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LA SOCIÉTÉ AU MOYEN AGE

Pour connaître à fond le développement intellectuel et moral des femmes au moyen âge, il faudrait avoir pénétré dans la vie intime des familles et s'être assis au foyer domestique, où s'achève presque toujours l'éducation de l'enfant. Mais, à défaut de cette vue intérieure, qui échappe au regard de l'histoire, il est possible, à l'aide des faits qui nous sont connus, de -déterminer le genre et le degré de culture où les femmes parvinrent pendant cette période.

Leur rôle, à ce moment, se présente sous un triple aspect, selon que l'on considère leur vie religieuse, politique ou privée. A chacun de ces trois aspects correspond un mode particulier d'enseignement, ecclésiastique, aristocratique ou populaire. Les parcourir successivement, ce sera

donner le tableau complet de Finstruction et de Téducation féminines durant tout ce temps : c'est ce que nous essayerons de faire aujourd'hui.

Deux influences principales ont dominé la destinée des femmes au moyen âge : les mœurs germaines et la religion chrétienne. Les Germains, comme nous pouvons le voir dans Tacite, reconnaissaient à leurs compagnes quelque chose de divin. La chasteté de celles-ci dans la vie privée et leur intrépidité dans le combat les rendaient dignes des honneurs accordés par la nation à leur bravoure et à leur vertu.

D'un autre côté, le christianisme les avait relevées de leur abaissement. Il en avait fait les égales de rhomme devant Dieu et l'objet de son adoration dans la personne de la Vierge. Ainsi la foi religieuse et les traditions nationales poussaient la société à honorer la femme comme épouse et comme mère, et à la protéger dès ses plus tendres années.

Dès les premiers temps de la prédication de l'Évangile, on voit les femmes payer leur dette à la religion, par un dévouement sans bornes à la foi nouvelle. Elles apportent aux pères de l'Église l'aide précieuse de leur zèle et de leur influence. En récompense, elles furent associées, sous le

nom de diaconesses^ au ministère sacré dont elles partageaient les honneurs et les dangers. Trouvant dans les monastères comme une sorte de forteresse qui protégeait leur faiblesse et où elles . étaient défendues par la plus haute puissance morale qui fût parmi les hommes, elles y purent donner Fessor à leur pensée, la culture à leur intelligence. La correspondance des Jérôme et des Augustin nous a conservé les noms des pieuses matrones qui, sous leur direction, travaillaient à dissiper les erreurs du paganisme et à propager le culte du Christ. Leur action fut décisive sur la société romaine ; elles aidèrent puissamment au triomphe du dogme qui leur conférait la dignité et la liberté.

L'invasion des barbares arrêta cet élan. Dans le chaos qui la suivit, où la force domina seule, les femmes opprimées retombèrent à un rang inférieur. Il ne leur resta d'autre ressource que de partager les vices et les fureurs des conquérants. Nous voyons, par l'exemple des Frédégonde et .des Brunehaud, à quel degré d'avilissement et de férocité les reines elles-mêmes descendirent alors. Il n'y a pas jusqu'à la vertueuse Glo tilde qui ne prenne partaux passions sanguinaires qui mettent les armes aux mains de son époux ou de ses

enfants. Qu'on juge de ce qu'était le reste!

L'ignorance dans les populations devint aussi générale et aussi profonde que la misère. Après la conquête définitive des Francs, on ne retrouve plus ni Gaulois ni Romains. S'il en a survécu quelques-uns au naufrage, on les rencontre errant parmi les ruines, tendant leurs bras dans la nuit, cherchant, aux lieux naguère les plus fréquentés par la foule des philosophes et des rhéteurs, les colonnes de marbre des musées, les splendides portiques des palais, des temples écroulés, et leiïrs mains ne pressent, ne sentent que l'épaisseur des ténèbres : .

Palpantesque manus densas sensere tenehras.

Ces ténèbres durèrent longtemps. Ce n'est qu'au vn® siècle que nous rencontrons une première tentative pour en sortir. Sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, fait venir des livres de Rome et des maîtres d'Irlande, afin de donner quelque instruction aux novices de son couvent. Longtemps après, Charlemagne ouvre dans son palais une école où ses sœurs, ses femmes et ses filles assistent aux leçons d'Alcuin. Il y eut là comme une aurore qui promettait; mais le jour ne vint pas. Toutefois ces précieuses semences ne furent pas

complètement perdues. A partir de ce moment, on rencontre, au moins dans les rangs élevés de la société, beaucoup de femmes qui ont reçu une certaine instruction , qui aiment les livres , estiment la science, recherchent le commerce des savants et parfois cultivent elles-mêmes les arts et la poésie. De ce nombre est Agnès, première femme de Geoffroy, comte d'Anjou. Pour avoir un recueil d'homélies, elle donna deux cents brebis, trois muids de grains et un certain nombre de peaux de martre, tant les manuscrits étaient rares et chers I Une autre princesse, vers le même temps, se rendait célèbre en Italie autant par son dévouement à la cause des papes que par son amour pour les lettres ; c'est la comtesse Mathilde, si fidèle à Grégoire VII dans la querelle des investitures. Elle parlait plusieurs langues et avait rassemblé une bibliothèque d'ouvrages de tout genre dont l'étude la reposait des soins du gouvernement.

Mais ce n'étaient là que de brillantes exceptions. La société civile, en proie aux guerres permanentes entre les seigneurs, ne laissait aux femmes aucun moyen de sortir de leur ignorance ; elles se réfugièrent en foule dans les couvents et y trouvèrent à la fois un asile contre la barbarie et

un puissant instrument de civilisation. Exposées à passer leur vie et à mourir dans un cloître, leur éducation devint religieuse et même monastique. On leur apprit un peu de latin, pour qu'elles pussent lire et comprendre leurs prières et leurs chants. Une fois enfermées dans les monastères, elles occupaient leurs loisirs à copier des manuscrits qu'elles illustraient de miniatures d'une admirable délicatesse. On en conserve encore un petit nombre qui témoignent de leur habileté et de leur goût. L'un des plus beaux, un vrai chefd'œuvre de calligraphie et d'art, ornait il y a quelques années la bibliothèque de Strasbourg, où il a été détruit en 1870, dans l'incendie allumé par les bombes prussiennes.

A côté de ces avantages, la vie monastique présentait des inconvénients de plus d'une sorte. Il y avait des natures qui se révoltaient contre l'arrêt qui les condamnait à la claustration, et qui exhalaient leurs ardeurs dans des extases mystiques, voisines du délire. D'autres essayaient de tromper leur ennui en se livrant à des compositions étranges. Tels sont, pour n'en citer qu'un exemple, les drames d'Hroswitha, religieuse du x» siècle, dans lesquels Téloge de la chasteté se trouve mêlé à des scènes imitées de Térence.

Un grand nombre de ces couvents de femmes prenaient en pensiofi des jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie, auxquelles on apprenait la grammaire et les arts. En outre, ils avaient de petites écoles où les enfants du peuple venaient recevoir les connaissances élémentaires et les vérités de la religion. Des établissements semblables se formèrent dans la société laïque ellemême, et Ton en comptait, à Paris, une vingtaine en 1380. Il y eut ainsi, de Charlemagne à Louis XI, tout un courant d'enseignement, et l'éducation des femmes, si elle laissait à désirer sous quelques rapports, n'était pourtant pas aussi nulle qu'on le croit généralement.

Les familles privilégiées de la fortune complétaient l'instruction de leurs filles, en leur donnant, à leur sortie du couvent, des maîtres instruits et laïques. C'est ainsi que la nièce du chanoine-Fulbert, la célèbre Héloïse, qui depuis son enfance avait été élevée au couvent d'Argenteuil, reçut, quand elle en fut sortie, les leçons d'Abélard, le plus séduisant des professeurs. Elle fit, sous sa direction, de grands progrès en tout genre, et s'attira par son savoir l'admiration de ses contemporains, avant d'exciter leur pitié par son infortune. Elle apprit même la théologie et devint

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si docte en ces graves matières, qu'elle argumentait avec succès contre son m'aître, et lui posait, au nom des religieuses du Paraclet, de subtiles queS' tions capables de l'embarrasser.

Mais la vraie éducation se faisait au foyer domestique. Les flUes des rois et des seigneurs , destinées à partager avec leurs époux le gouvernement des États, et qui devaient même quelquefois Texercer en leur nom, comme dans les flefs féminins, se formaient à leur destinée au sein même de la société et de la vie commune. Après avoir reçu dans leur château natal, de leur mère ou de leur aïeule, les premières notions littéraires, elles allaient achever leur éducation chez quelque puissant seigneur du voisinage. Là, sous la direction d'une châtelaine révérée, que secondaient des clercs instruits, elles continuaient leurs études et les complétaient par la pratique du chant et de la musique. On les initiait à tous les travaux de leur sexe, à tous les actes de la vie féodale. Elles accompagnaient leur suzeraine à la chasse et aux tournois, apprenant d'elle à juger de la bravoure et de l'habileté des chevaliers, à connaître les médicaments qui guérissent les blessures et les maladies, se formant enfin à l'existence seigneuriale. Ainsi, grâce au christianisme et à la cheva-

lerie, la femme grandissait aux côtés de l'homme et prenait dans Tétat social l'importance et le rang auxquels elle a droit.

Les contemporains n'étaient pas insensibles à cette heureuse transformation. Us sentaient combien une si intelligente culture devait porter de fruits et l'influence civilisatrice qu'elle pouvait exercer. Un des légistes de Philippe le Bel, Pierre Dubois, eut même à ce sujet une idée singulière. Il proposa d'envoyer en Orient des jeunes filles ainsi élevées pour y convertir les infidèles. Il espérait qu'en voyant tant de sagesse et de savoir, les Sarrasins n'hésiteraient pas à les prendre pour épouses; et que bientôt, grâce aux services qu'elles rendraient, elles mériteraient la reconnaissance des populations et les gagneraient à la foi chrétienne. C'eût été une croisade d'un nouveau genre et qui aurait eu peut-être plus de succès que les autres, mais elle ne fut pas essayée, comme bien l'on pense, et les nobles demoiselles se contentèrent de charmer et de séduire leurs seuls compatriotes.

Dans une étude consacrée aux femmes, nous ne pouvons échapper à l'article de la toilette» Elle était alors des plus simples : une robe juste, enserrant la taille dont elle dessinait gracieuse-

ment les contours, montait très haut et couvrait la gorge. Un manteau de drap fin tombait de Tépaule oii il était jetenu par un fermail ou bouton d*or. Parfois on appliquait sur Tétoffe une feuille d'or pour former la bordure du vêtement. Absence de dentelles jusqu'au xii*^ siècle ; on les remplace par une sorte de batiste gaufrée. Il n'y a de coquetterie que dans l'arrangement des cheveux épandus sur les épaules avec une élégante frisure et ornés de fils d'argent ou d'or ; quelquefois ils se relèvent en tresses enroulées dans un ruban et souvent chargées de pierreries.

Toute médaille, si belle qu'elle soit, a son revers. Dans cette existence princière, où se mêlaient si agréablement les travaux de l'esprit et les devoirs du monde, la galanterie ne tarda pas à se glisser. On raconte que, de nos jours, des jeunes gens et des dames de l'aristocratie, s'étant rencontrés à Venise pendant un carnaval, s'avisèrent de prendre les noms des personnages inventés par notre grand romancier Balzac et s'affublèrent, qui en Rastignac, qui en Lucien de Rubempré, celle-ci en duchesse de Maufrigneuse, une autre en baronne de Nucingen. Ils se partagèrent ainsi les principaux rôles de la comédie humaine et en copièrpnt le langage et les sentiments. Mais

peu à peu ils se prirent sérieusement à ce jeu et finirent par imiter les escapades et les folies des héros dont ils portaient le nom. Tel fut à peu près le sort de la société féodale au moyen âge. La lecture des romans et des fabliaux amollit ces âmes vigoureuses, et la corruption vint comme un ver impur gâter ces beaux fruits. Déjà, dans le Roman de la Violette^ le poète fait défiler devant nous les dames et les demoiselles qui sont les hôtes du roi, chantant chacune à son tour après le festin, une chanson amoureuse. Froissart nous avoue naïvement qu'ayant trouvé entre les mains d'une jeune fille de la cour un roman alors fort répandu, il se garda bien de l'en blâmer et obtint de continuer avec elle cette intéressante lecture; puis, quand la lectrice fut devenue son amie, il lui envoya lui-même un autre roman, le Baillieu d'amour, en ayant soin de glisser dans le manuscrit une ballade où il lui déclarait sa passion. N'est-ce pas, à peu de chose près, l'aventure qu'a immortalisée le Dante dans son épisode si touchant de Françoise de Rimini?

C'est en vain que les moralistes et les prédicateurs tonnaient contre ces lectures et contre les dangers des cours d'amour. Gerson eut beau écrire un traité en règle contre le Roman de

la Rose qu'il accuse, non sans raison, de corrompre les mœurs et de saper les fondements de la morale chrétienne, le mal alla en grandissant et aboutit aux désordres de la cour de Charles VI. On vit une reine oublier ses devoirs de mère et de Française jusqu'à livrer, avec son cœur, le royaume aux Anglais. Heureusement qu'une jeune paysanne, pure de tous ces vices, et forte de son patriotisme et de sa foi, répara les désastres et sauva la patrie. A la cour même, Christine de Pisan prouva, par son exemple, que la plus solide instruction peut s'allier chez les femmes aux plus nobles vertus. Il ne faut pour cela que développer avec soin le sentiment du devoir, en même temps que l'on cultive le goût des arts libéraux.

La renaissance des lettres au xvi« siècle fut pour les femmes une salutaire diversion, qiîiles ramena de la passion à l'étude et retrempa leur caractère. Elles eurent leur ])onne part à cette rénovation intellectuelle. Un grand nombre d'entre elles se livrèrent avec ardeur à l'interprétation des auteurs anciens. La connaissance du latin et du grec devint alors familière aux princesses et, par imitation, à beaucoup de jeunes femmes d'une condition inférieure. C'est le temps où brillent

en France Marguerite, reine de Naviirre, et Renée, du,chesse de Ferrare; en Angleterre, Jeanne Gray; en Italie, Victoria Golonna et Olympia Morata.

Bien des gens, en lisant dans la correspondance de Prosper Mérimée, que Timpératrice Eugénie, vers les dernières années de* son règne, avait institué auprès d'elle une cour d'amour^ où de nobles dames réunies à des romanciers experts en la matière, tels que Jules Sandeau, Octave Feuillet et Mérimée, discutaient des questions de galanterie, se seront demandé d'où lui était venue cette idée et si c'était là.une invention toute moderne ou seulement un retour à quelque usage du passé. Il est facile de retrouver dans l'histoire les traces de cette institution, et l'on en peut voir les détails exposés au second tome de l'ouvrage de Raynouard sur les troubadours. On nous saura gré, nous l'espérons, d'y introduire quelques instants nos

lecteurs et de reconnaître avec eux ce coin particulier des coutumes de nos ancêtres.

De tout temps les troubadours avaient célébré dans leurs vers ce sentiment impétueux que la nature a mis au sein de Thomme pour, son bonheur, ej. qui fait si souvent le tourment de la vie entière. Ils aimaient à se jouer autour du cœur, à décrire les manèges de la coquetterie, les raffinements et les détours subtils d'un commerce galant. Grâce à la fertilité de son territoire, aux rayons fécondants de son beau soleil et aux restes de civilisation romaine que Tinvasion n'avait pu détruire, le Midi offrait un vaste champ à leurs tournois poétiques. Ils allaient d'une cour à l'autre, d'Aix à Montpellier, de Narbonne à Toulouse, égayant de leurs chansons les soirées du manoir, où la bienvenue leur était assurée. Ils entretenaient les dames de ce qui a toujours fait leur souci, des effets de leur beauté sur le cœur des hommes, des tourments de l'ami absent ou dédaigné ;

Car senes vos non pot guérir Del mal d'amor qu'el fay languir.

Car sans vous il ne peut guérir du mal cT amour qui le fait languir. Et ils proposaient aux décisions de l'assemblée féminine quelques-unes de leurs ques-

tiens favorites : laquelle est la plus aimée ou la dame présente ou la dame absente ? ou bien : qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur ? ou encore : le véritable amou/r peut -il exister entre époux? Pour résoudre ces points, il fallait aller aux voix, prendre Favis des dames et longuement délibérer; de là vint l'établissement des cours d'amour, où la beauté elle-même, exerçant un pouvoir reconnu et accepté par l'opinion et la courtoisie, prononçait sur l'inconstance ou la fidélité des amants, sur les caprices ou les rigueurs de leurs maîtresses. Il y en eut quatre d'établies en Provence, au rapport de Nostradamus, l'historien des troubadours : celle de Pierrefeu, celle de Signe, celle de Romanin et celle d'Avignon.

Les pièces de poésie où l'on plaidait les causes amoureuses s'appelaient tenson, du latin contentio, dispute, débat. Les derniers vers indiquaient le tribunal à l'arbitrage duquel on s'en remettait pour vider le différend. C'était, on le voit, une procédure autrement gracieuse que le grimoire dont usent encore nos avoués et nos huissiers.

Ces tribunaux d'un nouveau genre florissaient depuis longtemps en Aquitaine et en Provence qu'ils étaient encore inconnus au nord de la Loire.

Le mariage du roi Robert avec Constance, fille

de Guillaume P', comte d'Aquitaine, vers Tan mil, fut Tépoque de leur introduction et d'un changement dans les mœurs à la cour de France. Cette princesse amena avec elle un grand nombre de troubadours, de jongleurs et d'histrions qui, par leur pétulance et leur esprit, eurent, en peu de temps, gagné la faveur du bon roi. On dit même que la politesse de langage et les manières galantes de ces nouveaux-venus excitèrent d'abord la jalousie des farouches seigneurs de l'Ile-de- France, qui ne connaissaient jusque-là d'autre divertissement que les armes et les combats.

Mais la fusion s'opéra vite, et les poètes de la langue d'oc eurent bientôt de nombreux émules parmi ceux de la langue d'oïl, entre autres Thîbaud, comte de Champagne et roi de Navarre, si connu par ses chansons.

Dès lors il n'y eut plus aucune différence entre le Midi et le Nord ; la poésie et l'amour furent cultivés avec un égal succès de l'un et de l'autre côté de la Loire. Ce fut le beau temps des cours d'amour, dont le complet épanouissement a lieu vers le xu« siècle. Les cours les plus en renom étaient, à ce moment, celles des dames de Gascogne, d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, de la reine Éléonore, de la comtesse de Cham-

pagne et de la comtesse de Flandres. Voici quelques-unes des questions qui leur étaient proposées et les réponses qui furent faites.

Une dame dont Famant était en Palestine, sans que l'on prévît l'époque de son retour, voulut contracter un nouvel engagement. Un secrétaire de l'absent s'y opposa, et la dame obligée de plaider sa cause, le fit en ces termes : « Puisque, après deux ans, celle qui est veuve de son amant peut former, de nouveaux nœuds, à plus forte raison a-t-elle le droit de remplacer un amant absent. » La cour, présidée par la comtesse de Champagne, rendit l'arrêt suivant: « L'absence d'un amant n'autorise pas à lui faire infidélité, à moins que lui-même n'ait violé sa foi ; s'il n'a pas envoyé de lettre, c'est par prudence, dans la crainte que les mystères d'amour ne fussent dévoilés. »

Un chevalier poursuivait une dame dont il ne pouvait vaincre les refus. Il envoya quelques présents que la dame accepta volontier ; cependant elle ne diminua rien de sa sévérité envers le chevalier, qui se plaignit d'avoir été trompé par lin faux espoir que la dame lui avait donné en acceptant les présents. Le cas fut soumis au jugement de la reine Éléonore, dont voici la sentence : « U faut ou qu'une femme refuse les

dons qu'on lui olfre, dans les vues d'amour, ou qu'elle compense ces présents, ou qu'elle supporte patiemment d'être mise dans le rang des vénales courtisanes. »

Un troubadour a aimé une demoiselle alors qu'elle était encore dans sa plus tendre enfance, et lui a plus tard déclaré son amour. La demoiselle a promis de lui accorder un baiser quand il viendra la voir. Cependant elle refuse d'exécuter cette promesse, sous prétexte qu'à l'âge où elle Ta faite elle en ignorait les conséquences. Le tribunal choisi pour arbitre, après en avoir délibéré, décide que la dame sera à la merci du troubadour, qui prendra un baiser et lui en fera de suite la restitution.

Autre question : Une dame avait imposé à son amant la condition expresse de ne jamais la louer en public. Un jour il se trouva dans une compagnie où l'on parla mal de sa belle.

D'abord il se contint, mais enfin il ne put résister au désir de venger l'honneur et de défendre la renommée de son amante. Celle-ci prétend qu'il a justement perdu ses bonnes grâces pour avoir contrevenu à la condition qui lui avait été imposée.

Jugement de la comtesse de Champagne : « La dame a été trop sévère en ses- commandements ;

la condition exigée était illicite ; on ne peut faire un reproche à l'amant qui cède à la nécessité de repousser les traits de la calomnie lancés contre sa dame. »

Jugement d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne; à qui on avait demandé : « Est-ce entre amants ou entre époux qu'existe la plus grande affection, le plus vif attachement? » Elle répond que l'attachement des époux et la tendre affection des amants sont des sentiments de nature et de mœurs tout à fait différentes. Il ne peut donc être établi aucune comparaison des objets qui n'ont entre eu3^ ni ressemblance ni rapport.

Enfin, à la question si souvent débattue, « le véritable amour peut-il exister entre époux ?» La cour de la comtesse de Champagne répondit :

« L'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet, les amants s'accordent tout mutuellement et gratuitement, sans être contraints par aucune nécessité, tandis que les époux sont tenus par devoir de subir réciproquement leurs volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres. »

En certaines circonstances, ces.cours faisaient des règlements généraux, ordonnant que leurs décisions fussent observées comme constitution

perpétuelle. Les personnes qui n'y obéissaient pas devaient encourir l'inimitié de toute dame honnête. Les amants, cela va sans dire, étaient tenus d'observer exactement les sentences, sous les peines portées par l'arrêt. Si l'on n'était pas satisfait du jugement rendu,, on pouvait en appeler devant une cour souveraine. Les articles les plus remarquables du Gode étaient les suivants : Le magarie n'est pas une excuse légitime contre l'amour. — Qui ne sait celer ne peut aimer. — Personne ne peut avoir à la fois deux attachements.

— L'amour doit toujours augmenter ou diminuer.

— Il n'y a pas de saveur aux plaisirs qu'un amant dérobe à l'autre, sans son consentement. — L'amour a coutume de ne pas loger dans la maison de l'avarice, etc. Toutes maximes coiûmodes et qui vont au rebours de la vraie morale.

Quelle était la sanction de ces arrêts ? L'opinion publique, souveraine en fait de modes et de mœurs. Alors, comme aujourd'hui, c'était une puissance devant laquelle chacun s'inclinait. N'est-ce pas elle qui ne permettait pas à un chevalier de vivre heureux dans son château, au milieu de sa famille, quand les autres partaient pour les expéditions d'outre-mer ? N'est-ce pas le respect de l'opinion qui nous oblige à payer sans re-

tard une dette de jeu, tandis que nous négligeons les obligations les plus sacrées ? N'est-ce pas elle encore qui nous empêche de reculer devant un duel, quoique le bon sens et la loi regardent cet acte comine un crime ?

Il ne faut pas se le dissimuler, si ces tribunaux furent utiles en leur temps pour corriger la rudesse des mœurs et introduire de la délicatesse dans les sentiments, ils devinrent à la longue un principe de corruption, semblables aux substances médicales, qui, après avoir calmé la douleur et guéri les nerfs irrités, finissent par empoisonner l'organisme et entraînent la ruine du malade qui en a* trop usé. La société ne peut, sans danger, arrêter longtemps son attention sur un sujet si délicat. On ne badine pas avec tamou7\ a dit avec raison un poète contemporain.

Pout que les mœurs restent chastes, il faut que la pudeur jette un voile discret sur les besoins du cœur. En étaler avec complaisance les replis et les mauvais penchants, c'est vouloir pousser la . faiblesse humaine du côté où elle risque le plus de succomber.

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