Coups de plume indépendants
Une préface manquerait à son devoir si elle ne présentait Fapologie du livre qu'elle précède; c'est l'usage. Pourtant, avec votre permission, celle-ci n'ira qu'à justifier, ou pour mieux dire, à expliquer le titre un peu ambitieux de notre volume.
Je ne sais qui a dit : « \J Indépendance est quelque chose de mutin qui se remue au fond des cœurs. » Sans vouloir m'inscrire en faux contre la définition ni protester contre son par-
PREFACE
•fum autoritaire, je maintiens à ces Coups de phane leur qualificatif, et voici pourquoi :
n y a, vous le savez, deux espèces de critiques ; Tune, celle de la conversation, débraillée, irré- Térente, familière avec les grands noms et sans lespect pour les idoles. Là, point de complaisance ni de ménagements; nul ne s'y gêne et chacun dit ce qu'il pense.
Mais dès qu'on sort de l'intimité pour écrire •u imprimer son sentiment, le ton change et la ïberté diminue. Que de naufrages de la parole au papier ! C'est ainsi que naît la seconde critique, celle des journaux et des revues, confite «1 douceurs, vouée d'avance ou, si l'on veut, condamnée à la bienveillance quand même, engouée des réputations établies et à la merci des jugements de convention.
Il est vrai qu'un auteur,- en nous offrant son Kvre, réclame implicitement des éloges et semble ue pas douter que qui le lira le louera. S'il est illustre, sa gloire s'impose et son génie est un dogme que vous ne sauriez attaquer sans impiété.
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Vous pouvez d'ailleurs l'encenser à tour de bras ; les éloges à plein visage ne l'embarrassent point, et, semblable au soleil, il n'est pas ébloui de ses propres rayons.
Celui même qui n'a produit que quelqu'un de ces ouvrages de pacotille, accueillis d'abord avec une vivacité de faveur que l'on a de la peine ensuite à s'expliquer, n'entend pas vous laisser libre. Sans doute son abord est plus modeste ; il s'efface devant le mérite des gens, ne veut être que le dernier de tous, sans prétention à la supériorité. S'il a réussi, c'est pur hasard. Vous étiez plus digne que lui du succès. Mais quoi ! la fortune a ses caprices ; elle lui a souri à lui chétif , demain ce sera votre tour. Et, ce disant, il vous glisse un compte rendu tout imprimé, où il a eu soin d'exposer le bien qu'il pense de son œuvre, et il en pense beaucoup. Comment résister à un procédé si insinuant? Quelques-uns, soit paresse ou indifférence, insèrent le boniment tel quel, ou se contentent d'y ajouter d'aimables variations.
Un de mes camarades avait fait sur un volume
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de vers un article où radmiration s'élevait à l'enthousiasme, bien qu'il ne fût partisan ni du genre ni de l'auteur. Comme je lui en témoignais mon étonnement, il me jeta un regard de pitié profonde et répondit : « Ah ! si vous croyez que je l'ai lu ! »
Appelez-moi naïf, si vous le voulez, monsieur, mais je vous avoue que ces façons d'agir m'étonnent toujours. Certes je suis, et pour cause, ennemi de certaine presse, trop connue heureusement pour être dangereuse, qui n'est sévère aux écrivains qu'afin de leur faire payer ses sourires ou racheter ses colères ; on sait le prix de ses complaisances et celui de ses affronts ; mais en dehors de cette presse vénale,on met vraiment trop d'indulgence dans l'appréciation des ouvrages d'esprit. Il s'est établi une tolérance peu utile aux lettres entre les auteurs et leurs critiques. Ceux-ci, désireux, pour la plupart, de rester en bons termes avec des confrères, et de bénéficier à leur tour, quand ils publieront quelque chose, de l'encens qu'ils son
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les premiers à prodiguer, ont pris Fhabitude de n'envisager les productions nouvelles que par leurs côtés louables. Quelques-uns poussent même le scrupule jusqu'à ne vouloir rien blâmer et à couvrir d'un manteau de respect les parties faibles de tout livre écrit par une plume connue.
Cette méthode n'est pas pour déplaire aux auteurs, vous le pensez bien; le public lui-même y prend plaisir, pourvu que l'outil soit manié avec art, par une main habile au jeu. Nous connaissons tous le virtuose qui s'est illustré en ce genre et s'est fait une réputation à prôner celle des autres. Sa dextérité est telle, il sait parler si magnifiquement des moindres bluettes que l'éclat de ses couleurs éblouit les yeux, commande l'opinion et enlève, au moins pour quelques jours, au public son discernement.
Néanmoins il est difficile de tenir longtemps la gageure ; à un tel exercice, on risque d'user de belles facultés sans grand profit pour personne. Nos mœurs, ce me semble, ne réclament pas tant de prudence. Pourvu que de parti pris Ton
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ne porte pas dans ses jugements le de^^sein de nuire à autrui, que Ton se sente au contraire attiré par l'esprit et le talent partout où on les rencontre, il est permis de distribuer Téloge avec plus de mesure et de parcimonie, de signaler même les défauts, s'il y en a, de rendre enfin son impression en toute franchise et sincérité, au sortir de la lecture et avant les influences du dehors. Nous n'avons plus la peau si irritable qu'autrefois. Mes articles ont paru sans exciter la moindre réclamation. Je me trompe : un de ceux que j'avais très amicalement traités écrivait dans le même journal. Sitôt l'article publié, il déclara qu'il se retirait de la rédaction, si l'on m'y conservait.
Sauf ce léger désagrément, le tout a passé sans encombre. Espérons qu'il n'en sera pas autrement du volume.
Agréez, avec ces explications. Monsieur et cher éditeur, l'assurance de mes sentiments dévoués.
A.-J. Pons.
20 novembre 1879.