloires dignes du piédestal.

L’Albani, les Fréchette, Hébert, Desève, Martel, Falardeau, Couture, pour ne citer que quelquesuns de nos artistes qui ont reçu la consécration de l'étranger, doivent vivre et vivront sans doute,

Pourquoi pas, et au même titre, Anatole Parthenais ?

Honorons nos morts !

COURT PÉLÉRINAGE

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