PHILARÈTE CHASLES
Ils paraissent enfin ces mémoires de Philarète Chasles, dont on avait, par avance, fait tant de bruit. A entendre certaines getis qui prétendaient les avoir lus, c'était une bombe qui, en éclatant, ferait du ravage, un arsenal de diffamations où ce critique acerbe avait versé tout le fiel de sa bile. Aujourd'hui que chacun peut approcher du monstre, il en sera, je crois, comme de tant d'autres bâtons flottants. Grâce à Dieu, ou à la prudence de l'éditeur, le tapage, est moins grand qu'on ne Tavait dit; il y aura du mécompte pour les espérances des uns et pour les craintes des autres.
Digiti
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Non que ce premier volume ne renferme assez de méchancetés et d'histoires scabreuses pour obtenir un succès de scandale, mais elles sont noyées et perdues dans un amas de dissertations, d'articles publiés jadis aux Débals, où il faut les pêcher comme dans une mare. Le poison, ainsi étendu d'eau, perd une partie de son venin, devient presque inoffensif. D'ailleurs, il y a tant de gens attaqués qu'ils peuvent se consoler les uns les autres, panser réciproquement leurs blessures et se dire, en guise de revanche, que l'homme qui emploie les derniers jours de sa vie à vilipender en secret tous ceux avec qui il s'est rencontré dans Iç monde, n'est au fond qu'un être insupportable, bien digne de l'abandon oîi on Ta laissé mourir.
En réalité ce ne sont pas là de vrais mémoires, mais plutôt des essais littéraires sur divers sujets, tantôt soignés et limés sur l'ongle, tantôt ébau- chés à peine et enfilés à la suite, incohérents, sans un intérêt capital qui les relie et en fasse un tout homogène. Ceux qui aiment la rhétorique auront de quoi se régaler. Si jamais l'Académie française met au concours l'éloge de M™« de Staël, les concurrents n'auront qu'à puiser dans le morceau qui lui est consacré et qui n'a pas moins de
vingt pages. On découvre même, parmi les chapitres à effet, un très joli passage qui n'est pas de Philarète Chasles, bien qu'il s'en attribue la paternité. Ouvrez le volume à la page 279; vous y lirez une scène de haute comédie admirablement racontée, une visite du pétulant abbé de Pradt, le grotesque archevêque deMalines^ qui vient se plaindre à l'écrivain d'un article dirigé contre lui;
(1) C'était uu étrange prélat que M. de Pradt et des moins austères. On a sur lui quelques traits qui donnent la mesure des larges accommodements qu'il imaginait au besoin. Lié avec Delanneau, le fondateur et directeur de Sainte-Barbe, il venait souvent s'asseoir à sa table sans façon et sans prévenir. Un vendredi, il tombe ainsi à l'improviste à l'heure du dîner. Devinant à l'air embarrassé de M™® Delanneau qu'elle n'avait que du gras, il la rassura d'un geste et, se tournant vers son laquais « Jean, dit-il, rentrez à l'hôtel, je me passerai de vous aujourd'hui. » Et sitôt que Jean eut tourné les talons : « Maintenant, madame, vous pouvez servir. » — Par Delanneau, il avait fait connaissance avec le libraire Bêche t qui devint son éditeur et qui publia Les quatre concordats. Cet ouvrage eut du succès, mais se vendit moins d'abord que l'auteur ne l'eût désiré. \\ fallut pour le lancer tout à fait qu'un journal publiât un article violent où l'archevêque était éreinté, comme on dit aujourd'hui, de la plus belle façon. Béchet, contrarié sur le moment, se consola envoyant monter la vente. Pourtant, à sa première rencontre avec le prélat, il mit la conversation là-dessus et crut devoir blâmer vivement le journaliste ; mais M. de Pradt l'interrompit en disant : « Ne vous échauffez pas tant ; l'article est de moi. »
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c< Je vis tout à coup paraître chez moi M. de Pradt en personne, qui avait daigné monter quatre étages et qui venait me donner une leçon dans mon réduit plus que modeste. La leçon fut longue, elle fut sévère ; mais cependant elle commença par une exposition pleine de modération et même de douceur. Plusieurs fois je voulus placer quelques mots dans les courts intervalles de l'homélie; mais d'un léger signe de la main, M. de Pradt me forçait au silence ; et ce signe était encore si paternel, que je crus recevoir la bénédiction. »
Rien de plus fin, d'une malice plus gaie et plus innocente. Mais ne vous hâtez pas d'en faire honneur à l'auteur des Mémoires; il na fait que copier textuellement la scène dans les œuvres d'Hoffman, célèbre critique du premier Empire, qui l'avait précédé aux Débals. Un plagiat si avéré en suppose d'autres, met en défiance, inspire des craintes sur la franchise du narrateur.
Ce qui doit surtout nous tenir en garde contre ses jugements, c'est leur peu de justesse. Pour quelqu'un, en effet, qui a passé sa vie à juger les livres et les hommes, Philarète Chasles n'a guère de tact ni de précision dans la balance : ainsi, à certain endroit, il met sur la même ligne Victor
MEMOIRES Itl
Hugo et Paul Féval; ailleurs, il englobera sous un seul anathème Véron, Buloz et Villemessant, et comparera ce dernier, en vertu de je ne sais quel rapport insaisissable , à Héliogabale et à Trimalcion 1 Peu importe ce défaut, dira-t-on peut-être, pourvu que Touvrage intéresse, que les anecdotes en soient curieuses, salées, d'une indiscrétion piquante. Il est vrai qu'il se relève par là et qu'il renferme une foule de commérages des plus médisants. Toutefois, ils auraient gagné à être racontés d'une façon plus simple et plus naturelle, dans un style moins peigné et moins précieux. Est-il donc besoin de tant se tortiller pour nous apprendre que M"** de Norvins fut souvent infidèle à son mari? que le marquis de Custine était atteint du vice hideux et cynique dont il est souvent question dans les comédies d'Aristophane ? que M"*® Récamier ne pouvait, par défaut de conformation, répondre aux ardeurs amoureuses qu'excitaient sa coquetterie et sa beauté; que l'abbé Noël (sans Ghapsal), malgré son état et son titre d'inspecteur, général de l'Université, se délectait aux Eroltca de la Renaissance ? toutes histoires qui courent les conversations depuis un siècle et que les vieux polissons se coulaient à l'oreille.
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La partie la plus remarquable du livre est la galerie de portraits qui comprend à peu près tous les personnages célèbres de notre époque, depuis Chateaubriand, M. de Jouy et Benjamin Constant, jusqu'à Eugène Delacroix et à Tactrice Rachel. Voici comment débute celui de la célèbre tragédienne : « Ce petit tigre bohémien, juive lascive, vaste front planté sur des épaules de hyène et sur un torse charmant de Ménade, sublime d'intelligence, et plus rapprochée, par Fâme, des carnivores que des hommes. » Je n'ose poursuivre; par cet échantillon, jugez du reste.
De toutes ces illustrations, il n'y a guère que Chateaubriand qui soit ménagé, sans doute en reconnaissance de ce qu'il avait tiré le jeune Chasles de prison ; tous les autres sont exposés au pilori, marqués du fer rouge au front, caricaturés avec une rage de pinceau qui ne s'arrête que lorsque le modèle est complètement défiguré.
Notez que Tadroit rhéteur qui fait ainsi défiler les autres sous le miroir grossissant et faux de sa lanterne magique, a soin de se tenir lui-même dans l'ombre : il divulgue les secrets de chacun et ne voile que les siens.
Si Chasles pensait réellement tant de mal de
MÉMOIRES iVè
ses contemporains, û aurait eu quelque mérite à le leur déclarer de son vivant, à publier tout cela en plein vent, à la barbe de Fennemi, en exposant lui-même sa poitrine à la riposte. Le beau courage vraiment d'attendre que Ton ait six pieds de terre sur la tète pour dire leur fait aux gens et se permettre de telles incartades!
Agir ainsi, vieillard, c'est agir en laquais.
Quelques-uns n'attrapent, dans cette distribution, qu'un horion ou deux ; le critique avait bien envie de les mordre, mais sa plume capricante Ta emporté autre part ; on dirait un chien enragé qui vous lance un coup de dent et s'enfuit à toutes jambes.
Pour ce qui le regarde, il est surtout préoccupé d'apprendre à la postérité qu'il a été chaste et vierge jusqu'à trente ans. Qui diable lui saura gré d'une si rare vertu? Combien lui serionsnous plus reconnaissants s'il nous avait donné des détails exacts, précis, caractéristiques, sur la vie besogneuse qu'il menait à Londres, où il travailla sept ans chez l'éditeur Valpy, mêlé aux gens du peuple, et devenu si vagabond, si noctambule^ qu'il avait fini par lier connaissance > avec un chef de voleurs. C'était le cas ou jamais
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de donner un pendant au livre de Le Sage : nous aurions eu ainsi un nouveau Gil Blas, taillé en plein, cette fois, dans la réalité. Il se garde bien de dire un mot de cette existence plébéienne; cela n'était point assez noble pour sa plume académique. Il tient, au contraire, à nous faire croire que lui, simple ouvrier ou prote d'imprimerie, il a vécu dans la familiarité d'Ugo Foscolo, de Jérémie Bentham et de Goleridge. Par malheur, il place dans la bouche de ces hommes illustres des propos si emphatiques, si invraisemblables, qu'il nous dévoile, sans le vouloir, le mensonge de sa vanité. C'est là, d'ailleurs, le défaut qui dépare ces Mémoires, ce qui en rend la lecture parfois si impatientante : au moment même oùl'on s'attendait à rencontrer un homme, surgit tout à coup de sa chaire la tête d'un professeur qui vous débite une leçon pédante.
Rien ne démontre mieux son éloignement pour le naturel et la simplicité que les^quelques endroits où il consent enfin à parler de ses propres aventures. Impliqué, à l'âge de quinze ans, dans une conspiration, il est enfermé à la Conciergerie. Au lieu de nous exposer tout bonnement ses impressions, il s'amuse à décrire les corridors sombres, le geôlier barbare et le sinistre bruit des verrous.
avec Temphase pittoresque d'un romancier qui veut donner la chair de poule à ses lecteurs. L'occasion lui semble même à souhait pour tracer rhistorique de cette prison, et le tout se termine par des réflexions philanthropiques sur les améliorations que le monument a reçues.
Plus tard, à Fâge de vingt ans, rappelé d'Angleterre en France, par une maladie de sa mère, il fait la route .en diligence et en compagnie d'une jeune Anglaise qui, de son propre aveu, était jolie et n'avait point l'air trop farouche. Un autre eût répondu aux avances de la belle ou se fût amusé aux accidents du voyage; le pudibond Philarète, ami de la vertu et surtout vertueux, passe le temps à disserter sur la littérature de l'Empire! Il est possible que sa dissertation soit spirituelle et savante, mais on m'avouera qu'elle est singulièrement placée. Je ne sais quel est à cet égard le sentiment des autres ; pour moi, à l'esthétique entière et à toutes les leçons de littérature, je préférerai toujours le bouquet de cerises jeté au sein de mademoiselle Galley ou de mademoiselle de Graffenrield.
Et maintenant, professeurs et rhéteurs, venez
encore nous vanter l'heureuse influence de la
» littérature sur les mœurs ! Ne dites plus que les
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lettres et la poésie ennoblissent l'âme. Quoi! voici un homme dont Tenfance s'abreuva aux pures sources des chefs-d'œuvre antiques. Plus favorisé • que la plupart de ses compatriotes, il s'est nourri pendant quarante ans de la moelle des Milton, des Gœthe et des Shakspeare, et tous ces aliments divins n'ont pu modifier ce que la nature avait fait de lui, une âme envieuse doublée d'un esprit faux.
C'est le nom qui convient décidément à ces prétendus Mémoires de Philarète Chasles, dont le second volume a paru ces jours derniers. Prenez ce mot de pamphlet dans la pire acception, comme synonyme de violente calomnie. Il n'y a guère en effet de livre plus haineux, dont Fauteur se permette davantage de faire la leçon à tout le monde, et qui accuse une personnalité plus outrecuidante. On se demande, en le lisant, de quel mérite supérieur était doué cet écrivain pour se croire ainsi le droit de vitupérer ses semblables. Car ce ne sont plus seulement tels ou tels individus qu'il attaque et diffame, c'est notre pays tout entier, la nation elle-même dans chacune de ses classes.
A Tentendre, nous sommes un peuple avachi et dissolu, qui se meurt de raffinement cérébral dans les couches élevées et de brytalité servile dans les rangs inférieurs : « Pauvre pays, s'écriet-il, la spirituelle race qui Thabite continue ses escapades de licence, ses abaissements de courtisanerie sous des maîtres qu'elle choisit pour les détruire. Il faut à ces masses brutes qui se croient civilisées, un coup de trique pour les mener, un coup de tambour pour les avertir. »
Ailleurs, il trace de notre société un tableau vraiment odieux : « Jeunesses délabrées, vieillesses frivoles, superstition idiote du présent, crétinisme du passé, orgies sans volupté, mariages dépareillés, vices plus pesants que la vertu, âmes féminines qui croient s'élever à une virilité malsaine et qui se dépravent par orgueil, liaisons plus énervantes et çlus lourdes que le mariage, assaut de roueries entre les deux sexes, amours froidement menteurs, esprits dégoûtés avant d'avoir goûté à la vie, tout y est. »
Pas un seul des gouvernements que nous avons eus depuis le commencement du siècle ne trouve grâce devant ses yeux, à commencer par le premier Empire : « La passion française pour Napoéon ne m'avait jamais atteint ni même touché.
Je méprisais cette rage folle d'une fille publique pour son immoral amant. L'un et l'autre s'étaient compris par l'électricité sympathique du crime et du mal. » La Restauration, la royauté de Juillet ne sont pas mieux traitées, et il réserve ses injures les plus flétrissantes pour la révolution de Février : « Détruire le voisin, tâcher de jouir un peu davantage, boire mieux, se faire des rentes et narguer le rival, surtout empêcher qu'il ne prospérât, voilà l'idéal de 1848, de cette pauvre France avilie par ses lâches doctrines et ses vices bas. » L'unique éloge accordé par lui à Napoléon- III, c'est qu'il contrefaisait merveilleusement ïidiot. Enfin il trouve à M. Thiers une incroyable étowrderie de déraison^ et il prétend que ce qui lui fait surtout défaut, c'est le jugement. Notez que ce dernier était de ses amis et n'avait jamais eu avec lui que d'excellentes relations. Heureux le gouvernement actuel ! Le bienveillant Philarète est mort sans avoir m le temps de lui dire son fait.
S'il est vrai que tout le monde ait plus d'esprit que Voltaire, on admettra difficilement que Ghasles ait eu plus de bon sens et de vertu que la France entière. Il a beau se draper en moraliste et dire : « J'ai constamment nié la société française, je lui
ai résisté. Je voyais clairement les fautes : elles venaient de vices* personnels. » Sa prétention n'est que ridicule. En fait de vices, il en avait lui-même à revendre et, malgré ses efforts, il ne put les recouvrir d'assez de talent pour les faire oublier.
Rien ne serait plus facile que de citer ici d'amusantes anecdotes — elles ne manquent pas — où il ne jouerait pas le beau rôle. Mais il nous répugne de mettre le pied sur le terrain des racontars et nous nous privons sans regret du mince plaisir de fustiger un mort. Lui-même va d'ailleurs nous fournir en abondance des Verges pour le corriger.
Un soir de l'année 1838, à un dîner chez la princesse Belgiojoso, comme il se livrait, suivant son habitude^ à d'amers dénigrements contre les gens du pouvoir, Mérimée, d'un mot, lui riva son clou : « Chasles, vous êtes un ingrat. M. Guizot prépare pour vous une cjiaire au Collège de France, et Villemain vient de vous loger à la Bibliothèque Mazarine. » A cette observation si juste, Chasles balbutia que, tout en acceptant les bienfaits des deux ministres, il entendait réserver sa liberté et qu'il n'aimait pas les cocardes. Il était, paraît-il, de ceux qui croient qu'un ser-
vice n'oblige que celui qui le rend. Ainsi, fils de conventionnel, il rougira de ce qu'il appelle le malheur de sa naissance, et maudira la révolution qui affranchit les « couches abjectes, que Louis XIV et Louis XV ont laissées dans leur pauvre boue. » Afin de se créer des relations dans le monde aristocratique, il épouse une demoiselle noble et fait avec elle fort mauvais ménage. Rédacteur aux Débats^ que dirigeait Armand Bertin, il ne cesse de lui soutirer de l'argent, de lui jouer des tours pendables, de solliciter sa protection afin d'obtenir emploi ou pension. Pour toute gratitude, voici en quels termes les Mémoires parlent de cet aimable protecteur des gens de lettres : « Il passa toute sa vie à me garder dans son journal, comme on garde un cheval que l'on éreinte et que l'on empêche de sortir de l'écurie où il tourne la meule.» Avec de tels sentiments, il est à peine besoin d'ajouter que le patriotisme est totalement inconnu à l'âme de Ghasles. Pendant les sanglantes journées de juin 1848, tandis que la guerre civile désole Paris, nous le trouvons enchanté d'avoir surpris en piteuse posture un de ceux avec qui il a eu trop souvent maille à partir : « Dans la muette et brûlante ville retentissait, à droite, le roulement du canon ; puis rien ; des gardes natio-
naux, à la fois tremblants et décidés à tout tuer, tenaient leurs fusils comme ils pouvaient. Je vis au coin de la rue Saint-Benoît une figure blême, des jambes flageolantes, un canon de fusil vacillant, des larmes sur de laides joues. C'était Buloz forcé de monter sa garde. »
On peut rire en passant de cette malice et trouver le trait plaisant; mais il me semble que la gaminerie est ici hors de propos. En un tel moment, le devoir de Thonnête homme était de prendre lui-même un fusil et de faire son devoir, plutôt que de rire et de s*amuser aux malencontres d'autrui.
Notre critique ne sera jamais assez sévère envers un écrivain dont la plume n*a rien respecté, qui se venge après sa mort des égards qu'il fut forcé, vivant, d'avoir au monde, et qui avoue cyniquement la répulsion qu'il inspirait : « Je n'étais rien qu'un fripon qui ne réussit pas, le plus triste des personnages. Aussi dois-'je le dire... étais-je profondément et universellement méprisé. » Punition bien due à sa nature gâtée par l'envie et par la soif des plaisirs. Quelqu'un l'a dit avec raison : <c Quand les lettres ne rendent pas ceux qui les cultivent tout à fait meilleurs, elles les rendent pires. » Ph. Ghasles fut de ces
derniers. Il avait reçu de son père une solide instruction ; des événements, la connaissance des langues et des littératures étrangères ; à ces deux avantages se joignait un esprit original qui faisait goûter ses productions. Que fallait-il de plus pour être heureux et honoré? Savoir rester à sa place^ se contenter de servir, par sa parole et par ses écrits, au progrès de la pensée humaine, et vivre à l'aise des deux traitements que lui payait TÉtat.
Au lieu de cela, il voulut voir les choses de plus haut, éprouver les passions avec plus d'intensité, jouer un rôle politique et mener la vie à grandes guides. Ces ambitions étaient trop flères pour sa valeur personnelle; il ne réussit qu'à se donner une existence fiévreuse et constamment troublée, où les mille préoccupations du monde se mêlaient au travail de l'intelligence et le contrariaient. Escomptant sans cesse un avenir meilleur qui fuyait devant lui, il dut redoubler de veilles et d'excitations mentales, afin de pourvoir aux besoins artificiels du luxe qu'il s'imposait.
Sainte-Beuve, à qui maintes fois il avait confié sa plainte secrète et qui avait l'art de chatouiller ses amis à leur endroit sensible, lui écrivait, en 1867 : « Aujourd'hui, vous êtes à votre place* je ne parle pas de la place officielle^ mais considéré
de tous comme un libre et riche esprit qui a semé plus d'idées que personne et qui n'est pas en train de s'arrêter. » Flatterie délicate et qui enferme un juste éloge 1 Mais cela ne suffisait pas à Chasles ; il lui fallait encore le poste officiel qui ne vint jamais ; aucun gouvernement ne se soucia de mettre à l'épreuve la capacité politique, si tant est qu'il en eût, du remuant et brouillon professeur.
L'Académie fut aussi une de ses ambitions.
Celle-ci du moins était légitime. Bibliothécaire à la Mazarine, professeur au Collège de France, auteur de travaux littéraires remarquables, Chasles avait des titres sérieux. Pour surcroît de chance, il collaborait depuis longtemps au journal qui sert de portique ou, si vous aimez mieux, d'antichambre à la docte compagnie. Sur tous les rédacteurs Aes Débals qu'attendait la coupole de l'Institut, il semblait avoir quelque avantage : n'étaitil pas plus instruit et plus varié que Sacy, plus sensé que Janin, plus original que Cuvillier- Pleury, plus amusant que John Lemoinne, plus nerveux et plus chaud que Paradol ? Et pourtant, ô dérision du sort I il mourut avant d'avoir franchi 'le seuil désiré, tandis que tous les autres entraient là comme chez eux.
Ce rôle de candidat perpétuel qui, à chaque décès, dresse ses batteries et s'apprête à mettre la main sur la dépouille du mort, contribua sans doute à augmenter la dose de fiel déjà considérablement gonflée par tant de déboires. Puis vinrent les avertissements de Tâge importun dont les artifices de la toilette ne parvenaient plus à déguiser les marques. « Il faut que Chasles soit bien malade, observa un jour Sainte-Beuve, àTissued'une visite, il a oublié de teindre ses cheveux. » Tout cela nous explique pourquoi Técrivain d'outretombe verse aujourd'hui à profusion la boue de son écritoire sur la tète des gens ; c'est une façon de rembourser les affronts qu'il avait empochés. Du même coup il se venge de l'huissier qui fut constamment à ses trousses et nous le livre tout barbouillé des couleurs de sa palette.
« Imaginez un mandarin trapu, mafQé, gras, bouffi, le nez gros, Touge et pointu, enveloppé d'une robe de chambre de flanelle, environné du plus malsain des luxes factices ; cruel, et vaniteux de charité ; sot, et vaniteux de littérature ; avare, et vaniteux de richesse, cuistre, et vaniteux de beaux-arts ; affectant la bonhomie, singeant l'érudit, prétendant au pouvoir, tout près de penser que la République française était à lui et désirant
le trône du monde, tout en colportant ses papiers timbrés ; caricature parisienne du xix« siècle, cafricature incomparable et unique qui ne pouvait naître que chez nous, méprisant son état, jouant le Vincent de Paul ; colère jusqu'à Fétouffement; garde national accompli et croyant FÉtat sauvé quand il avait mis ses galons et ses épaulettes... » J'arrête là le portrait, qui dans le volume se continue sur ce ton pendant plus de quatre pages. Il ne faut pas abuser même des mauvaises choses. Comment la haine aveugle-t-elle à ce point Tintelligence de Chasles qu'il n'ait pas compris à quel ridicule il se vouait lui-même en s'attaquant à un tel adversaire ? On ne tire pas des coups de canon contre un lièvre. Après une si violente exécution, le plus grotesque des deux, à mon avis, ce n'est pas l'huissier.