LE DEUIL DES AVOCATS
J'ai connu, dans mes courses d’élection—au profit des autres—un bon vieillard que j’appellerai le père Thoin.
Chargé d'organiser la victoire dans une des plus populeuses paroisses du district de Montréal, j'avais établi mes quartiers-généraux chez lui. On me l'avait désigné comme étant un vieux de la vieille ; sa longue expérience des hommes et des choses de sa paroisse devait m'être d'un grand secours;; sa finesse d'esprit, l'abondance de ses ressources, sa popularité, le respect qui l’entourait, tout cela. ferait des mervilles.
C'était vrai.
Nous fimes des, prodiges, mais nous fûmes
battus. Le père Thoin était inconsolable. Je promis de
lui envoyer souvent des journaux de la ville.
Cer il lisait, chose assez rare chez les vieux cultivateurs, et il aimait cela, chose encore trop rare partout.
Il tenait à se rendre compte, il courait après le vrai. On lui citait des tours de force, d'adresse : il allait au cirque; —on parlait d'animaux étranges : il visitait les ménageries;—sa vie était une recherche
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continuelle, une curiosité toujours alimentée mais Jamais satisfaite.
Dans sa Paroisse, on l'appelait le :cre la Belette. Plût au ciel qu'il y en eût davantage de ces belettes, fines, intelligentes, Curieuses de voir de près, de savoir, surtout de savoir jnste !
Je perdis de vue le père Thoin pendant plusieurs
Sazette, à savoir que le 8ouUvernment avait gaspillé telle Somme, fait telle coche mal taillée, etc. Je répondis à Chaque lettre, et lui adressai force Livres Bleus. .
Je ne songeais Suère à lui quand je le rencontrai l'an dernier à Montréal, I] s'était rendu à l’'Expo- Sition ; il avait tout fouillé, tout Compris, il s’en retournait chez lui avec des trésors.
— Bonjour. père Thoin, Comment vous portez vous ?
*— Alerte, et vous 2 . —Très bien, je vous remercie, Et madame Thoin ?
— Pardon, Mais dites-moi donc si c'est un avocat qui passe en ce moment, là, vis-à-vis nous ?
—C'est le libraire C...., lui répondis-je,
donné de nouvelles ; voici le Richelieu, entrons. Nous n'avions pas fait dix pas que le vieux, Et me poussant du coude, me demanda :
—Et celui-ci, est-ce un avocat ?
—Mais non, c’est un huissier, maître X...,de par chez vous. Vous avez bien connu son père, j'en suis sûr...
—Abh ! interjecta le père Thoin du ton d’un homme grandement désappointé.
Nous entrâmes prendre une consommation. Le vieux ne parlait pas. Tout à coup, je me sens souffler dans l'oreille :
—En voici un, cett: fois !
—Un quoi ?
—Un avocat ! Tenez, ce gros blanc, courtaud, avec une cravate blanche, et qui s’écoute parler ! —Mais non, c’est Isidore, le pror'ziétaire de cet hôtel. Comment ! vous ne connaissez pas Isidore, le vaste, l’incomparable, l'unique Isidore ! mais il n’y a que iui à Montréal ! Vous avez vu tous les cirques, tous les musées, tous les monuments, toys les édifices de Montréal, et vous ne connaissez ni le
Richelieu, ni Isidore, ni ses cock-tails! Garçon,
deux cock-tails Richelieu !
Le bonhomme avait l'air soucieux.
—Qu'avez-vous donc, père ?
—Mon cher monsieur, j'ai une question à veus faire : de quelle maniére les avocats portent-ils le 2, ah . 4
Si on m'avait demandé de quelle zanière un
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lymphatique Marche, comment un médecin dort, dans quelle clef parle un créancier, je ne serais Pas resté plns ébahi que je le fus à cette singulière question.
—Mais comme tout le monde, répondis-je.
—Crépe au chapeau ? 4
—Crêpe au Chapeau : il n’y a que le Militaire en tenue qui le porte au bras.
Je n'étais Pas absolument sûr de ce dernier point, je me risquai tout de même,
—Cravate blanche ?
—Non, Cravate noire, La Cravate blanche est Pour le Palais, quand ces messieurs plaident.
— Habits noirs 2
— Hé oui!
—Et ils n'ont Pas de crêpes à leurs Chapeaux ?
—Mais, diantre ! Pourquoi toutes ces Questions, m'écriai-je ?
—Parce AUe...parce que. C'est bien simple.
Monsieur Z...., l'avocat de la reine, est mort Ja
—En voici trois autres qui entrent, lui dis-je ; l'audience est finie. ‘
—Cela fait cinq.” Eh bien, aucun d'eux n'a d’insignes de deuil! Et les trois personnes que je vous ai désignées, les seules qui avaient des crêpes à leurs chapeaux, ne sont pas des avocats! C’est étrange !
—Le formalisme, père ! le formalisme...et l'égoisme ! On formule des regrets, c'est l'usage, mais on r''en ressent aucun ; voilà un avocat de parti, cela fait de la place pour d’autres. S'il en disparaissait une douzaine, et des meilleurs! S'il se vidait six des bureaux les plus en vogue! On a décidé de prendre le deuil, personne ne le fera. Le seuil du Palais passé, qui donc songera à faire coudre un crêpe à son chapeau, à porter des habits plus sombres, à reléguer lès cravates voyantes au fond de sa commode! Tout au plus, quelques vieux avocats, frappés dans leur famille et dont le deuil expire, garderont-ils pendant un mois encore leurs lugubles insignes. La mort approche pour eux, ils songent un peu aux autres et beaucoup à euxmêmes, car, leur tour venant, il fera si bon n'être pas oublié tout à fait ni tout à coup. Ils sont cinquante avocats, réunis, dans cette salle pour témoigner de leur chagrin ; ils expriment de beaux sentiments, leurs phrases sont touchantes ; comme leur amitié paraît chaude pour le défunt ! Quel esprit de camaraderie! Demain dix, les plus intimes, iront aux funérailles, trois porteront un