‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 3 sur 69 · RL · texte numérisé non relu

RL

RS ET TE RE PTT CET PR RS Ce IR TT

ef

dans les bras, je me promène en contemplant ce gai tableau, en savourant cette joie pure,

“ Hélas ! si les quarts d'heure se suivent, ils ne se ressemblent pas. Dire que la désolation côtoie de si près le bonheur ! |

“ Les enfants ont quitté la chambre pour permettre à leur mère de se lever, ils transportent leur gaieté bruyante dans mon cabinet, où je les suis. La servante monte le petit bain de fer blanc peinturluré d’où s'échappe une forte buée *t qui ne contient encore que l'eau bouillante, C’est pour la toilette du bébé. L'éponge, le savon, l'essuie-mains, le peigne minuscule et la brossette de poils de chameau, ces instruments de supplice pour tous les enfants, sont là tout auprès. On va baigner mademoiselle, et je vais la revoir battre l’eau de ces chères menottes, et inonder sa mère qui se récriera mais laissera faire, et mordre l'éponge, et lancer des petits cris joyeux. Comme j'ai hâte d'assister au bain de mon adorable tyran !

“ À cette minute-là, mon cher, il n’y avait sous le soleil personne qui fût plus heureux que moi. Ce n’était ni un pacha à trois queues, ni un sultan et ses sultanes, ni un roi, ni un millionnaire qui m'auraient fait envie. J'étais gorgé de tous les plaisirs vrais: une femme jeune, bonne, intelligente, belle; des enfants ravissants, pleins de santé ; mon existence à l'abri du besoin, et celle des miens protégée par.…..les meilleures assurances; peu d'amis, mais de solides, et pas un

ae,

APN Los PRET

ennemi. C'était moi qu’il fallait envier, hein ?

“Oui, .à cet instant-là, mais pas une minute après !

“ Ne t'étonne pas si j'ai déjà, à trente ans, la patte d'oie et les cheveux poivre et sel. Mon grand ressort est brisé. Je traîne l'existence, je ne la vis plus. Je t'ai dit de ne point t’étonner, mais

j'oublie que tu dois ignorer mon malheur, car j'avais prié les journaux de n’en souffler mot : ils ont généreusement promis et loyalement tenu.

“Tiens ! prends ma main frémissante ; mets la tienne sur mon cœur, et vois s’il bat; regardemoi, je dois être pâle, il me semble que tout mon sang se retire, et si je pleure encore après cinq ans, mon ami, tu me pardonneras ces larmes, car tu les comprendras.

“Oui! j'ai tué mon enfant. Ni plus, ni moins.

“ Une enfant que les peintres eussent prise pour modèle. Le vivant portrait de sa mère, belle comme celle-ci.....alors, et robuste comme moi... à cette époque. Oh! maintenant nous sommes bien changés. T'ai-je dit qu’elle n’avait pas encore son an? T'ai-je énuméré tout ce que j'attendais de cette intelligence, quand elle serait mûre, de ce cœur qui aurait été nécessairement bon, il me semble ?

“ Je l’ai tuée, en l’adorant.

“ Imprudent que j'étais! Je la portais à sa mère au bout de mes bras, par-dessus ma tête, ce

qui l’égayait toujours et entretenait son petit rire

rire depuis cinq ans. Sa folie est douce et sa manie

perlé dont j'étais fou. Je ne regardais pas à mes pieds, tu penses bien. Mon pied s’arroche dans le tapis, me voici qui trébuche, et mon blond fardeau m'échappe et tombe dans la baignoire fumante

“ La chambre nuptiale où nous nous étions tant aimés était, trois jours après, convertie en chambre funéraire. Jefus fort, mais je le suis moins de jour en jour. J'ai ce souvenir ancré dans l'âme. Le meilleur de ma vie a passé. La catastrophe a été double : ma femme est folle.

“De voir ce berceau vide, qui ne sera plus habité, j'emporte chaque matin de la tristesse pour ma journée.

“ Les funérailles ont été bien simples. J'ai pris deux amis qui m'ont aidé à remplir les formalités de la loi. Nous sommes passés par l’église, et j'ai vu, l'œil sec, le fossoyeur briser de sa pelle inhumaine mon dernier lien terrestre avec cet ange.

“ Mais non pas mon dernier souvenir, non pas ma dernière espérance. Tu crois, n'est-ce pas ? à l'immortalité de l’âme, à la rencontre nécessaire des êtres qui se sont aimés. Moi j'y crois de toute la force de mon adoration pour cet enfant que j'ai tué. Si les tribunaux m'avaient demandé raison de mon acte, je ne pense pas que je me serais défendu: Il me tardait d’aller rejoindre ma chère victime.

“Ma femme n’a pas eu une larme ni un sou-

touchante. Sa manie, c’est de balancer le berceau. Nous ne : avons pas enlevé de la chambre, il est toujours près de notre lit, défait, avec les mêmes couvertures, que le temps a jaunies et salies, mais que la mère ne veut pas que l’on change. Elle se tient des heures entières auprès et berce en imagination l'enfant qu’elle a perdu. Nous avons conservé nos amis, qui, par pitié, nous visitent et que nous allons voir de temps à autre. Quand elle va chez ses amies, la première chose que ma femme fait c’est de chercher un berceau et, vide ou plein, de le balancer tant qu'on ne l'en éloigne pas. Chose singulière, elle ne chante jamais, même alors, ces naïves chansonnettes ou ces délicieuses berceuses avec lesquelles elle a endormi nos trois enfants. Croirait-elle profaner le petit lit mortuaire, ce nid si vite changé en tombeau ? Elle est une ombre aujourd’hui, ombre vaillante il est vrai, tout le jour aux travaux d’aiguille et de crochet, mais silencieuse, me faisant la maison plus grande.

“ Je l'aime toujours, comme j'aime mes enfants ; mais ceux-ci vont à l’école, les affaires me réclament de plus en plus, et la folie a jeté son froid dans le plus doux intérieur qu'il y eût, abrité qu'il était contre la tempête et achaudi par l’affection. Ma femme, du reste, n'en a pas beaucoup à vivre de ces années désoleillées qui lui sont une nuit perpétuelle ; elle est prise de la poitrine. Je prie Dieu tous les jours qu’il nous la laisse au

moins jusqu’à ce que notre famille soit élevée. “Tu le vois, le malheur m'a bien pris, bien enserré, et me menace encore. J’ai beaucoup souffert. Quand j'aurai un ennemi, je lui souhaiterai mon aventure. Crois-tu que si je n'avais eu foi en un au delà meilleur, j'aurais consenti à pleurer tous les jours cette jeune vie que j'avais tirée des profondeurs du néant et que j'ai replongée dans ce grand inconnu ?” Mon ami s'arrêta, pleurant.

J'ai, moi aussi, un bébé de dix mois.

Et comme je le faisais sauter dans mes bras, un peu haut peut-être, le père éperdu me cria:

— Pour l'amour de Dieu, de ta femme, et de tout ce que tu chéris en ce monde, de grâce, cesse ce jeu. On croit qu'il n’y a pas de danger, on se sent fort, on ne redoute rien, et une misérable cheville de soulier, un brin de fil, le plus bête accident vous tue à toujours un chérubin. Pas de gymnastique pour ces petits êtres, m'entends-tu bien ?

J'ai entendu et compris: j'ai cessé dès lors de faire tournoyer mon enfant au-dessus de mes épaules.

Je sors d’une distribution de prix dans une maison d'éducation. (C'est la première fois qu'il m'arrive de me rendre à ce spectacle depuis l’époque déjà lointaine où j'y assistais pour mon compte personnel, comme élève tenu au règlement, plutôt en témoin qu’en acteur, et non pas tant pour recevoir prix et couronnes que pour constater l'ouverture des vacances.

J'ai rarement pu däâire, à propos de ce jour: cujus pars magna fui.

Cela ne m'inquiétait guère alors que je remportasse des prix ou que je revinsse au: logis bredouille.

Comme on ne pense pas loin quand on est enfant !

Ce n’est pas que le fond soit mauvais ni le caractère éviré, mais, l’expérience de la vie manquant, on manque aux premiers devoirs de la reconnaissance filiale. Combien y en a-t-il d'enfants, jusqu’à quinze ans, qui songent aux sacrifices que leurs parents s'imposent pour leur éducation ?

On joue, on s'amuse, on se laisse vivre, on étudie un peu, on fäit son cours avec toute la hâte d'en finir le plus tôt possible, on consent à ne pas

faire honte à ses parents, mais cherche-t-on vraiment à s’instruire ?

Et on ne se demande pas ce qu'il en coûte à la famille, le plus souvent pauvre, de vous tenir au collége, au couvent. |

Pourtant, l’année a été mauvaise ; la pomme de terre a manqué, la sucrerie n’a pas rendu, la nielle a rongé les blés, le foin est léger, les pommiers ont coulé, la récolte est bien mince; on a perdu deux vaches, un cheval s’est cassé une jambe et il a fallu l'équarrir, trois essaims d’abeilles se sont envolés. Bref, le rapport de la terre est nul, et la gêne est au foyer. Le père avait emprunté ses grains de semence ; la farine manquant, il en avait acheté ; les bras avaient été rares et chers, la moisson au-dessous de la moyenne; on devait des arrérages de dîme, des lots et ventes, des cens et rentes, des taxes municipales sous toutes les formes ; la terre avait été hypothéquée en garantie de ces dettes ; on côtoyait littéralement la misère. Des avocats avaient écrit des lettres de menaces, on redoutait à tout moment de voir apparaître l'huissier. Il n’y avait pas toujours du pain dans la huche, et le saloir était souvent vide.

En somme, c'était la pire des années, avec cela du reste que les maigres produits se vendaient mal ou point.

Et pendant qu'en la demeure paternelle on “ soupait souvent d’un gros soupir—sans fourchette”—l’écolier pouvait se goberger dans le réfec-

——— ee

toire du collége, trouvant à redire au potage, estimant le pain trop brun, le beurre pas assez salé, versant son café sous la table, et faisant généralement la petite bouche.

Dans le temps, j'ai parfois trouvé trop sévères les admonestations du directeur du collége, qui disait en pleine communauté aux plaignards et aux grognards qu'on ne mangeait pas mieux dans leur famille ; ilme semble aujourd’hui qu’il devait avoir raison, car il n'y a rien comme un mendiant à cheval, comme le pain bis porté à la hauteur du pain blanc, comme la tendance à prendre un pied quand on vous concède un pouce.

Nous voici fin d'année scolaire.

Le père a attelé sa meilleure jument à son meilleur charriot ; il était en chemin dès l’aube, il a parcouru les quatre lieues qui le séparent du collége. Arrivé, ila presque hésité à voir son fils : ses vêtements pourraient faire rougir le cher enfant, la tiretaine qu'il porte redoute le drap qu'il fait porter. Il a la cœur serré quand il met le pied dans ce vaste édifice froid, aux murs nus, où l’on sent bien que la femme n’a point passé. Il a tout de même espoir : il verra son fils couronné, les bras remplis de livres’ dorés sur tranche comme le bréviaire de monsieur le curé, comme le paroissien romain de la notairesse.

La séance commence ; on ne le connait pas, il occupe le dernier siége dans la salle vaste, il verra peu et n’entendra point. Il est Jà, l'œil fixe, la

Page 1