‹ Coups de plume indépendantsChapitre 2 sur 15 · LA PORNOCRATIE, OU LES FEMMES DANS LES TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

LA PORNOCRATIE, OU LES FEMMES DANS LES TEMPS MODERNES

Qui serait bien étonné de son succès, s'il revenait au monde? c'est assurément Proudhon. Tant qu'il vécut, la vie lui fut dure et sa réputation contestée. Depuis qu'il n'est plus, ce n'est à son sujet qu'un concert d'éloges et d'admiration. Ses livres, qui avaient peine à se vendre de son vivant, sont lus et recherchés, les moindres opuscules passent chefs-d'œuvre, et la correspondance, si longue et si diffuse, quoi qu'on en dise, est accueillie avec une faveur universelle. Il semble que le siècle veuille rendre à sa mémoire la considération et les honneurs qu'il a refusés à sa personne et réparer d'anciens torts à son égard en lui faisant un succès posthume. Heureux retour, qui peut consoler ceux

qui n'attirent pas autant qu'ils le mériteraient les regards de la foule ! vous tous qui ramez péniblement sur les galères de la presse, ayez courage. Si le public, occupé de bien d'autres affaires, n'a pas encore pris garde à vous, ne désespérez point. Un jour viendra peut-être où il vous rendra d'un seul coup toute son attention et vous payera tout ce qu'il vous doit, capital et intérêts. « Voilà bientôt quarante ans que je travaille, écrivait Proudhon à la fin de sa vie, et, pauvre oiseau battu par l'orage, je n'ai pas encore trouvé la branche verte qui doit abriter ma couvée. » Il est venu enfin le moment de la justice et de la réparation. Les êtres qui lui étaient chers auront, grâce au succès de son œuvre posthume, l'aisance et l'abri qu'il n'avait pu leur assurer de son vivant.

Depuis que la Révolution de 1789 a déclaré les Français égaux devant la loi, en ouvrant à tous ceux qui en sont capables l'accès des carrières libérales, il se passe dans beaucoup de familles d'ouvriers et de paysans une lutte intéressante au plus haut degré. Dès que l'un des enfants de la maison a donné des signes de vive intelligence, le père, qui sent amèrement les maux de sa condition et la compare avec envie à celle du bourgeois, son voisin, décide que son fils sera plus

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heureux que lui. Il jure de Taffranchir de ce servage du travail manuel dont il sent lui-même tout le poids. Que faut-il pour cela? L'envoyer à récole,au collège, où il acquerra les moyens d'arriver aux honneurs et de dépouiller la livrée de la misère. On fera des sacrifices ; toute la famille redoublera d'efforts, afin que cet enfant privilégié porte un jour la soutane ou l'épaulette, qu'il ait à son tour des domestiques, et qu'il puisse parler aux gens le chapeau sur la tête : « Un fils curé, disent nos .montagnards des Alpes, c'est un bœuf de plus à la charrue. » Et l'on se prive de tout pour soutenir ce fils tout le long de ses études. L'enfant mord à belles dents à la science ; il distance les petits bourgeois. Malgré les empêchements et le manque de ressources. Il arrive au terme, vainqueur de ses rivaux, et prend place enfin parmi les heureux du monde. G'estainsi que tous les ans des veines du peuple sort un sang généreux qui va raviver le corps appauvri de la classe bourgeoise.

Parmi ces parvenus, il en est qui renient leur origine et qui finissent par être odieux à leur famille plébéienne, sans conquérir l'estime du monde nouveau où ils sont entrés. Mais combien d'autres, au contraire,, se montrent fidèles à leur

souche originelle ! Arrivés au haut de l'échelle, ils tendent la main à ceux qui sont restés en bas et les aident à grimper à leur tour. Enfin, il en est qui par malchance, ambition trop haute ou vice de caractère, ne parviennent pas à se faire une place au soleil et demeurent sur la brèche, où ils s'épuisent en efforts impuissants, luttant sans trêve ni succès. Ce sont les déclassés, les réfractaires, ainsi qu'on les a appelés quelquefois. Proudhon fut un de ceux-là.

Ce n'est pas ici le lieu d'apprécier en lui l'homme politique ni le philosophe, sujet trop vaste, qui soulèverait une foule de questions qui nous sont interdites ^ Nous nous contenterons d'étudier l'homme et l'écrivain, et nous nous attacherons de préférence au livre qui porte un titre assez rébarbatif, La Pornocratie, ou les Femmes dans les temps modernes. Malgré son étiquette peu attrayante, ce volume mérite qu'on l'examine. Il nous offrira l'occasion de pénétrer par un coin dans cette nature entière, de reconnaître quelques traits de ce caractère essentiellement original.

Par bien des points, P.-J. Proudhon semble tenir le même rôle dans la société du xix« siècle

1. L'article était publié dans uoe Revue purement littéraire.

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que J.-J. Rousseau joua dans celle du xyiii*. Les ressemblances entre ces deux écrivains sont nombreuses et frappantes ; elles s'imposent à l'esprit du critique et sautent aux yeux d'abord. Tous deux, fils de pauvres ouvriers, déclarent la guerre à l'état social et prétendent le replacer sur d'autres bases; tous deux doivent la révélation de leur talent à une académie de province et se déclarent les adversaires de l'école régnante. Ils se séparent l'un et l'autre violemment du groupe où leurs aspirations semblaient devoir les placer, J.-J. Rousseau, de Voltaire et des encyclopédistes, P.-J. Proudhon, des politiques révolutionnaires et des théoriciens du communisme. La même ambition inspire leurs écrits, celle de refaire le monde ab ovo et de créer un état social où l'humanité rencontre enfin le bonheur. Habiles logiciens, également déclamatoires, ils manient avec éloquence les armes de la dialectique et s'adressent h la raison humaine, qu'ils estiment très peu cependant l'un et l'autre. On pourrait prolonger à l'infini ce parallèle et marquer bien d'autres traits de ressemblance ; mais combien le contraste est plus Irappant encore entre ces deux natures 1 Si Rousseau dément par sa conduite les principes de sa philosophie, abandonnant à la charité

publique le soin d'élever ses enfants, Proudhon offre l'exemple de la probité la plus austère et d'un dévouement absolu à ses devoirs. Ils ont tous deux un culte ardent pour la nature, mais Rousseau voit surtout en elle une riche matière à tableaux poétiques, tandis que Proudhon veut la transformer et tourner tout entière au service de l'homme. Enfin leur conduite à l'égard des grands est en complète opposition : le philosophe du xvnr siècle accepte, bien qu'en rechignant, leur patronage et leur tutelle ; celui du xix« conserve' vis-à-vis d'eux toute son indépendance et sa dignité. S'il consent parfois à ménager le pouvoir, afin d'en obtenir' pour ses idées un peu de tolérance, il n'en garde pas moins ses rancunes au fond du cœur. Il semble avoir pris pour règle de conduite sur ce point le proverbe des Arabes : «Baise le chien sur la bouche, jusqu'à ce que tu l'aies muselé. »

Gomme moraliste, l'auteur de la Nouvelle Héloïse avait d'avance ruiné par la publication de son roman l'autorité de ses leçons et contribué, pour sa part, aux égarements qu'il voulut ensuite réprimer. Proudhon, sans mériter le même reproche, a nui parfois aussi à l'efficacité de sa prédication par une crudité de langage voisine de la gros-

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sièreté, non moins que par une rigueur de principes qui n'accepte aucun tempérament. Chaste, farouche même à faire sourire ses contemporains, il n*a pas éprouvé dans sa jeunesse, ou il a refoulé dans son for intérieur les passions de lamour. Il n*a pas vécu de la vie commune et facile qui adoucit la roideur et corrige la gaucherie. Il a trop rumin.é ses livres, et c'est à lui, mieux encore qu'à l'autre, que la courtisane de Venise aurait pu dire : lascia le donne e studia la malemalica.

D'ailleurs, il est fier de sa sauvagerie, et ce n'est pas sans un sentiment d'orgueilleux retour sur lui-même qu'il nous répète cette belle légende de l'antiquité :

« Hercule, au sortir de l'adolescence, offrit un sacrifice à Minerve. Debout au-devant de l'autel, après avoir fait des libations et chanté des hymnes à la déesse, il attendait, immobile et silencieux, que la flamme eût consumé l'holocauste. Tout à coup il vit apparaître deux femmes, deux immortelles, la Volupté et la Vertu, qui, déployant leurs charmes, lui demandaient son hommage. La Volupté étalait toutes ses séductions, la Vertu offrait des travaux et des périls avec une gloire incorruptible. Le jeune héros choisit la Vertu. Malheur à qui n'a pas eu la même vision I Trois fois mal-

heur à qui n*a pas choisi comme le fils de Jupiter 1»

Non content de prendre si haut et si loin son modèle, il cherche des exemples de continence parmi les hommes célèbres : « Les \rais typés de pureté, dit-il, Kant, Leibnitz, Newton, n'aimèrent jamais. » Quoi d'étonnant que lui-même soit resté invulnérable aux traits de l'Amour I II va d'ailleurs nous en donner les raisons physiques et morales : « Je suis chaste, je le suis naturellement, par inclination, par incompatibilité d'humeur, si je puis ainsi dire ; je le suis surtout par respect pour la femme. »

Cependant, il ne tient pas à passer absolument pour un Joseph, pour un Hippolyte insensible à tout attachement. Dans son livre : De la Justice dans la Révolution, il nous fait à ce sujet quelques confidences et, comme disent les Italiens, per non parer iroppo coglione, il n'oublie pas de faire allusion à l'une de ses frasques de jeune homme.

Ayant à repousser une odieuse insinuation du pamphlétaire Mirecourt contre la personne irréprochable qui est devenue madame Proudhon, il confesse avoir eu, lui aussi, ses erreurs de jeunesse : « Que ne remontait-il plus haut dans ma vie de garçon ? Il y eût trouvé son affaire, et il

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aurait échappé à Tindignité d'outrager une femme. »

Ne serait-ce pas en souvenir de Tune de ces liaisons ébauchées d'ordinaire au sortir de l'enfance et qui, n'ayant eu d'autre résultat que quelques émotions fugitives* n'en laissent pas moins au cœur une impression charmante, que Proudhon aurait écrit le seul essai de roman, ou plutôt de nouvelle, que nous ayons de lui?

C'est une petite idylle assez triste qui se trouve brusquement jetée vers la fin de son livre sur la Céléhraiton du dimanche. La voici :

« La blonde Marie était aimée du jeune Maxime ; Marie, simple ouvrière, et dans la naïveté d'un premier amour ; Maxime, laborieux artisan, unissant la raison à la jeunesse. La nature semblait avoir prédestiné ces amants au bonheur, en les douant tous deux de simplicité et de modestie. Assidus au travail tous les jours de la semaine, Maxime s'efforçait d'augmenter son épargne, Marie tressait en silence sa couronne de mariage. Ils ne se voyaient que le dimanche; mais qu'il était beau, qu'il était solennel pour eux ce jour où il fut chanté dans le ciel : Vamour est plus fort que la

mort !q\ïil répandait sur leur tendresse mutuelle de religion et d'innocence ! Amants véritables ne furent jamais sacrilèges : pleins d'un amoureux respect, qu'aurait osé le jeune homme ? qu'aurait permis la jeune fille, belle de sa pudeur et de la joie du dimanche? Seuls ayec leur amour, ils étaient sous la garde de Dieu. La révolution de Juillet vint brusquement détruire tant de félicité, Maxime fut averti de se pourvoir ; plus d'ouvrage, plus de joie. Il résolut de s'éloigner pour un temps et de se diriger vers la capitale. La veille de son départ, un dimanche au soir, il saisit la main de Marie, et, sans lui parler, la conduisit à l'église. — « Si je reviens fidèle, quelle vous retrouverai-je, Marie ? — Faites ce que vous dites,' et comptez surraa foi. — Me le promettez-vous devantDieu ? » Elle le promit. Ils sortirent ; la nuit était belle : Maxime, selon la coutume des amants qui se séparent, fit voir à "Marie Tétoile polaire et lui apprit à en connaître la position. «Vos yeux ne rencontreront plus les miens, lui dit-il ; tous les dimanches, à pareille heure, je porterai mes regards de ce côté-là. Faites-en de même, afin qu'au même instant, comme nos cœurs sont unis, nos pensées se confondent C'est tout ce que je demande jusqu'à ce que je vous revoie. » Il partit.

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<c Paris ne lui donna pas toujours de Touvrage ; les jours de chômage lui devinrent funestes. Par les instigations de quelques amis, il fut afBlié à une société républicaine. Une invincible mélancolie s'empara de son âme et altéra son caractère.

« Savez-vous, écrivait- il à Marie, pourquoi vous êtes si pauvre, lorsque tant d'effrontées vivent dans le luxe ? Pourquoi je ne puis vous épouser, lorsque tant d'hommes se précipitent dans le libertinage? Savez-vous pourquoi je travaille quelquefois le dimanche, tandis que d'autres jouissent ou a^ennuient toute la semaine ? Dieu a permis que les bons fussent les premiers à pâtir des vices des méchants, pour leur apprendre que c'est à eux d'émonder la société et de faire refleurir la vertu. Si le juste n'avait jamais à se plaindre, le pervers ne se corrigerait pas, et la contagion s'étendant toujours, le monde, bientôt tout infecté, périrait. Priez Dieu pour moi, Marie ; c'est tout ce que peut une faible femme. Mais il y a un million déjeunes hommes, vertueux et forts, tout prêts à se lever, et qui ont juré de sauver la nation. Nous vaincrons ou nous saurons mourir. »

« Maxime fut tué derrière une barricade dans les journées de juin. Depuis ce temps, son amante a pris le deuil : orpheline dès son bas âge et

n'ayant plus de mère, elle s'^st attachée à la vieille mère de son fiancé. Les journées se passent dans le travail et dans les soins d'un tendre dévouement. Tous les dimanches on la voit, dans Fobscure chapelle où elle promit à Maxime son cœur et sa foi, assister à l'office divin : c'est là que son âme, calme et résignée, se fortifie et s'épure dans un ineffable amour. Et le soir, après sa prière, le cœur plein des dernières paroles de Maxime, jî*sçtt'à ce que je vous revoie^ la triste Marie regarde en soupirant l'étoile polaire. ^>

C'est là, je crois, la seule fois que Proudhon ait sacrifié aux Grâces, et encore pourrait-on dire qu'il l'a fait avec assez de parcimonie. Partout ailleurs il raille impitoyablement la rêverie amoureuse, le sentiment profond de l'infini en amour et l'impuissance du cœur humain à y parvenir. Avec une éloquente brutalité, il pourchasse les René, les Lélia, les Antony, cette troupe de mélancoliques et de rêveurs, les accusant de corrompre les mœurs et d'énerver l'homme, en le détournant du but que la nature lui a tracé. Dans la guerre inexorable qu'il fait aux écrivains qui ont célébré l'amour et ses tourments, il ne garde

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aucune mesure, aucune retenue; il va devant lui en aveugle, frappant au hasard ses adversaires et ne prenant pas garde que, sous l'armure d'un guerrier ennemi, il peut rencontrer et blesser plus d'une Glorinde. Il y a de l'excès, peu ou point de goût, absence totale de galanterie ; ses arguments se pressent et s'entassent sans terreur ni scrupule, abattant tout ce qui les gêne ou les contredit. Il est de ces esprits qui se laissent séduire à la seule forme d'une pensée, quelque absurde qu'elle soit, et qui croient que certains enchaînements de phrases entraînent un enchaînement semblable dans les faits. Incapable de rien croire ni de rien dire avec modération, il poursuit la démonstration de son idée jusqu'en ses conséquences les plus révoltantes, indiquant, à l'extrémité de son rigoureux syllogisme, l'étape dernière où va sombrer la société, si elle refuse d'écouter ses leçons.

Ne vous laissez pas effrayer par toute cette fantasmagorie, et allez droit à l'idée qui s'annonce avec tant de fracas; vous la trouverez juste presque toujours et beaucoup moins extravagante qu'elle n'en a l'air. Avec lui, il faut savoir faire le triage et démêler les observations vraies du fatras de déductions outrées qui donnent à sa marche

un tour si imprévu. En général, son argumentation ne varie pas ; qu'il s'agisse de démolir la propriété, de fonder sur la justice un ordre nouveau ou de réduire à néant les théories d'émancipation de la femme, il procède d'une façon uniforme et use d'un artifice dont il est dupe lui-même ; sa méthode consiste à donner aux mots qu'il veut ruiner une signification absolue jusqu'à l'absurde, et à combattre ensuite victorieusement ses propres hypothèses.

Avant tout, c'çst un écrivain ; qu'il le veuille ou non, il s'attache plutôt à trouver le mot fort que le mot juste; il veut faire de TefTet à tout prix, étonner, épater son public, comme on dit. A tort ou à raison, il croît avoir besoin de grossir sa voix outre mesure pour se faire écouter. Cerveau grisé de sa propre pensée, il s'abandonne à l'ivresse de la composition, conmie s'il n'avait pas en lui-même assez d'éloquence et de verve naturelle, sans y joindre le secours dangereux de la déclamation et du paradoxe.

Quand il a satisfait son envie, épuisé sa veine, il revient en arrière et sourit lui-même de ses écarts. Alors la raison retrouve son équilibre et condamne les excès où la logique s'est laissée entraîner. On sait quels orages souleva sa thèse

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contre la propriété et les cri& d'effroi poussés par les conservateurs à la vue de ces mots pleins de menace, la propriété^ c'est le vol. Ils crurent entendre craquer les pierres de taille et que leurs maisons allaient crouler sous les coups du démolisseur. Mais lui-même, son coup de pistolet tiré dans la rue et Tattention attirée sur son livre, il s'adoucit et voulut rassurer les esprits : « La propriété^ c'est le vol] cela se dit une fois, cela ne se répète pas. Laissons cette machine de guerre, bonne pour rinsurrection, mais qui ne peut plus servir aujourd'hui qu'à contrister les pauvres gens. »

Voilà ce qu'il écrivait dès 1848 dans son journal le Représentant du Peuple, Aucun auteur, on doit lui rendre cette justice, ne fait meilleur marché que lui de ses phrases et ne reconnaît de meilleure foi les défauts de ses ouvrages. Il n'est pas môme ébloui par leur succès.

Malgré la faveur et le tapage qui accueillirent son livre de la Justice dans la Révolution^ il le jugeait sévèrement en le revoyant : « J'y ai trouvé, dit-il, trop de choses obscures, faibles, de mauvais goût, pour que je ne pense pas qu'il en reste encore davantage. »

Ces aveux sufûsent-ils pour innocenter les livres et l'auteur? Avoir ce qui se passe, on dirait

que la bourgeoisie, revenue de ses frayeurs et de sa haine, a pardonné à ce redoutable adversaire, depuis que la mort lui a fait tomber la plume des mains. Il n'en est pas de même, nous le savons, de la classe ouvrière et des déshérités de la fortune qui avaient salué en lui un libérateur.

La déception a été grande chez la plupart de ceux dont il revendiquait les droits, dont il encourageait les aspirations ; bien peu ont consenti à le suivre dans ses évolutions dernières et presque tous sont restés obstinément attachés aux principes subversifs qu'il avait émis d'abord. N'est-il pas naturel que les malheureux se laissent prendre à ces promesses d'affranchissement et aux maximes égalitaires qu'il proclamait? L'ignorance les y dispose, l'envie les y pousse, la misère les y contraint.

* Pourquoi mon voisin est-il si riche et moi si pauvre? Pourquoi repose-t-il si paresseusement, tandis que je travaille sans relâche? Pourquoi s'assoit-il à une table somptueuse, tandis que je meurs de faim sur la paille? Est-ce juste?

Et s'il se présente un vengeur qui prenne en main la cause de tous ces infortunés et leur promette le triomphe à courte échéance, avec quelle fureur ils vont se précipiter sur ses pas! Ils le

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suivront jusqu'à l'insurrection, jusqu'à la mort, s'il le faut.

Proudhon ne voulait pas les mener jusque-là ; il n'avait ni les qualités ni les vices nécessaires à un chef de parti. Homme d'étude et de cabinet avant tout, révolutionnaire purement spéculatif, il reculait devant l'action à main armée.

Son bon sens et sa probité le préservaient de toute tentative insurrectionnelle. Il savait que les réformes durables ne s'accomplissent qu'avec une sage lenteur et le progrès du temps. Il lui suffisait d'avoir montré de loin l'idéal définitif, mais impraticable, dont il est bon de se rapprocher le plus possible, sans espérer l'atteindre jamais.

Le meilleur moyen, suivant lui, d'opérer la transformation sociale et l'amélioration du sort commun, c'est de reconstituer la famille sur des bases plus solides.

Le mal vient de l'influence que l'élément féiqinin a pris sur l'autre depuis un siècle. Il faut, pour faire disparaître ce mal, ramener la femme, que d'autres voudraient émanciper, à son rôle de sujette et de ménagère. Au lieu de devenir en

tout régale et la rivale de l'homme, il est temps qu'elle rentre dans son infériorité et qu'elle reprenne au foyer de la maison la place secondaire à laquelle sa faiblesse la réduit.

Telle est la thèse que Proudhon a soutenue dans son livre de la Justice dans la Révolution, et qu'il reprend dans la Pornocratie, qui n'est qu'un corollaire et une conséquence du premier. Le sujet ne comportait peut-être pas un si grand luxe de démonstration et aurait demandé une plume plus délicate ; mais il n'est pas mal que de temps à autre un poing vigoureux crève ces ballons gonflés de vide et y flanque de grands coups de couteau, quand les coups d'épingle n'ont pas suffi.

Nous allons indiquer ce qui nous paraît raisonnable et bon à prendre dans ces volumes un peu touffus.

^En lisant les ouvrages de Proudhon, vous ne pourrez vous empêcher de remarquer les analogies nombreuses qui existent entre son tempérament et celui de l'éminent polémiste qui combat dans le camp le plus opposé au sien. En lui, en effet.

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comme en M. Louis Veuillot, domine Tardeur guerroyante du critique, toujours prêt à mordre sur le voisin et à administrer ses plus belles volées de bois vert à ceux qui sont le plus rapprochés de ses opinions et n*en diffèrent que par des nuances. Ils ont tous deux la touche flétrissante, agressive et personnelle. Quand la verve les tient, ils ne sont arrêtés ni par les avertissements du goût ni par le respect dû aux grands génies. Ils poussent leur pointe jusqu'au bout, sans se soucier du mal qu'ils peuvent causer, et ne savent pas se refuser des exécutions dont se gardent les écrivains qui, à un vrai talent, joignent un caractère élevé. En ce sens, leur démocratie coule à pleins bords ; ils n'ont ni les ménagements, ni les hypocrisies, ni les sous-entendus si chers aux plumes aristocratiques. Leur langue est colorée, puisée aux bonnes sources, assaisonnée de gaillardise et de gauloiserie, et si nette qu'on la peut comprendre au fond de^ faubourgs. Us rencontrent l'expression juste, mais crue et cruelle. Adossés l'un à l'Église, l'autre à la Liberté, ils combattent à l'abri de ce principe sacré avec une aveugle colère contre tout ce qui barre le chemin à leur idée et leur fait obstacle. Proudhpn est encore le moins excusable deç deux; quand on

nie, comme il le fait si énergiquement, l'infini, on ne devrait pas, ce me semble, être aussi partisan de l'absolu.

Coïncidence bizarre et qui achève de les caractériser! Bien que tous deux soient de vaillantes plumes, des écrivains de premier ordre et des journalistes hors de pair, ils n'ont pu ni l'un ni l'autre produire un livre vraiment bien fait ; ils n'ont que de belles pages, mais pas une œuvre achevée qui porte leur nom avec elle et le consacre à tout jamais.

Proudhon était en outre -doué au plus haut degré de l'éloquence populaire avec laquelle Luther subjugua les masses. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à relire celui de ses ouvrages qui a pour titre : Idées révolutionnaires^ et surtout l'étonnant pamphlet qu'il lança contre Louis Bonaparte, lors des élections pour la présidence. On y entend gronder encore l'orage de 1848 et • les passions ardentes qui déchiraient la patrie en cette année fatidique.

Pour s'expliquer l'ardeur belliqueuse que déploya Proudhon en toute rencontre pendant cette période, il ne suffit pas de dire que les hommes, quelle que soit leur originalité, obéissent à l'influence du milieu. où ils sont placés; il faut en-

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core en chercher la raison dans la nature même de Findividu et, pour ainsi dire, dans le sang de ses veines. Il nous a lui-même facilité cette recherche en décrivant par avance son rôle de réfractaire dans le portrait si vivant qu'il nous a laissé de son grand-père Tournési. Je veux citer ici cette page curieuse, qui donnera à ceux de nos lecteurs • qui ne sont pas familiers avec le personnage une idée assez juste du caractère de Proudhoii, en même temps qu'une nouvelle preuve de son talent d'écrivain.

Mon grand-père maternel, après avoir servi pendant dix ans comme simple soldat, sous Louis XV, rentra dans son village, où il se maria et leva charrue. Ceci se passait environ vingt ans avant la Révolution. A cette époque, la noblesse, avec une fraction minime du tiers état, formait le corps des prédestinés, le peuple était condamné à l'enfer. Du nom du régiment, Tornésis ou Tournaisis (Tournay), où avait servi mon grand-père, les paysans le surnommèrent en patois Tournési. Ce fut tout le fruit qu'il rapporta de ses campagnes. Or la commune qu'il habitait jouissait, par ses vieilles chartes, du droit de faire du bois dans une forêt voisine, dite la Récompense, laquelle faisait partie d'un fief des seigneurs de BaufiTremont. Le garde Brézet, faisant du zèle, s'avisa un jour d'empêcher les pauvres usagers d'exercer leur droit : autant de contrevenants, autant de procès-verbaux. Tournési, plus hardi que les autres, voulut plai-

der : c'était le pot de terre contre le pot de fer; puis c'était la justice du seigneur qui jugeait. Il fut ruiné en amendes. Un jour, en plein midi, le garde Brézet le surprend, avec sa voiture et ses chevaux, en récidive. Il était allé chercher un arbre dont il avait besoin pour le faite de sa maison, et comme malgré les condamnations il n'entendait pas laisser périmer le droit, il ne se cachait point.

— Gomment t'appelles-tu ? lui dit le gai'de. Je te dénonce procès- ver bal.

— Je m'appelle Retournes-y, répond l'autre, en jouant sur son sobriquet.

— Donne-moi ta hache.

— Prends-la.

Et il la jette à terre, entre eux deux, chacun ayant sa part de champ et d'ombre. Voilà mes deux hommes, le garde d'un côté, dégainant son sabre, le paysan de l'autre, brandissant une bûche. Ce qui se passa, je ne saurais le dire : suffit que le garde rentra chez lui éreinté et rendit l'âme avant le vingtième jour. Au lit de mort, il refusa de déclarer le meurtrier, connu de tout le monde ; il dit qu'il n'avait que ce qu'il méritait.

N'avons-nous pas là comme une vue anticipée de la lutte que Proudhon va soutenir contre Tautorité ? Dans ce portrait du rebelle Tournés!, qu'il a complaîsamment tracé de son pinceau le plus sobre, il s'est peint lui-même, tel qu'il parut à ses débuts, armé en guerre contre l'état social. Ge fils de tonnelier, venu à Paris le sac sur le dos, avec

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une bourse d'académie, était un jeune homme blond, au front large, à Tœil dérangé, le tout porté sur un corps de forte carrure. Il marchait, disent ceux qui l'ont vu à ce moment, de ce pas pesant du paysan qui semble tenir au sol et traîner le sabot. Il y avait en lui un mélange de l'ouvrier, du commis et du savant. Un socialiste allemand, Charles Griinn, qui était venu se mettre en communion d'idées avec lui, a quelque peu flatté son image dans les lignes suivantes :

Un visage ouvert, un front merveilleusement plastique, des yeux bruns admirablement beaux, le bas de la figure un peu massif et tout à fait en harmonie avec la forte nature montagneuse du Jura; une prononciation énergique, pleine, volontiers rustique, surtout si on la compare au gazouillement parisien ; un langage serré, concis, avec un choix d'expressions d*une justesse mathématique; un cœur plein de calme, d'assurance, de gaieté même; en un mot, un homm» beau et vaillant contre tout un monde.

C'est là un Proudhon vu par les yeux d'un ami, à travers le prisme flatteur d'une admiration respectueuse. Quelques mots de Sainte-Beuve nous donneront la note vraie, l'impression exacte que Ton emportait d'une entrevue avec lui :

J'étais un peu étonné en sortant d'avoir trouvé si con-

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2i PROUDHON

cillant et si ouvert un homme et un lutteur de renommée si rude. Proudhon alla lui-même au devant de ma pensée en disant :

— J'ai laissé ma passion à la porte.

C'est comme s'il avait voulu me dire : « Je ne suis pas tous les jours et avec tout le monde ainsi. »

Nous ne le suivrons pas dans la campagne qu'il entreprit contre le capital ni dans ses essais infructueux d'organisation d'une banque du peuple, encore moins dans ses mille querelles avec les gens de tout bord et de toute opinion. Car il était batailleur de sa nature et aimait fort à dauber sur le prochain. Mais, comme beaucoup de critiques en général, il supportait mal la contradiction, se dérobait à la controverse avec un art infini et s'exécutait lui-même au besoin, quand il se sentait faiblir s^us les coups d'un adversaire supérieur. C'est ce qui lui firriva dans sa fameuse discussion avfec Frédéric Bastiat, à propos de l'intérêt du capital. Malgré ses ruses et ses souplesses de raisonnement, il saigna du nez, comme on dit, et fut battu par la froide et lumineuse raison de l'économiste, si bien qu'il se vit abandonné, à la suite de ce débat, par quelques-uns de ceux qui avaient été jusque-là ses disciples.

Il ne tenait pas beaucoup d'ailleurs à faire école.

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et il eût été volontiers de l'ayis de M. Renan, qui a prétendu un jour que, s'il avait été professeur de philosophie, il n'aurait aimé que les élèves qui se seraient séparés de lui. De même, Proudhon répondait à un ami qui voulait savoir si sa doctrine taisait des progrès :

Vous me demandez si j'ai des partisans. Je vous avoue très-huroblement — ou très-fièrement — que je ne le crois pas. La plupart disent qu'ils ne me comprennent pas.

Je trouve que ces derniers n'avaient pas tout à fait tort. En général, la forme de ses écrits est un peu rude et met la patience à l'épreuve ; il faut peiner pour le comprencjre, et l'on n'y parvient p'feis toujours. Il n'était pas sans avoir conscience du supplice qu'il infligeait au cerveau de ses lecteurs avec ses formules scolastiques, empruntées à Hegel ou à Feuerbach.

Tel est mon malheureux sort que, pour triompher des plus indomptables répugnances, je dois me servir des procédés les plus antipathiques au sens commun.

Dans son impatience du résultat, il enjambait les siècles, anticipait la forme et le moule de l'avenir, puis se retournant et voyant qu'il n'était

pas suivi, il entrait en indignation ou tombait dans le découragement.

Souffrir, perdre s'il le faut la vie, pour un médecin qui comprend les devoirs de son état, n*est rien lorsque le malade guérit. Mais guérira-t-il? Voilà la question. Il ne veut pas seulement prendre le remède. Dans l'incertitude du succès, j'aimerais autant courir la campagne avec mon ami Villegardelle.

Parfois la bonne humeur du Gaulois reprenait le dessus, et il lançait contre un recueil dont il croyait avoir à se plaindre cette boutade spirituelle :

Pouvez- vous faire une jolie nouvelle, des vers à la Hugo, de l'histoire avec des considérations à perte de vue? Pou vez-vous vous écarter du bon sens suffisamment pour attraper le bel-esprit et la fine fleur du style? Présentez-vous à la Revue des Deux,,,

Que le lecteur malin n'aille pas croire qu'il s'agit de la Revm des deux mondes. Proudhon, cette fois, avait visé moins haut, et c'est contre la Revue des Deux-Bourgognes qu'il décoche sa flèche.

Mais bientôt la tristesse était la plus forte. Ce qui le désespérait surtout, c'était le déchaînement contre lui de l'opinion publique et les témoignages de haine qu'il en recevait.

LA PORNOGRATIE 27

Les dévots m'ont menacé, dans des lettres anonymes, de la colère de Dieu, les femmes pieuses m'ont envoyé des médailles bénites, les prostituées et les forçats m'ont adressé des félicitations dont l'ironie obscène témoignait des égarements de l'opinion.

Quel que soit le jugement que l'on porte sur son système et sur la valeur plus ou moins pratique de ses théories, on ne peut se défendre d'une pitié profonde et d'une sincère admiration pour ce vaillant athlète qui, seul et sans ressources, avec une instruction forcément incomplète, dont il essaye de combler les lacunes au moyen des livres qu'il va dévorer en toute hâte dans les bibliothèques publiques, tente de remonter en tout à la racine et au principe des choses, et, nouveau Prométhée, veut ravir au ciel l'étincelle qui doit animer le monde de ses rêves. Quel plus noble emploi de l'intelligence que d'agiter ainsi le problème de- nos destinées, fût-ce même sans espoir de le résoudre, et de sonder l'inconnu, fût-ce même avec témérité 1

Son ouvrage le plus hardi, plus audacieux mille fois, comme il l'avoue lui-même, par le fond que par la forme, c'est ce livre étrange de la Justice dans la Révolution^ auquel il est temps que j'en vienne. Nous savons quelle est la prétention de

Proudhon dans ce livre. Elle ne tend à rien moins qu'à fonder la loi du devoi» sur Tidée de justice, qui est à ses yeux l'axe de la société, la raison première et dernière de l'univers. Au nom de la morale, il se retourne contre le gouvernant, le prêtre et le juge qui en ont été jusqu'ici les dépositaires et les défenseurs, et il leur fait la leçon en vertu du principe supérieur qu'il tire de sa propre liberté. Il s'insurge contre Dieu lui-même ; c'est la plus haute glorification et, l'on peut dire, la divinisation de la personnalité humaine.

Cette imposante démonstration était égayée çà et là de sorties acerbes contre le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon. Renouvelant le procédé d'Eugène Sue qui, dans ses Mystères de Paris, fait intervenir Rigolette toutes les fois qu'il sent languir l'intérêt de son roman, Proudhon ne manque pas une occasion de partir en guerre contre le prélat qui avait fait contre lui cause Commune avec un auteur d'ignobles pamphlets.

i% n'ai garde de m'engager dans un débat qui valut à Proudhon une condamnation à trois ans de prison et quatre mille francs d'amende. Je ne veux même pas discuter les assertions par lesquelles il démontre l'infériorité de la femme et sa subordination forcée dans le couple androgyne.

LA PORNOGRATIE 29

Ce sont là de trop grosses questions pour nous. Qu'il ftie soit permis seulement de contester l'affirmation tranchante sur laquelle il a bâti tout cet échafaudage.

Si Proudhon songe h guérir la société au moyen du remède qu'il indique, c'est qu'il la croit malade et prête à périr de corruption. S'il poursuit la femme de ses injures, c'est quil lui attribue tout le mal.Gr, c'est ce mal précisément dont il oublie d'établir l'existence sur des faits certains.

Il le sentait lui-même et, dans la Pornocraile, il a répondu assez lestement à l'objection ;

Me reprocher d'ignorer tel ou tel fait! — Qu'est-ce que cela fait à ma raison ? — C'est comme si vous me reprochiez les fautes de grammaire et de syntaxe qui pullulent dans mon livre. Qu'est-ce que cela fait à mon style?

Mais cela fait beaucoup, dirai-je à mon tour, et nulle théorie scientifique, littéraire ou sociale ne peut avoir de valeur que si elle repose sur des faits nombreux. Rassemblons des faits pou/rnous donner des idées est un sage conseil de BufTon que nous devrions tous mettre en pratique. Que m'importent toutes vos déductions et l'appareil pédantesque de votre raisonnement? Établissez d'abord

aO PROUDHON

sur des preuves multipliées et d'une évidence parfaite, l'existence du mal et vous nous prop'oserez ensuite les moyens de le guérir. Mais non.Tous ces prophètes de malheur ont la vue obscurcie par la bile ; on les dirait intéressés à ce que le monde aille au pire. Quand l'événement a démenti leurs sinistres prédictions, loin de s'en réjouir, ils en éprouvent de la déception et du dépit. En un mot, ils calomnient la société, souvent même les institutions et les lois, pour le besoin de leur thèse.

L'erreur de Proudhon, qui est celle de bien des gens, vient de ce qu'il est surtout scandalisé, dans l'intègre probité de sa conscience plébéienne, par quelques écarts d'une infime partie de la population féminine, qui fait, il est vrai, plus de tapage et tient plus de place qu'il ne faudrait. Les sottises ou les folies de quelque duchesse, d'une actrice ou d'un bas-bleu célèbre lui font oublier tant de vertus et de solides qualités que l'on est sûr de rencontrer chez la femme dans tous les rangs de notre société. Les fautes de quelques-unes doivent-elles donc retom^jer sur le sexe tout entier ? Irez-vous brûler une moisson d'épis de pur froment, parce qu'au-dessus d'eux se pavanent insolemment quelques têtes de folle avoine ?

Mais j'oublie que le beau sexe ne m'a point con-

LA PORNOGRATIE 31

fié la mission de le défendre. Il s*est chargé luimême du plaidoyer, et deux dames ont pris le soin de répondre aux arguments de Proudhon.

Elles ne sont désignées que par des initiales dans la préface de la Ponwcraiie, mais puisqu'elles ont signé leurs livres, je ne vois aucun inconvénient à les nommer ici : ce sont M"^® Juliette Lamber, qui est aujourd'hui M"»** Edmond Adam, et M"»® Jenny P. d'Héricourt. De l'ouvrage de la première, il n'y a de remarquable à citer que l'épigraphe tirée de la Genèse : « J'établirai une inimitié entre toi et la femme. Elle t'écrasera la Le te et tu lui mordras le talon, » et la conclusion qui me paraît assez raisonnable : « En résumé, nos idées sur le mariage n'ont rien de bien nouveau et surtout rien de bien menaçant. Nous demandons que le mariage perde, par la possibilité du divorce, son caractère d'absolue pérennité. L'absolu ne vaut jamais rien dans les faits. »

Les deux volumes de Madame d'Héricourt sont beaucoup plus prétentieux. Le titre seul nous met en garde et prévient défavorablement : la Femme affranchie^ réponse à MM. Michelel^ Proudhon^ E, de Girardin^ A . Comte et aux autres novateurs modernes. L'auteur a trop oublié que la modestie est la première qualité de la femme et que nous serons

d'autant plus généreux à son égard qu'elle se montrera moins arrogante. Veut-on prendre une idée du ton qui règne dans ces volumes ?

qu'on lise cette phrase dont le ridicule est le moindre défaut. « Si mon espoir était déçu, en- ^ tendez-le bien, monsieur Proudhon, vous me trouveriez ferme sur la brèche, et, quelle que soit votre force, je vous jure que vous ne me renverseriez pas. »

Pour qui connaît Proudhon, il est facile de comprendre l'agacement qu'il dut ressentir en lisant de telles niaiseries, et l'envie qui lui prit d'asséner quelques horions sur le chignon de ces dames. Il n'était pas homme à résister à la tentation et, dès le 16 janvier 1852, il écrivait de Bruxelles, avec son exagération habituelle :

Tout tourne à la fornication; il n*y a plus que cela. Si personne ne se charge de nettoyer cette pourriture, je suis décidé à prendre sur moi la chose.

Le 29 janvier, dans une lettre adressée à MM. Garnier, ses éditeurs, il ajoutait :

Je n*ai pas oublié le travail que je vous ai promis en réponse à ces dames; c'est une chose très-sérieuse, et . qui ne doit pas être traitée à la légère, si nous voulons produire un effet durable.

LA PORNOCRATIE 33

L'effet, à mon avis, eût été plus certain si, au lieu d'argumenter à tour de .bras et de vouloir nous convaincre par raison démonstrative, l'auteur de la Pornocralie, avec son mâle et rude bon sens s'était contenté de railler agréablement les travers de quelques têtes écervelées. Est-il donc besoin de s'armer tout à coup d'une massue, alors même qu'il ne s'agit que de tuer une mouche?

A force de poser la femme en regard du mari et en antagonisme avec lui, vous oubliez son vrai rôle, celui qu'elle remplit au foyer domestique et autour d'un berceau. Quant à celles qui, sorties du peuple ou presque du peuple, ont conquis par leur travail et malgré vents et marées, l'éducation virile, les lettres, les sciences, les arts même, loin de les dénigrer, on doit leur rendre hommage. Plusieurs d'entre elles comptent dans le ménage à tous les titres. « Elles doublent et affermissent l'intelligence du frère et de l'époux, le secondent dans sa carrière, l'aident modestement dans ses travaux, et, à défaut d'une certaine fleur peut-être, font goûter les fruits les plus sûrs et ce qu'il y a de meilleur dans le trésor domestique. >> Voilà la justice que leur rend un esprit non prévenu.

Mieux valait ainsi détruire, au moyen de faits

3i -PROUDHON

incontestables, les mépris injurieux qui naissent si aisément de Forgueil isolé et de Fignorance mutuelle où Ton vit les uns des autres ; car, sachez-le bien, il se cache au moins autant de douces vertus sous la soie et les dentelles que sous la bure et le lin. Mais, avec Proudhon, il n'y a place ni au sourire ni au bon sens \out nu ; ce partisan de l'égalité absolue ajoute une inconséquence de plus à toutes celles dont ses livres sont pleins * ; il refuse d'admettre l'égalité possible de la femme et de l'homme ; il a là-dessus les idées d'un vieux Romain ou celles d'un tyranneau de la société féodale.

1. La plus singulière, sans contredit, est celle qui amène l'auteur du mot fameux, DieUj c'est le malt à regretter le temps où nos pères n'avaient d'autre joie et d'autre récréation, le dimanche, que les cérémonies du culte : « Hs allaient, dit-il, passer une heure à l'église, et la journée entière- était bonne et heureuse. » L'inconséquence est à peu près semblable à celle de l'enfant qui déplore la chute de son château de cartes, après avoir lui-même soufflé dessus.

Il y a vingtrcinq ans, le voyageur qui parcourait la Provence était surprîg, en arrivant sur les collines au pied desquelles est bâtie la ville d'Aix, de voir çà et là des tronçons d'aqueduc nouvellement construit. A travers coteaux et vallons courait en effet une suite de travaux d'art savamment disposés. Ici des ponts jetés avec hardiesse reliaient les inégalités du terrain ; là de solides terrassements soutenaient les roches creusées par le marteau de Fouvrier. Rien ne manquait plus à ce canal, sur lequel avaient compté les Aixois pour amener chez eux le torrent du Verdon et féconder leur aride territoire, — rien, si ce n'est l'eau.

Pas une goutte de liquide ne mouillait ces grès alignés au cordeau; les ardeurs du soleil du

Midi effritaient le ciment entre les pierres disjointes , tandis que, sous le souffle desséchant du mistral, l'olivier rabougri continuait à tordre ses rameaux noueux, à peine garnis de quelques feuilles sèches et blanchâtres, rendues plus pâles par la poussière du chemin.

Quand on demandait aux gens du pays la raison de cette anomalie et le nom d'un monument qui semblait n'avoir aucune raison d'être, ils répondaient d'un air désolé : « Ça, c'est le canal Zola. » L'ingénieur qui l'avait entrepris et lui avait donné son nqm était mort en effet avant qu'un barrage eût approvisionné l'eau qui devait alimenter l'aqueduc.

Pourquoi ce souvenir vient-il importuner ma mémoire, à mesure que je feuillette les pages de Y Assommoir? C'est qu'il existe une affinité secrète, une analogie évidente entre l'œuvre du père et celle du fils. Il manque aussi quelque chose au livre étonnant dont j'ai à rendre compte. Quoi donc? La rosée bienfaisante qui vivifie le cœur de l'homme et que le christianisme désigne sous le nom de Charité,

Oh ! que l'esclave africain était bien inspiré de proclamer à Rome, il y a deux mille ans, ce vers immortel :

Homo sum ; humani nil a me alienum puto.

« Je suis homme, et je considère que rien d'humain ne m'est étranger. » '

Si M. Zola eût fait passer dans son livre une parcelle de cette pitié qui dicta sa maxime à Térence, notre littérature compterait un chefd'œuvre de plus et nous n'aurions qu'à applaudir au succès incontesté d'un écrivain de grand talent.

Mais notre tâche est moins agréable, notre devoir plus rigoureux. Il nous faut rendre avec franchise l'impression que nous avons reçue de cette lecture. Assuré d'avance que nos éloges ni notre blâme n'auront aucune influence sur la réputation déjà brillante de l'auteur, et moins encore sur le sort d'un ouvrage dont l'édition était épuisée deux jours après la mise en vente, nous pouvons parler sans détour, mettre de côté les ménagements et les égards. Nous avons affaire à un artiste audacieux qui se permet toutes les licences ; il nous pardonnera d'en user 4e même avec lui.

Le livre s'ouvre par une préface où M.Zola nous afQrme qu'il est un digne bourgeois, un homm^'étude et d'art, vivant sagement dans son

coin. Nous Ten croyons volontiers sur parole, bien qu'il eût mieux valu que le certificat fût signé d'un autre nom que le sien. « Quand il n'y a là personne pour faire notre élogé, dit quelque part Sancho Pança, force nous est de le faire nous-même. » Soit. Mais qu'est-ce que cela nous vaut de plus? Admettons un instant que M. Zola, au lieu d'être ce qu'il est, c'est-à-dire un parfait honnête homme, fût un bohème, ainsi que MM. tel ou tel, vivant aux crochets de quelque gourgandine, est-ce donc que ses travaux en auraient moins de prix? Le public, sachez-le, n'est pas si curieux de votre existence. A moins qu'une vocation irrésistible ne vous y pousse, il ne tient nullement à ce que vous concouriez pour les prix de vertu. Assez d'autres, sans vous, s'acquitteront d'une besogne si bien rétribuée. Quant à vous, faitesnous de la belle ouvrage, comme dit le peuple, et nous vous ferons de bonne réputation. Dès que Ton rencontre de beaux fhiits sur un aAre, on les cueille, sans se préoccuper du ftimîer qui les a fait pousser. Alfred de Musset s'enivrait, dit-on, presque tous les jours; Dumas et Balzac étaient criblés de dettes qu'ils ne payaient pas ; Mérimée et Sainte-Beuve fréquentèrent les filles toute leur vie. Cela enlève-t-il

rien au plaisir que nous avons à les lire? à Tadmiration qu'excite en nous leur talent?

Un autre passage de la préface, plus choquant, à mon avis, est celui où M. Zola, pour s'excuser d'avoir abusé des termes orduriers, qu'il a tort d'appeler la langue du peuple, — le peuple ne parle pas de cette façon, — allègue qu'il existe des dictionnaires de cette langue, que les lettrés jouissent de sa verdeur, de l'imprévu et de la force de ses images. Mais il y a aussi dans les musées d'anatomie des pièces ignobles que les médecins étudient avec soin. Est-ce que jamais personne a eu l'idée saugrenue de les étaler en plein boulevard et de les offrir à l'admiration publique ?

Je m'explique mieux ce qui a déterminé la conception et le style de YAssommoir^ par une sorte de gageure que l'écrivain a voulu tenir. Ayant conscience de sa valeur et ne trouvant pas sans doute que le succès eût jusque-là suffisamment répondu à son attente, il a essayé du scandale et composé d'abord son Eugène Rougon, Malgré les haines politiques, le coup a raté à demi. Soit que l'époque fût trop récente pour être idéalisée, soit que le personnage ainsi traduit de la réalité dans le roman fût vraiment trop banal

et n'offrît pas à Fauteur un type assez accusé, il a manqué son effet : les tableaux qu'il nous a brossés du second Empire n'ont pas le recul indispensable aux illusions de la perspective.

Alors, piqué au jeu, il se sera dit : « Puisque la faveur populaire acclame partout les violents et les grossiers, essayons de la violence et de la grossièreté. Le public préfère aux mets délicats le poivre et les épices, servons-lui un plat de son goût, rempli de moutarde, que dis-je ? plein de

m , afin qu'il s'en donne à lèche-doigt. » Et il

a fait ce livre où, comme dans un égoût collecteur, viennent affluer toutes les infamies et les immondices du cloaque parisien. Gare les singes ! Ils vont bientôt mener la foule au lupanar et dégobiller l'argot à plein bec.

L'artiste, libre dans ses choix, ne nous doit compte que de l'exécution. Je ne reproche donc pas à M. Zola d'avoir traité un tel sujet, mais je regrette qu'il y ait porté tant d'amertume et d'acharnement. Par quels tourments, par quelles souffrances inavouées a-t-il donc passé pour être devenu à ce point méprisant et impitoyable? On dirait qu'il éprouve une volupté cruelle à secouer brutalement la carcasse humaine, à en étaler comme à plaisir les plus hideuses plaies, les plus

sales guenilles. Tous les actes qui rapprochent les individus et dans lesquels ils trouvaient jusqu'ici Toubli de leur infortune, repas, fêtes et vie de famille, cérémonies pieuses qui enlèvent un instant la bête humaine à sa férocité, tout cela est peint par lui de couleurs outrageuses et mensongères à force d'éclat.

Je ne veux citer aucune des pages mordantes où s'exerce la verve endiablée derécrivain,et qui ressemblent à des réquisitoires contre notre espèce. Il faut pourtant donner une idée du ton de dénigrement qui déteint jusque sur les endroits les plus inoffensifs. Voici donc les impressions d'un père de famille assistant à la première communion de sa fille :

« A Téglise, Goupeau pleura tout le temps.

C'était bête, mais il ne pouvait se retenir. Ça le saisissait, le curé faisant les grands bras, les petites filles, pareilles à des anges, défilant les mains jointes; et la musique des orgues lui barbotait dans le ventre, et la bonne odeur de l'enaens l'obligeait à renifler, comme si on lui avait poussé un bouquet dans la figure. Enfin il voyait bleu, il était pincé au cœur. Il y eut particulièrement un cantique, quelque chose de suave, pendant que les gamines avalaient le

bon Dieu, qui lui sembla couler dans son cou, avec un frisson tout le long de Téchine. Autour de lui, d'ailleurs, les personnes sensibles trempaient aussi leur mouchoir. Vrai, c'était un beau jour, le plus beau jour de la vie. Seulement, au sortir de l'église, quand il alla prendre un canon avec Lorilleux, qui était resté les yeux secs et qui le blaguait, il se fâcha, il accusa les corbeaux de brûler chez eux des herbes du diable pour amollir les hommes. Puis, après tout, il ne s'en cachait pas, ses yeux avaient fondu ; ça prouvait simplement qu'il n'avait pas un pavé dans la poitrine. Et il commanda une autre tournée. »

Ne sentez-vous pas là le parti pris, le procédé de l'artiste qui veut à toute force enlever à l'homme ce qui le relève intérieurement à ses propres yeux, afin de narguer ensuite la bête, la brute qui est sous l'écorce de chacun de nous ?

On fait volontiers et souvent ce que l'on fait bien. M. Zola, qui est un maître peintre, ne s'épargne pas aux descriptions. Son livre en est saturé. La plupart, je l'avoue, sont enlevées d'un pinceau vigoureux et sûr, mais il y en a bon nombre qui ne figurent que pour l'agrément, sans rapport direct avec le sujet, magnifiques lambeaux de pourpre piqués autour d'un mannequin.

A mesure qu'on avance dans le volume, Fironîe redouble ; la phrase [heurtée, hâtive, essoufflée, court avec force après les scènes révoltantes et les sentiments ignobles. Nulle part on n*entend une parole d'humanité, on ne surprend une larme de sympathie en faveur des misérables, ou même ce retour sur notre propre misère qui a fait dire à Musset :

Le seul biea qui me resle au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.

Je sais qu'il existe une théorie en vertu de laquelle l'artiste parfait doit rester impassible, théorie que M. Flaubert, que Gautier, que les Goncour tont pratiquée en prose et qui a de chauds partisans dans le poète Leconte de Lisle et ceux de son école. Mais voyez où elle aboutit : les rimeurs en sont réduits à s'admirer entre eux, tant elle les a rendus froids, et les prosateurs s'abandonnent à des orgies d'obscénité, qui, après avoir irrité un moment les palais blasés, n'inspireront bientôt que du dégoût. C'est une fin d'école. Les amis de M. Zola protestent que ÏAssommoir n'a été qu'un accident, heureux il est vrai, un pur hors-d'œuvre de haute sa-

veur, et qu'il ne récidivera plus*. Lui-même, empruntant les allures de Balzac, annonce que ses Rougon-Macquart se composeront d'une vingtaine de romans. Si j*avais voix au chapitre, je le prierais d'être à Tavenir un peu moins féroce, moins dur au pauvre monde, et aussi moins tendu, plus aimable, s'il le peut. Son œuvre n'efifaroucherait plus tant les âmes compatissantes et deviendrait certainement alors ce qu'il veut la faire, réelle et vraie.

1. Sous une forme détournée, c'était un conseil; mais M. Zola n'a pas jugé bon de le suivre. Nana va, dit-on, continuer V Assommoir et le compléter. Après tout, l'auteur a bien le droit, quand il a ouvert un filon si riche, si fructueux, d'en tirer tout le parti possible. U n'y a rien de plus décisif qu'un succès ; tous nos raisonnements et nos prenez-y garde ne peuvent remonjer un tel courant ni le faire rétrograder.

J'aime les affaires qui finissent, disait quelqu'un en entendant remettre sur le tapis une question vingt fois débattue. Le puWic est généralement de cet avis ; il ne veut pas que Ton revienne trop souvent sur un même sujet. Aussi laisserionsnous M. Zola jouir en paix des nombreuses éditions de son livre, si lui-même ne nous avait ménagé une surprise en retournant subitement ses batteries pour transporter la discussion sur un terrain tout nouveau.

Qu'a-t-il donc à s'agiter ainsi ? Est-ce que l'oreiller du succès lui deviendrait incommode? A voir ses inquiétudes, on dirait un messie qui n'a pas encore trouvé de précurseur, ou un empereur romain en passe de devenir dieu et cherchant à mettre la main sur celui qui doit célébrer son

apothéose, ou bien encore, car son cas est complexe, une femme enceinte appelant à grands cris Taccoucheuse qui la délivre de son fruit. Bref, M. Zola déclare, que la France manque en ce moment de critiques, et que nous n'avons personne pour saluer les astres littéraires qui se lèvent radieux à l'horizon.

D'aucuns cependant assuraient que M. Paul de Saint-Victor n'avait pas son pareil pour figurer à Tesprit des lecteurs, en quelques touches précises et brillantes, le livre, le tableau ou le drame récents. € On écrirait un livre rien que pour vous faire écrire une page, » lui avait dit Victor Hugo. Ce brevet, noblement acquis par tant d'études supérieures, l'avait sacré maître aux yeux de tous.

D'autres certifiaient que M. Sarcey, dans les conférences où il se prodigue aussi bien que dans ses articles de chaque jour, est un critique d'une valeur incontestable, d'une grande force de sens égayée d'une pointe de gauloiserie, d'une fermeté de jugement qui frappe juste et dont les décisions font autorité.

Les gens du beau monde, sevrés depuis la moti de Sainte-Beuve de leur plat du lundi, s'accommodaient, à défaut de cette raison souveraine, du

marivaudage spirituel que leur sert tous les samedis M. de Pontmartin. Plusieurs même trouvaient à ce pis-aller je ne sais quel parfum de bonne compagnie.

Quant au commun des mortels, il se contente des savantes analyses de M. Schérer ou des judicieux comptes rendus que tracent pour lui les plumes élégantes auxquelles est confiée la rédaction des Débats.

Mais tous ces critiques, et bien d'autres encore dignes d'être nommés après eux, ne satisfont point M. Zola. Pas un ne lui paraît capable de le comprendre ni d'apprivoiser le public trop effaré par Toriginalité de son nouveau roman.

M. Taine avait donné des espérances. Engoué de Stendhal et grand admirateur de Balzac^ il semblait, par sa méthode empruntée aux sciences naturelles, destiné à servir d'interprète et de truchement aux romanciers naturalistes. Mais voilà que M. Taine se dérobe ; il a peur de se compromettre, il n'aime pas la lutte. Aux cris tumultueux de la bagarre contemporaine, il préfère les paisibles douceurs de l'histoire et de la philosophie. D'ailleurs, comme c'est avant tout un lettré, il y aurait à craindre, s'il comparait les livres nouveaux aux chefs-d'œuvre de l'antiquité ou des

littératures étrangères, qu'il ne donnât la préférence à ceux-ci.

Ce qu'il faut à M. Zola et au groupe naturaliste qui recèle, d'après lui, l'avenir dans ses flancs, c'est un combattant d'avant-garde, un porte-drapeau qui, sans crainte des huées ni des coups, sonne de la trompette pendant que les autres se battront et fasse ranger la foule, afin d'ouvrir une large voie aux Assommoirs futurs.

Est-ce donc que ce livre aurait plus de peine à passer que nous ne le supposions? S'entêterait-on à ne pas comprendre la haute moralité qu'il emporte avec lui? En littérature comme en politique, 93 est encore, paraît-il, un dur asticot.

Pour le faire digérer au public, M. Zola entreprit d'abord d'exposer lui-même son esthétiqiîe. Il faut croire qu'il a trouvé trop fatigant de porter la croix et en même temps de chanter à la procession ^ . Aussi, réclame-t-il un servant d'armes,

1. Pas si fatigant que je l'aurais cru. Nous le voyons au contraire, depuis quelque temps, s'escrimer vaillamment contre une nuée d'adversaires et leur porter parfois d'assez fières estocades. Le critique chez lui est doué d'une qualité qui devient ti op rare et qui, à mes yeux, compense à peu de chose près toutes les autres, je veux dire la franchise. Il dit aux gens leur fait en toute sincérité et ne leur mâche pas les mots, en quoi je Pappiouve fort.

afin de pouvoir lui-même brandir sa lance, et lancer le javelot, tandis que l'autre guidera les coursiers.

De la part d'un raffiné tel que lui, Fillusion est presque naïve. Est-il donc besoin de lui rappeler que remploi du critique consiste seulement à deviner et à rédiger chaque matin la pensée de tout le monde ? Il ne peut avoir d'action sur la foule qu'en agissant de concert et en collaboration avec elle. Si le livre qu'il préconise choque le goût régnant, personne n'aura égard à sa recommandation ; son crédit même en sera diminué.

Ne vous laissez pas éblouir par le mirage trompeur de Sainte-Beuve. Il est vrai que, au terme de sa carrière, il avait conquis une sorte de dictature intellectuelle et de gouvernement des esprits. Mais que de peine pour y parvenir ! par combien d'écoles et de systèmes il a dû passer I Pendant quarante années, il a agi plus encore sur lui-même que sur les autres. Au bout de ce temps seulement, il avait atteint h la plénitude de son génie, à la suite d'un travail lent et continu, ainsi qu'il arrive au développement de toute vie supérieure.

Du temps des romantiques, il flottait encore au milieu du vague et des demi-teintes. La passion des lettres antiques l'initia à une forme plus

nette et plus simple, à des jugements plus sûrs, à des paysages plus reposés. Je sais que, vers la fin, un de ses articles fondait une réputation. Peut-être lui en voulez-vous de s'être arrêté dans votre école aux premiers chefs de file, sans arriver jusqu'aux Rougon-Macquart. Mais luimême n'est-il pas mort avant d'avoir vu triompher sa doctrine et ses idées? Rappelez-vous de quelles avanies ce libre-penseur fut accueilli par le Sénat de l'Empire.

Chaque génération, à mesure qu'elle arrive au printemps de la vie, s'insurge contre la génération précédente et lui fait son procès. Il lui semble que tout soit né avec elle et qu'elle va inaugurer les âges futurs. Quand elle a soulevé un peu de poussière et de bruit, une autre la* remplace, qui la nie à son tour et ne fait guère mieux. Après les classiques, nous avons eu les romantiques, puis les réalistes, les impressionnistes. Voici venir maintenant les naturalistes. Plus ça change.. . vous savez le reste. Il y a au moins vingt ans que Gh. Monselet disait à la bande de Gautier : « Ce que vous faites-là, c'est du Delille flamboyant. » Je ne me permets pas d'adresser le même reproche au groupe dont M. Zola nous annonce l'entrée en campagne. Une observation

pourtant : je ne distingue pas très bien le corps d'armée, et M. Zola me fait plutôt Teffet d'un général sans soldats, luttant avec courage à l'arrièregarde et renvoyant, comme Ney sur la Bérésina, son dernier coup de fusil à l'ennemi.

C'est, à mon avis, le plus énergique représentant d'une brillante jeunesse, née de Chateaubriand, dont elle s'éloigne chaque jour davantage, qui en sait dire encore plus qu'elle ne pense, habile à tout sonder, hardie à tout rendre.

M. Zola se défend, c'est son droit. Que ne le fait-U d'une façon victorieuse ! D ne nous en coûterait guère de rendre les armes à un lutteur si vigoureux et de baisser pavillon devant la justesse de ses arguments. Mais sa réponse aux critiques dont son livre a été Tobjet ne brille pas précisément par la logique, car après avoir dit : « Je ne suis qu'un greffier qui me défends de conclure, » il pose sans plus tarder ces conclusions tranchantes : «Fermez les cabarets, ouvrez les écoles... Oui, le peuple est ainsi, mais parce que la société le veut bien. » ^ - ' ^•

Quoi ! c'est vous, qui hier encore vous moquiez avec un si parfait bon sens des ridicules jérémiades de Chatterton, qui enfourchez, sans vous en apercevoir, le même dada, vous en prenant

comme lui de tout le mal h la Société qui n'en peut mais?

Et puisque, non content d'un succès qui. loin de Fabsoudre, accuse plutôt la corruption à laquelle Y Assommoir ne fera qu'ajouter, M. Zola veut encore avoir pour lui le droit et la raison, nous passerons en revue les diverses allégations contenues dans sa lettre au Bien public et nous essaierons d'y répondre de notre mieux.

Commençons par le point le plus important.

« J'ai, dit M. Zola, fait parler les ouvriers de nos faubourgs comme parle la grande majorité d'entre eux. Il est ;mér*7 de me dire que ce n'est pas là le langage du peuple ; allez dans les quartiers populeux et écoutez, voilà ma réponse. Les ouvriers les plus honnêtes parlent ainsi. »

Et plus loin il ajoute :

« On est dépaysé par la forme vraie, on ne peut admettre un art qui ne ment pas ; de là les répugnances des lecteurs devant des détails qu'ils subissent cependant sans dégoût dans la vie de tous les jours. » J ^

Dans la crainte de l'avoir injustement accusé en confrontant ses personnages avec les ouvriers au milieu desquels je vis, et qui sont loin de leur ressembler, j'ai demandé autour de moi s'il y

avait en effet, quelque part un tel langage et des mœurs aussi odieuses. Tous ceux que j'ai interrogés m'ont répondu à peu près de même : Oui, M. Zola a peint des faits réels ; il a usé de termes dont on se sert ; chaque détail dans son œuvre est vrai, mais l'ensemble est radicalement faux.

Et d'ailleurs, en peut-il être autrement? Est-ce que le roman, par son essence même, qui est de^ flatter l'imagination, n'exige pas une sorte d'arrangement artificiel, en vue de créer un intérêt qui n'existe dans la vie réelle que par accident et d'une manière fortuite? Vous ne sauriez, sans manquer aux conditions du genre, copier la nature crûment et la décalquer à l'emporte-pièce; il faut toujours y mettre du vôtre, ramasser sur un seul type divers traits de caractère disséminés par le fait entre plusieurs individus. De là vient la nécessité d'outrer qui s'impose à M. Zola et qui donne tant de relief à la plupart de ses personnages.

Mais à force d'accumuler des couleurs violentes et des expressions grossières, il dépasse la note et le ton, sort de la nature et verse dans la fantaisie. Ses monstres sont faits avec des membres humains, mais ce sont des monstres. Gela est si vrai, que lui-même se laisse gagner au langage trivial

qu'il a mis d'abord dans la bouche des autres ; il s'enivre, pour ainsi dire, de cette liqueur frelatée ; l'ordure lui monte à la gorge, et il ne garde plus la mesure que prescrivait le goût.

Peut-être n'est-ce là que le moindre de ses soucis. On assure même que, sur l'exemplaire adressé à l'auteur de Madame Bovary, il a écrit, pour toute dédicace :

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