‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 18 sur 69 · LE DEUIL DES AVOCATS · texte numérisé non relu

LE DEUIL DES AVOCATS

bout de crêpe pendant quelques semaines, et tout sera dit.

—Vous ne me dites pas ça !

—De ces cinquante confrères, il n’y en aura qu'un, le secrétaire de la réunion, qui se dérangera un peu. Car il lui faudra transmettre à la famille du défunt et aux journaux la copie des résolutions de condoléance. Il y aura de l'écriture. Il jurera un peu, mais s’exécutera. Remarquez que je n'y trouve pas à redire. Il meurt plus de douze avocats par année à Montréal, il ne se passe guère de mois que le barreau ne soit appelé às’apitoyer officiellement sur la mort d’un confrère et ne s'oblige à afficher son chagrin sur son couvre-chef pendant trente jours. Ce serait un deuil perpétuel! On ne pourrait porter un joli et léger chapeau à la mode qui ne fût taché de crêpe. On n'aurait plus l’air jeune, la jeunesse s'écoulerait à arborer l’emblême de la mort sur sa tête.

— Alors pourquoi prendre cette obligation ?

—Le formalisme, l'habitude, la routine, que voulez-vous ? Il n'y a pas que les avocats qui en soient les victimes. Toutes les corporations en feraient autant. Je constate que les sociétés de bienveillance, les caisses de bienfaisance et jusqu’à certains clubs sont en vaie d'adopter cet usage. Il serait encore temps pour eux de ne pas se faire les esclaves de ce mensonge officiel, de ce chagrin de convention qui me rappelle involontairement ces

pleureurs payés dont les Chinois enjolivent leurs

funérailles. Verser des larmes par ordre, revêtir la douleur par préjugé, est-ce assez fou ? Tout cela c'est de l'hypocrisie, et de la plus sotte, car elle n’est ni nécessaire ni utile.

—Nous autres, les habitants, dit le père Thoin, quand nous adoptons des résolutions, c'est presque toujours pour nous imposer des taxes, taxes d école, taxes d'église, taxes municipales, et je vous prie de croire que nous nous conformons bon gré mal gré à l'esprit et à la lettre de ces résolutions. Parfois nous voudrions bien pouvoir faire comme les avocats : s'engager et n'avoir pas à tenir.

Comme ce langage me parut irrévérencieux, jinterrompis le bonhomme, et nous fûmes au Palais voir défiler les avocats qui portent le deuil.

—Père, lui dis-je, la revue finie, vous aviez entendu parler de gymnastes qui font le saut de Morisselte par-dessus quatorze chevaux, vous êtes allé les voir, c'était vrai. Vous avez lu des avocats que si l'un d'eux s'avise de mourir, tous les autres s'empressent de jurer à la face de leurs clients qu'ils prendront son deuil et le porteront pendant un mois...

—Et ça n’est pas vrai!.…

Lundi,—fête de la confédération et congé quasi général, —nous nous trouvions une dizaine d'amis groupés sur le pont d'un bateau à vapeur, riant, fumant, devisant de toutes choses. Chacun contait son histoire, qui toutes avaient leur mérite : mais celle qui m'a le plus frappé, c'est la suivante, narrée lentement, froidement, par un beau diseur, qui, la main sur un câble et le cigare aux dents,

s'écoutait parler : ;

“J'ai un ami dont l'ambition étrange, dont le

caprice singulier ont été récemment assouvis,—un peu bien rudement, vous allez voir.

“ Ce garçon-là était presque toujours sur l'eauk<

rameur et chasseur, il partait presque toutes les après-dinées en chaloupe ; Joe Vincent n’a pas eu de meilleur client. Tantôt armé d’un fusil de chasse, un vrai Lefaucheux, ou d'une canne à pêche, tantôt seul avec son chien, grand épagneul blanc tacheté de brun, il partait à l'entre chien et loup et pendant des heures il nageait sec, allant de-ci, de-là. la tête remuant mais le regard toujours fixe sur l'onde, comme cherchant.

— Tu ne tueras rien ce soir, lui disais-je parfois, il est trop tard.

—1l y a la lune, répondait-il.

— La lune, oui; mais de gibier, point.

—Le yibier que je cherche n’est pas tuable.

“ Ces paroles mystérieuses me le faisaient prendre pour toqué. Aller avec un fusil à la chasse d’un gibier qui n'est pas à tuer, cela ne pouvait être que d’un fou.

“ Certains jours, mon ami partait avec l’aube et ne rentrait que pour le déjeuner, fatigué, l'air soucieux. Il ne manquait jamais cetta course au lendemain d'une nuit d'orage, d'une bourrasque, ni pendant les longues journées venteuses. Bureau, clients, affaires, rien ne le retenait. Le port s’éveillait à peine, les raatelots matineux n'avaient pas commencé à puiser dans le fleuve l’eau de leur toilette, on n'entendait encore ni roulements de voiture ni grincements de gouvernail, qu’il explorait déjà en compagnie de son domestique le chehal et les bassins, contournaït les îles et les jetées, passait le long des navires, interrogeant le flot, fouillant, cherchant l’introuvable gibier.

“ Le domestique était discret; je le pompai souvent mais sans en rien tirer. Il lui arrivait de faire seul l’excursion, quand le maître était malade ou absent et qu'il était survenu un violent coup de vent.

“ Ces a!lures étranges, ces allées et venues dans la nuit, ces façons de contrebandier ne laissaient pas que d’inquiéter la femme de mon ami ; elle

s'en ouvrit un jour à moi. Je filai à plusieurs re-

prises mes deux mystérieux personnages, sans pouvoir jamais constater autre chose que la fixité de leur regard dardé sur l'eau et se promenant autour de l'embarcation.

“Nous intéressâmes à la solution du problème des amis communs, qui furent bientôt comme moi sur les dents : impossible de deviner ce gibier qui ne se tue pas. Impossible davantage de faire parler mon ami. é

“Quand sa femme lui reprochait doucement ses absences multipliées, lui demandait pourquoi il n'en rapportait ni oiseaux ni poissons, lui, pour expliquer ses courses infructueuses, prétextait le

besoin d'exercice, la nécessité du bain, le secours de

la lune pour la rime, car il était poète et tournait de fort jolis vers en faisant le guet du fleuve.

“Nous savions bien tous qu'il mentait ; mais comment le démentir ? Nos preuves, où étaientelles ? ï — 4“ C'était un assidu lecteur de gazettes.

“Une après-midi qu'il lisait la Patrie, il jeta tout à coup le journal sur la table et pria sa femme de faire sa malle sur le champ : il voulait partir le soir même pour l'île d'Orléans. J'étais avec lui, je m'emparai du journal et y cherchaÿ ce qui pouvait motiver une aussi prompte détermination. Je lus bien le récit d'une épouvantable noyade arrivée là et racontée dans ses plus navrants détails, mais celame me disait pds grand'chose, Je ne saisissais point le

go I Le ee .

re

rapport entre l'accident et ce voyage inopiné. Je lui fis la conduite jusqu'au bateau.

—Je pense tenir mon gibier, me dit-il en me serrant la main.

“Il revint quatre jours après.

—Pas moyen de mettre la main sur le gibier !

fit-il quand il me vit.

“Il semblait découragé.

“Un éclair me traversa l'esprit, je crus entrevoir le secret.

—]l va devenir fou, me dis-je.

“Mais non ! ”

“Un matin que je dormais comme un loir, je fus éveillé en sursaut par un carillon d’enfer ; la sonneîte tintait, le marteau battait, une voix montait de la rue. Il n’était pas cinq heures, je rentrais d’un banquet politique scié jusqu'aux os ; pas besoin de vous dire que j'avais sommeil.” Si c'était le feu ! Je courus à la fenêtre, et je vis mon grand diable d'ami qui s’acharnait à mettre le voisinage en émoi. Des têtes se montraient aux lucarnes, minois chiffonnés de servantes ou faces rébarbatives de bourgeois atteints d’insomnie ; les jolies bouches murmuraient, les museaux crachaient des

jurons. ° —Ouvre-moi vite, cria Félix, —c'était le nom de mon ami. e

«Me prends-tu pour une écaillère ? lui répondis-je, en volant un mot d’Augustine Brohan.

—Vite ! vite ! je n'ai pas le temps de parlemen-

int

ter ; livre la place ou je la prends d'assaut. Viens m'aider, Pierre, dit-il à son domestique.

“Toute la maison était sur pied.

“Il fallait bien m'exécuter, mais je maugréai dur.

—Qu'as-tu au corps, dis-moi donc, ce matin ?

—Le gibier est trouvé, mon cher, je sais où il est. Je temmène le voir, en prendre possession avec moi ; c'est Pierre qui a fait la découverte. Hâtetoi. à

—Etant donné que tu tombes chez moi comme une bombe, à une heure indue, et que je n'ai pas dormi, tu trouveras bon que je prenne mon temps pour m'habiller et que je me détire un peu.

“J'ordonnai à la servante d'infuser du café et je procédai lentement à ma toilette. Félix rageait : il arpeutait impatiemment la salle à manger, il mordillait le pommeau de sa canne.

—Mais avance donc, me criait-il, avance donc, tortue bipède ! Je t'enverrai à Barnum, tu verras ! A-t-on jamais vu pareil lambin ?

“Nous primes une tasse de bon martinique avec du gâteau de Savoie, et nous partimes, au grand souiagement de Félix, qui se mit à marcher comme s’il eût eu la police à ses trousses.

“Pierre battait la marche. Nous avoins à descendre la rue Saint-Denis dans presque toute sa longueur, puis la rue Bonsecours jusqu'au fleuve.

Ecoute, me dit mon ami, je vais te dire où je te mène et pourquoi. Vous ai-je assez longtemps intrigués, toi, ma femme, nos bons amis ? . Vous

m'avez pris pour fou ; ne nie pas, je m'en suis bien aperçu, va ! J'avais un projet, j'avais un but ; vous en faire part, c'était me livrer en ridicule à vous tous. Je ne me serais pas arrêté, mais j'aurais constamment redouté de vous voir sourire, &e vous entendre parler ; j'aurais tremblé, je me serais peut-être fâché sous vos sarcasmes. Aujourd'hui que j'ai atteint mon but,si dbsurde qu'il soit, il nem'en coûte nullement de le dévoiler. Riez tant que vous voudrez, maintenant. |

“Je vous confesse que j'avais hâte de savoir si j'avais deviné juste.

“ Felix continua ainsi :

— Mon cher j'ai bientôt quarante ans; je. suis à l’âge où l'ambition fermente ; la mienne a cessé hier soir. Oui, quand Pierre m'a annoncé la dé-couverte du gibier que je convoite depuis si long temps, il a entonné mon nunc dimittis. J'ai toujours eu de l'ambition, tu le sais, j ai aimé la gloriole :

Un souris de l’amour est plus doux à vingt ans ; Mais à trente ans la gloire est plus douce peut-être.

Fontanes a raison. J'ai eu presque tous les honneurs,et ilme semble que j'ai atteint quasiment tout ce que l’on recherthe. J'ai été commissaire d'écoles, conseiller municipal, mairede mon village natal, préfet de mon eomté. Je suis aujourd'hui député. Serai-je jamais ministre? Je ne sais, mais je n’y tiens pas, franchement. J'ai été marguillier, j'ai fait partie du grand-jury, du petit-

ju:y, j'ai agi comme juge aux comices agricoles ; de locataire je suis devenu propriétaire ; j'ai des dettes, actives et passives; j'ai souvent servi comme arbitre judiciaire, comme syndic; je suis poux, père et colonel de milice; je viens d'étre nommé juge de paix et commissaire des petites causes ; ma profession est honorable et ma clientèle lucrative. Je suis à l'aise, même riche. Je suis tuteur...

—Diable! ïilne te manque rien alors ?

—Oui, mon cher; il me manque une chose.

Tu le vois, j'ai rempli à peu près tous les devoirs d’nn citoyen, mais je ne serai parfaitement heureux que ce soir, quand j'aurai servi dans le jury du coroner.

—ÆEt tu vas y servir aujourd'hui? comment sais-tu cela ?

—C'est que le gibier découvert par Pierre est le cadavre d’un noyé. Il était tard quand il l’a vu hier ; il l’a attaché au rivage, nous allons le chercher, nous le menons à la Morgue, nous notifions le fait au coroner, et tu comprends que je ne puis manquer d'être du jury. Peut-être même seraije désigné pour la présidence. Pierre sera témoin, moi juge. Et ce sera fini ; plus de courses nocturnes, plus d’excursions du matin ; mon rêve réalisé, je redeviens un mari modèle et je ne sors plus de chez moi que pour aller au bureau......et au club; vous ne direz plus que je suis fou, j’espère. Qu'en dis-tu ? ;

‘ Four dire la vérité, cette volubilité, cet esprit de suite, cet agencement logique des démarches, et surtout cette inconcevable tenacité à réaliser un rêve d'Hoffmann ou d'Edgar Poë, me jetèrent dans le plus coraplet étonnement. Il me fallait bien parler, mais je ne savais que dire ou plutôt par où commencer. J'avais le cœur à rire de la manie, mais à le faire sans peiner le maniaque, inoffensif du reste, et dont rien dans la conduite et les rapports sociaux ne prêtait à la risée. C'était un poète agréable, qui ne sollicitait pas la muse ou la prenait de force, mais qui écrivait sous sa dictée; il avait eu quelque succès dans le journalisme autemps de sa cléricature ; il avait une carrière jusque-là bien remplie; c'était le meilleur des amis et rien dans son caractère ni sa vie publique ou privée ne donnait prise à la hautaine moquerie des gens qui se croient supérieurs.

“J'étais en face d’un accident physiologique, voilà tout. Il eût eu un vice de conformation physique que j'aurais de la même manière fermé les yeux dessus, sans chercher une explication.

“Je voulus m'échapper par la tangente ; comment répondre directement à un homme qui vous avoue un travers et vous demande votre opinion ?

Mais, lui dis-je, as-tu songé que tu as bien des fois risqué, même en découvrant ton gibier, de voir ton rêve crever comme une bulle de savon ?

—Comment cela ? ,

—$i tu avais jeté le grappin sur un cadavre de

noyé, tu aurais été appelé en témoignage, le devoir du coroner l’eût empêché de t'assigner comme juré.

—Je le sais bien ; aussi j'aurais pris conseil des circonstances sur ce qu'il aurait convenu de faire ; j'aurais essayé de soustraire le cadavre aux regards, et volé quérir Pierre qui, lui, l’aurait découvert officiellement, tout comme Colomb a découvert officiellement l'Amérique fréquentée par des Européens depuis au moins cinq cents ans, ou Jacques Cartier le Canada visité longtemps auparavant par les navigateurs basques ou malouins. Au surplus, je n'ai pas guetté que des noyés. J'ai épié les accidents comme un reporter en quête de copie. Quand j'ai pu assister à la pose de la croix chrétienne ou du coq gaulois sur les clochers de nos églises ou sur la coupole de nos édifices publics, je n’y ai pas manqué. Je pressentais, a faux heureusement, des chutes de ces hauts sommets ; je voyais des Claude Frollo tournoyer dans le vide et se fracasser sur le pavé, et je les suivais, non pas avec le rire moqueur de Quasimodo, mais la prière aux lèvres‘ et de la pitié plein le cœur et de l'horreur plein mon être. Dans la foule qui savoure ces spectacles, on aurait trouvé des témoins du malheur, et j'aurais eu chance de servir la société dans un nouvel emploi.

“ Nous étions arrivés au port.

“ I] nous fut impossible de nous procurer une chaloupe, une bourrasque effroyable passait sur le fleuve ayec de faux airs de cyclone; le vent ato-

.misait la crête moutonnante des vagues et nous la etait en poussière d’eau à la figure. Aucun batelier ne voulut se risquer sur le flot furieux ; et personne, pas même les patrons de barges et de goëlettes, ne voulut nous louer une embarcation.

— Allons déjeuner, dit Félix, qui prit assez bravement son parti, comptant sans doute sur la solidité du câble qui retenait son gibier sur le rivage.

—Ne craignez-vous pas, dis-je à Pierre, que le vent ou la lame ne soit plus fort que la corde ?

—Non, monsieur.

—Mais quand il fera jour, quelqu'un pourra vous voler votre découverte ?

“ Félix devenait soucieux ; Pierre se hâta de le rassurer.

“ Nous étions convaincus que la tempête durerait encore quelques heures, et nous allâmes déjeuner chez Félix. (Celui-ci fut maussade, il était sous l'empire d’urie forte préoccupation, peut-être d'un pressentiment funeste.

“Tout à coup la porte s’ouvrit, et la facteur jeta dans le portique une lettre à l'enveloppe de deuil qu’une servante apporta sur un plateau d'argent.

“Félix, visiblement troublé, la lut d'un coup d'œil, et nous annonça gravement, presque soÿr € nellement, que son frère, qui habitait Prescott, n'avait pas paru chez lui depuis cinq jours, sans qu'on sût le moins du monde ce qu'il était devenu ; on priait mon ami de s’y rendre pour aider aux recherches.

des citoyens honorables.

—Excepté celle de bourreau !

lois,—naturelles ou positives.

plus à l'école...

pour badiner.

ts que la vague apporte.

jamais.

—J’irai ce soir, dit Félix ; aujourd'hui, j'ai de la besogne de taillée. Viens-tu, me dit-il? “Le vent avait molli, la vague pouvait être bravée, un batelier nous offrit ses services et nous nous lançames hardiment à la conquête, non d’une toison d’or, mais d'une chevelure souillée de fange.

—Oui, me dit mon ami, ce soir j'aurai occupé à

“peu près toutes les charges que la société confie à

“Le moment était grave en effet.

“Nous abordions. Pierre nous conduisit au cadavre, solidement lié au tronc d'un arbre. Le soleil, maintenant radieux, frappait droit un visage glabre, à l'œil entr'ouvert, à la bouche remplie de gravier, les chairs tuméfées, les oreilles et le nez rejetant un sang que la tempête avait mal lavé, la chevelure emmélée et pleine des ss

‘ Félix se pencha sur le Pa et fouilla dans

—Je te parle de citoyens honorables, imbécile !

—Tu oublies que le bourreau est la clef de voûte de l'édifice social. De Maistre l'a divinisé ; il est l'instrument de la sanction que Dieu donne à ses

N'appartiens-tu

—Pas de scie, hein ? Le moment est trop grave

“Je n'ai pas vu la Morgue, je ne la visiterai

ses poches ; il y trouva des papiers détrempés, les

lut, pâlit, regarda le noyé et tomba à la renverse en criant :

—Mon frère !

“ Ce jour-là, Félix ne fut pas juré, mais témoin.

“ Je lui demandai à quelques jours de là s’il n'allait pas reprendre son rêve,

—J'avais oublié qu’il me restait à être millionnaire,—j'y vais essayer, me répondit-il. Démain pue dans le commerce de bois, et sije ne suis ni

Jus sot ni plus malheureux que les marchands de bois en gros de l'Ottawa, j'y parviendrai d'ici à

-dix ans.

“ Puis il ajouta, en hésitant :

—Si quelqu'un de mes bôûcherons meurt accidentellement, et cela ne saurait manquer, j'aurai chance d’être.…juré du coroner.

—Oui! De jolies mains pour un pianiste !

—Quoi ? Mes verrues ? Je donnerais mon piano...

— Pour faire plaisir aux voisins ?

— Pour me débarrasser de ces maudites excroissances. Tiens, mon vieux, quand je suis à jouer, quand dans ma tête bourdonnent ce qui me semble être des idées musicales neuves, que je m’enivre des applaudissements de la foule aux concerts, de la société dans les salons, que je me sens de force à créer et à créer grand, que je me berce au son de ma musique dans ces rêves dont ne peuvent vous tirer ni le troufroutement de la danse ni les acclamations de l’auditoire, si je jette les yeux sur mes laides pattes de devant semées d’un archipel de verrues, parole d'honneur ! je porte envie à mon boucher....Si je connaissais un remède...

—Ïl n’y a rien de plus simple, dis-je à mon ami: j'ai dix recettes à ta disposition.

—Quelque conte de ma mère l’oie ?

—Non; ce qu'il y a de plus autorisé par la Faculté. L’acide nitrique.

-—Si ces messieurs le permettaient, interrompit la vieille bonne de mon ami,—un antique meuble

Ut

de famille respecté à l’égal des portraits d’aieux et d'une utilité aussi incontestable pour le moins, — je puis le dire, Jules, que je ferai passer tes verrues en un clin d'œil. Je connais plusieurs remèdes bien certains. Mon défunt père ..….

—Voyons, voyons ce que c'est, la mère! La théorie d’abord, la pratique ensuite !

—Je voas l'ai dit, il y a bien des manières. La plus simple est celle-ci: on les lèche trois fois le matin avant de se laver. J'ai eu une voisine...

—Et combien de temps faut-il ainsi adorer sa peau, dit Jules ?

—(Ça n’est pas bien long, mais peut-être l’autre moyen opère-t-il plus vite. Vous faites compter vos verrues par quelqu'un plus jeune que vous. C’est lui qui les attrappe. À mesure qu'elles disparaissent de vos mains, elles croissent sur les siennes. Le plus jeune de mes frères, André...

—Comme c’est charitable, m'écriai-je ! Cela me rappelle ce que j'ai entendu dire enfant : on fait à un bâton autant de coches qu’on a de verrues et on le cache celui qui le trouve et compte les coches se voit pousser le même nombre de verrues.

—Mais cela peut prendre du temps, fit Jules.

—Oui, mais on peut aussi enterrer le bâton, et les verrues disparaîtront à mesure qu’il pourrira.

—Ïl vaut bien mieux frotter la verrue avec un pois, dit la vieille bonne. Après avoir frotté, à jeun, pendant trois minutes, on enveloppe le pois dans

un papier et on le jette loin de soi. Par exemple,

il ne faut pas l'entendre tomber. C’est pour cela

que le garçon de Pierre à Toiniche n’a pas... —Voyons, Marguerite, cite nous tous tes remèdes, si tu le veux, mais pas d'exemples! Connaistu autre chose ?

—Moi-même je me suis fait passer deux verrues en bien peu de temps. Ce n'était pas hier, je t'assure, Jules. J'étais déjà au service de ta mère. Luc Boisseau ne me trouvait pas trop vilaine, il me le disait du moins. Il a été tué au feu de trentesept. Dieu ait pitié de lui ! Je trouvais toujours moyen de cacher les deux doigts affligés. (C'était à la main droite. J’évitais même de lui donner la main. S'il avait fallu qu'il vit cela, lui un beau gars qui jouait si bien du violon dans les partis de tire et aux épluchettes de blé-d'inde ! Quand il y avait un bal... «

—Marguerite, Marguerite, finis donc. Qu'as-tu fait ?

—$i j'avais été aussi impatiente que toi au temps où tu geignais pendant des heures sur mes genoux, mon pauvre Jules, tu ne‘saurais pas encore parler. Ça ne se souvient pas, les enfants! Eh bien, c’est ma cousine, la petite Julienne Matha, qui s’est mariée l’année d'ensuite avec Simon Larivière, qui m'a enseigné cela. J'ai volé un petit morceau de bœuf au boucher, j'ai frotté mes verrues avec.

—Avec le boucher ?

—Laisse-moi donc parler. Je disais en même

Eee Lee. AA Bu D OA de er pt FAT PE ee

temps : ‘Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit ;” puis j'ai jeté le morceau de bœuf pardessus mon épaule gauche en arrière de moi. Huit jours après j'avais les mains aussi nettes qu'aujourd’hui. Pas ridées comme à cette heure, par exemple !

— Et tu as commencé à donner la main à Luc Boisseau après cela ?

—Oui, et je me suis aperçue qu'ilavait{une grosse verrue lui aussi.

— Sur la lèvre ?

—Non, dans la main. Il a essayé de la faire passer autrement que nous autres, car il était instruit, lui, et il lisait dans les gazettes, Il y avait vu que la verrue disparaissait quand on la ceinturait avec un crin de cheval noir. Comme de fait ! La sienne a disparu, mais il lui est venu du mal, et il avait la main enflée quand ïl est allé rejoindre les patriotes qui se battaient à Saint- Charles. Au bout de quelques jours, ils l’ont tué.

—Non, Marguerite, ils ne l'ont pas tué. (Cest lui qui s’est tué, grâce à sa croyance aux-remèdes populaires. Maman m'a raconté que ce Luc était un brave homme qu'elle désirait beaucoup te voir épouser. Malheureusement, le crin de cheval, eomme le ciseau de la Parque, a tranché le fil de ses jours. La verrue a disparu, mais le cancer est venu, et le cancer a emporté ton amant avant qu'il eût pu se battre. Il y a, ma bonne vieille, des croyances populaires qui, pour superstitieuses

qu'elles soient, n'offensent pas la divinité, mais font mal à ceux qui y croient. Ton fiancé s’est tué avec un crin de cheval noir ; d’autres s'appauvrissent à détruire l’un de leurs meilleurs amis, le crapaud.

—Et comment cela, dis-je!

—Oui, mon cher, il y a des milliers et des milliers de crapauds de détruits chaque année par suite de ce ridicule préjugé que son attouchement produit la verrue à chaque endroit touché. Or, tu connais l'utilité de ce batracien ?

—Bien! mon Jules, notre troisième voisin Charles ..…. ç

—Ma pauvre Marguerite, tes remèdes me font rire et je vais dès demain consulter un médecin et lui montrer mes mains verruqueuses.

— Vas trouver le docteur...

Il y a des médecins qui voudraient que je misse ici leur nom !

Peut-être le ferai-je dans un prochain article sur les remèdes de vieilles femmes.

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