‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 53 sur 69 · SE TRES · texte numérisé non relu

SE TRES

tt à

ERP ET RES re EE

vieilles, glabres ou barbues, vous ne manqueriez pas de remarquer un homme petit de taille, à la tenue clérico-bourgeoïise, correcte, aux lunettes d’or et au pas méthodique. Chateaubriand prétendait que les portières réglaient leurs horloges sur son passage quand il se rendait à l’Abbaye-aux-Bois voir sa belle amie Mme Récamier: ‘vous pour- | riez sans crainte d’errer d’une minute régler votre

montre sur l'apparition de cette homme à la tête

du pont. J'ai dit petit, mais non fluet ; la figure mai | aquiline, colorée, sans ride, ni patte-d'oie; avec la Has fé taille en plus, ce serait un bel homme. Il a soi- |

pe et eee

ee vers tre

xante-quatre ans sonnés, vous ne lui en donneriez

pas plus de quarante-cinq on quarante-huit. Les

Bi) traits sont réguliers et fins, les cheveux se refusent

He à grisonner, la démarche est alerte, le sang pétille

ji | dans les joues, l’œil est jeune, les dents saines, l’ap-

AS pétit excellent. Dans quelle fontaine de jouvence

d prend-il donc son bain quotidien ? Il sait beau

DEA coup de choses, mais il ne sait pas vieillir; c’est bien en cela seulement qu'il est paresseux.

Buies chantait un jour :

Pour vaincre les passions, APR 2 À Pour avoir la vertu,

Rec Il faut aux nations .

Le Un collet rabattu.

Celui dont je vous parle, n’en déplaise au grand moraliste, porte le faux col droit, le collet romain : c’est un abbé, mais pas un abbé crossé, ni mitré, ni de cour: c’est. un abbé de bibliothèque, un béné-

LES CANADIENS-FRANÇAIS À OTTAWA 291 dictin, rude à la tâche et qui ne travaille pas à dépêche-compagnon. Il a la forte vertu d’avoir entrepris et quasi terminé une œuvre gigantesque : rattaché les familles canadiennes à leurs auteurs, recherché et retrouvé nos ancêtres et leur histoire, ‘renoué un fil dont presque personne n'aurait cru possible de rejoindre les bouts. Avec son ouvrage, chacun peut remonter de père en aïeul jusqu'aux souches qui apportèreut la civilisation à l’Amérique. Il n’y a que les bâtards à qui ce livre est inutile.

Je n'ai encore nommé ni l'abbé Cyprien Tanguay ni son Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, maïs on a compris que c’est d’eux que je veux entretenir mes lecteurs.

L'abbé Tanguay est prêtre. Il a été curé tour à tour à Saint-Raymond, Saint-Michel de Bellechasse, à Rimouski et à Sainte-Hénédine. C’est ici que M. J.-C. Taché, sous-ministre de l'Agriculture, l’a pris avec la permission de son ministre feu M. McGree, et de l’archevêque Baillargeon, pour l’installer dans son département comme spécialiste, dans le double but d'utiliser des aptitudes particulières et de tirer parti d’un habit qui sert de passepartout.

Prêtre, l’abbé Tanguay pouvait chercher ses renseignements où d’autres ne pénètreraient point ; les

communautés de femmes s'ouvriraient devant lui ; devant lui les curés étaleraient avec bonne grâce les registres de leurs archives paroissiales.

Le choix était excellent.

D'autant plus que déjà l'abbé avait relevé les registres de Québec, de Rimouski et de je ne sais plus combien de paroisses. On était en 1865.

En entrant dans ses fonctions officielles, l’abbé Tanguay savait ce qui l’attendait : non seulement toutes les paroisses et tonus les greffes du pays à visiter et étudier, mais des archives à consulter à Paris, et des renseignements à prendre aux Etats- Unis, dans les régions peuplées par les nôtres. Il y fut bravement, et s’attaqua d’abord aux grands centres, puis il passa aux paroisses et à leurs dé” membrements.

En 1870, il était en état de publier le premier volume de son dictionnaire généalogique, —6"à pages in-8o à double colonne, où les origines canadiennes se retrouvent pendant un siècle, depuis la fondation de Québec jusqu’à l’année 1700. Grâce à un système admirable, chacun peut en un clind'œil, étant donné le nom de quelqu'un, trouver de qui ce quelqu'un descend, d’où viennent ses aïeux, la date et le lieux de leur naissance, de leur mariage, de leur sépulture, les dates relatives aux enfants, tous ces événements de famille si chers à quiconque sa généalogie intéresse, Et il n'y a pas à dire mon bel ami, il fant se fier au renseignement, qui est absolument exact.

Les registres sans doute laissent bien des lacunes et présentent d'infinies difficultés. Mais le génie méthodique, la mémoire heureuse, l'esprit de comparaison et les facultés intuitives de l’auteur vienvent à son secours, et lui permettent de déchiffrer en toute certitude les feuillets les plus obscurs et de combler des vides de tout genre. Tel qui est né dans notre province, il le trouvera cinquante ans après dans le Michigan ou le Missouri, et avec lui reconstituera la famille. Pour un travail de cette nature il faut deux choses que l'abbé possède : la mémoire et le jugement.

L'œuvre à laquelle l'abbé Tanguay attache son nom est immense ; nulle part on ne l’a entreprise ; il n’y a pas de pays au monde où l’on puisse aussi sûrement remonter, à travers trois siècles, à d'aussi infimes détails que la naissance, le mariage ou le décès du plus humble de ses premiers habitants. Nous devons cet avantage aux registres de l’état civil que le clergé a si bien tenus de lui-même

autant que de par la loi française. Il fallait en outre un travailleur émérite pour sauver de la destruction, en les analysant sous une forme commode, des archives aussi précieuses.

Quand l'abbé Tanguay relevait le premier registre paroissial, celui de Rimouski, il ne songeait pas qu’il entreprenait l’œuvre de toute sa vie, celle qui lèguera son nom à nos descendants ; il ne voulait que découvrir les liens de parenté qui créent des empêchements aux mariages et nécessitent des dispenses, afin d'assurer aux alliances de ses parois-

j fl [4

siens la validité et la légitimité que les lois religieuses et civiles exigent.

Il y a quarante ans de cela.

L'appétit est venu, en rongeant des bouquins, à ce rat de sacristie et de greffe ; et de la paroisse il a passé au comté, du comté au district, du district à la provinre. Aujourd’hui, savez-vous, même approximativement le nombre d'actes de l’état civil qu’il a lus et notés ?

Huit cent mille.

Rien que cela!

Son travail est fini jusqu'à la conquête. Les soixante premières années du dix-huitième siècle vont lui prendre trois volumes, dimension du premier tome de son dictionnaire. Le fruit de ses recherches est consigné, en manuscrit, dans trois cents volumes. ‘

Après cela, allez-vous dire, l'abbé va s'arrêter. La population augmente dans une telle proportion, passé la conquête, qu’il n’y a plus moyen de la suivre dans ses développements, maïs surtout, aux époques d’émigration, le fil va se briser, et qui pourra le renouer ?

Il est certain que, par la sacristie et le greffe, la plupart des familles canadiennes peuvent reconstituer leur arbre généalogique d'aujourd'hui à 1760. Mais je ne jurerais pas que cet enragé piocheur ne se mît en tête d'amener ses recherches depuis la

LES CANADIENS-FRANÇAIS A OTTAWA 295 conquête jusqu'à 1800. 11 est si jeune et si frais pour un vieillard !

L'impression de son premier volume lui à coûté chaud, et il n’est pas rentré dans ses frais, loin de là. Il est à espérer que le parlement fédéral et le parlement québecquois viendront à son aide. Que diable ! un particulier, surtout un employé public, ne peut pas prendre à sa charge une dépense aussi formidable que celle de faire imprimer quatre volumes de 700 pages chacun, pour le seul avantage du public.

Il y a toujours de la loi,—comme on dit dans le peuple.

Pour le peuple, loi veut dire bon sens.

Que le peuple est heureux d’avoir des illusions! Cette fois, il lui sera bien permis d’avoir des espérances. On met presque à sa portée l'annuaire de sa noblesse.

Ne faudrait-il pas le mettre tout à fait à sa portée ? Ne pas oublier que c’est au fond lui qui paie.

Fréchette a vu parfaitement le côté utile de l'œuvre en apparence modeste de l’abbé Tanguay. Lorsque je le vis dédier une pièce de vers à celuici, à l’occasion de son dictionnaire, je confesse que je ne saisis point le rapport entre la poésie et la naissance de tous ces braves pionniers qui furent

nos pères. Mais une fois la pièce lue ce n'était plus ça. Je compris combien conserver le souvenir des hommes héroïques qui avaient implanté la civilisation et fondé notre nationalité dans l’Amérique septentrionale, était chose digne de la lyre. L'histoire, dit en substance le poète, raconte les hauts faits et néglige le grain de sable; l'œil fixé sur les aigles, elle ne voit pas les nids dans les sillons ; elle dore le casque du grand capitaine, mais oublie le conscrit ; même dans notre histoire, RE qui rend si pleinement justice à tous les grands |! | noms, que de héros ignorés !

RS ERNEST £ ET er e

Page 1