‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 23 sur 69 · UE A CETTE · texte numérisé non relu

UE A CETTE

Quelqu'un de vous a-t-il jamais vu le diable ?

Moi, non.

Je ne l’ai pas aperçu, —ni queue, ni cornes, ni pied fourchu,—mais j'ai connu des personnes qui avaient parlé à des gens lesquels avaient entendu dire que certains individus l'avaient vu.

Pas besoin d'aller si loin ni de remonter si haut.

Quand on a bâti le collège de Saint-Hyacinthe, il a une trentaine d'années, le diable a été tenu en laisse, en bride plutôt, par un camionneur dé l’endroit, qui, si son cheval ne l’a pas emporté, pourrait témoigner de la vérité de ce qui va suivre.

On avait décidé de construire ce vaste édifice ; les fonds étaient assez minces, mais les amis de l'éducation étaient bien disposés ; M. Cadoret donpa le terrain, la législature accorda une subvention, le clergé souscrivit largement, des laïques aussi. À M. Marchessault, qui avait alors charge de la procure du séminaire, fut confié le soin de conduire l’entreprise à bonne fin.

Or M. Marchessault, en remettant certain cheval à mon camionneur, lui recommanda tout particulièrement de ne lui ôter sous aucun prétexte, pas même pour boire et manger, le mors ni la bride.

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Mais celui-ci, au bout de quelques jours, dévoré de curiosité, désobéit, et le cheval débridé à l’abreuvoir disparut aussitôt en fumée.

C'était le diable, mes enfants, le diable que l’économe du séminaire avait évoqué et réduit en servage. Car M. Marchessault était un grand clerc, et il lisait dans le Petit-Albert, et vous savez que celui qui lit dans ce livre a tout pouvoir sur le malin esprit.

Comment le démon peut-il, au même moment, être asservi à la volonté de tous ceux pour qui le Petit-Albert n’a pas d’arcanes, c'est ce que je ne saurais vous expliquer, et je vous renvoie, si vous voulez en avoir le cœur net, à Collin de Plancy, qui doit résoudre la question quelque part dans ses livres de mystique infernale.

Je n’ai pas été témoin de l’évaporation du diable, mais la chose m'a été racontée, je le répète, par des gens qui l’avait entendu dire.

Vous pouvez donc m'en croire.

Je conversais, un soir de l'été dernier, avec deux vieillards qui avaient passé une partie de leur jeunesse dans les chantiers. (C’étaient maintenant de braves cultivateurs qui avaient conservé un vif souvenir de leurs aventures à cette époque éloignée où la coupe, le flottage et le sciage du bois étaient rel. ivement dans leur enfance.

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On se repaît volontiers de merveilleux, et ces natures ignorantes et crédules ne pouvaient manquer de croire en avoir vu dans leurs courses à travers les immenses régions non défrichées dela vallée de l’Ottawa. Il y a de l'intérêt à suivre leurs récits. L'homme instruit hausse souvent les épaules, rit nécessairement en dedans mais laisse toujours poursuivre ces longues narrées qui le captivent par plus d’un côté. Si peu que l’on soit observateur, par tempérament ou par nécessité de métier, on s’estime heureux de mettre la main sur ces naïfs conteurs. Ce que j'ai entendu pendant les quelques rois que j'ai passés à la campagne ferait plusieurs respectables volumes.

— Dites donc, père Lavigne, avez-vous jamais vu le diable dans les chantiers ?

—Moi, non pas. Mais nous avions dans notre troupe un nommé Saint-Louis qui le voyait quand il voulait, qui lui parlait, qui s’en faisait servir. Tu le sais toi, Bastien, tu travaillais avec nous

autres pour M. Cook, aux moulins de la Nation de Nord. Pas vrai?

—Oui, monsieur, c’est vrai.

—Saint-Louis, continua le père Lavigne, était u’, ‘“charretier de bœufs.” Un matin que nou: “tons rendus à plusieurs milles du chantier, presque à l'endroit où nous allions chercher des plançons, il s’aperçut qu'il 4ait oublié d’emporter du foin pour le diner de ges bêtes. Nous proposions de retourner en chercher, mais Saint-Louis ne voulut pas en

entendre parler. Que dirait le Contre-maître s'il perdu, on Pourrait |

, l’on passerait pour des nigauds, etc. Les bœufs jeûneront plutôt !

Cela ne nous Souriait qu trop peur de ce posséd “ Bonhomme va m'en fou il se mit à sacrer, à tempé

us en dressaient malgré e en lui disant: “Jo t'or-

nous.”

it, monsieur. Le foin était tout | k Demandez à Bastien.

nsieur.

— Une autre fois, il av

ait cassé sa hart sur le dos de ses bœufs. Vous n’a

Vez pas d'idée de ses blasphêmes. C'était dans le désert : Pas moyen de trouver la plus petite branche. “Bonhomme va m'en apporter une tout de suite, dit-il.

tu, vieux démon tr de hêtra encore !

six pieds ! ”

avait demandée. Je ne vous cache pas que nous eûmes grand'peur; nous n'’étions pas dévots, mais nous fimes tous le signe de la croix. Lui se mit à rire de nous. Bastien est là pour vous le dire.

—Qu'en dites-vous, père Bastien ?

—C'est arrivé comme cela, monsieur.

—Vous ne me ferez pas accroire ces choses-là !

—Comme vous voudrez, mais j'y étais.

—D'autres fois, continua le père Lavigne, les moulins s’éclairaient tout à coup en plein cœur de minuit et commençaient à marcher tout seuls.

Sans être des lâches, pas un homme dans tout le chantier n'aurait osé s'approcher des moulins. Saint-Louis, monsieur, s’écriait que c'était Bonhomme qui jouait de ces tours-là, et qu'il allait mettre à la raison le vieux grillé. Nous n'avions pas d’eau bénite, mais nous lui offrions nos chapelets ; lui jurait comme un payen, nous riait au nez, et s’en allait seul éteindre les lumières et arrêter les scies. Quelques-uns se risquaient à le suivre jusqu’à une trentaine de pas des moulins, mais pas plus proche. Lui s’en revenait en chantant, et nous disait au retour qu'il faisait ce qu'il voulait du diable et qu’il n’était jamais en peine de rien. Ceux qui l’avaient suivi disaient avoir vu dans le moulin une grosse face épouvantable à laquelle Saint-Louis parlait rudement. Faut être hardi, monsieur, allez ! pour se conduire ainsi. M. Cook lui accordait tout ce qu’il demandait, tant il er avait peur lui-même ; il ne lui refusait ni permission ni augmentation de gages. Est-ce des menteries, Bastien ?

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—C'est exact en tout point, depuis le commencement jusqu’à la fin, fit son ami.

—Qu'est-ce que Saint-Louis n’a pas fait un soir, reprit le père Lavigne ? Nous avions pris le souper, soigné les animaux, mis chaque chose à sa place, et nous fumions en châäntant et en jasant. “ Moi, dit Saint-Louis en regardant à sa montre, moi je gage une chique de tabac noir que je vais commander à Bonhomme de pousser mon canot au large et qu’il va m'obéir tout de suite. Vas-y, mon poilu de Bonhomme, mon fourchu de démon, mon cornu de vieux Charlot, vas-y ou je t'étrangle. C’est fait, les gars, allez-y voir.” Quelques uns y allèrent et virent le canot qui gagnait l’autre bord de la rivière.

—Vous me permettrez bien, messieurs, dis-je à mes interlocuteurs, sans vous manquer de respect, de n’ajouter aucune foi à ces histoires. Que les faits racontés par le père Lavigne soient arrivés, je ne le nie pas, mais j'ai bien le droit de croire qu'il n’y avait pas plus de diable que sur la main dans toutes ces manigances. Votre Saint-Louis devait être un joyeux farceur, qui vous a blagués vous et vos camarades de la belle manière. Et ce fin merle devait avoir un compère qui l’aidait à vous berner. Parlons d'autre chose, s’il vous plaît.

—Nous prenez-vous pour des fous ? dit le père Lavigne, un peu aigrement. Nous étions assez de monde pour nous apercevoir que c'étaient des tours, si c'en avait été. On ne fait pas de ces folleries-là à la barbe de tout un chantier sans être pincé tôt

ou tard. Vous ne vous êtes pas levé assez matin, monsieur.

—AÀ votre aise, père.

—Si je savais, continua le père Lavigne, de plus en plus animé, si je savais que Saint-Louis se serait moqué de nous, moi comme les autres, j'irais demain lui donner 1: volée. Car on a beau être timide devant le mauvais esprit, on n’a pas peur d'un homme seul à seul, et suffit que Saint-Louis ne parle pas à Bonhomme pour que je lui rince la gueule. On n’est pas manchot, je vous prie de croire; Bastien le sait. Saint-Louis est plein de vie comme vous et moi, il reste dans la paroisse voisine, et si je savais.

Le père Bastien partit iei d’un long éclat derire.

—Tu peux, dit-il, partir demain dès le petit matin, mon cher vieux ; monsieur a raison, et Saint- Louis a bafoué tout le chantier, je le sais.

—Et qu'en sais-tu, toi ?

—Monsieur a deviné juste. Saint-Louis avait un compère, et ce compère…. c'était moi.

L'abasourdissement de Layigne était complet ; cependant l’incrédulité se lisait sur sa figure, l’in-

crédulité et une colère qui ne demandait qu’une

raison pour éclater. Bastien riait toujours et bourradait son vieil ami sur les br. 1.

Je ne riais pas haut, mais je jouissais intérieurement d’avoir amené un aveu qui contribuerait sans doute à détruire une folle croyance dans un esprit honnête.

Nous fûmes quelques minutes sans ouvrir la bouche, sauf que Bastien riait, mais de moins en moins. La figure attristée de son ami semblait lui faire peine ; il paraissait regretter son aveu.

Lavigne éclata tout à coup, tout d’un paquet, comme on dit ici.

—Ecoute, Bastien, nous sommes des amis de cinquante ans, et il me serait dur de rompre avec toi ; on a besoin d'amitié sur ses vieux jours, ne füt-ce qu’afin de pouvoir se rendre le témoignage de n'avoir pas été impraticable. Si tu peux m'’expliquer comment Saint-Louis et toi auriez pu nous tromper, je te pardonne ; mais lui, le gredin, pas ! Les bottes de foin ?

—Les bottes de foin ! c'est lui, Saint-Louis, qui les avait portées là pendant la nuit. Je l'ai vu partir. Te souviens-tu que c’est moi qui lui fis observer son oubli ?

—Et la hart ?

—C'est moi qui l'avais cachée sous la neige, près d'un plançon, la veille au soir. Saint-Louis connaissait bien l'endroit, va! je le lui avais si bien indiqué. Du reste, avant qu'il se roulât sur la neige, je le lui montrai de l'œil.

—Et les moulins à vent qui se mettaient à marcher en plein cœur de minuit ?

—C'était lui ou moi qui les mettions en mouvement, presque chaque fois ui. Tu te rapp:les, j'étais si paisible, si tranquille, si serviable à tout le chantier que personne ne m'aurait soupçonné

de rien. Je ne sacrais pas, je ne buvais pas, je ne fumais pas, j'étais fluet ; on me prenait pour une catiche. Qui est-ce qui aurait pensé que je prétais la main à maître Saint-Louis ?

—Et la face de démon que l’on voyait dans le moulin ?

—C'’était, mon bon, une grosse citrouille vidée à laquelle nous taillions à coups de couteau des traits d'homme ou plutôt de démon, et que nous éclairions avec une chandelle de suif. Quand Saint-Louis avait parlé durement et commandé à Bonhomme d'arrêter le moulin, d'un revers de main il flanquait citrouille et chandelle par terre, puis les jetait à l’eau, en sorte que vous n’y voyiez tous que du feu... alors même qu'il n’y en avait plus.

—ÆEt le canot ?

—Nous convenions d’une heure, lui et moi. À l'heure dite, je poussais le canot au large, vous alliez voir et vous vous en retourniez de plus en plus convaincus que Saint-Louis était en commerce avec Charlot. Ce n'était pas plus malin que cela.

Lavigne était évidemment ébranlé. L’explica-

tion de son ami devait lui paraître concluante. Mais

il y a toujours au fond de toute chose l’orgueil.

Avoir cru trente ans à l’apparition du diable, avoir

Il raconté les mêmes histoires pendant si longtemps, So PUIS . et se voir réduit à reconnaître qu'on a été dupe, ( “ue n'est-ce pas humiliant au suprême? La convic- Lo GEI : tion de son erreur est une confession d’infériorité,

et bien que celle-ci ne se fasse que de soi à soi, on est rarement prêt à y souscrire.

Ce fut le cas de Lavigne.

J'eus beau vouloir lui démontrer de toutes les manières l’ineptie de ces superstitions, l'inanité d'une foule de croyances populaires, lui citer des fraudes au moyen desquelles on exploite la crédulité publique, et lui montrer des causes physiques dans ce gros surnaturel à deux sous, le vieux ne voulait convenir de rien ; mais je suis sûr qu’en lui-même il n'était pas éloigné de nous croire, Bastien et moi. Il n'eut pas contre son ami cette explosion de colère que j'avais redoutée pendant quelques moments. Mais on n'aime pas paraître céder trop vite.

—N'empèêche, dit-il, que j'irai demain voir Saint- Louis, et s’il confirme tes dires je lui frotterai les oreilles .

Je suis bien certain que le bonhomme n'a pas bougé de chez lui.

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ROUVILLA

Rouvilla !

Rouvilla ?

Ce mot vous dit-il quelque chose ? Est-ce le nom d’une ville, d’une fleur exotique, d’une pâte dentifrice, d’une pommade pour les cheveux ?

Vous n’en savez rien, mais vous le trouvez joli.

N'est-ce pas que c’est harmonieux, Rouvilla ?

Eh bien, c’est un nom de fille, inventé, j'ai tout lieu de croire, dans le comté de Rouville, par un parrain qui a été bien inspiré. (Celle qui le portait vient de mourir. Comme ces fleurs au parfum suave et violent qui vous tuent à votre chevet en une nuit, peut-être l'harmonie de ces trois syllabes a-t-elle emporté la pauvre enfant vers les blondes sphères où tout chante.

Ne riez pas de l’idée. Lacordaire a dit, en parlant du fils de Napoléon Ier, que “ son père l'avait appelé d’un nom trop pesant ” et que “ le roi de Rome succomba sous ce fardeau.”

Mais comme je n'ai pas suffisamment étudié l’influence des noms sur la longévité, je n’insiste pas davantage.

Il y aurait tout un traité à faire sur les vicissitudes des noms de baptême en ce pays, sur la ma-

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nie qui les a transformés, de simples qu'ils étaient, en combinaisons de syllabes sonores et prétentieuses. Ce n'est pas ici le lieu où raconter les époques des filles en ie, en ine et en a ; la dernière, celle des filles en a, celle que nous traversons, a fait des prodiges d'imagination et s’est livrée à de tels agencements de sons qu’en donner la liste prendrait tout mon espace. C’est à se croire transporté sous le doux ciel de l'Océanie et dans le langage ouvert des Tahitiens.

Rouvilla est bien de notre temps : c’est le besoin du neuf qui l’a créé, aussi la démangeaison de mettre une belle étiquette à une jolie fleur.

Qui ne croit pas que donner un beau nom à son enfant contribuera à Je faire beau lui-même, ou grand, ou célèbre ? On a la superstition de cette influence. Quand on l'appelle d'un nom laid, c’est qu'on à l'oreille fausse, une tradition à perpétuer, peut-être un héritage à œuetter pour le poupon, ou bien c’est qu’on veut l’habituer de bonne heure à la souffrance et le sanctifier par avance. (C’est un péché de donner un nom ridicule à un enfant, hors que ce soit pour lui apprendre l'humilité et le pousser jeune dans les voies du salut, malgré lui.

Figurez-vous donc une belle, grande et digne fille, et instruite, et superbe, et artiste, qui se nommerait Réparade! un beau soldat, un chevaleresque officier, bâti en Hercule, brave comme Bayard, noble comme Marceau, qui serait afligé du prénom de Pacifique! un grand politique qui aurait nom Nicodème ! Ces gens-là souffriraient le martyre

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