A MON GRAND AMI FLAUBERT
En haine du goût.
Emile Zola.
Ce ne sont là, je le sais, que des forfanteries d'artiste, auxquelles il serait puéril d'attacher trop d'importance. Il n'en est pas moins vrai que l'on ne viole pas impunément cette règle suprême de toute composition . h' Assommoir en est la preuve : on le trouve long et lourd, malgré l'immense talent qui y est dépensé. Ce n'est pas tout que de faire des romans laids, il faudrait encore les rendre intéressants. Balzac, que l'on cite à tout propos depuis quelques jours, avait du moins une qualité maîtresse qui manque jusqu'ici à son héritier : il n'était pas monocorde.
M. Zola le prend de très haut avec les critiques et ne leur ménage pas les démentis.
« Et d'ailleurs, ditril, il est absolument faux que V Assommoir soit un égoût où ne grouillent que des êtres pourris et malfaisants. »
Si Ton était méchant, il serait facile de le battre avec ses propres armes. Ayant à justifier le rôle de la plupart de ses créations, il n'a su trouver en leur faveur que des circonstances atténuantes. Ainsi, pour Lantier, il dira :
« J'estime que j'ai le droit de mettre un personnage malpropre dans un roman, comme on met de l'ombre dans un tableau.
Pour Nana, voici son excuse :
« Quant à Nana, elle est un produit. J'ai voulu mon drame complet. Il fallait une enfant perdue dans le ménage. Elle est fille d'alcoolisés, elle subit la fatalité de la misère et du vice. »
Ainsi du reste :
. « La femme de Poisson a des rapports avec Lantier, il est vrai ; mais cette liaison est un besoin de mon drame.
« Ici, je suis en plein dans mon drame et je réclame toutes les libertés qu'on accorde aux dramaturges.
« Si l'on supprime leur chute (de Gervaise et de Goupeau), le roman n'existe plus et je ne pouvais récrire. »
Comment, après tous ces aveux, lui accorder le saiisfecii qu'il se décerne généreusement de sa propre main en des termes qui bravent la modestie ? •
« J'affirme- donc que j'ai fait une œuvre utile en analysant un certain coin du peuple. »
Enfin, triomphant avec le personnage de Goujet, il s'écrie dans un noble orgueil :
« N'est-ce pas assez d'une pareille figure pour que tout le monde comprenne que je rends pleine justice à l'honneur du peuple ? »
Laissons là le peuple et son honneur, qui n'ont rien à voir dans n'importe quel roman. Il ne s'agit ici que de la classe ouvrière, et, je le répète, elle est indignement défigurée et calomniée dans Y Assommoir. Ce Goujet même, dont l'auteur paraît si content, ne ressemble à aucun être réel ; jamais travailleur sérieux et intelligent ne se reconnaî-r tra dans un type à ce point fantastique.
Ceci nous suggère quelques réflexions sur le rôle nouveau que paraît vouloir prendre M. Zola. Si j'ai bien compris le sens de sa lettre, il se préoccupe fort peu de la question littéraire et réserve toute sa sollicitude pour la politique. Bien qu'il ne me soit pas permis de le suivre sur ce terrain, il me semble que là encore le bon goût
aurait dû le rendre plus réservé. Car on pourrait lui renvoyer les insinuations peu bienveillantes qull dirige contre les romantiques et contre le journal populaire que rédigent deux d'entre eux :
« On bat monnaie comme Ton peut, et puisque la littérature se montrait marâtre, autant devenir millionnaire avec la politique. »
Ainsi, voilà qui est entendu, Tragaldabas n'a qu'à se bien tenir, la maison Menîer et C*® , qui est au coin du quai, vient de recevoir du renfort*.
Toutes ces querelles de boutique sont misérables, et je m'étonne que M. Zola laisse percer ainsi le bout de l'oreille du candidat à la députation. Veut-il donc chausser les mêmes pantoufles qu'Eugène Sue et Rochefort? En tout cas, je doute que VÀssommoir l'achemine directement vers ce but et lui soit une recommandation auprès des électeurs. Je l'avais cru, pour ma part, trop grand écrivain pour descendre aux ambitions d'un vulgaire conseiller municipal.
1. Rappelons à ceux qui pourraient Tavoir oublié que M. Zola écrivait alors dans le Bien public, journal dont M. Menier, le riche fabricant de chocolat, était propriétaire. U y avait eu un commencement de polémique entre cette feuille et le Rappel, que rédige, chacun le sait, M. Vacquerie, Tauteur de Tragaldabas.
Lorsque Mérimée mourut à Cannes le 23 septembre 1870, pendant le siège de Paris, ses amis purent regretter qu'il eût quitté la scène dans un moment où les malheurs publics ne permettaient pas de lui faire de dignes funérailles ; mais, à le bien prendre, il finissait à propos avec l'ordre de choses où il avait tenu sa place et convenablement joué son rôle : il avait donné sa mesure et porté tous ses fruits.
Né en 1803, il appartient au groupe d'hommes éminents qui ont marqué dans les lettres ou la politique de notre temps et qui datent des dernières années du xvm» siècle ou des premières années du xix». Fils d'un secrétaire de l'Académie des beaux-arts, qui a peint un des plafonds du Louvre, il apprit de bonne heure à tenir le pinceau ; il parvint même à faire assez bien l'aqua-
relie, mais sa vocation n'était pas de ce côté. Après avoir terminé ses études et son droit, il débuta dans les lettres en 1825 par le Théâtre de Clara GazuL Ce livre, donné comme traduit de Fespagnol par Joseph FEstrange, renfermait une série de pièces originales où se révélait un talent de premier ordre. Deux ans après, il publia la Guzla^ recueil de chants illyriens, bosniaques et croates. C'était une mystification à laquelle on fut pris de Tautre côté du Rhin. Un M. Gerhart traduisit le volume en vers allemands et crut avoir reconnu sous la prose française la métrique des poètes illyriens.
Après ces deux coups d'audace, il s'essaya pendant quelque temps dans un genre alors mis à la mode par le Cinq-Mars de Vigny et les États de Blois de Vitet, et fit paraître la Jacquerie^ puis la Chronique du temps de Charles IX. Ces scènes et récits dramatiques, qui tiennent à la fois de l'histoire et du roman, demandent un souffle créateur, un passion ardente et une puissance de résurrection que jusqu'ici Walter Scott seul a rencontrés. Heureusement pour Mérimée qu'il renonça bien vite à ce genre bâtard pour se mettre à composer une série de nouvelles qui l'ont placé au premier rang de' nos conteurs : la Partie de trictrac^ la
Double méprise, Mateo Falcone^ l* Enlèvement d'une redoute, la Vénus d'Ille, Carmen, Colomba et tant d'autres chefs-d'œuvre.
Bien qu'il ait montré plus d'énergie et de vraie passion dans Carmen que dans Colomba, cette dernière nouvelle caractérise mieux la nature et la qualité de son talent. Tout y est exquis, distingué, court, net et vif. Les mœurs de la Corse qui, dans Mateo Falcone, révoltaient par leur froide horreur, sont saisies ici avec plus de souplesse et ûxées dans un tableau poétique aux couleurs adoucies. Cette adorable furie, en poussant par mille artifices son frère Antonio à s'armer contre le meurtrier de leur père, finit par nous communiquer sa fiamme et son ardeur , tant elle met de grâce aux apprêts de la vendetta. Nous faisons comme l'Anglais Nevil et sa fille ; nous nous laissons gagner peu à peu aux querelles à demi barbares des Délia Rebbia et des Barricini.
Un avantage considérable que me paraît avoir Mérimée sur les autres conteurs de notre temps, c'est de n'emporter avec lui qu'un mince bagage et de pouvoir ainsi* doubler sans peine le cap du vingtième siècle. Où voulez- vous que nos arrièreneveux trouvent le loisir de lire les cent et quelques volumes de Balzac, de George Sand ou de
Dumas? N'est-il pas à craindre que la difficulté de se reconnaître au milieu d'un tel fouillis ne leur fasse rejeter le tout en bloc, au grand dommage de plusieurs parties qui auraient mérité de vivre? Avec Mérimée, pas le moindre embarras. Déjà le départ est fait de ce qui restera de lui. Prenez le Carrosse du saint-sacrement, cinq ou six nouvelles, trois ou quatre lettres sur TEspagne, et vous aurez un ou deux volumes légers, commodes, qui vous feront passer quelques heures en compagnie d'un esprit des plus français, alerte et dégagé.
Il avait trop de tact pour ne pas comprendre qu'une époque aussi fiévreuse que la nôtre réclame des récits à l'emporte-pièce, qui ne prennent qu'un instant du jour ou de la soirée et qui donnent à l'imagination une vive secousse en la transportant au milieu de passions violentes, de caractères tranchés, de faits étranges, quoique pris dans la réalité, mais échappant du moins par quelque côté au bourgeoisisme de nos mœurs.
Loin de s'absorber en son couvre, comme Balzac, et d'être la première dupe de ses inventions, il a grand soin de s'en détacher et de nous avertir nous-mêmes des artifices de sa narration. Il arrête à point l'émotion, ne force ni les sentiments ni la
langue et atteint aux effets les plus dramatiques sans quitter le ton de la bonne compagnie.
Ses meilleures nouvelles ressemblent aux beautés aristocratiques de l'Angleterre, dont il appréciait le charme et la distinction. Nerveuses et bien bâties, elles ont la correction du dessin, la finesse des traits, la vigueur des muscles et de solides couleurs. Que leur manque-t-il donc pour atteindre à la perfection suprême? — Un je ne sais quoi, peut-être un peu plus de simplicité, de mollesse et d'abandon.
Dans tous ces récits, l'auteur recherche de préférence les situations étranges, les cas rares, les mœurs crues et tranchées, les pays et les races où la passion a tout son jeu, grâce aux excitations d*un climat brûlant ou à l'activité d'une vie facile. Il ne recule devant aucune monstruosité et sait présenter les scènes les plus rebutantes dans un style d'une élégance suprême. Sans rien perdre de sa distinction, il descend jusqu'aux replis les plus secrets du cœur, jusqu'aux brutalités les plus grossières de l'humaine nature. Chez lui tout concourt à l'émotion; pas de détails oiseux ni d'ornement superflu, rien que des traits énergiques et sobres. En quelques coups de crayon, il dessine un portrait qui se grave à tout
jamais dans la mémoire. Son dialogue, loin de ralentir Faction, la précipite. Une activité fébrile emporte les acteurs vers un dénoûment fatal et ne laisse pas le temps de respirer. Tant qu'on le lit, on est sous le charme. Ce n'est qu'à la réflexion et longtemps après avoir quitté le livre que Ton peut se rendre compte du procédé de composition. Encore est-il bien vrai de dire qu'il faut un certain effort pour échapper à l'enchanteur et au breuvage enivrant qu'il nous verse.
Mérimée était heureux d'effrayer ainsi les esprits et de passer pour féroce aux yeux des âmes tendres. Fier des terreurs qu'il avait excitées, des larmes qu'il avait fait couler, il tenait par-dessus tout à paraître insensible et supérieur à son oeuvre. Quelquefois même, au moment le plus ému, un ricanement sec et rapide, un sourire narquois vient avertir le lecteur de ne pas s'attendrir mal à propos et que tout cela n'est que mensonge et fiction. Il ne faudrait pas cependant prendre trop au sérieux cette insensibilité de commande, pas plus qu'il ne fallait s'en rapporter, pour juger l'homme, à son air froid et à son impassibilité britannique, qui n'étaient qu'un masque emprunté pour tenir à distance les familiarité$ importunes. C'est par système et pour se
Digiti
distinguer du bourgeois que Mérimée, ainsi que son ami et son modèle Stendhal (H. Beyle), affichait rindifférence. Au fond ces deux roués étaient des cœurs d'or, ouverts aux meilleurs sentiments. Dans la notice que Mérimée a laissée sur son ami, il raconte une scène charmante, une promenade qu'ils firent ensemble pendant la nuit en 1836, et où ils revinrent, comme on le fait après une longue absence, sur les aventures amoureuses et les souvenirs de leur jeunesse. Ils discutaient sur le plus ou moins de justesse de la pensée mélancolique enfermée dans ces vers de Dante :
Nesswn maggior dolore che ricordarsi Del tempo {elice nella miseria.
Beyle se les appliquait à lui-même, tandis que Mérimée soutenait qu*il n'y a nulle douleur à se rappeler les temps heureux, fût-ce môme dans un moment d'infortune. Il revient sur ce sentiment dans une de ses Lettres à une inconnue, où il est question de son voyage en Grèce. « A propos de Grèce, puisque vous gardez si bien ce qu'on vous donne, voici un brin d'herbe. Je l'ai cueilli sur la colline d'Anthela aux Thermopyles, où sont morts les derniers des trois cents. A cet
endroit-là même, je me souviens que, couché sur un tas de paille de maïs, devant le corps de garde de gendarmerie (quelle profanation !) je parlai de ma jeunesse à mon ami Ampère, et je lui dis que parmi les souvenirs tendres qui me restaient, il n'y en avait qu'un seul qui ne fût pas mêlé d'amertume. Je pensais alors à notre belle jeunesse. » Ainsi sous ce vernis de froideur et d'insensibilité se retrouve la sincérité de la nature humaine, avec ses faiblesses, ses illusions et sa bonté native.
On pourrait citer bien d'autres traits qui accuseraient mieux encore le contraste entre le personnage officiel, raide et gourmé, et l'homme vrai, tel qu'il se montrait dans les relations de la vie. Il suflit d'ailleurs de parcourir les correspondances récemment publiées pour être édifié à ce sujet. Les lettres à la première inconnue nous le montrent amoureux, délicat, attentif à ménager une maîtresse capricieuse, aimant par-dessus tout à faire avec elle de longues promenades au musée du Louvre ou dans la campagne des environs de Paris, ne réclamant qu'un peu de sympathie et le plaisir de voir heureuse à ses côtés cette personne aux beaux yeux noirs et aux fines attaches.
C'était en outre un ami sûr, dévoué jusqu'au
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sacrifice et n'en faisant point parade. Lors de Faffaire Libri, quand tout le monde se déchaînait contre ce misérable que les tribunaux avaient flétri, il lui resta fidèle et s'attira, pour avoir pris sa défense avec trop de zèle, une condamnation à quinze jours de prison, temps qu'il employa à composer les Débuis d'un aventurier. C'est à peine si, en publiant ce livre, il se permet une allusion discrète aux circonstances qui le lui ont*fait écrire : il a dû, dit-il, « au mois de juillet précédent, passer quinze jours dans un endroit où il n'était nullement incommodé du soleil et où il jouissait d'un profond loisir. »
Ses succès le touchaient autant qu'un autre, quoiqu'il s'efforçât de n'en rien laisser paraître. Pourtant il se livrait quelquefois. Le jour où l'Académie songea à lui pour remplacer Nodier (1843), au moment de l'élection, impatient d'en connaître le résultat, il était venu chez Sainte-Beuve, qui logeait alors à l'Institut en sa qualité de conservateur de la bibliothèque Mazarine. A mesure que les votes favorables leur étaient apportés, il sautait comme un enfant et ne se tenait pas de joie. Il est vrai que l'ironie reprenait vite le dessus et qu'il écrivait à son amie le lendemain : « Ma mère, qui souffrait depuis quelques jours d'un
rhumatisme, a été guérie duiîoup », et il plaisantait sur son habit couleur d'estragon et sa figure, idem.
Le caractère le plus marqué, la qualité dominante qui se dessine à tous les yeux dans cette correspondance de Mérimée, c'est son incurable incrédulité. Elle est chez lui complète et franche. Il ne se défend pas les plaisanteries impies à la façon de Voltaire ou de Talleyrand, mais il n'y met ni passion ni fiel. « On me reproche de ne pas être dévot et de ne pas aller au sermon, écrit-il à la seconde inconnue ; je me ferais bien hypocrite, mais je ne sais pas m'ennuyer et je n'aurais jamais la patience. » Et ailleurs, à propos d'une visite au Vésuve : « Cette atmosphère de soufre est abominable, et si c'est, comme quelques-uns le disent, celle du diable, cela donnerait envie d'aller en paradis, malgré la mauvaise compagnie qu'on est exposé à y rencontrer. » Il apprécie la sincérité des sentiments religieux, quand il en rencontre, et il n'en veut qu'à ce qui est faux et convenu. « Notre dévotion en France me déplaît ; c'est une espèce de philosophie très médiocre, qui vient de l'esprit et non du cœur. Lorsque vous aurez vu la dévotion du peuple en Italie, j'espère que vous trouverez comme moi que c'est la seule bonne ;
seulement ne Fa pas qui veut, et il faut être né au delà des Alpes ou des Pyrénées pour croire ainsi. »
Son impiété n'avait rien d'envahissant ; il ne tenait pas à faire des prosélytes : attentif seulement à ne pas permettre que Ton entreprît sur sa conscience, il laissait en paix celle des autres. Bref, il fut à la fois, ce qui devient de plus en plus rare, incrédule et tolérant.
On avait négligé, paraît-il, de le baptiser, et il se refusa toujours à réparer cet oubli. Aux personnes qui le pressaient sur ce point, il promettait tout ce qu'on voulait, bien décidé à ne jamais tenir. Si on le poussait trop, il se dérobait par la fuite aux obsessions. Un soir, à Fontainebleau, quelqu'un félicitant l'impératrice de tous les bienfaits dont le ciel la comblait : « Il me manque pourtant quelque chose, répondit-elle, c'est de voir Mérimée se convertir. » A ces mots, l'auteur de Colomba, se pinçant la lèvre : « Ah ! madame, dit-il, toujours des personnalités », puis il prit son chapeau et sortit brusquement.
Il ne manquait pas, on le voit, d'une certaine indépendance dans son rôle de courtisan et d'ami de la maison. En 1860, à propos d'une élection à l'Académie française dans laquelle on opposait
M. de Ghampagny, à M. Duvergier de Hauranne, l'empereur, qui tenait pour le premier, sans doute par vanité d'historien futur et pour être agréable à César, ayant invité à déjeuner Mérimée, revenu de Cannes tout exprès pour le vote, s'avisa de lui demander s'il donnerait sa voix à M. de Ghampagny. « Non sire, lui fut-il répondu, je ne puis pas voter pour un clérical. »
Il excellait à se faire respecter, tout en restant aimable et bon. D'ailleurs, chacun s'inclinait devant un homme d'une telle valeur, qui était à l'aise et à sa place dans les positions les plus élevées, qui savait six langues, connaissait à fond la plupart des littératures de l'Europe et semblait ne composer ses chefs-d'œuvre que par manière de passe-temps, comme un délassement d'occupations plus graves.
Il était en effet depuis 1831 inspecteur des monuments historiques. Je ne crois pas qu'il fût possible de trouver quelqu'un plus capable de comprendre le génie de notre vieille architecture et d'en conserver les débris. Exact et précis en tout, il s'était fait sans effort antiquaire et érudit, ne portant dans ces études sévères ni engouement ni parti pris, et n'admettant que les faits positifs.
C'est ce même besoin de vérité qui a présidé à ses travaux historiques : Y Essai sur la guerre sociak^ la Conjuration de Calilina, don Pèdre, tes Cosaques, etc. Par dédain des théories hasardées, il s'est systématiquement astreint à ne recueillir .que des faits particuliers, des traits de caractère puisés'aux sources les plus sûres, méthode excellente dans la préparation et la recherche des matériaux, mais qui ne suffit pas à donner la vie et le mouvement aux grandes masses de l'histoire. Il y faut ajouter le souffle qui ressuscite les siècles passés, l'art qui distribue la lumière et les couleurs, le fiai lux qui ranime de leurs cendres tous ces cadavres couchés dans le tombeau. Qui pouvait aussi bien que Mérimée accomplir ce miracle? N'avait-il pas le don de faire vivre et marcher les personnages enfantés par son imagination? Pourquoi s'est-il volontairement refusé à traiter de même ceux que l'histoire lui offrait? Nous rencontrons ici l'écueil de cette sobriété à laquelle il doit sa puissance dans le roman. Pour ne vouloir accepter que la vérité nue et sans apprêt, il se prive d'une des plus précieuses ressources de l'art, il reste froid et terne.
Peut-être faut-il attribuer cette horreur de la fioriture et de l'emphase au culte qu'il professait
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pour la beauté antique, dont il était véritablement épris. A chaque page de sa correspondance, on peut lire des témoignages de ce pieux amour qu'il avait voué à la statuaire et à la littérature des Grecs, à leurs belles époques. Il est frappé de la simplicité des moyens qu'ils ont employés pour atteindre aux plus grands effets, de la pureté de leurs lignes, de la sincérité de leurs sentiments. Aiguillonné luimême d'un certain besoin de perfection et de beauté concentrée, il ne trouvait que là l'idéal dont il poursuivait la réalisation.
Et à ce propos, je veux me servir de son autorité pour répondre à M. Francisque Sarcey, qui, tout récemment, dans le XIX^ siècle^ se raillait des admirateurs de Tépithète homérique, soutenant avec sa verve et son bon sens habituels que ces adjectifs si vantés n'étaient que la définition obligée de l'objet même, ou que leur sens offrait tant d'élasticité qu'on pouvait les mettre, pour ainsi dire, à toute sauce. Voici en regard de sa critique un fragment de lettre de Mérimée dont il ne contestera, je l'espère, ni la finesse ni la sûreté de coup d'œil :
« Tout est remarquable dans Homère. Les épithètes, si étranges traduites en français, sont
d'une justesse admirable. Je me souviens qu'il appelle la mer pourpre, et jamais je n'avais compris ce mot. L'année dernière, j'étais dans un petit caïque sur le golfe de Lépante, allant à Delphes. Le soleil se couchait. Aussitôt qu'il eut disparu, la mer prit pour dix minutes une teinte violet foncé magnifique. Il faut pour cela l'air, la mer et le soleil de Grèce. »
L'homme qui sent et apprécie les anciens avec tant d'âme est digne de prendre place à leurs côtés. L'auteur de Colomba fut, en effet, un classique véritable, ayant pour lui la qualité essentielle, la netteté, que Vauvenargues appelait justement le vernis des maîtres. Ses écrits survivront à une foule d'autres qui ont eu des succès plus retentissants ; ce sont comme des gouttes d'essence enfermées dans des flacons de pur cristal.
La mort a fait en peu d'années de grands ravages parmi les écrivains illustres qui, nés avec le siècle, avaient occupé la scène politique et littéraire à partir de 1825, et s'étaient maintenus jusqu'à la fin du second Empire. Après Sainte- Beuve, Mérimée, puis Guizot et Michelet. Ces pertes laissent de grands vides que l'on ne remplira pas de sitôt. Pour ce qui regarde Mérimée, il semblait que la nature eût pris soin de susciter
un écrivain de race, capable de continuer Fœuvre du maître et de nous rendre son absence moins sensible. Il avait, lui aussi, le sentiment de la beauté antique, la grâce aisée, l'ironie élégante, le sourire malin, une bonne part de l'héritage de Voltaire, et voilà, triste déception I que la politique s'est emparée de lui et le détourne des sentiers où nous nous plaisions à le suivre.
Malgré tout le mal qu'on en a dît, malgré la rageuse imprécation de Musset, Tamour ne cesse pas d'inspirer les poètes. S'il est vrai que ce soit une douleur, elle a ce caractère particulier qu'on la souffre en chantant. Aussi, chaque printemps amène-t-il Téclosion de nombreux volumes de vers, où la jeunesse, avec Tindiscret abandon de son âge, confie au public ses joies et ses tristesses, ses ivresses ou son désespoir. Entre tous ceux qui ont paru récemment, nous avons choisi quelques spécimens de tonalité différente, afin de donner à nos lecteurs une idée des diverses façons dont les amoureux d'à présent roucoulent, chantent ou crient leur martyre.
Un caractère commun aux quatre poètes de notre choix, c'est l'envahissement complet de leur
être par un sentiment unique, devant lequel s'effacent tous les autres. Ne leur demandez pas quelle est leur religion, leur patrie, leur famille ; aucun ne vous répondrait. Sont-ils Français, Turcs, ou Chinois? Leurs vers n'en disent rien. Us sont amoureux, cela leur suffit. Platon n'eût pas manqué de les couronner de roses, puis de les reconduire poliment aux frontières de sa République. En vain la patrie mutilée Saigne au flanc d'une large blessure, en vain la mort et le deuil ont fait le vide dans nos foyers, rien de cela ne leur importe. Tandis que tou t pleure au tour^d'eux, ils continuent de pincer les cordes de leur guitare. Que l'univers s'écroule, s'il veut, ils n'en iront pas moins, leur étoile au front, au rendezvous assigné. Ainsi fait la nature elle-même : après que l'orage a emporté chaumières et moissons, les fleurs relèvent la tête, la sève remonte aux rameaux et les oiseaux reprennent leur chanson.
Qui donc a défini l'amour un égoïsme à deux ? Cela était bon autrefois, mais les amoureux d'aujourd'hui ne l'entendent pas ainsi. Plus de Laure ni de Juliette, plus d'Éléonore ni d'Elvire. Ils ne nomment même pas la femme ou les femmes par qui ils ont joui et souffert; ils ne voient dans le
monde qu'eux-mêmes, dans Famour que leur seul agrément, dans celle qulls ont possédée qu'un instrument de leur plaisir.
Le plus original et le plus puissant des quatre est, ce me semble, Jean Richepin. Sa Chanson des Gueux a fait éclat et scandale, — on n*a plus guère de succès qu'à ce prix, — et la justice en a sévèrement réprimé les écarts. Ce qui choque dans ce recueil, plus encore que les passages condamnés, dont la licence après tout n'est pas plus forte que celle de tant d'autres poésies erotiques, c'est J'affectation du genre arsouille, la glorification des vilenies de la vie de Bohême et l'envie d'étonner son monde à force d'excentricité.
Je comprends, à l'aurore de notre poésie, un étudiant famélique, un Villon adonné à tous les vices, exerçant tous les métiers et disant crûment en ses vers tous les abaissements où la misère Fa réduit.
On lui pardonne en faveur de la distance, et surtout parce que du fond de son ignominie iha poussé quelques èincères et nobles accents. Mais qu'un jeune homme distingué par Féducation et Fintelligence ait l'air de s'affubler de sordides haillons, de descendre à des bouges infects, d'y débiter l'obscène argot du voyou et de s'enca-
nailler comme à plaisir, c'est un abus aussi déplorable qu'inutile. Car, notez-le bien, ces sonnets bigornes ou autres ragoûts au poivre sont si incompréhensibles, qu'il faut les accompagner d'une traduction. Dès lors, que devient l'originalité? Que diriez-vous d'un loustic qui s'aviserait de lancer des coups de gueule en un carrefour désert?
Friperie à part, il règne dans la Chanson des Gueux un vigoureux souffle, une sève abondante et chaude, qui font oublier le baroque d'alentour. Il faudrait remonter jusqu'aux poètes de la Renaissance pour trouver une ivresse aussi gaillarde que celle de l'idylle des pauvres :
gueux, enivrez-vous de Tamour printanière.
Allez sous le buisson qui vous sert de tanière, Personne ne vous voit que le bois et le ciel. L*abeille, qui butine, en bourdonnant, son miel, Ne racontera pas les choses que vous faites.
Le papillon, joyeux de voir les champs eu fêtes. Yole sans bruit parmi la plaine aux cent couleurs. Et pour vous imiter conte fleurette aux fleurs.
Oui, Tamour qui fait battre' à Tinstant votre artère, C*est celui qui féconde autour de vous la terre. C'est celui dont la brise apporte les senteurs, G*est celui des bois verts et des oiseaux chanteurs,
Celui qui fait gonfler les seins comme des voiles, Celui qui dans les cieux fait rouler les étoiles, C*est Tamour éternel et jamais apaisé.
Par qui tout Tunivers n*est qu'un vaste baiser.
Ne vaudrait-il pas mieux que les deux derniers vers rimassent à rœil aussi bien qu'à Foreille? La prosodie est aujourd'hui trop malmenée par les poètes ; ici, du moins, la négligence est corrigée par l'ampleur et la richesse de l'expression..
Cueillons encore en ce volume de gentilles stances adressées à un petit chien, à un toutou^ qui fut pendant un hiver le compagnon du poète :
Vous étiez tout petit, étant enfantelet,
Et pour que vous n'eussiez pas trop froid dans les rues.
Je vous portais, mignon, au creux de mon gilet,
Où vous fîtes parfois des choses incongrues.
Vous étiez tout frisé, tout soyeux et tout blanc, Un peu café-au-lait derrière chaque oreille.
Vous aviez, vos cheveux aux brises s'envolant, Un air ébouriffé de fille qui s*éveille.
Vous n*étiez pas gourmand, sinon d*un plat nouveau. Ainsi je me souviens que vous fûtes malade Pour avoir trop goûté de la tête de veau.
Aussi, pourquoi manger de la viande en salade ?
Très-brave, vous traitiez comme des épiciers Les dogues les plus gros, les plus fauves cerbères* Vous boitiez du derrière à gauche, et vous pissiez Tout droit la tête en bas le loug des réverbères.
N'est-ce pas là un fort joli croquis, une eauforte qui semble appeler la pointe d'Henri Somm ?
Dans le second recueil, Les Caresses, M. Richepin a heureusement dépouillé une partie de sa défroque et de ses guenilles d'emprunt. En reprenant sa voix naturelle, il s'est retrouvé dans le cas du chanteur qui a fatigué son organe à crier à tue-tête et à qui il reste un peu d'enrouement. Je n'aime pas beaucoup certaines pièces à effet, oîi le poète a gardé de sa pose théâtrale et de son ton grossier, telles que le Pendu joyeux^ la Salive de tes baisersj V Amour malsain, quoiqu'il y ait dans presque toutes une large facture, un rythme bien cadencé et d'énergiques sentiments.
Au risque d'être indiscret, je demande en quels lieux, si ce n'est dans les caboulots du quartier latin, le poète espère rencontrer l'idéal qu'il a si étrangement défini :
La femme de dos vœux est courlisaue et saiulc. Un mélange infernal d'eau bénite et d'absinthe.
Je crains même que l'eau bénite ne fasse défaut bien souvent. Ne sauriez vous donc aimer que des
êtres indignes? Faut-il à votre volupté le condi* ment vicieux après lequel soupirait la femme qui, descendant lassée du lit conjugal, s'écriait dévotement : « Ah ! quel dommage que ce ne soit pas un péché ! » On regrette de voir les gouttes d'ambroisie s'égarer sur des seins flétris, et c'est réellement profaner la poésie et l'amour que de les prodiguer à de telles créatures.
Combien je préfère les sonnets exquis dans lesquels M. Richepin encadre les différentes époques de l'histoire! Là. du moins nul eftort, un dessin pur et net, relevé de riantes couleurs.
Prenons le sonnet grec :
C'était un grand sculpteur que le Grec Praxitèle, La légende pourtant nous raconte qu'un jour, Voulant faire une coupe et ne rien mettre autour, 11 ne vit pas de forme assez pure pour elle.
Mais le soir, fatigué de son travail rebelle, Comme il baisait un sein façonné par Tamour, Tout à coup il trouva. Ce bouton! ce contour! Et la coupe naquit sur ce parfait modèle.
La femme dont la gorge avait un tel dessin Qu'on moula Tidéal aux rondeurs de son sein.
Cette déesse en chair, comment se nommait-elle?
Nul ne le sait. Mais grâce au sculpteur, à Famant, La coupe a survécu dans sa forme immortelle.
Et sa beauté demeure impérissablement*
Par soix volume de nouvelles, les Morts bizarres, M. Rîchepin se révèle en même temps comme un habile prosateur. De ce côté encore, il n'a qu'à poursuivre et à varier Fapplication de son talent sur des sujets moins particuliers.
De jeunes amis, plus au courant que je ne le suis des astres qui régnent au ciel poétique, m'avaient cité Maurice Bouchor parmi les princes de la pleïade actuelle. La lecture de ses deux volumes ne confirme pas complètement les éloges qu'on avait faits de lui; les Chansons joyeuses ne sont que le balbutiement indistinct d'une vocation qui s'essaie et il faut arriver aux dernières parties des Poèmes de r Amour pour trouver le poète en pleine possession et maître de son art. Après avoir mordu au plaisir avec l'impatiente ardeur de ses vingt ans, il a ressenti la lassitude et le dégoût qui suivent une émancipation prématurée, et il exhale harmonieusement l'amertumç de ses regrets :
Ah I puisque le printemps me fait Tâme glacée, Qu'on me voit frissonner au clair soleil de mai, C'est, hélas ! que mon âme épuisée et lassée, A perdu sa vigueur pour avoir trop aimé.
Les roses plus d*uQ jour peuvent vivre sans doute Dans la fraîche rosée et la clarté du ciel :
Moi, j'ai tout effeuillé pour parfumer la route Où passait mon amour qui semblait éternel.
Ne prenons pas trop au sérieux ces accents mélancoliques, échappés d'une bouche qui n'a pas vingt-cinq ans. Vienne un passion vraie ou une noble ambition, et le poète retrouvera toute sa flamme un moment assoupie.
Au fil de Teau, le Parisien s'en va le dimanche oublier, sur le bord de la Seine, les soucis et les tracas de la vie, emmenant avec lui quelque folle enfant, dont la rencontre ne lui laissera pas plus de traces au cœur que ne fait son canot à la surface du fleuve. Il débarque vers l'un des sites préférés, Asnières, Croissy, Meudon, et pendant toute une journée, il rafraîchit ses sens à l'odeur des lilas ou des foins. Ces parties de plaisir sont agréablement célébrées dans le recueil de M. Mérat, qui nous rend en vers faciles et gracieux les paysages enchanteurs et les horizons aimés.
— Plus recueillis et plus discrets sont les chants que murmure à notre oreille le Roman de la vingtième annéej où M. Francis Pittié égrène les frag-
ments d'une passion brisée par la mort. Lui, du moins, ne mérite pas le reproche adressé plus haut à ses confrères en poésie ; il a le culte de celle qu'il a perdue. D'une main pieuse, il rassemble les souvenirs qui se rattachent à cette ombre chérie et nous le trouvons trop modeste quand il dit :
L'astre de mon amour s*éteiQt comme uq flambeau. Des idéales fleurs qu'avril a fait éclore, Je n'ai rien conservé qu'un bouquet inodore De roses de tombeau.
Non, ces reliques ont un parfum de candeur et de chasteté qui les sauve de l'oubli. Notre estime augmente en apprenant que l'auteur de ces plaintives élégies est un excellent officier de l'armée, et que ses poésies ne sont que le délassement de travaux plus sérieux.
C'est écrit; décidément pas un n'y échappera, ils sauteront tous pour la morale. Il y a de ces lubies qui s'emparent ainsi d'une époque et qui lui servent comme de cocarde. A la fin du siècle dernier, à la veille d'une révolution qui allait mettre les intérêts aux prises et dévoiler tout ce que l'homme recèle de féroce, on se piquait d'être sensible. Jean -Jacques, au m^oment même où il abandonnait ses enfants sur la voie publique, avait de ce mot plein la bouche. Après lui, ce bon M. de Robespierre décapitait le pays et envoyait à l'échafaud ses amis les plus chers, parce qu'on avait blessé sa sensibilité.
Aujourd'hui, nous ne sommes plus si tendres, tant s'en faut; mais, en revanche, nous sommes devenus beaucoup plus moraux. Quiconque a
rhonneur de tenir une plume, et surtout une plume de romancier, sait qu'il se doit à lui-même de travailler à Famendement d'autrui. Aucun ne manque à ce pieux devoir. Si la vertu ne revient pas s'implanter sur terre, il faut avouer qu'elle y mettra de l'obstination.
Tous moyens sont bons pour atteindre au but ; les plus étranges paraissent même les meilleurs. Personne, il est vrai, n'avait encore extrait de la prostitution la fine fleur de morale qu'elle renferme. Cependant'le sujet était mûr, l'idée dans l'air. Au défaut de M. de Goncourt, n'importe qui s'en fût emparé ; autant vaut lui qu'un autre.
En effet, depuis le jour déplorable où parut Mademoiselle Giraud ma femme^ et où l'on vit les éditions de ce livre se multiplier à l'infini, c'a été parmi la gent romancière une émulation inconcevable. A tous ces moineaux lubriques, un tel succès a fait office de miroir aux alouettes ; ils se sont mis à danser devant.
— Eh ! j'en ferai bien autant. Qui sait ? je trouverai peut-être plus fort que cela. S'il ne s'agit, pour gagner gros, que d'être immonde et que le talent ne soit pas de rigueur, pourquot n'essaierais-je pas, moi aussi ? — Voilà ce que bien des gens se son t dit ; à l'heure qu'il est, n'en doutez pas,
des centaines de Filk Elisa sont sur le chantier, et la publication de M. de Goncourt enlève le pain de la bouche à plus dun honnête confrère.
S'il n'y avait une réelle amertume à voir se produire un fait regrettable que l'on a prévu sans pouvoir l'empêcher, je citerais ce que j'écrivais à cette place il y a tantôt deux mois, à propos de Y Assommoir : « Gare les singes ! Ils vont bientôt mener la foule au lupanar et dégobiller l'argot à plein bec I »
Il n'était pas besoin, je l'avoue humblement, d'être grand prophète pour dire cela. Tout l'annonçait. Nous ne sommes pas au bout de cette littérature de Directoire. Puissions -nous seulement ne pas avoir trop à souffrir du coup de balai qui mettra fin, tôt ou tard, à un tel débordement !
On répond que M. de Goncourt, loin d'être un singe, est original au premier chef, et qu'il n'a glissé d'argot dans son livre que tout juste assez pour en donner la saveur à ceux qui dégusteront son œuvre. Soit. Croyez- vous qu'elle en vaille beaucoup mieux? Oui, j'en conviens, son procédé diffère de celui de M. Zola. Tandis que celui-ci.
les manches retroussées, y va bravement et pétrit à pleines mains son argile fangeuse, M. de Goncourt, le lorgnon d'écaillé à Tœil et ganté de frais, opère avec de prudentes précautions et n'avale la chose que du bout des dents. Ce ne sont, tout le long du volume, qu'enroulements de périodes musquées, où les adjectifs précieux donnent la main à de délicats adverbes, tournures exquises ingénieusement dévidées, inversions mignardes, et avec, de gracieux accouplements de mots triés sur le volet ou curieusement imaginés. Mais tout cela, tous ces colifichets et fioritures, pour quoi faire ? Pour nous promener avec la fille Élisa de maison en maison jusqu'au bouge infect de l'École militaire, où il nous étale une pyramide de chairs flétries, offerte en pâture à la brutalité du soudard. Le peuple, en son grossier mais énergique langage, a trouvé un mot pour flétrir une si écœurante besogne; il appelle cela /r^'^cr mt élron. Si le terme est peu propre, il faut avouer que ce qu'il désigne l'est encore moins.
Oh ! je sais ce qu'on peut alléguer en faveur de l'écrivain et la façon dont on excuse de pareils abus de talent. Le public, dit-on, est ici complice; il est même le seul coupable. Un succès anticipé équivaut largement à une amnistie. Or, cinq édi-
lions de la Fille Élisa étaient vendues huit jours avant que l'impression du volume nejût achevée* Je laisse à d'autres de décider lequel a le plus contribué à Tengouement, ou le titre de Touvrage ou le nom de l'auteur.
Quant à la prétendue thèse humanitaire qu'il a tant bien que mal cousue au roman comme on ficelle une casserole à la queue d'un chien pour le faire courir plus vite, il y aurait vraiment trop de naïveté à prendre la peine de la combattre.
Quoi qu'en dise M. de Goncourt, le roman n'a pas et n'aura jamais les mêmes libertés et les mêmes franchises que la science, parce qu'il i\'en a pas l'innocuité. Quand Parent-Duchatelet ou CuUerier décrivent les plaies sociales, ils le font simplement et froidement, sans inonder ce fumier deparftims et de poudre odorante.
Il y a un livre, celui de M. G. J. Lecour, où le fléau de la débauche vénale est analysé et étudié sous toutes ses faces et conséquences ; on y voit défiler l'innombrable troupeau de femmes aux mœurs dépravées, depuis l'hétaïre en vogue, étalant dans sa voiture les toilettes fastueuses et les diamants que lui vaut sa galanterie, jusqu'aux pauvres idiotes qui se livrent à tout venant dans les fours à plâtre pour un morceau de pain de
munition. L'auteur de ce livre a sondé la profondeur du goufre et nous en signale tous les abîmes, mais il n'a garde de rien conclure en faveur de ces impures, tombées volontairement pour la plupart et qui se complaisent dans la fange d'où elles refusent de sortir. C'est affaire à un romancier de voir là matière à beaux sentiments.
Ne quittons pas La fllk Élisa sans en citer «u moins une belle page :
« Être vivante et redouter d'être pour les autres ainsi que la mémoire d'une personne morte, se voir abandonnée de ceux qui ont été vos parents, vosiamis, vos connaissances, douter si une pensée affectueuse vous plaint, ne se sentir plus rattachée ici-bas par l'émotion lointaine d'un souvenir, porter sa peine toute seule, sans l'écho d'un mot compatissant, enfin, ne pas toucher de près ou de loin à cette pitié ambiante, dont le reconfort, dans les peines inconsolables, aide le moral humain à souffrir et à continuer de vivre en souffrant. Tel était le sort d'Élisa, qui depuis deux années n'avait point été demandée une seule fois au parloir, n'avait pas reçu une lettre, n'avait pas obtenu un signe de vie de ceux avec lesquels elle avait vécu enfant, jeune fille ou femme. »
En lisant ces lignes émues, on est tenté de
plaindre le sort de la misérable et d'oublier son crime. Mais c'est là précisément qu'est le danger. Quoi 1 lorsque tant de braves gens souffrent innocemment dans ce monde, nos larmes iraient s'égarer sur la créature ignoble que la dégradation a poussée à la furie homicide et qui n'a jamais eu d'affection pour âme qui vive ? Noji, réservons notre pitié pour des sujets qui en soient plus dignes.
PHILARÊTE CHASLES