M. JULES CLARETIE
Il est impossible, en effet, fût-on le plus richement doué de tous les tempéraments littéraires, de courir tant de carrières à la fois sans que le pied ne cloche, de franchir tant d'obstacles sans que le cheval ne bronche.
La pièce des Muscadins suffirait, à défaut d'autres preuves, pour nous démontrer l'inconvénient de cette production trop hâtive et forcée. Que M. Claretie ne se méprenne pas aux applaudissements bénévoles qui ont salué l'apparition de sa pièce. C'est à sa seule personne, à son talent, à sa bienveillance, aux qualités de son caractère et de son esprit qu'on applaudissait et nullement aux mérites de son drame.
La première représentation a été des plus brillantes. Le public habituel de ces sortes de solennités était accouru de tous les points de l'horizon où la saison l'a dispersé. Bravant une chaleur de fournaise, les écrivains, les auteurs dramatiques, ainsi que les actrices et les auteurs célèbres, tous les justiciables du feuilleton et dé la critique avaient voulu mériter les bonnes grâces de leur juge et lui témoigner leur sympathie. Car, il n'y a pas à se le dissimuler, M. Claretie est plus ou
moins qu'un talent; c'est une puissance. On était moins nombreux le lendemain, mais encore très favorablement disposé. Chacun arrivait avec un vif désir d'aider au succès, avec des trésors d'enthousiasme que Ton n'a pas eu assez l'occasion de dépenser. Les bravos allaient au-devant des moindres lueurs et saluaient jusqu'à la plus petite intention de beauté. Mais l'admiration ne trouvait où se prendre et les scènes se succédaient sans amener le geste, le mot qui décide du succès et fait oublier les défaillances.
Quelle inspiration malheureuse d'avoir choisi pour héros et offert sur un cheval, à nos acclamations, cet ignoble Barras, l'un des plus tristes personnages de la Révolution! Quoi! vous voulez nous donner des leçons de probité républicaine et de patriotisme, et vous présentez à nos regards cet agent d'affaires égaré au pouvoir, ce roué de la Régence perdu dans la politique, qui a passé sa vie à tripoter et à conspirer, et qui se peint tout entier dans les paroles qu'il répondit à Dubois-Crancé, lorsque celui-ci lui proposa d'arrêter Bonaparte à la veille du 18 brumaire : « Je me /"... de tout ce qui arrivera : je vais me mettre au bain; qu'on ne me tracasse pas davantage, »
Comment s'intéresser aux dangers que peut
272 M. JULES GLARETÏE
courir un tel homme? La conspiration tramée contre lui et qui fait le sujet de la pièce n'est d'ailleurs qu'un tissu d'invraisemblances. L'aventurier Favrol, agent des royalistes, misérable sans foi ni loi, non content de trahir l'hospitalité de Laurent Lafresnaye, chez qui il a trouvé un asile, et de séduire sa femme, parvient encore à l'impliquer dans le complot qu'il ourdit contre le Directoire et à lui faire signer un écrit qui constate sa complicité. Notez que ce Lafresnaye est le propre secrétaire général du ministre de la police et qu'il a un flls capitaine dans l'armée d'Augereau, qui ne lui ménage ni les avertissements ni les objurgations. Mais il est aveuglé par sa passion pour Jeanne, sa jeune épouse, qui le trompe avec Favrol, et à qui, paraît-il, il ne peut procurer que par ce moyen le luxe et la fortune. L'épouse adultère apprend bientôt que son amant recherche la main et la riche dot d'une héritière bretonne ; elle se venge en avouant tout à son mari, envers qui elle réparera ses torts en donnant à Favrol un dernier rendez-vous, oîi elle lui arrache des mains le papier qui contient la signature de Lafresnaye. Mais elle paye de la vie ce dévouement tardif : Favrol furieux la poignarde. On arrête l'assassin et il périra sur l'échafaud.
OÙ sont les muscadins dans tout cela? Quel rapport ont-ils avec ce drame vulgaire? L'auteur ne les a rattachés à Faction que d'une façon épisodique et en véritable hors d'œuvre. On les voit bien au Pont Neuf ou sur la terrasse des Feuillants avec leur costume bariolé, leurs airs évaporés, grasseyant des niaiseries et avalant leurs r. Mais on rxe saurait dire que leur intervention justifie le titre de la pièce ni qu'elle suffise à la marquer d'un cachet de réalité. .
L'administration du Théâtre-Historique a fait de son mieux pour encadrer convenablement l'action, et il n'a pas tenu à elle que le succès ne fut complet. Les décors sont vraiment beaux et d'une grande vérité.
Les acteurs ont eu quelque peine à donner un peu de vie dramatique à des rôles qui sont presque tous odieux. M"® Rousseil a fait preuve d'une énergie sobre et d'une vraie passion dans la scène finale. M"»*" Raphaël Félix ajoute du charme et de la poésie au rôle de M"« de Kermadio, malheureusement elle disparaît dès le troisième acte. M. Clément Just parle trop dans sa cravate et M. Maurice Simon a joué le rôle du comte de Favrol d'un air glacial et distrait qui en fait un véritable contre sens. Mon voisin de stalle prétendait
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que c'était de sa part une attention délicate envers les spectateurs, que son jeu visait à rafraîchir.
Enfin, la critique a bravement soutenu la tentative de l'un des siens et ne lui a pas ménagé les éloges. Elle aurait pu, cependant, être plus adroite et ne pas émailler ses coups d'encensoir de restrictions qui en détruisent l'effet. Ainsi dans V Événement ^ M. Albert Delpit, qui vient d'avoir, lui aussi, un drame patriotique tué sous lui, a détaché à son confrère en feuilleton et en infortune dramatique un véritable pavé d'ours. Après de nombreux éloges, trop emphatiques pour être sincères, il conclut ainsi :
Seulement je ferai ici un léger reproche à M. Jules Clarelie. Ce n'est qu'au second tableau du troisième acte que ridée arrive à être perçue par le spectateur. »
Voyez-vous la figure de ce pauvre spectateur qui s'allonge en attendant le milieu du troisième acte pour deviner ce dont il s'agit!
C'est partie remise. Heureusement que M. Claretie est homme à prendre sa revanche. Qu'il nous donne une œuvre mieux agencée ; qu'il ramasse tout l'effort de son talent sur un sujet digne de lui, et nous ne lui ménagerons pas nos applaudissements.
Il n'y â dans la république des lettres ni sergents de ville ni gendarmes; aussi les forbans et les flibustiers s'en donnent-ils à cœur-joie. C'est à qui pillera son voisin, à qui démarquera le linge d'autrui; entre larrons, ils se détroussent, ainsi que dans une forêt de Bondy. Voyez ce qui s'est passé tout récemment à propos de P.-L. Courier. Cet homme d'esprit, si malheureux de son vivant, qui eut toutes les infortunes conjugales et autres, s'est vu disputer son cadavre et le procès de ses meurtriers par deux journaux à sensation et à court de copie. Un troisième journal s'étant avisé de restaurer par souscription son monument funèbre, il s'est trouvé un reparler qui a rendu compte de l'inauguration avec un page pillée de Gérard de Merval. Enfin, pour comble de calami-
tés, les œuvres du malicieux vigneron viennent de paraître, ornées d'une préface où il est de nouveau assassiné, — espérons que ce sera la dernière fois, — par un critique de talent.
Le public n'est pas mieux traité : on lui sert à chaque instant du vieux pour du neuf; on retape à son usage des livres qui n'ont eu aucun succès, onle contraint àavalerdeux ou trois fois la même drogue, en ne prenant la peine de changer que l'étiquette du flacon. Nous avons sur ce point les mains pleines de preuves accablantes, de quoi ajouter un volume aux supercheries liuéraires de Quérard. Pour l'honneur du métier, nous nous contenterons aujourd'hui de quelques- exemples ; il faut cependant que le scandale cesse, que la morale reprenne ses droits. L'intérêt de leur trafic, à défaut de pudeur, devrait avertir les écrivains qu'ils font fausse route, qu'ils ruinent et déshonorent la profession. Chaque jour la police correctionnelle note d'infamie l'épicier qui vend à faux poids, le laitier qui arrose trop son lait ou le mastroquet qui débite à ses clients de la décoction de campêche ou de la fuchsine pour du vin. Certes, nous ne songeons pas à réclamer de telles punitions pour les auteurs frauduleux, nous savons que l'opinion publique sufQt pour faire jus-
tice de leurs délits; c'est donc au tribunal du public que nous citons ceux de nos confrères qui ont manqué au respect de leur art.
Un ex-homme d'esprit, qui égrène lourdement, dans un journal très répandu, des lieux-communs cent fois ressassés, est un de ceux qui ont le plus effrontément donné le mauvais exemple. Il n'a cessé de publier des volumes qui n'étaient que la reproduction d'anciens ouvrages, dont la fleur a passé il y a beau temps et qui sont oubliés des portières elles-mêmes. Le pli, chez lui, est si accusé, il est si coutumier de ces sortes de tours que, dans la librairie importante où il porte ses élucubrations, un employé a dû être spécialement affecté à vérifier la copie qu'il présente et à s'assurer si le livre n'a pas été déjà édité sous uu autre titre.
Et voilà les gens qui affichent la prétention de réprimer les abus, de corriger les mœurs, de prêcher la morale et le bon sens, de défendre la propriété littéraire! de courir sus aux chevaliers de n'importe quelle industriel
L'exemple n'a pas tardé à devenir contagieux : dans ce même journal à grand orchestre, qui se pique de ne fournir que de la chair fraîche à son public aiîamé, un romancier des plus répandus et
assez fécond pour n'avoir pas besoin de recourir à de tels expédients, a publié, sous un titre alléchant, un roman de mœurs qui depuis dix ans moisissait, sous un titre moins heureux, dans l'arrière-boutique des cabinets de lecture. ^
Tant pis, dira-t-on, tant pis pour l'innocent lecteur qui ne sait pas distinguer le vrai du faux, le vieux du neuf, et qu'on dupe sans qu'il s'en doute, ou même en obtenant sa faveur. NonI l'acheteur du journal ou du livre n'est pas le vrai coupable; il y va de bonne foi, il mérite qu'on lui en donne pour son argent. Lorsqu'il échange ses gros sous contre votre livre ou votre journal et que, sur la foi de votre nom, il achète ce que vous lui offrez comme authentique et de bon aloi, si vous le trompez c'est une indélicatesse, — tranchons le mot, c'est un vol. Il devrait avoir le droit de vous assigner en restitution. Mais on est devenu trop indulgent pour ce brigandage littéraire ; au moment où l'on s'aperçoit de la fraude, on se contente de lever les épaules ou de lancer contre les auteurs en général certaines épithètes malsonnantes qui ne conviennent qu'à quelques-uns ; il est juste de faire à chacun sa part; la corporation ne peut pas endosser les méfaits de quatre ou cinq truands.
Jusqu'ici le mal semblait confiné dans les journaux soi-disant légers et, comme ils s'adressent à des classes de lecteurs différentes, les écrivains pouvaient, sans trop d'inconvénients, se permettre les plagiats et les larcins. Ils avaient pour excuse le mot naïf d'un fournisseur de traits spirituels, attitré auprès d'une feuille des boulevards, qui s'obstinait à ramasser pour ses Échos les vieux ana, les calembours démodés qui traînaient depuis 1830 dans tous les almanachs de la banlieue. On lui fi^; observer que les lecteurs finiraient par s'apercevoir qu'on leur ingurgitait des boulettes par trop rances : « Qui sait? dit-il, il y en a peut-être quelqu'un qui n'aura pas lu l'almanach. »
Mais voici que les grands journaux, les feuilles prétendues sérieuses, parce qu'elles sont lourdes à digérer, se mettent de la partie et n'ont pas plus de scrupules que la petite presse. L'an passé, M. Francisque Sarcey, — oui, M. Sarcey lui-même, — l'intègre et loyal critique, se permit un acte qu'il faut dénoncer. Après avoir publié dans la Revue illustrée son roman d'Etienne Moret, il le redonna immédiatement en feuilletons dans le XIX^ Siècle, et cela, bien entendu, sans prévenir les lecteurs de ce dernier journal qu'il leur ser-
vait un plat rechauffé, un mets qui avait figuré sur la table d'un restaurant voisin et infime.
Ne dites pas que le tour est adroit et bien joué, qu'il n'est pas défendu de tirer plusieurs moutures d'un même sac; dût-on m'accuser d'outrer la pruderie, je soutiens qu'il y a dans ce fait de reproduction à bout portant (sans jeu de mots), une véritable indélicatesse K
Eh! quoi! l'ouvrier, qui a été payé le samedi, rougirait de venir le dinaanche réclamer à son patron le salaire de la semaine, le marchand qui vous vend un paquet de bougies ne vous demande plus" rien quand vous l'avez payé, le cocher auquel vous avez donné le prix de sa course ne va pas tendre aussitôt la main à un autre voyageur, et vous seul, vous osez toucher plusieurs fois le prix de votre travail! Est-ce donc trop demander à l'homme de lettres que d'exiger de lui autant de banale honnêteté que de l'ouvrier, du marchand ou du cocher de fiacre?
Il y a quelques années, l'industrie des draps a
1. Poussée à cette rigueur, la critique devient injuste, il faut bien le reconnaître. Ces reproductions que je condamnais là si sévèrement sont devenues une habitude, et le public, loin de les blâmer, y prend goût et aime à revoir des figures de connaissance.
Digiti
j DE LA PROBITE LITTERAIRE 281
traversé une crise qui ressemble fort à celle que subit notre littérature. Comme les laines étaient chères, certains fabricants s'avisèrent de mêler à celles qu'ils employaient une espèce de charpie, appelée renaissance^ que l'on obtenait en effilochant de vieilles guenilles. Les étoffes ainsi fabriquées étaient fort jolies et trompaient l'œil de l'acheteur novice. Mais qu'arriva-t-il en fin de compte? c'est que ces draps furent reconnus détestables à l'usage et que, malgré leur bas prix, ils tombèrent en discrédit et les fabricants en faillite.
Même sort attend les écrivains qui, à l'instar de ces derniers, fraudent leur œuvre. Espérons que le public, dont ils ont quelque temps surpris la bonne foi, s'éloignera d'eux pour toujours; et ce sera justice.
20 Février 1877.
Monsieur le Directeur,
Gomme on voit les hirondelles arriver en bande aux premiers jours du printemps et se mettre aussitôt k bâtir leur nid, de même vers la dernière quinzaine de janvier et la première de février on voit débarquer ici Fessaim des journalistes parisiens auxquels l'hôtel de Paris ouvre pour quelques jours son comfort et sa salle à manger. C*est l'époque où vos journaux de toute nuance entonnent leurs hymnes sur cet heureux séjour des plaisirs et du jeu. Les compositeurs tirent du coin poudreux où ils reposaient depuis un an les clichés sur les flots bleus de la Méditerranée, le murmure des vents à travers les pins du rivage et l'agréable surprise de se promener avec une ombrelle en plein hiver.
Grâce à cette avalanche d'impressions de voyage, l'abonné jouit par procuration des douces tiédeurs du climat méridional ; il se délecte à la lecture des prouesses accomplies au tir aux pigeons, qui le charment d'autant .plus que les trois quarts n'y entendent rien.
Ici la fête se termine d'ordinaire par un banquet fraternel que l'administration du Casino, toujours libérale envers qui la sert, s'empresse d'ofTrir aux divers représentants de la presse. La fusion des partis, si vainement ébauchée tant de fois dans les couloirs de la Chambre, s'opère alors avec la plus grande facilité. A l'issue du festin, un concert unanime d'admiration se fait entendre en l'honneur du richissime fermier des jeux.
Toujours en retard, suivant jna coutume, et m'étant amusé aux curiosités de la route, je ne suis arrivé qu'après la clôture du tir. Il ne restait plus, en fait de pigeons, que les ramiers invalides qui, traînant l'aile et tirant le pied, viennent se jucher sur le toit de Monte-Carlo et y roucouler mélancoliquement, assez semblables aux joueurs, oublieux des plumes qu'on leur a arrachées et que la force de l'habitude ramène aux lieux où ils doivent périr.
En passant devant le promontoire sur lequel est
située Antibes, j'ai voulu visiter l'emplacement où faillit s'élever la célèbre villa Soleil. Peut-être il vous souvient de. ce philanthropique projet. On devait construire sur ce cap un splendide hôtel où les littérateurs trop brouillés avec la fortune trouveraient un asile assuré pour leurs vieux jours- J'y avais déjà retenu ma chambre. Mais hélas 1 ce plan, comme tant d'autres, ne s'est pas réalisé. J'en ai été réduit à verser un pleur sur les ruines absentes d'un monument qui n'exista jamais que dans l'imagination fallacieuse de notre grand puffiste.
Enfin, me voici sur le rocher même où l'or des joueurs a fait pousser tant de merveilles. Je peux contempler à mon aise ces fameux palmiers, grands balais plantés par le manche, dont les quatre feuilles dentelées se balancent au soleil, secouant des régimes de dattes flétries avant d'être mûres, comme les filles de*nos faubourgs.
Ma journée se passe au milieu de gens qui descendent le magnifique perron du Casino en se frappant le front de désespoir, ov à entendre d'interminables discussions sur la rouge et la noire. Par le train de quatre heures arrivent en foule, de Nice et des environs, les étrangers que la cherté de la vie éloigne de Monaco. Il faut voir ce monde
élégant escalader le rude escalier de la gare avec Tardeur d*un régiment à l'assaut d'une citadelle.
Je vous dois un aveu. Malgré vos prudentes recommandations, j'ai cédé à l'attraction de la roulette. N'ayant pas de préférence pour tel ou tel chiffre, j'ai déposé une modeste pièce de cent sous sur le zéro. bonheur I II est aussitôt complaisamment sorti. Non moins complaisamment un honnête croupier a déposé sur ma pièce 175 francs. Comme je me disposais à empocher cette aubaine, une dame entre deux âges, dont les doigts étaient couverts de bagues jusqu'aux ongles et la poitrine bardée de chrysocale, s'en est prestement emparé d'un coup de râteau en me disant : « Hein, vous vouliez me le chiper, filou ! » Quelques rires nerveux ont accueilli sa plaisanterie et m'ont chassé des salons. Afin de respirer un air plus pur, je suis allé m' étendre sur un banc tapissé de géranium oîi j'ai pris un vrai bain de parfum. Tandis que je contemplais de là la lune qui émergeait de l'eau, rouge comme un fer au sortir de la forge et que la musique attaquait une valse, entraînante à faire sauter les louis du gousset des joueurs dans le cofiEre de la banque, trois ou quatre personnes à moi inconnues se sont installées sur un banc
voisin et y ont entamé une conversation que je vous transcris fidèlement.
— Mes enfants, il n'y a si bonne compagnie qui ne se quitte, disait Dagobert à son chien en le flanquant dans la Seine par dessus le parapet du pont dléna. Si cela continue, merci, je vous lâche. On voit bien que je n'y suis plus; ça flanche à la boutique, Ignotus est trop connu, Vitu se fait rare, Saint-Genest barbote dans son corps de garde, Wolf lui-même n'a plus de genre ^..
— Oh I un mot du Tintamarre !
Eh bien ! ils ont de Tesprit quelquefois, ce qui ne nous arrive plus que lorsqu'il gèle. Avec cela, mon ami Karr n'aura pas tous les jours l'occasion d'enterrer Gatayes pour nous épancher sa douleur en trois colonnes au retour de la cérémonie. Son vieil aiguillon ne pique plus ; Karr rabâche, Karr radote ; pas un abonné qui ne connaisse sont Karr à fond.
1. WolfiF en allemand signifie Loup. La béte puante, embusquée dans un coin du Figaro, a attendu plus de deux ans sa vengeance. Enfin, le 20 juillet 1879, après la publication du volume intitulé Sainte-Beuve et ses inconnues y elle s'est ruée sur moi et j*ai eu à subir un de ces ignobles éreintements aux« quels est exposé dans notre cher pays quiconque voit le succès lui sourire. Assurément cela est fâcheux, maisqu*y faire? Pour s'en garantir, il faudrait trop de prudence et surtout trop d'argent.
— Il est vieux, votre calembour.
— Il est vieux, mais il est toujours bon. Bref, mes enfants, j'étais si mécontent que j'ai songé à racheter Rochefort et à faire revenir Vallès de Londres. Heureusement qu'il m'est venu une idée, une bonne.
— Ah I serait-ce de vous faire rendre par la Banque les billets de mille que vous n'avez pas perdus?
— - Non, non. Le père Blanc ne mord plus à cet hameçon-là. J'ai trouvé mieux, une affaire qui triplera nos dividendes et fera parler de nous.
— Est ce une prime de trois francs que l'on cède aux abonnés pour dix?
— Vous n'y êtes pas. Écoutez-moi bien et surtout gardez-vous de vous brouiller avec^noi. Je remarque avec plaisir que tous ceux qui m'ont tourné le dos sont tombés dans la misère.
— Gela prouverait une fois de plus qu'il n'y a de chance que...
— Allons! allons! ne dites pas de bêtises. Si le gouvernement m'écoutait, les choses iraient
•mieux. Morny, lui, me recevait à l'heure de sa barbe.
— Vous l'avez raconté dans vos Mémoires.
— Oui, mais j'aime à le répéter. Savez-vous
pourquoi le journal ne va pas? Je vais vous le dire. C'est la faute de la correspondance amoureuse ; elle n'est pas assez gaillarde.
— Et la morale?
— De qui parlez- vous? Est-ce qu'on peut contenter tout le monde et sa femme? Saperlipopette, ainsi que disait feu mon aïeul le roi Henri...
—Tiens ! est-ce que vous descendez de Henri IV.
— Pourquoi pas? Il a eu tant de bâtards. On ne pourrait pas dire que ma noblesse manque de Cartier. HeinI il n'est pas neuf celui-là non plus. Mais laissez-moi donc vous expliquer mon projet...
Le bruit de la musique m'empêche d'entendre le reste. Maudite musique!
Une caricature de Gavarni met en scène deux chiffonniers, dont l'un dît à l'autre : « Toi-z-et moi, nous n'avons que faire de religion; mais il en faut-z-une pour la canaille. » Cette plaisanterie a perdu beaucoup de son à-propos. La canaille se refuse à croire et le charbonnier lui-même n'a plus foi qu'à la pièce de cent sous.
Qu'y faire? On n'y peut rien.
Tonnez tant que vous voudrez au Cirque et en chaire contre cette disposition d'esprit, dépeignez-la comme un malheur, comme une infirmité morale, soutenez que l'oreiller du doute est rembourré d'épines, vous n'empêcherez pas le populaire de rire au nez du surnaturel et d'être satisfait de sa non-croyance.
Après tout, cet état en vaut bien un autre ; il a droit à être reconnu et respecté, puisque c'est celui du plus grand nombre, et vous ne Tempêcherez pas de produire ses conséquences.
Le malentendu provient de ce que le dogme religieux est né à une époque où la vie de la terre était misérable, où l'homme, accablé sous le poids des maux d'ici-bas, avait besoin de chercher un refuge dans une suprême espérance.
Ne sachant à quoi attribuer son infortune présente ni comment s'en consoler, il s'imaginait être en butte aux caprices d'un être supérieur qui l'éprouvait et lui tenait en réserve, mais après sa mort, des peines ou des récompenses proportionnées à ce qu'il aurait souffert sur terre. Plus il était malheureux, plus il se promettait de bonheur dans l'autre monde. On comprend qu'il ne dût rien épargner pour s'y assurer un bon coin ; c'était, ctoyait-il, placer son argent à gros intérêt que de le confier à ceux qui avaient le droit de lui en ouvrir les portes.
Tant qu'il fut asservi au joug des Césars ou à celui de la féodalité, il se contenta de ce dogme ; mais dès que su liberté put se dégager des entraves, elle réagit contre la force et enmême temps contre la foi.
Aujourd'hui la situation est bien changée.
Grâce au progrès des siècles et de la science, Tesprit s'est affranchi des vaines terreurs de Tignorance.De plus on a dompté en partie et discipliné au profit de l'existence les forces de la nature qui auparavant l'écrasaient.
Insensiblement les idées se sont transformées. Personne ne regarde plus les calamités comme une bénédiction et une grâce d'en haut.
Un religieux, se conformant à l'ancienne opinion que les souffrances sont des faveurs du ciel, disait à Scarron :
— Je me réjouis avec vous, Monsieur, de ce que le bon Dieu vous visite plus souvent qu'un autre.
— Ah ! mon père, répondit Scarron, le bon Dieu me fait vraiment trop d'honneur.
Les âmes restées fidèles à la foi sont ellesmêmes atteintes, à leur insu, par le scepticisme universel. Elles se trouvent si à l'aise sur cette terre et ont pris un tel goût au bien-être matériel,, qu'elles ne se décident pas volontiers à partir. Prenez le croyant le plus convaincu, jamais il ne consentira à troquer un seul des jours qui lui sont comptés contre une éternité de béatitude.
Un condamné à mort marchait h lléchafaud, après s'être confessé et avoir communié. Le prêtre qui raccompagnait lui vantait, pour le reconforter, les délices dont il allait jouir dans un instant. Quel bonheur d'être enfin délivré de cette vie de douleur et de voir Dieu face à face, en compagnie des anges! «Eh! dit le patient impatienté, si l'on y doit être si bien, que ne prenez-vous ma place?»
Le clergé a compris que la contagion de l'incrédulité se propageait surtout par l'exemple, et il s'efforce de ramener à l'Église, quand ils sont à leur lit de mort, ceux dont l'impiété à fait scandale. Trop souvent un prêtre, dont le médecin, par prudence, accepte la complicité, vient, d'une façon brutale, troubler la paix du mourant. Avertir quelqu'un sur ses devoirs, lui annoncer que cette existence, à laquelle il s'accroche désespérément, va lui échapper, n'est-ce pas une cruauté inutile, une sorte d'assassinat? Laissez donc à son illusion suprême celui qui ne demande qu'à se reprendre au soleil et à la vie, avec un regret ineffable de ce qu'il a trop peii connu.
Bossuet, que l'on avait dépêché à Patru mourant pour l'endoctriner, s'étant avisé de lui dire :
— On vous a regardé jusqu'ici , monsieur.
UN PEU DE iSCEPTICISME 295
comme un esprit fort; songez à détromper le public par des discours sincères et religieux.
— Il est plus à propos que je me taise, répondit Patru : on ne parle dans ses derniers moments que par faiblesse ou par vanité.
Lamennais fut moins poli. Afin de le garer contre l'obsession cléricale, on avait mis pour le veiller une garde-malade protestante. Elle se trouvait seule auprès de lui quand un prêtre, — on ne sait lequel, — vint renouveler sur le moribond des tentatives inutilement essayées les jours précédents. Avant de le laisser pénétrer, la garde consulta le malade, lui demandant ce qu'il fallait répondre : « Dites-lui qu'il aille se faire f... »
Envisager sans frayeur, sinon sans regret, le terme de la vie est un sentiment plus commun qu'on ne pense. Dès que l'on s'est bien persuadé la fatalité de la loi qui régit tous les êtres, cela devient une consolation plus qu'une tristesse.
Il tombe toujours dans le domaine commun quelques résultats des sciences dont l'ignorant se sert sans demander d'où ils proviennent. Même sous cette forme fragmentaire et sans lien entre eux, ils sont utiles à la raison publique.
Ne peut-on pas appliquer aux nouvelles doctrines, moins effrayantes que ce qu'elles remplacont, ce que M. Littré a dit de lui même ?
« Les succès tardifs ont cela de particulier que, n'éveillant pas dans Tâme une ambition qui serait sans avenir, ils demeurent sereins, comme la vieillesse quand elle est sage. »
Si j'en crois un philosophe naturiste de notre temps, la volupté serait le plus sûr agent de dissolution pour la foi. C'est pour cela, dit-il, que l'Église catholique tient tant au célibat des prêtres et qu'elle impose le vœu de chasteté à tous ceux qui entrent en religion. Voilà aussi pourquoi la croyance est plus vive dans la jeunesse, avant lapuberté. La vague tristesse qui s'exhale comme un parfum de mort du sein des plaisirs réagit sur le cerveau et y ébranle le principe de certitude. Résumant sa théorie en un aphorisme médical, ce même philosophe a l'habitude de dire : « La foi, voyez-vous, n'est que du sperme volatilisé. »
DE. DUBRUSQUET
La mort volontaire d'un artiste a fait couler ces jours derniers beaucoup d'encre en pure perte. On aura beau plaider pour ou contre le suicide, on n'empêchera jamais celui qui n'a plus de quoi soutenir son existence, de partir quelques heures avant l'appel. Tous les moyens imaginés pour prévenir la désertion, cadavre traîné sur la claie, refus de sépulture, enfouissement nocturne oii dans le coin des suppliciés, ont échoué tour à tour. Le mieux serait encore de n'y prendre pas garde, de laisser chaque individu en agir à sa fantaisie.
Pourquoi ces récriminations contre des gens qui ne peuvent plus les entendre ? Est-il donc vrai
que la vie soit une espèce d'association mutuelle en vue de supporter Fennui. Chacun, paraît-il, a sa part du fardeau qu'il doit porter jusqu'à la fin. C'est ajouter à la charge du voisin que de déposer trop tôt celle qui nous incombe.
Voyez ce qui se passe dans un salon bourgeois. Tandis que de braves gens causent entre eux de la question d'Orient, du départ de M. de Bismarck pour Varzin, de celui de deux jeunes mariés pour l'Espagne, où ils sont allés sans doute afin de trouver des puces dans leur lit, un mauvais plaisant prie la demoiselle de la maison de se mettre au piano. Dès les premiers accords de l'instrument, tout le monde se tait. Abandonnés à eux-mêmes, les trois quarts des assistants hurleraient de douleur après les notes agaçantes qui leur battent le tympan, si la décence n'exigeait qu'ils aient l'air d'écouter avec grand plaisir. Sur tous les visages se dessine donc le sourire béat qui est censé exprimer la#jubilation et qui ne reflète, à vrai dire, que la stupidité.
Si quelqu'un, par aventure, s'avise de prendre son chapeau et se dispose à gagner la porte à pas discrets, aussitôt mille regards le foudroient de courroux. Force lui est de rester cloué à sa place et de pâtir jusqu'au bout sa part de supplice.
D'E. DUBRUSQUET 299
Ainsi de la vie. A chaque départ anticipé, un toile dlndignation s'élève contre Timpatient, heureux encore si Ton ne se met pas en travers de sa résolution. Car ne se tue pas qui veut. Pour y parvenir, il ne suffit pas de briser les nombreux liens par lesquels la nature nous enchaîne ici-bas, il faut encore échapper à tous les yeux. Parfois même, les objets inanimés se mettant de la partie, conspirent- contre notre dessein; le pistolet rate, la corde casse, le charbon se refuse à fournir le gaz délétère.
Il y a quelques mois, j'avais résolu d'en finir. Ma patience était à bout, mes ressources épuisées, mes douleurs intolérables. Je pris toutes les précautions usitées en pareil cas, et pourtant je n'ai pu franchir le pas.
Il ne me restait plus que quelques livres, dernières épaves d'une ancienne aisance, seuls amis qui ne m'eussent pas abandonné. Le cœur serré, je les portai à un libraire qui, sur ma mine honteuse, s'empressa de me les payer moitié moins qu'il ne devait les vendre le lendemain. Avec l'argent qu'il me donna, je m'offris un bon dîner, précaution indispensable à qui veut se donner du cœur.
Qui sait, d'ailleurs, si nous trouverons la table
mise au saut du trépas ? La prudence veut qu'on se leste pour un voyage dont le but est inconnu.
Puis, j'achetai un réchaud et du charbon que j'apportai chez moi en grand secret. Une fois seul dans ma chambre, misérable taudis d'hôtel garni, je pris soin de boucher toutes les issues et j'allumai le fourneau. Sur ma table était ouvert l'unique volume que j'eusse conservé, Les Orïgïnaux de la dernière heure^ vieux bouquin où sont compilées les paroles plus ou moins plaisantes qu'on a débitées avant de rendre le dernier souffle. J'avais espéré que cette lecture aiderait à me distraire. Inutile précaution ! A peine avais-je parcouru quatre ou cinq pages, que le dégoût me prit de voir tant de gens jouer une dernière fois la comédie et chercher à se singulariser jusqu'au bout. Je fermai donc le livre et tournai les yeux vers mon réchaud.
Une jolie petite flamme commençait à s'élever, coupée de crépitations et d'étincelles. Mais au lieu de l'asphyxie, à laquelle je m'étais attendu, une douce langueur se répandit par tous mes membres, les douleurs qui me torturaient cessèrent comme par enchantement; mon cerveau, jusque-là écrasé par l'mnui, se releva peu à peu sous l'influence d'idées joyeuses. En quelques minutes, je passai
D'E. DUBRUSQUET 301
de raccablement du désespoir à un vrai délire de bonheur.
Quelle était la cause de ce phénomène ? Gomment les charbons, au lieu d'acide carbonique, avaient ils dégagé du protoxyde d'azote aux propriétés hilarantes? Je ne me charge pas de l'expliquer. Toujours est-il qu'une folle gaîté s'empara de moi; je passai là une des plus douces heures, affranchi de tout chagrin, libre de tout souci, respirant à pleins poumons l'air vivifiant qui me ranimait.
Parvenu bientôt au comble de l'extase, j'oubliai le passé, mes malheurs, mes souffrances, mon dénûment, le lieu où j'étais, l'acte que j'avais voulu accomplir; je ne sais comment une chanson de mon enfance, restée dans un coin du souvenir, s'élança d'elle-même en notes éclatantes.
Je me complaisais, nouveau rossignol, à filer mes trilles harmonieux dans le silence de la nuit, quand tout à coup : « As-tu fini ton ramage? » cria la voix irritée de mon voisin de chambre, que ' j'avais malencontreusement réveillé. Ces paroles mirent fin au charme et me précipitèrent du haut de mon enivrement dans la triste réalité.
Je me hâtai de mieux fermer les issues de mon logis et de ranimer le réchaud qui allait s'éteindre. En peu de temps, une épaisse fumée
302 LE SUICIDE D'E. DUBRUSQUET
obstrua ma gorge, une lourdeur accablante m'obligea de m'asseoir, un nuage passa devant mes yeux, la tête me tourna et je m'affaissai sans connaissance sur ma table.
Combien de temps dura mon évanouissement?
Je ne l'ai su que plus tard. Ce fut par une sensation fort désagréable que je me sentis renaître : des gouttes d'eau glacée me frappaient le visage et un interne gouailleur disait : « Allons , mon petit vieux, pas tant de grimaces, dites-nous vos nom, prénom et profession. »
Soulevant avec effort la paupière, je me vis étendu sur un brancard, au milieu d'une salle d'hôpital, et je balbutiai... — le journaliste
Ernest Dubrusqukt.
Biographie d* Alfred de Musset^ par Paul de Musset. — Les prisonniers du Deux-Décembre, par Hippolyte Babou. — Mon oncle Barbassouy par Mario Uchard. — Épisodes et curiosités révolutionnaires, par Louis Combes.
Une biographie bien faite est un oiseau rare. Il faut, pour y réussir, avoir connu de près celui dont on retrace l'existence, et, en même temps, être assez indépendant vis-à-vis de lui pour ne point frauder les droits de la vérité. En écrivant la vie d'Alfred de Musset, M. Paul de Musset, son frère, ne remplit que la première de ces conditions. Il est trop intéressé à la gloire du nom qu'il contribue lui-même à honorer^ pour qu'on puisse lui demander une impartialité absolue. C'est un avocat, ce n'est pas un juge. Mais qu'importe? L'éloquence émue avec laquelle il défend la mémoire du cher poète est un charme de plus
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•ajouté aux mille détails intéressants que renferme son livre. Il eût pu, ce me semble, insister un peu moins sur la généalogie et les origines nobiliaires de la famille. Tous ces ascendants à particule dont il nous raconte complaisamment les prouesses, n'ajoutent rien à la réputation du chantre de Rolla, qui est, à le bien prendre, le véritable ancêtre de ses aïeux. Qui donc, en effet, aurait jamais songé à s'enquérir de tous ces obscurs hobereaux du Blaisois si le dernier de leurs descendants n'eût tout à coup illustré le nom qu'ils avaient porté? Mais j'oublie que M. Paul de Musset, en écrivant sa notice, n'a songé qu'aux admirateurs passionnés de son frère, et à leur fournir de nouveaux sujets d'adoration pour l'objet de leur culte. Il y a pleinement réussi. Les côtés aimables du modèle sont éclairés d'une pieuse lumière ; ses défauts rejetés dans l'ombre ou masqués avec un soin vraiment respectueux.
Il y aurait eu §ur le Dettx-Décembre un beau livre à faire. Politique à part, si quelque partisan convaincu du régime qui fut alors ajourné, nous eût retracé les angoisses par lesquelles il avait passé en voyant le droit impunément foulé aux
pieds, Tusurpation triomphante, les hommes et. Dieu lui-même complices d'un parjure ; s'il s'était sagement préservé de la déclamation dont on a trop abusé en cette matière, et qu'il se fût contenté de rendre fidèlement la lutte désespérée de la justice contre la force, il eût sans doute produit une œuvre émouvante.
Tel n'est point le cas de M. Baljou. Arrêté par mégarde et relâché au bout de quelques jours comme un bourgeois inoffensif, il n'a vu dans ce fait que l'occasion de raconter avec esprit les expédients auxquels recouraient les prisonniers pour tromper leur ennui. Trop de temps s'est écoulé entre ses souffrances d'autrefois et ses impressions actuelles : la plaie est fermée, la cicatrice même a disparu. Sur la paille des casemates les fleurs de rhétorique ont eu le temps de pousser. En voulez-vous un exemple ? Écoutez à quoi songe H. Babou pendant qu'on le transfère de la Conciergerie à Bicêtre :
« Les quais étaient déserts. Quelques lumières dans la brume, au haut des maisons voisines ; tout le reste perdu dans la nuit. L'horloge de l'Hôtel de Ville et celle de Notre-Dame se mirent à tinter, coup sur coup, très pacifiquement, elles qui auraient dû semer dans l'espace les notes enflam-
mées du tocsin. Si indifférentes qu'elles fussent à notre sort, ces lumières avaient tort de briller, et ces cloches, tort de sonner: qu' avions-nous besoin de savoir l'heure, et de voir par où nous passions I »
Franchement le pauvre diable que Ton emmène entre quatre baïonnettes et qui court risque d'être fusillé au tournant d'une rue n'aura jamais d'idées pareilles et surtout de semblables façons de les exprimer.
Que feriez-vous si un oncle, immensément riche, vous léguait, avec son héritage, quatre ravissantes houris, achetées pour lui au marché des esclaves à Gonstantinople ? Probablement ce que fit André de Peyrade, lorsqu'il apprit le décès de son oncle Barbassou, sorte de nabab provençal qui avait, en ses voyages, contracté des habitudes orientales : vous vous empresseriez de jouir en bloc du précieux legs, quitte à choisir plus tard entre les sultanes. Mal en prend d'abord au jeune de Peyrade ; les rivalités éclatent dans son harem et il est forcé d'en tirer la favorite pour la faire élever à l'européenne. Mais à mesure que la charmante enfant se transforme au contact de nos
mœurs, qu'elle acquiert, en s'instruisant, plus de grâce et de prix, la jalousie se glisse au cœur de son heureux maîfre. Il s'enflamme chaque jour davantage pour cette belle statue qu'il a voulu doter de toutes les pudeurs et délicatesses de la femme chrétienne. Survient un rival qui la lui enlève et l'oblige à aller la reconquérir par-dessus les murs d'un couvent de la Bessarabie. Sur cette donnée invraisemblable et piquante, M. Mario Uchard a fort logiquement construit une série de scènes, aussi passionnées que dramatiques. Son récit tient constamment l'intérêt en éveil par la crainte où il nous met de le voir tomber dans des peintures trop libres ; par bonheur, nous avons affaire à un adroit pilote qui navigue sans broncher à travers les écueils. Voici en quels termes délicats et discrets son héros rend compte à un ami des sensations qu'il éprouva lorsqu'on lui eût mis en mains les clefs du sérail :
« Je me mis à contempler ces quatre clefs que m'avait laissées Mohammed. Chaque clef avait une mignonne étiquette, portant une lettre ou un nom : Nazli,Zouhra, Hadidjé, Kondjé-Gul. J'avais encore les yeux tout pleins de leurs beautés. Si peu naïf que je sois, j'étais malgré moi troublé, j'allais dire timide. Après les fascinations de cette soirée, je
sentais que j'aimais: j'aimais d'un amour étrange, subitement épanoui, j'aimais d'abondance, sans pouvoir séparer l'une de l'autre ces images radieuses, qui se mêlaient dans ma pensée comme si elles n'eussent eu qu'une seule âme. Grâce à ma certitude d'égale possession, Kondjé-Gul, Hadidgé, Nazli, Zouhra, se complétaient dans mon illusion comme un seul être, exhalant un unique parfum de grâces, de jeunesse et d'amour.
« Tout cela te paraît fou, tu as peut-être raison ; mais j'analyse pour toi cet enchantement, qui me fait encore l'effet d'un rêve. A l'espoir de ces voluptés virginales qui m'attendaient, le tumulte de mes sens se fondait dans je ne sais quelle appréhension à la fois anxieuse et douce. Que te dirais-je, enfin? J'avais beau être sultan, mon cœur n'avait jamais été à pareille aubaine et s'était souvent, tu le sais, épris à moins bon escient... »
Puis le lendemain :
« La grâce, le charme d'un pareil jour est certainement ce qu'il y a de plus exquis. Les timides rougeurs et les abandons naissants; le souvenir encore si près des premières sensations; tout cela, mêlé au sentiment de la pleine possession... On s'est tout donné. L'amour a soulevé tous les voiles... Un tendre secret partagé a déjà lié les
âmes qui se cherchent et se fondent dans une commune vie. »
Tout peut se dire, on le voit; il ne s'agit que d'y mettre la façon.
En fait d'histoire, lequel vaut mieux? Est-ce la légende poétisée au gré de l'imagination ou la vérité simple et nue ? Gela dépend des goûts ; aux uns rien ne plaît que les belles paroles à effet, les scènes dramatiques et théâtrales, Tembellissement et la dorure du réel; les autres préfèrent la vérité historique, si plate soit-elle, à toutes les inventions des rhéteurs.
C'est ce dernier sentiment qui a servi de guide à M. L. Combes et lui a fait consacrer son érudition et ses soins à tirer au clair quelques-uns des épisodes les plus fameux de la Révolution. Il s'est appliqué à jeter un peu de lumière sur les points que la crudélité ou la mauvaise foi avaient obscurcis de gracieux mensonges. Ainsi, le verre de sang bu par mademoiselle de Sombreuil pour sauver la vie de son père, le mot de l'abbé Edgerworth à Louis XVI, fils de saint Louis, montez au ciel, les vierges de Verdun, Boissy d'Anglas saluant la tôte de Féraud, et bon nombre d'autres faits que
la 'tradition nous avait transmis, sont par lui réduits à néant ou dépouillés d'une partie de leur prestige.
On ne saurait croire avec quelle facilité le merveilleux pousse et fleurit sur un terrain pourtant si rapproché de nous. A quelques années de distance on ne s'y reconnaît plus ; le champ de l'histoire est couvert de végétations fallacieuses, et si des mains vigilantes n'arrachaient les plantes adventices, bientôt l'œil ne distinguerait plus la vérité mêlée à tant d'erreurs. M. Louis Combes excelle à ce travail. Habitué à remonter aux sources, à confronter les témoignages, à n'être dupe d'aucune illusion, il dégage habilement chaque fait du fouillis qui l'obstruait et nous le montre dans toute sa simplicité.
Pourquoi faut-il que le plaisir de le suivre à travers ces ingénieuses recherches soit amoindri parla sévérité des jugements qu'il porte sur quelques-uns des personnages de cette époque ? Certes, j'estiçie à très haut prix, quand elle est sincère, la fidélité aux convictions politiques, mais,, est-ce une raison parce qu'on n'a jamais dévié du sentier étroit où l'on s'est d'abord engagé, pour flétrir ceux qui, plus accommodants, se sont prêtés aux circonstances et ont suivi le torrent?