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Du temps de Buffon, et c'est lui qui signale le fait, trois mariages en province donnaient plus de dix-huit enfants, au lieu qu'ils n’en donnaient que douze à Paris. La proportion s'est-elle maintenue, a-t-elle varié depuis lors ? c'est ce que je ne sais point, mais je suis fortement porté à croire que les inventions modernes, qui sont surtout appliquées dans les villes, l'y ont changée pour le pire. Et puis, la misère étant moindre, l’aisance plus générale dans les campagnes qu'à l'époque où Buffon écrivait et que dans les siècles précédents, il est supposable que le chiffre des naissances s'y est sensiblement accru. Il faut lire dans /a Sorcière de Michelet le récit mouvementé des privations des serfs, des moyens qu'ils prenaient afin d'éteindre leur vertu prolifique et les dédommagements qu'ils s'accordaient durant ces sabbats dont n'approchèrent point les bacchanales et les saturnales romaines, ni les mystères d'Eleusis, ni les initiations de certaines sectes des premiers siècles du christianisme et du moyen âge. La misère abjecte était seule au fond de ces coutumes des Francs. À quoi bon créer l'être qui demain mourra de faim ? À quoi sert de concevoir ce qu'on ne pour-
ra nourrir ? Quand il n’y pas de lait pour le nouveau-né, pourquoi pas plutôt l'infécondité ?
Nos journaux ont publié la dépêche suivante datée de Paris le 22 d'avril 1884 :
‘ Le décroissement graduel de la population en France, où le nombre des enfants dans les familles devient de plus
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en plus restreint, préoccupe beaucoup le gouvernement, On cite, toute"o's, un Français du nom de Moraud, qui vient de mourir à un âge très avancé, laissant après lui quinze enfants, soixante-cinq petits-enfants et trente et un arrière-petits-enfants. Ce fait est si rare en France que le gouvernement, pour honorer lamémoire de ce brave homme ‘“et pour encourager les autres,” à fait frapper une médaille qui x été offerte à la famille.”
Une belle happe, vraiment, pour le père Moraud ! Voilà un homme qui n'a travaillé que pour la postérité, —c'est le cas de le dire dans un double sens ; —la gloire posthume devra lui suffire ! Il est, certes, déjà beau le mouvement qui porte le gouvernement de la France à rechercher les causes de sa dépopulation, plus louable encore celui aui fait frapper une médaille en l'houneur d'un homme qui ne s'est pas croisé les bras. Mais il me semble que s’il eût reçu de l'Etat une layette pour son sixième enfant, son grain de semence au septième, et un cadeau de plus en plus important de fois en fois jusqu'à la douzième, alors qu'on lui aurait remis une médaille d'argent, il me semble, dis-je, que Moraud ne se serait reposé qu'après avoir conquis la médaille d'or à la quinzième édition de ses œuvres. Comme ses derniers jours auraient été riants, éclairés par les rayons rutilants de sa médaille à fleur de coin, crânement portée sur une robuste poitrine !
Tel qu il est, si le tribut tardif du gouvernement français n'est bon qu à déposer dans le musée de
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Cluny, tout auprès de la ceinture de chasteté, il n’en atteste pas moins une disposition bienveillante *à envers les propagateurs, les sauveurs de la race. 4 En attendant qu'elle inscrive les Morauds au grand-livre et qu'elle emmaillotte leur marmaille dans des titres de rente sur l'Etat, la République
par sa démarche va créer de l'émulation, stimuler k. Ces rivalités, réveiller des engourdissements. 74 Puisqu'il faut à nos aînés des récompenses pour à
l’accomplissement d'un devoir qui parait si aisé aux Canadiens, c'est à la République de ne pas tarder à fonder des prix. Et si, en dépit de ses efforts, la population continue à 4 décroître, je ne vois à la France qu'un moyen de salut,—nous faire émigreren masse chezelle. Il restera toujours assez des nôtres au pays pour renouveler dans le siècle prochain le miracle qui a porté, depuis la conquête jusqu'aujourd'hui, de soixante mille à deux millions le chiffre des cœurs français battant dans des poitrines canadiennes. Je songe à la mine piteuse que mon Moraud ne mettrait pas de temps à faire si, ressuscitant, il lui à prenait fantaisie de venir promener dans nos cam- 4 pagnes sa médaille de reproducteur ! Je vois la | fermière debout sur le pas de sa porte, l'air gaillard, interrogeant de l'œil son mari et s’écriant : —En vérité, je crois qu'il se vante! Quinze, la belle affaire, oui-da ! José, huche donc les nôtres | pour lui faire voir ! On voit bien que ça ne sait pas 1 ce que c’est que de payer la dime du vingt-sixième ! 4
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On en a, rien qu'ici, dix-huit tout grouillants ; la Pierre-Batissette en a élevé vingt-deux, la Jean- Michel dix-neuf. Notre gouvernement se ruinerait vites'il lui fallait nous payer l'impôt des langes. Pas plus tard que la semaine passée, ma deuxième voisine a eu un coup de trois !
Mon Français se rembarquerait profondément humilité, surtout s’il assistait à quelque dîner du premier de l'an à la table patriarcale de nos paysans.
Il faut dire aussi qu’en aucun pays les grossesses gémellaires, triples, quadruples, ne sont peut-être aussi fréquentes qu'au Canada. C'est la seule étrangeté que notre excellente reine, très proche de ses pièces, dit on, daigne remarquer et encourager sur sa cassette particulière.
Elle a, paraît-il, l'habitude de faire tenir à l'heureuse maman d'un trio de chérubins une gratification de trois guinées ; mais on ajoute que cette libéralité ne sort pas du Royaume-Uni, J'ai connu à Saint-Hyacinthe un avocat qui n'a pas reçu de réponse à un placet demandant à Sa Majesté ce témoignage de satisfaction pour une brave et pauvre femme—une Canadienne-française—qui lui avait donné onze sujets et sujettes en quatre... vacations.
Voilà un cas de fécondité qui n’est pas manchot, et que l'on peut encore facilement vérifier.
Des érudits vont me citer ce paysan russe qui fut présenté à Catherine II et qui avait quatre-
vingt-dix enfants, ou ce Danois qui forma un bataillon de ses deux cent quatre-vingt-dix-sept garçons et fut offrir ses services au roi.
Je vous vois venir, feuilleteurs d'encyclopédies et de dictionnaires universels : vous admettez ces faits, mais je devine la question qui va tomber de vos lèvres,
Pour n'y point répondre, je vous tire ma révérence. (*)
(*) Dans le même temps où cet article paraissait, on adressait de Batiscan les lignes suivantes au Monde :
‘ On travaille activement à augmenter la population canadiennefrançaise, et pour peu que nous ayons d’autres paroisses aussi actives, nous n’aurions plus besoin de dépenser pour l'immigration europ‘enne.
« Le 24 avril dernier, madame Pierre Despins donnait naissance à deux fils. Le 25, madame Philias Duval, imitant sa voisine donna le jour à un fils et une fille, et il y a à peineun mois, une autre voisine avait inauguré le même système donnant naissance à duux jumeaux.
«“ Ces braves familles demeurent dans un rayon de six arpents seulement.”