‹ Coups de plume indépendantsChapitre 10 sur 15 · LE MINISTERE DE M. DE BISMARCK · texte numérisé non relu

LE MINISTERE DE M. DE BISMARCK

diplomates, le moins hostile à nos intérêts n'est pas M. d'Arnim.

Un danger plus sérieux, la guerre avec la Russie, menaçait la politique de Guillaume et de son ministre. Il serait trop long d'expliquer ici les motifs qui la rendaient inévitable. Heureusement pour la Prusse, elle a su engager si avant contre les Turcs la puissance qui la menaçait elle-même qu'elle est délivrée pour quelque temps de toute appréhension du côté du Nord. Talleyrand prétendait que quiconque avait deux ou trois ans devant soi était maître de l'avenir. Je crois M. de Bismarck trop pratique pour n'être pas du même avis ; il lui suffit de parer aux éventualités à mesure qu'elles se produisent.

Quant aux prétendues craintes d'une nouvelle et prochaine lutte avec la France, les ministres prussiens continueront à s'en servir, probablement avec succès, pour obtenir du parlement le vote des subsides, mais aucun d'eux n'y croit sérieusement.

Ah ! si nous avions un Garnot ! si nous avions un Bonaparte I s'est-on bien des fois écrié pendant la dernière guerre, alors que les défaites arrivaient coup sur coup et que nos généraux semblaient avoir oublié les premières notions de leur métier, en face d'un ennemi qui les déconcertait par la rapidité de ses attaques et la précision de ses manœuvres. Ceux qui formaient ce vœu se trompaient de date. Les Bonaparte et les Carnotne sortent pas de terre au premier appel d'un peuple en désarroi; ils n'apparaissent qu'au milieu de générations dont ils personnifient le génie et la puissance. D'ailleurs c'est folie maintenant que de compter pour se tirer d'affaire sur la venue d'un Messie guerrier ; elle est passée il y a beau temps la saison des hommes providentiels. Avec des armées chaque jour plus nombreuses, des nations

tout entières lancées en armes sur un pays, comme au temps des grandes invasions, avec des théâtres de guerre et de combat de plus en plus vastes, le succès dépend de mille incidents et la direction des détails échappe au commandant en chef. Il faut pour ces échiquiers, où Ton se bat sur une étendue de 8 à 10 lieues, que chaque capitaine tire ses ressources de lui-même ; il faut qu'il ait sous lui des lieutenants et des soldats capables de le comprendre et de lui obéir avec intelligence.

N'allez pas non plus compter sur les bienfaits du hasard ni sur le bonheur de l'inspiration ; la guerre est devenue une étude, une science exacte. A ceux qui prétendent le contraire et qui croient que tout dépend du temps, du terrain, des circonstances, et que comme vient le vent il faut mettre la voile, il y a longtemps que le maréchal Bugeaud a répondu dans ce style pittoresque où l'image arrive au secours du bon sens et le redouble : « Gomme vient le vent il faut mettre la voile? Très-bien! Mais si d'avance vous ne savez pas quelle est la voile ou la forme de voile qui convient pour tel ou tel vent, comment mettrezvous la voile selon le vent ? »

La Prusse a compris depuis 1806 combien il est

dangereux de trop tabler sur la supériorité d*un chef. Elle savait que ses armées n'auraient pas toujours à leiu* tête des Frédéric IL A défaut d'un grand génie militaire, elle a cherché du moins à s'en donner la monnaie en créant un corps de bons officiers. De l'aveu de tout le monde elle y a réussi, et son état-major est aujourd'hui sans rival. Nous voudrions essayer ici d'esquisser en quelques lignes les traits de l'homme qui a formé et qui dirige ce corps, auquel la Prusse a dû ses victoires, et déterminer, autant qu'il est possible, le caractère particulier et la nature de son talent. Il n'est pas inutile d'apprendre à connaître une force sous laquelle on a dû plier, de prendre la mesure d'un adversaire toujours menaçant, que l'on peut rencontrer demain en face de soi.

Le feld-maréchal comte de Moltke, né à Glewitz, dans le Mecklembourg, en 1800, s'est préparé de bonne heure au rôle qu'il devait remplir. Dès sa première jeunesse, il étudia avec ardeur les livres grecs et latins qui traitent de la stratégie. Plutarque et Polybe, César et Tacite étaient ses auteurs de prédilection.

Aux notions que l'étude lui fournissait, il voulut joindre celles que donne l'expérience et la pratique des armes. Du camp russe de Kalish où il

était, en 1835, en qualité de capitaine d'état-major prussien, il se rendit en Turquie pour y faire un voyage d'exploration. Ce pays était alors gouverné par un grand-vizir qui se connaissait en hommes, le vieux Chosref-Pascha. Ce ministre du sultan Mahmoud, qui avait deviné la haute intelligence du jeune officier, l'attacha au service de la Porte, l'employa à la réorganisation de l'armée ottomane, et lui confia les soins de rétablir les forts délabrés des Dardanelles. Envoyé en 1838 dans l'Asie mineure, de Moltke suivit l'expédition chargée de réprimer l'insurrection des Kurdes et pénétra ainsi dans les montagnes du Kurdistan, dont l'accès avait jusqu'alors été fermé aux Européens. Après la mort du sultan, il revint en Prusse et y publia son livre sur les campagnes des Russes dans la Turquie d'Europe en 1828-1829. Cet ouvrage le classa d'emblée au premier rang des écrivains militaires, à côté de Saint-Cyr et de Jomini. On y sent encore la verdeur de la jeunesse à certaines descriptions du pays, vigoureuses et saisissantes. Ce sont des bonnes fortunes de pinceau qui ne se retrouveront plus désormais sous sa plume.

Pendant son séjour en Orient, il écrivait souvent à sa sœur, mariée à un Anglais, M. Burt, qui

s'était établi en Allemagne. Ses lettres, lues en famille, étaient fort goûtées de miss Mary,.fllle de M. Burt, issue d'un premier mariage. Cette jeune personne s'éprit de rofficier absent, dont les périls et les aventures avaient pour elle l'attrait d'un roman. Elle aimait, sans le connaître, cet intrépide soldat. Quand il fut de retour, elle n'eut pas de peine à lui donner sa main, bien qu'il fût beaucoup plus âgé qu'elle. Leur union fut des plus heureuses, et la mort de M"»® de Moltke, survenue en 1868, a laissé de profonds regrets dans l'âme du vieux capitaine. On dit qu'il visite souvent le mausolée qu'il a fait élever à sa mémoire dans un domaine qu'il possède en Silésie.

Mais la vraie passion de M. de Moltke et l'objet constant de son étude, c'est la guerre et la science stratégique. Placé à la tête de l'état-major prussien dès avant Sadowa, il organise longtemps à l'avance et prépare dans leurs plus minutieux détails les plans de campagne qu'il doit plus tard faire exécuter. Levé de grand matin, U passe neuf heures, dit-on, à sa table de travail, sans prendre d'autre nourriture qu'un verre de bordeaux et un biscuit. Aux séances du Reichstag, auxquelles il assiste régulièrement, il écoute, sans y prendre part, les discussions politiques. Ses collègues

l'ont surnommé le grand silencieux. Les faits parlent a^sez haut en sa faveur pour qu'il soit avare de paroles ; on comprend qu'il ait peu de goût pour les discussions parlementaires et qu'il préfère l'action aux discours.

Quel est, au fond, le système de guerre qu'il a inauguré ? En quoi ce système diffère-t-il de celui des'grands capitaines qui l'ont précédé ? La réponse à ces questions demanderait des développements qui, outre qu'ils échappent à notre compétence, nous entraîneraient beaucoup trop loin. Gontentons-nous d'indiquer en traits rapides les éléments nouveaux qu'il a introduits dans cet art meurtrier.

La tactique en honneur avant lui, et qui était due surtout au génie de Bonaparte, consistait principalement dans une disposition des divers corps d'armée qui leur permît de se rassembler à un moment donné et de faire ensemble une trouée sur le point faible de l'ennemi.

n s'agisscfit, suivant l'occasion, soit de tomber brusquement sur ses derrières et de lui couper toute communication avec sa capitale, soit de percer son centre et de battre successivement chacune de ses ailes après les avoir séparées, soit enfin de paraître céder le terrain et de l'amener

sur un champ de bataille où les chances lui fussent contraires. Tels sont les divers stratagèmes qui nous firent triompher à Rivoli, à Marengo, à Austerlitz et sur tant d'autres points.

M. de Moltke s'est approprié le système, tout en le modifiant sensiblement et en l'adaptant au caractère delà nation qu'il avait à mener au combat. Avec lui, il faut s'attendre à des attaques de flanc plutôt que de front, à moins qu'il ne veuille enlever à tout prix une position capitale. Ajoutez-y de fortes patrouilles et avant-gardes pour reconnaître parfaitement le terrain, l'art de donner au besoin le change à l'adversaire par des marches savantes, calculées avec une précision mathématique; enfin toutes les ressources que mettent dans la main d'un général expérimenté les progrès de la science moderne.

Mais ce qui distingue surtout la stratégie nouvelle, c'est la connaissance exacte du terrain et des ressources de l'ennemi. On sait que trois sections du grand état-major prussien sont chargées de Tétude spéciale des armées étrangères. Elles tiennent jour par jour un compte exact de leur effectif et de leur armement, enregistrant les rapports qu'envoient les officiers disséminés sur tous les points de l'Europe et occupés soit à lever les

plans topographiques des forteresses, soit à étudier les routes et les lignes de chemins de fer pour le transport des troupes et du matériel de guerre. Des cartes soigneusement dressées rendent l'aspect de chaque pays, et nous avons vu dans la dernière guerre, non seulement tous les officiers, mais les simples soldats munis d'un commode carnet qui les guidait dans la contrée à traverser et leur indiquait aussi bien les routes et les bois que les ressources en tout genre. Le plan, tracé d'avance par le feld-maréchal, a été religieusement suivi étape par étape. A la veille de la bataille de Wœrth, il disait à un diplomate étranger : « Tout marche chez nous comme sur un parquet ciré ; vous n'entendez pas de bruit et vous ne voyez presque rien. » Ce résultat est dû moins encore à la netteté et à la précision des ordres transmis par le chef qu'à l'intelligence avec laquelle ces ordres sont compris, à l'exactitude avec laquelle ils sont exécutés. Avec des inférieurs dont rinstruction est fortement développée, l'organisateur n'a pas besoin d'un si grand génie, et tous les rouages de la machine concourent d'euxmêmes à l'ensemble du résultat.

Il ne faut pas se le dissimuler, la guerre a changé de face, et les conditions du succès ne dé-

pendent plus des mêmes causes qu'auparavant.

Le courage personnel et la valeur des troupes ne peuvent rien contre des canons à si longue portée ni contre une rapidité de tir qui démolit un bataillon avant qu'il ait pu approcher l'ennemi. Il ne s'agit plus d'emporter les positions à la baïonnette ni de saisir l'adversaire corps à corps ; il est plus sûr d'amener contre lui de grandes masses d'artillerie et de le détruire à distance. La force matérielle tend de plus en plus à remplacer l'activité humaine, et le temps n'est pas éloigné peutêtre où, dans les combats comme dans l'industrie, tout sera fait par de puissantes machines.

M. de Moltke ne se contente pas de préparer les plans de campagne et de diriger du fond de son cabinet les fils qui vont au loin faire mouvoir des masses innombrables, il veut encore laisser à ses successeurs le récit de ce qu'il a exécuté. Sous ses ordres, une section de l'état-major, celle d'histoire militaire, a déjà publié l'histoire de la guerre de Danemark, celle de la campagne de Bohême et plusieurs volumes de l'histoire de la guerre de 1870-1871, entre autres ceux qui ont trait aux sièges de Strasbourg et de Metz. Il revoit lui-même avec soin la rédaction de ses collaborateurs et biffeimpitoyablement tout ce qui ne va pas au but.

Une simplicité sobre et antique distingue ces livres où les faits parlent seuls, ne visant qu'à exposer clairement les marches et les combats de chaque corps d'armée, et la part qu'il a prise à l'ensemble des opérations.

Le portrait* que nous donnons aujourd'hlii est celui d'un éminent historien contemporain qui à , la science la plus profonde unit la gloire d'un écrivain populaire. Th. Mommsen est né en 1817, sur la côte occidentale du Schleswig, à Garding, où son père était pasteur protestant. Après avoir reçu de lui une excellente éducation, il fut envoyé aux universités d'Altona et de Kiel, pour y achever ses études d'histoire, de philologie et de droit. Il y noua quelques-unes de ces franches et cordiales amitiés que l'on ne contracte qu'à cet âge et que la mort seule peut ensuite détruire ; telle fut sa liaison avec Otto Jahn. La vivacité de son intelligence et la rapidité de ses progrès eurent bientôt attiré sur lui l'attention de ses maîtres, et l'illustre professeur de droit, Savigny, l'ayant dis-

1. Cet article accompagnait, pour Texpliquer, le portrait gravé de l'historien.

tingué entre tous, l'aida de sa bourse et guida ses premiers pas dans la carrière; il lui fit accorder par l'Académie de Berlin une pension qui lui permit de visiter la France et l'Italie.

Dès ce premier voyage, Mommsen s'occupa avec ardeur de recueillir les inscriptions latines, s'adressant partout aux hommes spéciaux et les étonnant par la sûreté précoce de son coup d'œil autant que par l'étendue et la précision de ses ' connaissances. Il me souvient de l'avoir rencontré à Aix, en Provence, où vivait obscurément un épigraphiste qui, après avoir déchiffré les inscriptions latines si nombreuses dans cette colonie romaine, avait obtenu le poste de conservateur de la bibliothèque Méjane. Rien ne saurait peindre le joyeux étonnement de ce vieux bonhomme, appelé Rouard, à qui personne' ne prenait garde dans son pays, quand il s'entendit louer en face et en fort bons termes par ce jeune érudit allemand, pour les services qu'il avait rendus à la science historique. Il n'en revenait pas de se savoir célèbre si aa loin et d'avoir attiré l'attention d'un étranger, lui que ses compatriotes avaient toujours dédaigné.

Mais c'est en Italie surtout, dans cette patrie de l'archéologie, sur ce sol où tant de peuples ont

laissé leur trace, ayant de se perdre dans la poussière du tombeau, que Mommsen trouva des initiateurs et des maîtres du genre. Fiorelli et Minervini, à Naples, Jean-Baptiste Rossi, à Rome, lui furent d'un grand secours. Mais il s'arrêta le plus longtemps auprès de Tillustre comte Borghesi qui, dans la petite république de Saint-Marin, était parvenu à rassembler une admirable collection d'imprimés et de manuscrits sur les antiquités romaines. Th. Mommsen lui a prouvé plus tard sa reconnaissance en lui dédiant un de ses meilleurs ouvrages : Les mscn'p lions latines du royaume de Naples. Avant de composer ce livre, il avait exploré les chaînes de montagnes de la Basilicate et des Abruzzes, ne laissant aucun monastère, aucune bibliothèque, aucun antiquaire, sans leur emprunter les copies manuscrites des inscriptions qu'il n'avait pu examiner lui-même. Il savait que les pierres inscrites sont des pages du grand livre de l'histoire ancienne. Il devinait les monuments antiques sous les constructions modernes qui les recouvrent et qui souvent sont devenues des ruines à leur tour. Que de cités lui durent de retrouver les titres de leur ancienne gloire à demi effacés par le temps 1 Avec quel enthousiasme les Italiens l'entendaient, soit à l'Institut archéolo-

gique de Rome, soit à rAcadémie d'Herculanum, à Naples, leur révéler le sens de leurs vieilles institutions!

Il faut, pour vaquer à des études d'un ordre si supérieur, des esprits d'une trempe peu commune. Il s'agit, en effet, d'interpréter des textes écrits dans des idiomes à peu près inconnus et avec des caractères dont la valeur est souvent douteuse. A une grande rectitude d'intelligence, il est indispensable de joindre une finesse de vue qui démêle les plus subtils rapports de la syntaxe et de la végétation des langues. De même que le botaniste suit les transformations de la plante à travers tous les climats et les diverses formes qu'elle prend, selon la nature du sol, l'épigraphiste analyse la composition et la décomposition des mots et les flexions variées que leur impriment les races humaines qui les emploient tour à tour.

Th. Mommsen réunissait à un haut degré toutes ces aptitudes. Elles lui ont permis de donner au monde savant les beaux résultats de ses recherches dans les ouvrages publiés successivement sur les Osques, sur k$ dialectes de l'Italie inférieure et sur les tribm romaines au point dQ vue çkdminislraiif* Un de ses mémoires, qui traitait dvt ^ysim^ monétaire des fiomaim, obtint mêpie, en 185Q, Je prix de

numismatique fondé par notre Académie des inscriptions et belles-lettres. Enfin, il mit le sceau à sa réputation par son histoire romaine ^ où les théories sont appuyées d'une science solide.

Ici il prend pour guide Tite-Live, dont il contrôle chaque témoignage à la lumière de l'érudition moderne. Avant de composer lui-même son livre, il avait publié une édition de l'historien romain, dont le texte fut soigneusement revu sur les anciens manuscrits. On sait combien le temps a mutilé, dans ses parties essentielles, ce récit épique de la vie de Rome ; il ne reste presque plus rien de la période qui va des guerres puniques à la chute de la république. Mommsen, pour réparer cette lacune que les commentateurs ont en vain essayé de combler, met à profit, avec une science consommée, les débris de la littérature latine. 11 groupe avec art une masse de faits qui éclairent d'un joifr nouveaiî chaque point de la constitution politique, religieuse et économique. La chronologie, restaurée sur ses bases, marque les étapes du récit jusqu'à la mort de César. Enfin il restitue aux personnages le langage et les mœurs vraies qui constituent leur vitalité dramatique, et ne recule pas devant la crudité du langage rustique, si familier au vieux Caton.

Afin de ne mêler en rien les inventions de la Fable aux récits de l'histoire, il rejette toutes les légendes dont Tite-Live a orné le berceau de Rome et ne veut pas plus du poignard de Lucrèce que de la fin tragique du roi Servius. Mais il se garde bien de remplacer les contes populaires par des hypothèses, et il laisse à l'école de Niebuhr l'attirail de ses fantaisies. Pour lui, disciple prudent de Vico et de Herder, il justifie par des faits précis la hardiesse de leurs conjectures. Avec un talent de composition qui a manqué chez nous à J.-J. Ampère et à Michelet dans la même entreprise, il est parvenu à faire un tableau vivant et animé de la lutte entre les derniers républicains et les fondateurs de la monarchie césarienne.

Six éditions en moins de vingt ans témoignent du succès de son œuvre. Traduite dans toutes les langues de l'Europe, elle est entrée en Allemagne • dans le fonds de la langue poétique et oratoire. Il a eu l'heureuse fortune de donner comme un regain de fraîcheur et d'actualité à des questions sur lesquelles il semblait qu'on dût être blasé. Attaqué avec autant de passion qu'il en avait déployé lui-même dans ses tableaux, il a trouvé des partisans et des défenseurs enthousiastes. En France même, où nous mettons une

prudente lenteur à prendre connaissance des écrits qui ne sont pas en notre langue, on est presque informé du mérite de Mommsen. Il y a longtemps que les bons juges lui ont rendu pleine justice. Vers les dernières années de l'empire, peu de temps après la publication de Y Histoire de César, quelqu'un s'extasiait, en présence de Sainte- Beuve, sur les parties fermes et même vigoureuses de ce travail, sur la façon remarquable dont l'auteur a exposé la conquête successive par les Romains de tous les rivages de la Méditerranée, et il en reportait l'honneur à l'historien couronné : « Oh ! non, riposta vivement l'auteur des Causeries du lundi,, ce n'est pas là du Napoléon III, c'est du Mommsen. »

L'ex-père Hyacinthe sera-t-il autorisé à faire des conférences ou ne le sera-t-il pas? Grave question qui a agité le ministère et les Chambres, fait parler Tagence Havas et dicté aux journaux des articles pitoyables.

Ah 1 qu'il est dangereux, lorsqu'on est membre d'une congrégation puissante, d'en sortir pour marcher seul dans la vie ! Quiconque jette le froc aux orties s'expose à des outrages sans nom, qui restent collés à son vêtement d'homme du monde; il est bientôt couvert de boue et de salive par une tourbe de gens qui le bafouent au nom de principes dont la plupart, dans leur for intérieur, se soucient comme d'un fétu. Contre tous ces outrages, il restera sans défense. Écho des bruits du dehors, sa propre conscience lui reprochera cent fois le jour son imprudente défection»

C'est ce qui explique ramertume et la suprême désespérance de Lamennais à son lit de mort, voulant être enterré sans amis, sans discours, sans aucune des pompes qui honorent les funérailles, ayant hâte, pourairîsi dire, de disparaître dans la fosse commune, où nul signe visible ne rappelle son souvenir.

Le plus brillant de ses disciples, Lacordaire, ambitieux comme luideréconcilier le catholicisme avec le siècle, de rajeunir le dogme en lui infusant la sève de la science moderne, échoua dans son entreprise, fut banni de la chaire de Notre- Dame et ne trouva d'asile qu'au sein de Fécole de Sorrèze. Sevré des joies de la famille et des tendresses humaines, il versa dans cette école et dans réducation des enfants le trop plein de son ardente affection. Ce dérivatif put seul le sauver de rhérésie.

Il n'en a pas été de même de M. Loyson, de l'ancien carme qui s'appelait en religion le père Hyacinthe. Après avoir brillé dans la chaire, et rempli de son éloquence les voûtes des cathédrales, il s'est dérobé tout à coup, a rompu avec Rome, s'est marié et a été élu curé de Genève. Mais là encore il n'a pu rencontrer la paix et le repos ; s'étant aheurté à d'insupportables exi-

' gences, il a dû donner sa démission. Le voici maintenant qui va revenir en France, sans appui, sans parti, renié même par son frère, à qui Dieu pardonne I et n'ayant plus d'autre autorité que celle d'un simple particulier. Aussi faut-il voir comme on le traite ; dès qu'il fait mine de parler ou d'écrire, insultes et flétrissures tombent sur lui dru comme grêle.

Et pourtant quel est son crime ? de' quoi l'accuse-t-on, si ce n'est d'être sorti de l'étroit giron de l'Église pour rentrer dans le sein de la grande société humaine? Il n'y a dans cet acte, ce me semble, que le fait d'un honnête homme, qui sacrifie son intérêt à ses convictions et qui résiste avec un égal courage à des excès contraires. Du moment que sa foi n'est plus entière, que sa croyance est entamée, il se retire. L'exemple n'est pas si fréquent autour de nous, pour qu'on ait le droit de le mépriser. Quoi I parce que, obéissant à l'impérieuse voix de la nature qui, après tout, est celle de la vraie morale, il a été sincère et conséquent, il se verra insulté, sans pouvoir répondre, par tous les écrivains qu'abrite le drapeau clérical!

Mais ceux qui, en ce moment, crient si fort contre lui, seraient les premiers à l'applaudir, si

demain la papauté, comme cela s'est vu en 1847, faisait volte-face, amnistiait ce qu'elle condamne et prêchaitde nouveau Talliance avec la démocratie et la liberté.

Avouez que nous ne prenons guère le chemin de Tapaisement; il est loin encore le moment où chacun souffrira, sans slrriter, que ses idées soient discutées et librement combattues.

Un jour que M. Franck, au Collège de France, avait fait une leçon sur la tolérance, deux de ses auditeurs, à la sortie du cours, se prirent de querelle à ce sujet et s'échauffèrent si bien que le partisan des idées du professeur administra à Tautre un Vigoureux soufflet pour lui mieux inculquer la force de ses arguments.

Voltau*e, qui a fait tant de belles phrases sur cette vertu, dont nous nous targuons volontiers, mais que nous pratiquons si mal, était lui-même le plus intolérant des hommes. Quand le pauvre Fréron s'avisait de ne pas admirer ses insipides tragédies, il le criblait d'épigrammes et le traduisait au théâtre sous un masque odieux.

Si nous n'y prenons garde, nous agissons tous à peu près comme l'étudiant ou comme Voltaire. Abordez un individu qui vient de discuter une question politique, religieuse ou littéraire, et de-

mandez-lui ce qu'il pense de son contradicteur. Vingt fois pour une il vous répondra que c'est un esprit sans cervelle, si même il ne l'accuse de faire partie de la police.

Ne croyez pas que les esprits bornés soient seuls atteints de ce travers. Les talents les plus distingués, ceux même qu'une longue pratique des affaires aurait dû guérir de l'infatuation, n'en sont pas exempts. M. Guizot, provoqué vers la fin de ses jours par un sceptique qui lui reprochait son doetrinarisme, répondait : « J'admets comme un droit naturel et universel la liberté de la penséje ; mais parce qu*elle est essentiellement libre, elle n'est pas indifféremment vraie, et ceux-là seuls qui pensent comme moi sont, pour moi, dans la vérité. » Voilà qui est parfait I mais si votre adversaire affiche la même prétention, resterez-vous donc éternellement tous deux figés dans votre immobilité et vous contemplant le nombril? — Passez-moi ce cliché.

Plaindre l'erreur des gens ou accuser la faiblesse de leur esprit me paraît déjà un trait de suffisance et d'orgueil, mais ce n'est pas assez ; involontairement et par une pente insensible, on tombe dans la calomnie et la persécution. Quiconque refuse de se convertir à l'opinion régnante

est traité en ennemi public; on s'acharne contre lui, on le tourmente de mille façons. Aussi les habiles, les hypocrites, ont la prudence de se ranger à ravis du grand nombre, de couvrir leurs vices du manteau des idées en vogue, quitte à changer de masque si la foule se ravise. Seronsnous donc éternellement dupes d'un tel manège? Quand donc viendra le jour où Testime se mesurera non plus "aux opinions, mais aux actes, où l'on ne dira plus de certaine individus, en guise d'excuse : « il agit mal, c'est vrai, mais il pense si bien! »

Je n'ai eu qu'une fois l'occasion d'entendre le père Hyacinthe, alors qu'il était dans tout l'éclat de la vogue et du talent. C'est dans une ville de Provence, où demeurait sa sœur, M"^" Lari, mariée à un officier d'intendance. Le carme était venu se reposer auprès d'elle des fatigues d'un long carême prêché à Notre-Dame. Il sortait peu, ne recevait que de rares visites et se dérobait de son mieux à la curiosité des dévotes. Cependant, prié par l'évêque de donner un sermon, il n'osa refuser. La petite cité était sous le coup d'un deuil récent : un jeune flls de famille venait de mourir subitement, sans avoir reçu les secours de la religion : sa mère, au désespoir, tremblait de ne pas

retrouver dans l'autre monde celui qu'elle avait tant aimé.

Soit par hasard, soit avec intention, le i5rédicateur parut avoir songé à cette douleur et prit pour texte de son discours la miséricorde infinie de Dieu : il soutint cette thèse audacieuse que, audessus de l'inflexible axiome hors de r Église point de salut^ dominait la clémence divine et qu'il fallait espérer même contre toute espérance.

Il y avait plaisir à entendre la large et consolante doctrine déjà professée dans les livres de Lamennais et de Jean Reynaud, mais qui, passant par une bouche alors sacrée et tombant du haut de la chaire, acquérait tout à coup une imposante autorité. On suivait avec émotion cette parole lancée sur un si beau terrain et qui terminait toujours par un trait heureux ses plus grandes témérités. Pour une oreille profane, l'intérêt était le même qu'aux plaidoyers de Jules Favre dont Téloquence n'est pas sans rapport avec celle de l'ancien carme.

L'efCet fut prodigieux; ce public méridional eut peine à contenir son enthousiasme. Aucun dès prêtres présents, je dois le dire, ne parut scandalisé ; pas un muscle sacerdotal ne bougea devant l'audace d'une telle doctrine, qui peut être fort

chrétienne, mais qui assurément n'est pas catholique. Il faut croire pourtant que le prédicateur comprit qu'il était allé trop loin, car informé que l'on se proposait d'insérer son discours dans un journal, il pria de n'en rien faire.

Quand il descendit de la chaire et que Ton vit de près ce corps d'athlète, ce cou de taureau sous une tète magnifique, ces bras musculeux qui remplissaient la large manche de laine blanche, on songea involontairement aux moines du moyen âge, â Pierre l'Ermite, à Jérôme Savonarole, dont la parole de feu entraînait les peuples à la conquête de la Palestine ou à celle de la liberté.

Des pensées plus folâtres et que l'on devine venaient aussi à l'esprit, en présence d'une si belle prestance de cuirassier. Lorsqu'un moine est bâti de cette façon, comment ne pas se souvenir de frère Jean des Entommeures ?

Il ne faut donc pas s'étonner de la résolution qu'il accomplit quelque temps après. S'il est vrai, comme il l'a écrite qu'il ait gardé intact jusqu'à SQn mariage le vœu de chasteté, ce n'a pas dû être sans lutte et sans frémissement. La liberté de mœurs dont on jouit en Italie et en Espagne n'étant pas admise en France, le mérité de M. Loyson ne m'en paraît que plus grand.

On lui attribue un mot assez naïf. Lorsqu'il prit rhabît civil, quelqu'un lui ayant demandé si ce changement de costume ne lui avait pas été bien pénible : « En effet, répondit-il, vous ne sauriez croire combien il en coûte de porter des bottes, quand on n'en a pas Thabitude. »

On ajoute qu'il a conservé du moins, à défaut d'une foi complète, la vertu de charité. Pendant son séjour à Genève, logé modestement à l'hôtel, il distribuait à ses compatriotes nécessiteux une partie de son traitement.

Puisque la robe ne le protège plus et qu'on veut le traiter en prêtre apostat, laissons-lui subir la peine autrefois infligée aux clercs déserteurs du capuchon. Mais que les infidèles et les mécréants se tiennent à l'écart, abandonnant aux vrais croyants le soin d'exécuter la sentence. En ce cas, et s'il n'y en a pas d'autres pour lui jeter la pierre, il ne sera pas, j'en suis certain, lapidé de sitôt.

Au premier bruit que M. Loyson devait faire des conférences au Cirque d'Hiver, M. Louis Veuillot s'est hâté de lui décocher un article. Jusque-là, rien que de très ordinaire et de peu dangereux. Personne ne lit V Univers , pas même les prêtres, qui lui préfèrent le Figaro, le trouvant plus folichon. Mais voilà que, pieusement, toutes les feuilles bien pensantes ont reproduit Tarticle avec accompagnement obligé d'éloges à radresse du spirituel rédacteur. C'a été comme un mot d'ordre et une consigne générale. Il est évident que Ton veut étouffer la voix de l'ancien carme, ou du moins provoquer un tel scandale que l'autorité soit forcée d'interdire ses conférences.

Je n'ai pas mission de défendre l'ex-père Hyacinthe, et j'espère que, malgré tout, il saura se

faire écouter. Mais que le procédé employé contre lui est donc maladroit I On en a jadis usé pour M. Renan. Cela ne Tempêche point de professer librement aujourd'hui dans la même chaire où il fut insulté.

Avez-vous lu cet article partout cité? Qu'y trouve-t-on de remarquable? Go mment Tespritde parti aveugle- t-il les gens au point de leur faire admirer une page aussi nauséabonde? Quoil vous avez en face de vous un adversaire que vous portiez aux nues quand ^il était dans vos rangs, un honjme d*un réel talent et, pour le combattre, vous ne trouvez que de vulgaires pasquinades à propos de leur photographie, sur l'âge et les traits de sa femme et sur les jambes de son fils!

Toutes ces gambades, ces grimaces pour ridiculiser une femme et un enfant qui ne sont pour rien dans la faute, si faute il y a, de M. Loyson, ne valent pas mieux que les Lanternes où Rochéfort s'acharnait jadis à salir l'impératrice et le prince impérial. Ni les ardeurs de la politique, ni le zèle de la religion n'excusent de telles façons d'agir. On a beau être fanatique d'une cause, on n'aime pas à la voir ainsi défendue. Que les républicains continuent à vanter les gamine-

ries de l'un, les dévots à s'extasier devant les turlupinades de l'autre, quiconque a souci de la dignité des lettres les placera tous deux sur la même ligne et les poursuivra d'un égal mépris.

L'attaque de M. Veuillot ne prouve qu'une chose, c'est que le parti qu'il défend a si peu de confiance en la vérité de ses doctrines, qu'il cherche à retenir, par la crainte de l'infamie, ceux qui seraient tentés de le quitter.

Ce moyen a pu être adroit, mais il est bien usé. M. Veuillot, qui l'emploie depuis tantôt un demisiècle, l'a tellement prodigué de droite et de gauche, qu'il a lui-même ruiné le truc. A force de le voir s'acharner à tant de victimes, mordre tant d'honnêtes gens, mettre toute sa gloire à troubler celle des autres, on s'est dit que c'était pour lui un métier, bon métier il est vrai, qui enrichit son homme et qui, à défaut d'estime, rapporte des écus. Tant qu'il a eu de la verve et de l'esprit, on a ri comme on fait aux lazzi d'un paillasse.

Aujourd'hui, l'âge est venu. Pour faire le saut de carpe, les membres n'ont plus assez de souplesse; la plume est lourde, la plaisanterie forcée, et rhomme qui a eu tant d'esprit n'a plus même

celui d'entendre la voix qui lui crie le solve senescentem mature sanus equum.

Il n'e'st pas au monde de spectacle plus attristant que celui d un saltimbanque fané et vieilli : rien de plus lamentable qu'un pitre en cheveux blancs.

Passe encore si les résultais étaient heureux. Mais voyez où ont abouti ces attaques incessantes contre tout ce qui n*est pas de la petite église. Elles ont si bien irrité les esprits qu'une lutte est inévitable. Si le combat s'engage entre le cléricalisme et ses adversaires, devenus chaque jour plus nombreux, je doute qu'il tourne à l'avantage du parti que défend M. Veuillot. Est-ce donc là ce qu'il a voulu?

Le peu de succès qu'a eu jusqu'à présent, dans l'opinion publique, la candidature de M. de Pontmartin à l'Académie, est une preuve du discrédit où tombent les écrivains de ce parti. Certes, M. de Pontmartin semblait un candidat des plus désignés. Il a assez écrit à la Gazette de France, à la Bévue des Deux-Monàes, au Correspondant; il a assez bataillé contre toutes les gloires de notre époque, assez donné de preuves de médiocrité pour avoir droit aux Invalides de l'Institut. Et cependant, l'Académie lui ferme ses portes. Elle pourrait lui pardonner, en faveur de son zèle

pour la royauté et les bons principes, d'avoir méchamment déchiré ses amis dans les Jeudis de Madame Gharbonneau, mais il est un point sur lequel les Quarante, si peu soucieux qu'ils soient du cri public, n'y resteront pas insensibles. M. de Pontmartin a eu le courage singulier, au moment où notre pays était la proie des armées étrangères, oui, il a eu le courage de rire des efforts que Ton tentait pour se défendre. Alors que les Vendéens se battaient à côté des soldats de Garibaldi, que le fils Baroche était tué dans les rangs d'^un bataillon républicain, ce monsieur a trouvé plaisant de tourner en ridicule l'élan suprême dans lequel tous les Français, oubliant leurs divisions, se confondaient en un même désespoir. Une telle absence de sens moral serait chez un autre absolument monstrueuse ; chez lui, ce n'est que faiblesse de nature, conséquence d'une incroyable étourderie. Il est si léger, ses convictions sont si fragiles, ses principes si peu sûrs que, dans un article sur le ministère Martignac, il s'est oublié un jour, lui le défenseur du trône et des mœurs virginales, jusqu'à détailler avec componction comment le vieux Louis XVIII, devenu podagre et impuissant, lévigeait sa prise de tabac entre les seins nus de la belle madame du Cayla-

Nos hommes politiques se sont donné, ces jours derniers, beaucoup de mouvement et de peine pour régler Fexercice du suffrage universel et Tempêcher de faire des folies. Combien leur souci eût été moindre et la solution plus facile, si depuis que ce droit a été conquis on avait eu le soin d'éclairer le jugement et le goût du public en rendant accessibles à tous des œuvres d'une moralité saine, d'une science exacte et ornée, comme est Fouvrage dont nous sommes heureux d'annoncer la publication! Rien ne peut en effet rendre plus de services à la cause du bon sens que la propagation de livres semblables, dont la lecture repose de tant de volumes futiles ou malsains, trop prodigués par la librairie. Faisons des vœux pour que le succès réponde à l'honorable tentative des éditeurs et les encourage à continuer dans cette voie.

Est-il besoin de célébrer le mérite de l'artiste qui a illustré de son crayon YHùtoire des Croisades ? Tous nos lecteurs connaissent les beaux dessins de Gustave Doré ; ils ont parcouru, ne fûtce que d'un regard d'envie, les monuments qu'il nous a déjà donnés, le Rabelais, le Dante, le Boti Quichotte, les Contes de Perrault, On aime à voir commenter un texte avec cette hardiesse, cette fougue toujours maîtresse d'elle-même, avec cette puissance de création qui fait revivre les hommes et les lieux.

Nul aussi bien que lui n'était capable de nous représenter les énergiques scènes des guerres sacrées, les tours sombres du manoir féodal et les horizons infinis des campagnes syriennes. Voyez le mouvement et là vie qu'il a su imprimer à l'assaut de Mosbourg ! Quelle énergie dans l'élan des chevaliers qui grimpent aux échelles! Comme tous les détails de la mêlée sont rendus avec vigueur 1 On assiste à ce premier échec subi par les Croisés, on entend les cris du combat et les coups des projectiles contre les armures.

Mosburg ou Mersbourg, appelé aujourd'hui Ovar en hongrois, est une ville forte située dans les marais que forme la Leytha, à l'endroit où cette rivière se jette dans le Danube. 11 y faut

passer pour aller d'Autriche en Hongrie et les Croisés la rencontrèrent sur leur chemin. Devant la troupe désordonnée qui s'avançait comme un ouragan dévastateur, la ville ferma ses portes et refusa les vivres qu'on lui réclamait. Les Croisés, indignés de cet accueil inhospitalier, abattirent une forêt, et avec des troncs d'arbres construisirent une chaussée qui les mena jusque sous les murs de la place. Mais laissons l'historien nous décrire l'assaut.

«Après quelques préparatifs le signal est donné; les échelles sont dressées contre les remparts ; on livre un assaut général. Les assiégés opposent une vive résistance, et font pleuvoir sur leurs ennemis une grêle de traits, de pierres et de torrents d'huile bouillante. Les Croisés redoublent de fureur, s'encouragent les uns les autres. La victoire allait se déclarer pour eux, lorsque tout à coup quelques échelles fléchissent sous le poids des assaillants et entraînent dans leur chute les créneaux et les débris des tours que les béliers avaient ébranlées. Les cris des blessés, le fracas des ruines, répandent une terreur panique parmi les Croisés. Ils abandonnent les remparts à demi ruinés, derrière lesquels tremblaient leurs ennemis, et se retirent dans le plus grand désordre,

Les habitants de Mersbourg, étonnés de leur victoire, sortent enfin de leurs remparts, et trouvent la campagne couverte de fuyards qui avaient jeté leurs armes. Un grand nombre de ces furieux, à qui rien jusqu'alors n'avait pu résister, se laissent égorger sans défense. Plusieurs périssent engloutis dans les marais. Les eaux du Danube et de la Leytha sont rougies de leur sang et couvertes de leurs cadavres. »

Il faut lire dans Thistoire ces épisodes de Texpédition que Tauteur retrace avec franchise et sans dissimuler les horreurs commises parles Croisés. Michaud est un narrateur qui ne cherche pas à donner le change et qui s'est entouré des meilleures informations. La vérité et l'exactitude avaient tant de prix à ses yeux qu'à l'âge de soixante-trois ans, malgré la faiblesse de sa constitution et les dangers du voyage, il n'hésita pas à partir pour l'Orient, afin d'imprimer à son récit la précision topographique et la couleur des lieux. VHisloire des Croisades était son œuvre de prédilection, le monument auquel il avait voulu consacrer le meilleur de son talent.

Il a laissé la réputation d'un homme de beaucoup d'esprit, et l'on rapporte de lui une foule de mots heureux. Une de ses maximes

favorites était que Von ne dit bien que ce qui est difficile à dire.

Un jour que Fontanes le pressait de se rallier à TEmpire et lui citait l'exemple de Delille qui avait accepté de Napoléon une pension de 6,000 francs: « Oh! pour celui-là, répondit-il, il a si grand'peur, que vous lui feriez accepter 100,000 francs de rente.» Aussi Napoléon Tappelait-il mauvais sujet.

Sous la Restauration, il répondit à un ministre qui offrait d'acheter le journal dont il était un des propriétaires : « Monseigneur, il n'y aurait qu'une chose pour laquelle je pourrais être tenté de vendre la Quotidienne, ce serait un peu de santé. Si vous pouviez m'en donner, je me laisserais corrompre. »

Il était en effet maladif, grand et maigre. Lorsqu'il s'embarqua à Marseille pour la Palestine, un de ses amis s'étonnait qu'il s'exposât à cet âge, surtout étant marié : « Je le suis si peu ! » répondit-il.

Il a heureusement caractérisé un genre de polémique qu'il avait beaucoup pratiqué, qui s'est fort répandu depuis, et qui consiste à associer deux choses qui devraient être soigneusement séparées, la politique et la religion : « Nous autres.

dîsait-il, nous tirons par les fenêtres de la sacristie. »

Lorsqu'un de ses collaborateurs lui lisait un article ennuyeux, on le voyait s'agiter, tracass.er sa tabatière et prendre des prises coup sur coup. Mais si le morceau était spirituel, il devenait rayonnant et en jouissait comme d'un bienfait.

Le plus grand service que son esprit et sa gaieté aient rendu à Michaud, ce fut de le faire échapper à un jugement devant un conseil de guerre: Le jour où il devait comparaître, il amusa si bien les gendarmes envoyés pour l'amener, qu'ils acceptèrent d'aller avec lui dîner au restaurant, et il en profita pour s'esquiver.

Un des plus jolis chapitres de son Histoire des Croisades est celui qui traite du rôle que les femmes jouèrent dans ces lointaines expéditions. Il y a là un mélange de malice, de sentiment et de bonhomie qui en fait un morceau vraiment original. Essayons d'en détacher' quelques traits.

A la bataille de Dorylée, les épouses et les filles des chevaliers et des barons craignirent un moment de tomber entre les mains de l'ennemi.

Mais la peur du danger ne leur fit point oublier la coquetterie; elles se revêtirent de leur parure la plus brillante et se couvrirent de leurs dia-

mants, afin de toucher le cœur des barbares, peut-être aussi de charmer leurs regards. Il est vrai que, le danger passé, elles firent oublier ce moment de faiblesse, en apportant des vivres et de Teau à ceux qui avaient combattu pour le Christ et pour elles.

« Lorsqu*après la prise de Jérusalem, Guillaume de Poitou partait pour TOrient, il fut suivi d'un grand nombre de femmes et de jeunes filles.^ Albert d'Aix nous dit que les nobles dames de la France, de l'Allemagne et de l'Italie, qui avaient pris la croix, périrent misérablement dans l'Asie Mineure, [ abandonnées par leurs chevaliers et tombées entre les mains des Turcs, que leur chevelure hideuse, leur barbe épaisse, leurs vêtements bizarres rendaient semblables aux démons. Un historien grec, qui parle du passage de Louis VII et de l'empereur Conrad à Constantinople, nous apprend que sous les drapeaux de la croix, on voyait un bataillon de femmes, couvertes de leurs armes, qui avaient un commandant de leur sexe, dont on admirait l'éclatante parure, et qu'on appelait la dame aux jambes d^or, »

Qui n'a lu dans Joinville le naïf récit de ce que fit Marguerite de Provence, femme de Louis IX, qui avait suivi son mari en Egypte? Séparée de

lui par le désastre de la Mansourah et assiégée dans la ville de Damiette, elle manda son écuyer, et se jetant à ses genoux, le conjura de lui couper la tète si elle avait le malheur de tomber entre les mains des Musulmans.

Les auteurs arabes nous apprennent qu'on trouva plusieurs fois parmi les morts des femmes qui avaient combattu avec les Croisés, et qui portaient Tarmure et le vêtement des guerriers de l*Occident. La sœur d*un moine de Frodmont, appelée Marguerite, prit part à la défense de Jérusalem, lorsque Saladin assiégea cette ville. On la rencontrait parmi les combattants, armée d'une fronde et le front couvert d'un vase d'airain en guise de casque. Après maint fait d'armes, elle échappa au fer des Sarrazins, traversa seule, sans autre ressource qu'un psautier, la Syrie et l'Asie Mineure, et revint en Europe, où elle s'ensevelit dans un clottre près de Laon.

<t Une femme, dont l'histoire ne nous a point conservé le nom, se distingua par un trait d'héroïsme qui mérite d'être cité. Les assiégeants s'occupaient de combler un fossé de Ptolémaïs ; l'héroïne chrétienne, qui se trouvait dans la foule de ceux qui jetaient de la terre, des pierres, du bois, fut atteinte et renversée par un javelot

Comme elle était blessée mortellement, elle appela son mari et le conjura, lorsqu'elle serait morte, de la jeter elle-même dans le fossé, pour qu'elle pût encore s'associer, après son trépas, aux travaux et aux victoires des chrétiens. »

En général, les femmes déployèrent dans les croisades toutes les vertus de leur sexe. On les vit occupées, dans ces longs pèlerinages, à soigner les malades et les blessés, à consoler ceux qui souffraient, à encourager ceux qui faiblissaient et voulaient retourner sur leurs pas. La passion de l'amour en entraîna un grand nombre dans des expéditions où s'enrôlait la jeunesse belliqueuse, de sorte que les sentiments qu'inspire la beaiïté se mêlèrent quelquefois aux sentiments graves et austères de la terre sainte.

Les femmes de l'Orient, auxquelles les coutumes de l'islamisme ne permettaient pas de paraître sur les champs de bataille, ne furent pas toujours insensibles à la valeur des chevaliers français. La fille de Soliman, un des émirs de l'Asie Mineure qui .retenait Bohémond dans les fers, visitait chaque jour, dans leur prison, ce prince et ses compagnons d'infortune.^ Elle les décida même à combattre les ennemis de son père. Celui-^ci n*en fut pas moins indigné de Tin-

térêt que sa fille portait à des chrétiens, et la qualification ûepessima meretrix, qu'il lui donna dans sa colère, nous fait connaître le genre de soupçon que lui inspirait une telle conduite.

Terminons par la naïve aventure delà princesse musulmane que le Tasse a célébrée sous le nom d'Herminie. Fille du gouverneur d'Antioche, elle tomba aux mains des Croisés après la prise de cette ville. Lorsqu'on la rendit à sa famille, elle se mit à pleurer; et comme on lui demandait quel était son chagrin , elle répondit : « Je ne pourrai plus manger de l'excellente chair de porc. » Il y a loin, on le voit, de la réalité aux pdétiques fictions du chantre de la Jérusalem délivrée.

Ces guerres eurent pour résultat de faire tomber les barrières qui séparaient les unes des autres les diverses classes de la société féodale. Des dangers supportés en commun rapprochèrent les barons des manants et préparèrent Taffranchissement de ces derniers.

Ce n'est plus à Michaud, mais à Michelet que nous emprunterons le tableau final de cette révolution.

« Au pied de la tour féodale qui l'écrasait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impi-

toyable, qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses vassaux, les arma luimême, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec eux ; la communauté de misères amollit son cœur. Plus d'un serf put dire au baron : Monseigneur, je vous aï trouvé un verre d*eau dans le désert; je vous aï couve?' t de mon corps au siège d'Antwche et de Jérusalem.,, »

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