DÉCÈS
Je commence ce chapitre en donnant un bon point à la presse canadienne. La presse des autres Pays n'en mérite pas autant. On a vu Cassagnac danser sur la tombe de Thiers, se réjouir ouvertement de sa mort, en souhaiter autant aux chefs républicains. La joie d’un Corse après une vendetta, la gaieté d’un coupe-jarret après une tuerie !
Rien de tel ne se voit ici. L'adversaire est tombé, on ne l’écrase pas du talon, on le relève. Il est mort, paix à ses cendres! On l'avait rabaissé pendant toute sa carrière, on l’exalte maintenant. Il souffle des rives éternelles un vent de pardon, ou plutôt un vent de justice, —car nous sommes meilleurs, même en politique, que nous ne nous plaisons à le dire. Tel de nos hommes publics est aujourd’hui représenté comme un voleur, un traître, un vulgaire criminel, qui, mort demain, sera chanté par ses pires ennemis. Le voici sur les planches, chacun se recueille un instant, et au silence succède un concert d’éloges.
La mc:t a jeté une nappe d'huile sur les eaux troublées. On met en évidence toutes les bonnes qualités du défunt, on étend un voile sur ses fautes, on assure sa famille de la haute estime en laquelle il était tenu. La famille, il est vrai, aurait préféré voir cette estime se manifester plus tôt. Les jours de son chef n'auraient pas été empoisonnés, abrégés par la malveillance ou par les besoins malsains d’un état politique faux, de mœurs publiques indéfendables, où chacun semble avoir pour devise : À corsaire, corsaire et demi.
Cependant, il y a de la grandeur d'âme dans cette trève faite dans la mort. La haine s'arrête chez l'entrepreneur de pompes funèbres, la calomnie et la médisance restent muettes à la porte du cimetière. Prenez Cartier, prenez Letellier. On ne dira pas d'eux qu'ils ont tourné le dos à l’ennemi, qu'ils ont évité les coups ; ils en donnaient et en recevaient de fameux. Eh bien, une fois éteints, l'oubli s’est fait sur ce qu'il était convenu d'appeler leurs mauvaises actions. S'il s’est trouvé une voix discordante, elle a confirmé la règle, voilà tout.
Honneur donc à notre presse sous ce rapport ! Grresset a dit :
L’éloge des absents se fait sans flatterie.
Hu | Il n’en est pas de même de nos morts, de ceux 4 surtout qui n’ont pas cherché à débrouiller l’éche- Le veau politique : nous les louons à outrance. Ils ont tous été des citoyens intègres, intelligents, es-
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timés, influents, des génies ou des saints. Ils pos- N | sédaient la confiance de leurs compatriotes, et c'est bien prouvable, car ils ont été où maires, ou conseillers municipaux, ou marguilliers, ou commissaires d'écoles ou juges de paix. On est sûr de l’apothéose, quand on à franchi la grande frontière. C’est le temps de devenir prophète en son Pays, —quand on en part. On récolte la gloire pos- , thume, et la statue a pour piédestal l'ossuaire.
Celui qui ne ferait pas dire de lui qu'il fat bon fils, bon époux, bon père, bon citoyen, frissonnerait de jalousie dans son linceul. Pas une fille qui n'ait été la vertu en jupons, la grâce en personne, le charme ambulant. Cet écolier était du bois dont on fait les grands hommes. Toutes les mères ont été exemplaires, parfaites, toutes les femmes fidèles. J'ai connu le plus avare, le plus mesquin, le plus effrontément égoiste des hommes : cependant l'avis de décès vantait sa bienveillance, sa générosité, son amour du prochain. Etait-ce l’aveuglement d’une épouse éplorée, le sarcasme d’un héritier décu, ou la vengeance d’un journaliste à qui le défunt devait des arrérages d’'abonnement ? Je ne sais qu’une chose : le compliment était outrageusement faux. Et dans cinquante ans
ses petits enfants, lisant l’article soigneusement conservé dans l’album de la famille, s’écrieront L Quel maître aïeul nous avons eu là!
Le premier ridicule est donc l'exagération dans
l'éloge. Je passe aux ridicules de forme, de rédaction.