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noircis. Dès qu'il vous apercevait, il venait à vous souriant, vous abordait avec un compliment et vous quittait bientôt sur une épigramme, après avoir en quelques minutes raconté le scandale de la veille, répété le bon mot du jour, sans oublier de lancer contre tel ou tel de ses confrères une de ces critiques à Temporte-pièce qui sont comme le condiment et le poivre obligé des conversations entre gens de lettres.
Il aimait la louange et la sollicitait à tous les coins de rue. S'il rentrait le soir chez lui sans avoir récolté une assez copieuse moisson d'encens, il s'enfermait dans son cabinet où, les portes closes, il donnait libre cours à sa nature atrabilaire et se vengeait des prétendues injustices dont il se croyait la victime en écrivant les mille bavardages, le plus souvent mensongers, que l'on échange volontiers dans la trop libre république des lettres, mais que l'on se garde bien de confier au papier. Il en a transpiré des indiscrétions dans les correspondances littéraires qu'il adressait en Angleterre, en Russie et jusqu'aux États-Unis. Mais les notes les plus sanglantes, les anecdotes les plus scandaleuses, il avait la prudence ou la pudeur de les garder pour lui et de les serrer dans son portefeuille. Ce sont ces notes même, paraît-il, et
ces cris de rameur-propre blessé que Ton se propose de livrer à la publicité. Ceux qui ont été avec lui en rapport d'affaires ou d'amitié seraient ainsi menacés de voir vider sur leur tête toutes les ordures qu'il avait traîtreusement amassées contre eux. La malignité publique pourra trouver son compte à cette publication, mais il est de notre devoir de protester par avance contre un pareil procédé qui nuira, croyez-le bien, plus encore à la réputation de Ghasles qu'à celle des personnes que ses diatribes éclabousseront. Jetez donc au feu ces petits papiers et laissez en paix une mémoire à laquelle conviennent désormais la nuit et l'oubli qui protègent le cercueil. N'est-ce pas déjà trop du bruit et du fracas que font les Trissotins vivants, sans que l'on exhume un cadavre de sa bière pour lui faire donner du pied au derrière des gens ?
C'est dans sa chaire au Collège de France qu'il fallait voir M. Philarète Chasles pour se faire de lui une idée exacte. Son auditoire était invariablement composé de cinq au six amis, d'un petit • troupeau de personnes du sexe, plus remarquables par le sans-façon de leur toilette que par la fraîcheur de leur teint, de huit à dix étudiants venus là parce qu'on leur avait dit que c'était drôle ; ajoutez-y l'escouade obligée de paletots fri-
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pés que ron rencontre à tous les cours publics et qui arrivent on ne sait d'où pour passer une heure à Tabri de la pluie. Règle générale, le professeur était en retard. Après s'être fait attendre un quart d'heure, il paraissait enfin, s'emparait résolument du fauteuil et entamait le sujet de son cours, quelque portion de la littérature étrangère et, de préférence, un coin un peu étrange des mœurs de l'extrême Orient. Sa parole, sèche d'abord, se colorait bientôt de traits charmants, d'allusions piquantes qui mettaient l'assemblée en joie. Encouragé par de flatteurs applaudissements, le professeur s'abandonnait à son humeur vagabonde, sautant à pieds joints dans le domaine de la fantaisie et négligeant son sujet pour courir après de brillants conceiU qui faisaient pâmer d'aise les basbleus groupés autour de la chaire. Il ne reculait même pas devant le mot salé- ou l'anecdote graveleuse. Puis, après une demi-heure, trois quarts d'heure au plus de cet exercice, il disparaissait, laissant dans l'esprit de son auditoire l'agréable, mais fugitive titillation que produit sur le palais . un verre de Champagne. Cette comédie a duré trente années, tant on est indulgent en France pour les hommes d'esprit î Il est vraiment dommage que M. Chasles ne
soit plus là pour soutenir ses écrits de la vivacité de sa parole, et de la chaleur de son action oratoire. Ils auraient gagné à être débités par l'auteur lui-même. A les lire à tête reposée et dans le silence du cabinet, on éprouve un éblouissement qui provient de la multiplicité des points de vue sur lesquels sa plume court à bride abattue, ne s'arrêtant et ne fixant l'attention sur aucun d'eux en particulier. On y trouve des détails curieux, une moisson abondante d'observations judicieuses, mais il s'en exhale malheureusement une personnalité pédante, un amour-propre vaniteux, qui sentent leur basoche ou leur bohème et n'ont rien de l'honnête homme, au sens où l'on prenait ce mot dans le langage du xvn« siècle. L'auteur nous fait payer le service que nous rendent ses informations, d'abord en s'en vantant à chaque ligne, puis en nous accablant de conseils dont l'élégance de Texpression ne rachète pas toujours la banalité.
Il ne sait point s'enfermer dans un sujet ni le traiter à fond. Emporté par la manie de la dissertation et du vagabondage intellectuel, il passe brusquement d'un siècle à l'autre, de l'ancien monde au nouveau, de l'antiquité aux temps modernes, sans transition aucune, et le plus souvent
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sans raison. A chaque pas, on se heurte à des soubresauts, à des bonds qui déroutent. Impatient de nous dévoiler l'étendue de ses connaissances, Técrivain confond et embrouille tous les arts. Dans la même page, il ira de la littérature à la musique, de celle-ci à la philosophie et à la politique, associant, au gré de son caprice ou de réclair paradoxal qui traverse son cerveau, Robespierre avec le romantisme, Richard Wagner avec nos récents désastres. On reste stupéfait et étourdi devant le chaos d'une telle confusion. Au sortir de cette lecture, le cerveau se sent obsédé par les fantasmagories d'un panorama qui passe sous les yeux avec la rapidité de la vapeur, mais dont on ne saurait saisir nettement aucun point déterminé. L'auteur, pour trop vouloir se développer, finit par être superficiel : ce qu'il gagne en étendue, il le perd en profondeur.
Philarète Chasles n'était pas sans reconnaître les inconvénients d'une méthode si discursive ; il en fait à plusieurs reprises son mea culpa avec une pointe d'orgueil, comme il est d'usage en toute confession :
« De là aussi, dit-il, certain dogmatisme amer, fruit d'une pensée solitaire et attristée, sans harmonie avec ce violent tumulte et qui, se refusant
aux accommodements disparates des époques changeantes, a dû Wesser successivement tous ceux de mes contemporains, trèg honnêtes, très supérieurs, que les nuances des temps ont tour à tour pénétrés et envahis. De là aussi cette course ardente qui peut paraître sans buta travers toutes les zones de la poésie, de la philosophie et de rhistoire. »
Ailleurs, il prétend qu'il cherche à saisir quelque vérité directrice et quelque rayon de clarté. Je crains que ceux qui liront sa Psychologie sociale ne soient d'avis qu'il ne les a pas trouvés. A force de laisser courir sa pensée en tous sens, il a contracté l'habitude de poser les questions sans les résoudre et de laire sentir seulement la difficulté des problèmes qu'il soulève.
Quelle était, se dira-t-on, la cause de sa misanthropie ? Quels malheurs extraordinaires avaient donc ému sa bile et donné à son esprit une teinte si morose? Il serait trop long d'énumérer ici toutes les causes qui agirent sur lui, et de développer par le menu les influences qui l'aigrirent peu à peu. Toutefois, nous pouvons indiquer au moins deux raisons de son humeur noire : il n'était pas de rinstitut, et sa réputation n'atteignait pas, selon lui, à la hauteur de son mérite.
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Pour ce qui regarde l'Académie, il est vrai qu'elle eut le tort de le laisser se morfondre à la porte. Mais bien qu'elle ait admis dans son sein des écrivains qui ne le valaient pas, il ne faut pas attribuer uniquement ses refus à la raison qu'en donne Philarète Ghasles dans le passage suivant :
... Vivant au milieu de l'élément bourgeois où . je suis né et auquel j'étais et suis fidèle, mais ayant, dans la jeunesse, épousé une fille noble et pauvre, ce que la bourgeoise haineuse des Débats ne me pardonna point. Je me rappelle que le très spirituel comte de Saint-Priest, me prenant un soir à part dans une maison où nous dînions ensemble, et me conduisant dans un petit salon où nous nous assîmes seuls, me dit : On vous porte candidat de l'A cadémie française, Renoncez-y^ à jamais, entendez-voiis. Que vous le méritiez ou non^ ce n'est pas la question. C'est une question de nom propre^ voilà tout, »
Non, la question était tout autre. Il n'y avait pas assez loin de la salle où siègent les Quarante à l'appartement occupé par le candidat en sa qualité de bibliothécaire de la Mazarine pour que les éclats de ses querelles d'intérieur et le bruit des scènes burlesques qui égayaient tout le quartier ne parvinssent pas aux oreilles des immortels.
Pour employer un terme consacré, Chasles n'était rien moins qu'un sujet académique. Malgré ses deux attaches officielles, c'était un indiscipliné ; dans la vaillante armée des écrivains et des critiques, il ne servait qu'en îrrégulier, en brillant spahi. Si le docte aréopage n'avait pas d'exclusions plus injustes sur la conscience, il n'aurait pas fourni à M. Arsène Houssaye de si riches matériaux pour sa piquante Hisiotre du 41® fauieuil.
Quant au froid accueil que le public a fait aux quinze ou vingt volumes publiés par M. Chasles, rien de plus facile à comprendre. Le lecteur français, et tout lecteur, je le crois bien, aime, en ouvrant un livre, à savoir quel est le dessein et l'opinion de celui qui l'a composé. Or, dans l'œuvre de M. Philarète Chasles, cette boussole manque absolument. Était-il royaliste ou républicain, classique ou romantique, spiritualiste ou matérialiste, sceptique ou croyant? on ne saurait le dire, et ses écrits ne nous édifient pas assez làdessus. Il est bon cependant qu'un homme, au moins dans la jeunesse, partage les passions de son âge, qu'il s'enrôle avec ses contemporains dans une de ces croisades vers lesquelles part chaque génération, qu'il jette ses ardeurs et sa
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gourme dans les luttes qui se livrent autour de lui, qu'il ait enfin les fièvres et les maladies de son temps ; c'est une garantie de sagesse et de santé pour rage mûr.
Philarète Chasles ne fut d'aucun parti, d'aucune école ; il servit ou subit tous les gouvernements d'un air également chagrin et sans modifier son rire sardonique. D'autres, à côté de lui, au Collège de France, sacrifiaient à leurs convictions leur place et leur traitement; leur parole, devenue trop révolutionnaire, était étouffée par le pouvoir. Lui, remontait paisiblement, chaque année, dans sa chaire et continuait son cours sans encombre. Assis à l'écart, il assistait indifférent aux grandes luttes qui s'engagèrent sur le terrain politique, littéraire et social, semblant prendre un malin plaisir à la vue des coups que se portaient les adversaires.
Il s'en vante même quelque part : « Peu m'importait le péril. Marcher devant sans prétention de conquête, sans retour de vanité personnelle, sans tambour et sans trompette, sans acolytes et sans drapeau; frayer la route, c'est quelque chose. »
Sans doute. Chasles eut le mérite d'ouvrir bien des voies, d'explorer des terres jusqu'alors incoii-
nues, de nous initier à la connaissance d'auteurs étrangers pleins d'humour et d'originalité, mais cela fait, ne devait-il pas consacrer son talent à restituer à notre profit une époque tout entière ou un grand génie? Avec sa parfaite connaissance de la littérature anglaise, devait-il laisser à M. Taine rhonneur de nous en tracer un tableau complet et à M. Mézières celui d'en éclairer les sommets? Son tort fut de trop se confiner aux coins écartés, de défricher le terrain en pionnier, sans y créer un domaine qui fût bien à lui et où il régnât en souverain.
Une anecdote, quia été racontée dans le journal où le fait s'est passé, achèvera de nous faire connaître l'homme et de le peindre au moral. Un jour, Philarète Chasles, toujours pressé et affairé, arrive aux bureaux des Débats dont il était rédacteur, apportant, disait-il, plusieurs articles de longue haleine, sur lesquels il demandait une somme assez ronde, sous prétexte de voyage à l'étranger. Ce disant, il déposait devant le caissier des rouleaux fermés sur lesquels s'étalaient des titres superbes. On allait le payer, quand survint le directeur du journal qui, moins confiant ou plus curieux que son caissier, défit les rouleaux et n'y trouva que du papier blanc.
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Cela pouvait passer pour un bon tour du temps de Villon ; nous sommes devenus plus scrupuleux; quiconque a le souci de conservera ses écrits leur autorité morale se gardera bien d'agir de même. Et notez que Ghasles était coutumier du fait, et qu'un tour du même genre lui fit perdre sa collaboration à la Revue des deux mondes et le brouilla avec Buloz. II sera bien venu après cela de vouloir nous faire la leçon et de réclamer la réforme de nos mœurs. Commencez par prêcher d'exemple, messieurs les moralistes. Montreznous le chemin et nous vous suivrons dans la voie étroite où il s'agit de s'engager, mais pour Dieu ! ne nous débitez plus de sermons dont vos exemples ont à l'avance détruit tout l'effet.