COURT PÉLERINAGE
lem Ge Chateaubriand, des Orientales de Victor Hugo, des bribes de phrases, des bouffées de souvenirs, des envies de vivre de cette vie orientale si pleine de nonchaloir.
Je revois l’indolente Sara qui se balance dans son hamac et de son pied mutin agace l'eau de la fontaine, Sara
+..s....la paresseuse fille Quüi s’habille Si tard un jour de moisson !
Les jardins suspendus de Babylone, où fleurissait la rose, “ cette sultane du rossignol ”, comme a dit Byron;
Smyrne, :z°r universel, où tous les peuples ont pris rendez 18, caravansérail où s’entre-croisent tous les idiomes et chatoient soieries et pierres précieu:es ;
Malte la vaiflante, encore hantée par les ombres de ses chevaliers ;
Stamboul la riante, caressée par son golfe, la ville aux innombrables harems “ qui avait visité Versailles et s’y trouvait à l'aise”, sous Louis XV ;
Saint-Jean-d’Acre, aux siéges mémorables, encore imprégnée de la gloire de Richard Cœur-de-Lion et de Napoléon ;
Jaffa, qui vend les meilleures oranges de la Syrie ;
Les pyramides d'Egypte, et les hiéroglyphes, et les momies, et le Sphinx, et la campagne de Bonaparte ;
Et lady Esther Stanhope, cette moderne Zénobie ;
Et Botsaris, et Canaris, les immortels héros de la guerre des Hellènes ;
Et Navarin, 18 ville aux lie
La ville aux dômes d’or, la blanche Navarin, Sur la colline assise entre les térébinthes, Qui prête son beau golfe aux ardentes étreintes.
; De deux flottes heurtant leurs carènes d’airain ;
Et les ruines de Balbec :
Etc., etc., etc.
Plongez-vous dans cette rêverie, elle sera longue tant l'Orient est vaste, tant son histoire est poétique, tant ses villes et ses enfants sont pittoresques, tant ses souvenirs sont ineffaçables.
| Il faut pourtant que je m'y arrache et que je cesse
| de babiller. ,
Au moment où j'énonçais le désir de voir les Canadiens élever des monuments à leurs hommes remarquables, M. Sentenne, dans la chaire de Notre-Dame, souhaitait voir consacrer à cette œuvre vraiment nationale les sommes folles annuellement dépensées en arcs de verdure et en chars allégoriques le jour de la Saint-Jean-Baptiste.
Ces deux désirs ne sont ni nouveaux, ni pour la première fois exprimés en public.
M. Joly émettait il y a quelqnes semaines le vœu que l’on respectât nos forêts ce jour-là et qu'il fût mis un terme à cette ruineuse fantaisie de couper des baliveaux des meilleures essences pour les planter dans les rues. Planter n'est pas le mot, c’est piquer en terre qu'il faut dire. Douze heures après cette opération de piquage il ne reste plus rien que des arbres couchés en travers de la chaussée à la frayeur des chevaux, des feuilles sèches jonchant les trottoirs, et des trous en face de nos maisons. On n’a même pas la pensée généreuse de donner ces jeunes troncs aux pauvres pour qu'ils se chauffent.
Maintenant que notre législature provinciale manifeste de l'intérêt pour la conservation des- bois,
pour la plantation des arbres, et qu'on a créé en l'honneur de ceux-ci une fête publique où le peuple fait sa part, peut-être comprendra-t-on qu’en déracinant des arbres au lieu de les couper, en les transportant de la campagne daus la ville, en les plantant à demeure au lieu de les ficher en terre, nous aurions dès la première année tout le feuillage nécessaire à nos processions nationales ?
Ces trois idées se complètent, il me semble :
Respectons nos forêts ;
Ne gaspillons pas des milliers de piastres en démonstrations frivoles ;
Avec cet argent élevons des monuments.
Le Canada français dans quelques jours sera en liesse. Les drapeaux amis de France et d’Angleterre flotteront sur les toits, aux fenêtres ; les rues seront bordées de jeunes érables par milliers ; chacun portera à sa boutonnière la rosette de l'ordre de chevalerie de Saint-Tean-Baptiste, le ruban de la légion d'honneur nationale ; on fera une splendide retraite de cinq, dix, vingt mille hommes qui passeront sous les arcs de verdure élégants autant que coûteux ; des charriots allégoriques porteront des ouvriers de tout état dans l’excercice fantaisiste de leurs métiers ; on entendra d'excellents discours patriotiques, expression des sentiments les plus nobles et les plus vrais ; il y aura des feux d'artifice, des concerts, des illuminations, etc.
Eh bien, je le demande, que restera-t-il tout cela lelendemuin? *
Le souvenir d’une journée de plaisir ;
L'orgueil de s'être affirmé comme peuple ;
Une bonne semence tombée des lèvres d’un orateur éloquent dans un cœur bien préparé.
C’est beaucoup, certes, mais allez-vous me dire que l'on sera plus avancé parce qu'on aura détruit cinquante mille érables, bâti cinquante arcs de triomphe, fait parader cinquante ou cent chars allégoriques, où des barbiers armés de grands ‘rasoirs de bois renouvellent un spectacle digne des
bateleurs de la foire, où des cordonniers, des
.tailleurs de pierre, des charpentiers s’esquintent à frapper de grands coups de hache et de marteau sans faire pour cinq sous d'ouvrage ?
De tout ce qui ne laisse aucune trace dans nos esprits ou nos cœurs, débarrassons-nous au plus tôt.
Il est bien tard cette année pour mettre l’idée à exécution : fêtons donc avec entrain.
Mais l’année prochaine et à l’avenir, songeons à nos grands hommes que rien sur les places publiques des yrandes villes ne rappelle au souvenir d'un peuple qui se glorifie d'eux.
Ici, dans la province de Québec, où l'influence et la population françaises croissent d'année en année, nous n'avons: pas besoin de ces imposantes démonstrations annuelles, nécessaires dans les endroits— les Etats-Unis par exemple, ou les provinces anglaises de la confédération, —où les nôtres doivent se connaître, se compter, s’unis pour se maintenir
ets'affirmer,
Der
Une fête décennale comme celle de 1874, comme celle de 1884, suffirait, |
Aux Etats-Unis, dans le Manitoba, plus on en fera, mieux ce sera.
Gardons notre argent pour des statues,
—Vous parlez de statues bien à votre aise, vat-on me dire. À qui en élever ?
—Aux morts qui ont honoré notre race.
—Parbleu ! mais qui va les désigner au choix populaire, à l'initiative nationale ? Où les érigerat-on, ces statues ? Qui aura la sienne le premier ?
Je vous vois venir ! vous redoutez les jalousies des villes, des partis, des corps publics ; vous craignez que l'Eglise, l'Etat, la robe, l'épée, les lettres, les arts, les sciences, se disputent la préséance ; vous avez plus encore peur de l'ostracisme,—et vous n'avez pas tort. Les nécessités de parti, les exigences d’une cause, les préjugés de caste, l'esprit de clocher, si puissants chez nous, sont sûrement à appréhender, mais il me semble qu'il est facile de les mater.
—De quelle manière ?
—En laissant le choix des hommes et des localités aux membres françaisde la Société Royale du Canada. (Ces messieurs se réunissent une fois l’an, et je ne doute pas qu'ils se chargeraient avec plai-
sir de cette pieuse tâche. Le laïque, l’ecclésiasti-
on PES Mes mu.
que, le savant, le partisan politique, le citoyen de Québec, de Montréal, des villes moindres, sont aussi également que possible représentés dans ce corps. Ce sont des hommes instruits, comme tels moins prévenus, plus justes, reconnaissant mieux le mérite réel, plus disposés à le bien récorupenser. Il me paraît qu'aucun corps n'offre autant et d'aussi acceptables garanties d'impartialité.
Voilà l’idée : la statue de préférence à la fusée !
La presse pourrait la débattre, les sociétés nationales l’adopter, régler le détail, se mettre à la tête de l'exécution.
Le tout respectueusement soumis
DE L'ENTHOUSIASME AMÉRICAIN
L'enthousiasme habite aux rives du Jourdain.
C'est Lamartine qui l’a dit, et c’est peut-être vrai. Quand ça ne serait pas, le vers est beau, et cela
suffit.
‘ Je crois sans peine à l'enthousiasme des croisés, —par moments, pas toujours. Je crois au feu sacré de la foi, de l'espérance, du courage qui les brûlait. Je crois à la résignation avec laquelle ils supportaient leurs nombreux revers : défaites, pestes, trahisons. Mais il me semble que depuis l'époque de ces respectables dévouements, l'enthousiasme a fui à tire-d'aile pour ne plus retourner vers cette terre nue, aride, désolée, dont les voyageurs nous font la plus attristante peinture. Il ne doit y avoir d’enthousiastes maintenant que les rares pélerins qui vont baiser la pierre du sépulcre et pleurer à chaudes larmes l'époque lointaine où l'Islam abaissait le croissant devant la croix.
Enfin ! |
Mais un pays où ily en a de l'enthousiasme, je vais vous le dire, c'est le Dakota. Et du plus débordant, du plus exubérant, du plus délirant !
J'ai mis hier la main sur un petit pamphlet intitulé : ‘“ À scream from the American Eagle in
Dakota.” Une compagnie de chemin de fer distribue cela, et je vous prie de-croire qu'elle ne s'en fait pas une mince de réclame avec ce chefœuvre. C’est un discours censé avoir été prononcé par le col. P. Donan, de l’Argus de Fargo, une oration du 4 de juillet, où l'abondance de l'éloquence
fait songer à la fertilité du sol qui produit de tels phénomènes.
Enfoncé le Marseillais! Dans le dix-septième dessous le Gascon !
“ Les autres pays, s’écrie mon colonel Donan, les autres pays se glorifient-ils de leurs grands fleuves ? Nous pourrions prendre par le petit bout leur Nil et leur Tamise, leur Tibre jaune, leur Rhin bordé de châteaux et leur beau Danube bleu, les vider dans nos majestueux Mississipi, Missouri, Amazone, Sækatchewan et By Je Plata, sans faire monter l’eau assez pour remettre à flot un bateah plat de l’Indiana échoué sur un banc de sable ! Osent-ils vanter leurs mers et leurs lacs ? Nous pourrions verser leurs mesquines mers Caspienne et d’Azof, leur mer Morte, leur Nyanzie et leur lac Majeur dans nos superbes lacs Supérieur, Michigau, Erié et Oatario, et à peine cela produiraîit-il sur les rives caillouteuses de ceux-ci une vaguelette suffisante pour effacer l'empreinte d’un pied de dix-huit pouces laissée sur le sable par la pantoufle de fée d’un fille de St-Louis ou de Chicago ! Vont-ils parler de leurs paysages romantiques ? Nousavons mille bijoux de lacs qui feraient se cacher sous le voile d’un brouillard arai leur lac de Côme, leur lac de Genève, leur lac de Killarney, que l’on vante tant ! Le tonnerre de notre Niagara étouffe le faible murmure de toutes leurs cataractes ; les pics abrupts et les torrents de notre Yosemite et de notre Yellowstone ; le prisme étincelant de notre St-Antoine et de notre Minnehaha; la mélancolique grandeur de nos prairies bornées par l’horizon seul, de nos océans de verdure sans limites, rapetisent jasqu'à l'infime les plus fameux paysages de la Suisse et de l'Italie,
DE L'ENTHOUSIASME AMÉRICAIN
éclipsent les merveilles et les gloires des Mille et une Nuits, et défient la plume du poète et le crayon de l'artiste qui ne pourraient jamais rendre une parcelle de leur sublimité ! ”
Et ainsi de suite,
Le ton est soutenu du commencement à la fin.
L'orateur ne se refuse rien. Il continue à passer en revue les volcans, les mines d'or, d'argent et de diamant, les moissons, les vignobles, le climat, la faune et la flore de l'Amérique.
Naturellement le reste du monde est éclipsé en
tout et partout.
Je ne résiste pas au désir de citer une autre
phrase :
“Tout l’empire romain, dont les aigles dorées étendaient leurs ailes victorieuses des sables brûlants de l’Afrique aux collines brumeuses de la Calédonie, n’égalait pas en immengsité notre Nouveau-Monde. La Russie, le plus vaste des empires modernes, pourrait se perdre dans notre hémisphère septentrional, que tous les limiers de la chrétienté ne seraient jamais capables de la découvrir, La France, cette terre de Napoléon, dünt les légions, il n’y a pas plus d’un demi-siècle, faisaient trembler sous leurs pas toute l’Europe umme si elle eût eu la fièvre de vallée de Wabash, ne recouvrirait pas le seul territoire du Dakota ; tandis que lu Grande Bretagne, dont le tambour éveille le globe tous les matins, serait à peine une chiure de mouche sur la face du Texas ou de la Californie.”?
Pas respectueux pour sa grand'-mère, le gars!
Pour la baie de Naples non plus, vou: allez voir.
La gravure illustre le texte dans cet impayable. petit livre, des gravures à faire pouffer !
Le Vésuve à l'horizon, Naples qui fait ceinture, grand comme la main d’eau, voilà bien l'aspect
général de la baie de Naples ; sur la plage...
DE L'ENTHOUSIASME AMÉRICAIN
Sur la plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l’oranger, un mendiant sordide tendant son chapeau, et un chien qui chasse ses puces !
Au bas la légende: Beggar-hemmed and fleagirt Bay of Naples!
Pauvre Lamartine, situ n'étais pas mort, cela t'assommerait du coup, hein ?
Une autre gravu:'e représente la course des races après le progrès, {he race of races.
En avant de toutes les autres, bien entendu, se voii le grand Yankee avec ses longues guiboles sèches et ses bottes de sept lieues ; il est serré de près par l’Ecossais, dont le tartan vole au vent ; vient ensuite l’Irlandais, avec sa pipe et son chapeau bossué, qui fut de soie ; après lui John Bull, le gros John Bull qui n’a l'air de courir que pour la forme, sûr qu'il est de les rattraper ; puis l'Espagnol, le Chinois, le Sauvage.
On conviendra que cet ordre aurait pu être interverti sans nuire à la vérité......ni à la délicatesse.
Je conçois pourtant es malices : l'Anglais a créé . l'Américain, et l'Américain, ce gavroche endiablé,
rit volontiers du bonhomme ; quant au Français, n'est-il pas le Chinois de l’Est ?
Foster aura soufflé l’idée de la gravure.
Notre Niagara lui-même, dont l'orateur a parlé si vompeusement pour l’opposer aux cascatelles de l'Europe, et dont Chateaubriand a dit : “Quand on a vu la cataracte de Niagara, il n’y a plus de chute
mn
d'eau”,—est représenté par un seau d’eau de vaisselle qu’ane bonne ménagère lance d’un premier étage sur la tête des passants.
La gravure n’est décidément pas enthousiaste, mais est-ce la faute de Donan ! Non.
Lui, il est monté, soufflé, chauffé à blanc pour huit pages. Il ne descendra des hautes cimes que lorsque la raréfaction de l'air ou de son soufile l'y forcera.
Nous avons vu tout à l'heure que Donan avait exalté l'Amérique. Mais dans Amérique il y a le Dakota, et le Dakota n’est pas peu.
‘Un clair de lune plus doux ne baigne pas d’un éclat plus argenté les orangeries de l’ Andalousie, ni n’invite mieux l’oison à faire une razzia de citrouilles en compagaie de sa seule bien-aimée, Nulle brise plus embaumée ne souffle sur l’Arabie heureuse ou les jardins de Gul dans leur épanouissement que les zéphirs surchargés de douces senteurs qui s’attardent en badinages amoureux dans nos buissons de rosiers et nos toits à cochons, dans nos fourrés de tilleuls, dans nos chèvrefenilles et les piles de tripailles et de rebuts d’égouts. De plus gros moustiques n’ont jamais été fricassés dans les restaurants fasbionables de l'Est que ceux qui bourdonnent si harmonieusement le long de nos cours d’eau et de nos lacs romantiques.
Ce sont les femmes qui sont belles par-là !
‘ Jamais femmes plus éblouissantes, plus chères, plus adorables n’ont hanté les rêves para lisiaques des poètes de l'Orient que nos célestes divinités en basin, n28 seraphins en calicot domestique, nos belles en crinolines gonflables brévetées, nos amoureuses du Dakota ÿ nos femmes, nos mères, nos belles-mères, nos grands-mères et nos cousines Marianne, qui sont l’orgueuil et les favorites de la création, et digues d’être reines partout. ”
Jourdain, mon petit, tu fais mieux de reposer dans ton lit tranquille que d’'arroser l'enthousiasme
s mens PONS DE L'ENTHOUSIASME AMÉRICAIN 97
sur {es rives: quand il en Pousserait quelques bourgeons, serait-il à COMparer aux futaies du Dakota ?
Procurez-vous la brochure dans les agences de chemins de fer, et vous Passerez une Jolie demi.
Quid dignum Memorare lus, O Dakota, terris vox humana valet 2. s