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MARIAGES

Si la vanité s'étale dans les avis de naissance, c’est bien pire quand il s’agit des mariages, —et c’est tout naturel. Que le Mariage soit un Mariage

Position Sociale, qui S'y est Prise : il faut que les amis le sachent. On est toujours, du reste, fier de

Le journal circule Partout : il pénètre dans le Village qui a vu naître la jeune épouse, il est reçu : Par l’ancien maître d'école qui vous à donné dans le temps plus de férules que de bons points et prédit que vous n'arriveriez Jamais à rien : i] sera lu Par la voisine qui vous traitait de SaTnement, par les camarades de classes, par le curé qui a été Je

doit donc aller leur apprendre que vous vous rangez, que vous faites une fin ; et puis il est bon que vos créanciers recommencent à espérer. Et vous payez cinquante centins à chaque gazette de la localité pour porter la joie dans la famille de l’épousée, l’orgueil chez votre mère, l’espoir chez le créancier, le bon exemple chez les amis, et pour faire bisquer les grincheux, les fâcheux, vos ennemis intimes. Et puis il y a le rival que vous avez supplanté : va-t-il en avoir une binette, celui-là !

J1 n’y à jamais trop de luxe dans l'annonce ; elle ne contient jamais trop de détails. La gazette, déjà si bavarde, se surpasse. On proclame son bonheur wrbi et orbi ;—je dis son bonheur, parce que tous les époux du matin sont heureux, s’il faut en croire la gazette. Celle-ci ne manque jamais de parler de “l’heureux couple.” Alors pourquoi lui faire invariablement des souhaits de bonheur ? C’est à croire que tous nos mariages sont d’inclination, d'amour, jamais de raison, d'intérêt ou de nécessité. C’est le plus bel éloge de nos mœurs.

Le journal vous adresse donc un épithalame, et à défaut du troubadour, c’est le prote qui vous sacre heureux et vous souhaite, après le bonheur sur cette terre, le paradis à la fin de vos jours, pas avant. Il ne le dit pas en toutes lettres, maïs on sait ce que parler veut dire. Votre mariage contente le directeur, qui flaire déjà un abonné. Laissons-le faire, son intention esthonnête. C’est pour le bon motif.

Par exemple, je vous dirai ceci: Si vous êtes un

NAISSANCES, MARIAGES ET DÉCÈS 227 rm om EN simple artisan, un mince commis, un homme de peu, un employé subalterne dans quelque ministère, il ne convient pas d'annoncer votre hyménée sous le titre de mariage fashionable. (Cela est de droit dans le cas des personnages haut placés, des fils de famille riches dont on dit généralement qu'il est heureux que leurs pères soient nés avant eux. (Cela passe encore quand il s'agit des petits crevés, dandys, gandins, incroyables, merveilleux, muscadins, qui ont dressé tant d'embuscades aux dots qu'ils ont fini par en attrapper une ; mais il ne faut pas abuser de la permission. Le mot fashionable est un mensonge, et l’on se rend ridicule en l’employant, si réellement on ne se meut dans les cercles de la fashion. \

Des anglais francophobes ont répandu sur les origines franco-canadiennes les plus sottes calomnies ; ils nous ont fait sortir de l’écume, comme Vénus; des anglais ignorants y croient dur comme fer. Outre l’histoire, outre les pièces authentiques, outre Parkman et nos historiens du cru, qui réduisent cette invention à néant, le seul fait des avis de mariage publiés dans les journaux avec cette surabondance de détails que l’on connaît me démontrerait l’inanité de ces méchants racontars anglais. Toute la généalogie y passe. On n'arien à cacher sur ses ancêtres, puisqu'on se plaît à les évoquer: “M. S, fils de M.S, petit-fils de M. S., et arrière-neveu de M. $., qui a fait ceci, qui a fait cela” ; “ Un tel, descendant de l’un des premiers colons venus de Picardie en 1627,” et ainsi de suite.

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On dirait, parole d'honneur ! que chacun travaille au profit de l’abbé Tanguay et se fait utile collaborateur à son remarquable dictionnaire.

Cependant j'aimerais mieux moins de détails.

Il y a bien plus de bon sens à dire: ‘À Montréal, M. H.…. a épousé Mlle K... tel jour,” que dans un avis faisant savoir à tous et chacun que M. A. B. C. H.... jr, fils de M. A. B. C. H.... sr. lequel est ceci ou cela, et demeure ici ou là, a épousé Mile K.... fille cadette de M. E. F. G. K... qui est ceci ou cela, et demeure ici ou là. Je concède que l'on dise de qui la mariée est fille. Quant à l’homme, puisqu'il est assez vieux pour se mettre à la tête d’un ménage, on doit le connaître par luimême, non par son père. Tout ce qu'il faut viser, c’est l'identité. Le nom seul d’un homme lui suffit, sans qu'il ait besoin de se réclamer de ses père et mère, encore moins de ses grand-père et grand’mère, bien moins encore de ses autres parents. Ceux qui vous connaissent vous reconnaissent facilement à votre seul nom; pour ce qui est des autres, qu'est-ce que cela vous fait de leur annoncer, qu'est-ce que cela leur fait d'apprendre votre mariage, une chose qui s’accomplit en tout pays depuis six mille ans ? Ni encore vous étiez ou l’inventeur du sacrement ou sa seule victime! Mais tout le monde y goûte, en souffre, s'y débat, y meurt. Il n'y a rien eu de très original dans le mariage, si ce n’est pour Adam et Eve, les malheureux !

On a l'habitude de mentionner le nom du prêtre,

du ministre qui a donné la bénédiction nuptiale. Est-ce pour lui faire ou se faire un compliment ? Souvent il aimerait mieux que son nom ne parût pas dans le journal et que le nouvel époux lui payât ses honoraires. Et il aurait raison. Les piastres que l’on porte aux journaux, pour payer un avis inspiré par la vanité, auraient un meilleur emploi jetées dans la main du prêtre, qui soulage les misères de sa paroisse. Mais étant acquis que la bénédiction du prêtre lui rapporte un honoraire légitime, au lieu d'écrire que l’abbé X a donné la bénédiction nuptiale, que ne dit-on que le mariage a été béni par l'abbé X ?

On annonce souvent aussi que la bénédiction a été donnée par l'abbé un tel, assisté de tel autre abbé. Pourquoi cela? 1] n'y a qu'un prêtre qui prononce le conjungo vos. Il n’a pas besoin d’assistance, et si un autre prêtre l'accompagne, qu'est-il nécessaire de le dire, si ce n’est pour montrer que l'on a des amis ou de hautes alliances dans le clergé? C'est pour cela aussi sans doute, plutôt que pour l’étrangeté du fait, que l’on écrit invariablement: “ Le mariage a été célébré par l’abbé X, frère, oncle ou cousin du marié.”

La vanité, toujours la vanité !

À l'habitude d'annoncer que la jeune épouse est la fille de monsieur celui-ci ou de monsieur celuilà, il y a parfois des exceptions. J'ai lu récemment dans un journal de Québec l'avis de mariage de “ Mademoiselle E. F. G-. héritière de Madame H. I. J., en son vivant marchande, et celui d’une autre

jeune fille avec N. O. P., “ veuf et riche cultivateur, de Saint-Z.” Cela dépasse les limites permises dans l’art des combles,

Pas de cartes! Que de fois j'ai lu cela, et presque toujours au sujet du mariage de pauvres diables qui n'avaient pas cinq sous pour commencer leur ménage, On veut singer, voilà tout. Pourquoi dire pas de cartes, quand ce n'est pas l’usage d’en envoyer ? En Europe on a les lettres de faire part. Ni l’on met dans un journal pas de cartes ou no cards, c'est à la seule fin que les parents et les amis ne se blessent de n’en avoir reçu. Mais ici, où n'existe pas la coutume des lettres de faire part, à quoi bon cette précaution ? C’est comme si l’on disait : “ Les époux n'iront pas à la mairie !”

Et le tour de noces donc! Personne n'oublie d'en parler! J'ai lu, de mes yeux lu, l'avis suivant écrit pour que personne n’en ignorât : ‘“ Les jeunes époux, reconduits jusqu’à Saint-Joseph par de nombreux parents et amis, sont arrivés par le dernier train du jour du chemin de fer Lévis et Kennebec, et sont descendus à l'hôtel Saint-Louis, en route pour un voyage aux chutes de Niagara.”

Le dernier train du jour, le chemin de fer Lévis et Kennebec, la reconduite des parents et des amis, la descente à l’hôtel Saint-Louis, —cça sent la réclame. Qu'est-ce que cela fait au public que monsieur et madame aient laissé Québec à trois heures de l'après-midi, traversé le fleuve en voiture à deux chevaux, en pirogue ou à pied! Détails inutiles, détails ridicules.

Vous lisez parfois qu'après la “ bénédiction nuptiale donnée par le révérend M. Bénitout, l’heureux couple est parti en visite chez les parents du marié,” —lesquels demeurent dans le rang Trompe-Souris ou dans la concession Brise-Culottes. On ne donne pas ce dernier détail, on omet la mention de la distance. C'est souvent aussi loin que de Sorel à Berthier, de Montréal à Saint-Lambert. Il y a toujours un cours d’eau entre les deux points, — tout le monde ne saurait passer la mer.

Je m'attends à lire quelque beau matin un avis de mariage conçu dans les termes suivants: ‘“ A Ottawa, dans la basilique mineure, le 9 du courant, M. Rasebien, de la haute ville, barbier, conduisait à l'autel Melle Barbe Eutychienne, fille de M. Timoléon Prudhomme, ci-devant du Castor et maintenant de la Pickanock, rebouteur. L’heureux couple est parti pour son voyage de noces aussitôt après le déjeuner, qui s’est pris à l'hôtel des Princes, Rue Murray. Il doit visiter les chutes de la Chaudière avant de se rendre dans le Bas- Canada par le pont suspendu. Après un séjour d'une semaine à Hull, qu'ils se proposent de visiter par le menu, les mariés pousseront jusqu’à la pointe Gatineau et nous reviendront par New- Edinburgh. Nous leur souhaitons un heureux voyage et un prompt retour.”

On ira même jusqu’à informer le lecteur que l’heureux couple est parti de la basse ville, pour un voyage de noces à la haute ville, passant à l'aller par le pont Dufferin et au retour par le pont

des Sapeurs, —où il s’est perdu trois cœurs, suivant la légende.

Nos compatriotes des Etats-Unis oublient rarement de citer les noms des garçons et filles d’honneur ; au pays on se le permet quelquefois. Pour les Canadiens émigrés, c’est assez naturel, quoique tout de même un peu ridicule: on veut, comme je l’ai dit à propos des naissances, étant un groupe d’exilés, se rappeler au souvenir de la patrie. Plus il y a de noms dans le journal, plus il y a de chance de faire plaisir à beaucoup de parents, d'amis, et de connaissances. La même raison n'existe pas au pays, surtout pour entrer en ces détails-ci: le premier garçon d'honneur frère du marié, le second son cousin, l’un résidant à Salvaille, l’autre à l'Egypte de Milton; les filles d'honneur à l’avenant.

L'on a, en général, si grande envie de tout faire connaître au public qu'on s’embarrasse dans sa rédaction au point d'écrire: “ À tel endroit, à telle date, par le Rev. M. L. M. N. F. conduisait à l’autel mademoiselle Einima P.” J'ai lu cet avis dans un journal de la campagne, il n’y a que quelques mois ,

Peut-être dans ce cas-ci, ne dois-je pas attribuer à la vanité la mention du prêtre qui a béni le mariage ; c’est un simple vicaire qui n’est à aucun dégré le parent des nouveaux époux. Alors, pourquoi cette mention? Peut-être afin de faire savoir au public que l’on s’est marié en face de l'Eglise, non par-devant un ministre protestant. Plus pro-

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bablement, par la force de l'habitude, pour faire comme tout le monde. En tout cas on devrait un peu mieux soigner sa phrase, et, sacrifiant à un ridicule, y sacrifier du moins correctement.

Est in canitie ridiculosa Venus.

Il a dû se rappeler ce vers d'Ovide le gazetier qui annonçait dernièrement, sous le titre de mariage précoce, le mariage d’un bonhomme de quatrevingt-treize ans avec une bonne vieille de soixanteseize. Il a voulu rire des flammes de ce vertgalant, sans doute. Je m'attendais à apprendre un mariage dans les limites d'âge fixées par la loi: —et crac ! je butte contre deux vénérables bornes. S'attendre à l’hyménée d'un garçon qui n’a pas encore dépouillé la robe prétexte pour la robe virile, espérer entendre parler de Daphnis et Chloé, et s’échouer sur deux respectables barbons, sur Philémon et Baucis! Il faudrait exterminer ce journalistelà! En matière aussi grave que le mariage, il n'est pas permis de surprendre la bonne foi du lecteur, de l’attrapper au piège d’une réclame de pharmacien ou de chapelier-fourreur. Je proteste.

Puisque je parle des vieillards, un mot des noces d'or et de diamant. Ce n'est pas chose banale que ce renouvellement des promesses du mariage après un demi-siècle de ménage fidèle. Bien que cet événement paroissial soit assez fréquent dans nos campagnes, il y a toujours quelque chose d’attendrissant dans la vue de ces bras tremblants qui se donnent protection, de cette vieille femme qui pro-

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met obéissance, de ces chefs branlants qui se jurent une fidélité facile maintenant à porter ; les cérémonies qui l’accompagnent, les divertissements qu'il amène comme les réflexions sérieuses qu'il provoque, le touchant respect qui entoure les vieux époux, tout cela vaut qu'on le raconte. Seulement on doit prendre garde que le récit n’en soit pas rédigé par un barbacole idiot ou quelque godelu reau de village. Je n’oublierai jamais comment seterminait une notice de ce genre, écrite sans doute par quelque enfant de chœur: “Le vénérable couple passa le reste de la journée en plaisirs innocents.”

Innocent toi-même !

De ce qui précède, que conclure ?

Deux choses bien faciles : continuer à suivre la pratique du mariage, n’en point fatiguer les gazettes. Voilà.

Tourtereaux et tourterelles mes amis, faites votre niu, cepitonnez-le bien, qu'il soit agréable à vous et chaud à vos petits. Chantez en tête-à-tête vos douces amours ; roucoulez dans la splendeur d’un éternel printemps, sous un ciel toujours pur, dans la tiède atmosphère de votre cage bénie. N'invitez pas l'oiseau étranger au sanctuaire intime de vos suaves fêtes de famille. Vivez pour vous-mêmes, sans crier votre bonheur sur les toits, sans narguer le voisin moins heureux. (Cachez vos joies peur qu'elles durent. Vous n'aurez crainte que 1: nid soit dévasté, la couvée éparpillée. Pas de fer.êtres ouvertes sur votre intérieur à l'œil public. Pas de

rm tnt mé mn cm

NAISSANCES, MARIAUES ET DÉCÈS 2385 vanité, qui serait sottise,—pas d’étalage, qui serait provocation. Mariez-vous, mais sans orchestre. Que vos cœurs seuls, se rendant l’un à l’autre, battent la chamade. Dispensez-vous surtout, comme dirait certain ami à moi, dispensez-vous de l’ophicléide de l’annonce et du trombone de la publicité.

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