Coups de plume sincères
Je dédie ce livre (1) à la mémoire douce et sérieuse de Vauvenargues, parce que Vauvenargues a gravé un jour sur une pierre précieuse ces deux mots si connus : Les grandes pensées viennent du cœur. — Il faut avoir de Vâmepour avoir du goût.
Ces deux admirables maximes du tendre et profond penseur sont comme deux lampes d'albâtre toujours allumées sur ma table de travail, et c'est sous leur lumière sereine que ces Études ont été écrites.
Ainsi, pour l'auteur de ce livre, l'esprit qui a de l'âme et du cœur, est un ange porté sur un char aux roues de flamme, tandis que l'esprit tout seul, l'esprit qui n'est que de l'esprit, n'est jamais, si brillant qu'il soit, qu'un bouffon ; — un bouffon triste ou amusant, dans une tribune, dans une chaire ou sur des tréteaux, de la Bohême ou de l'Institut, mais un bouffon.
On me comprendra peut-être mieux après le récit suivant :
Il y a environ dix ans, vivait dans un petit collège de ma province, un vieux professeur de latin qui avait enseigné sous la Terreur, qui avait enseigné sous l'Empire, qui availenseigné sous la Restauration, qui avait enseigné sous la monarchie de Juillet, et qui, à ce métier, avait gagné beaucoup de rides et presque entièrement perdu les yeux. Comme il ne lisait plus Hoi'ace qu'à travers un voile, et n'ouvrait plus Virgile que d une main tremblante, on le mit à la retraite ; mais, par malheur, ses titres, à travers tous les régimes qu'il avait traversés, n'avaient jamais été bien réguliers, et on se contenta de lui jeter une aumône. Presque aveugle, et dans la détresse, le vieux professeur n'obtenant à ses lettres suppliantes, aucune réponse des ministres, et sachant bien qu'il n'avait que peu de temps à attendre, eut le courage de faire deux cent^ lieues, et tomba un jour à Paris.
(!) c'est le premier volume des études auxciuelles une haute bienveillance donne l'hospitalité, chaque dimanche, dans la Presse, depuis bientôt deux ans.
Le pauvre homme était muni d'une lettre de recommandation pour un haut et puissant seigneur de l'enseignement, et chaque matin pendant toute une semaine il alla frapper à la porte du grand personnage. La porte ne fit jamais que s'enir'ouvrir; le premier jour, on prit la lettre, et les jours suivants on s'obstina à dire que le demi-dieu était absent. Cependant, un malin, de guerre lasse, on annonça au bonhomme qu'il pourrait parler à son protexieur au ministère de l'instruction publique, à la sortie du Conseil royal.
Mon vieux professeur eut un éclair de joie, et vint en toute hâte, clopin dopant, et le bâion d'Homère à la main, me raconter sa bonne fortune, en me priant de l'accompagner au rendez-vous. Je l'accompagnai, et nous attendîmes longtemps dans je ne sais quelle antichambre. Enfin, le prolecteur parut, et je le désignai au vieillard qui s'a| procha en toule hum lite, et allait se confondre en excuses, lorsque le membre du Conseil royal, la tête haute, et endossant un parde.-sus que lui tendait un huissier, s'écria d'une VOIX aigre ; « Je n'ai pas le temps, monsieur! Je n'ai pas: le temps! je vais à la Chambre.
Le vieillard fut foudroyé, et moi, dans mon coin, je fus abasourdi ; je manquai complètement de présence d'esprit, je l'avoue : il est vrai que j'étais fort jeune ;etje laissai partir l'insolent, sans le tirer par le pan de sa redingote, pour lui faire remarquer, — très-poliment, du reste, — que ce n'était pas ainsi qu'il convenait de parler à des cheveux blancs.
Il y a plus de dix ans de cela, le vietix [irofesseur est mort, et l'autre professeur, —le conseiller, le député, que sais-je? — a beaucoup écrit depuis, car je dois dire que c'est un des écrivains les plus distingués et les plus spirituels de ce temps. Eh bien! malgré tout son esprit, malgré tout son talent, quand je lis ses articles ousts livres, je ne puis m'empêcher d'entendre résonner à mes oreilles ces sottes et odieuses paroles : « Je n'ai pas le temps, monsieur! Je n'ai pas le temps ! je vais à la Chambre! » Il m'est arrivé plus d'une fois, par un mouvement dont je ne suis pas maître, de froisser le journal ou de jeter le volume.
J'espère, maintenant, lecteurs, que vous comprendrez pourquoi dans mon livre on est compatissant pour ceux qui se trompent, si ceux qui se trompent ont dans leur cœur l'amour de l'humanité, et dur pour ceux qui ont raison, si ceux qui ont raison n'ont dans leur cœur que l'amour d'eux-mêmes. Novembre 1863. " P. L.
L'esprit critique est, à proprement parler, l'esprit français; mais cela ne veut pas dire, comme on l'a plus d'une fois prétendu, que nous ayons l'intelligence trop positive pour l'avoir poétique. Il est vrai que nous sommes, en général, plus capables d'observation que d'enthousiasme, que nous avons plus d'aptitude à juger qu'à inventer, à apprécier les contours du marbre qu'à le pétrir. Tout le monde en tond)e d'accord; cependant ce n'est pas une raison pour en conclure que l'imagination n'a pas chez nous ses grandes lettres de naturalisation ; qu'aimant les brumes du Nord, s'épanouissant au soleil de l'Espagne et de l'Italie, elle languit et s'éteint dans notre climat tempéré. Bien que l'esprit critique soit le fonds particulier de notre génie, l'imagination n'en a pas moins toujours eu en France son droit de cité, et souvent ses prospérités et ses triomphes. Eh ! de quel droit ose-t-on dire que l'imagination et l'observation s'excluent, et qu'elles ne peuvent vivre côte à côte ! Ces deux facultés s'excluent si peu, qu'elles se complètent l'une par l'autre. La
poésie et la critique sont les expressions différentes, non contradictoires, des choses de l'intelligence et de l'âme. Si Tune voit de plus haut, rien ne doit échapper à l'autre, et ce n'est qu'en les associant qu'on obtient la vérité tout entière. L'aigle voit à sa façon, le lynx à la sienne, mais tenons pour certain que l'œil de l'aigle et celui du lynx réunis formeraient cet ophthalmos des Grecs, qui est le symbole de la perfection idéale dans l'art.
En vivant toujours d'accord, la poésie et la critique feraient donc merveille : ce serait un âge d'or. Malheureusement les mésintelligences surviennent souvent entre ces deux puissances. Obligées à la vie commune, elles ne comprennent pas tout le charme qu'elles trouveraient à faire bon ménage; elles se querellent, se déchirent, se calomnient, et la poésie pousse quelquefois les choses si loin, qu'elle ne veut reconnaître aucune utilité à la critique, et qu'elle la chasserait sans façon de la république, si elle avait le pouvoir en main. Cependant la justice n'est pas plus indispensable dans un gouvernement que la critique dans une littérature.
N'est-ce pas, en effet, la critique qui est appelée à maintenir l'ordre dans ce pays de l'imagination où les troubles pénètrent si facilement, et où, pour un grand et véritable révolutionnaire qui apparaît de loin en loin, on rencontre à chaque coin de rue des centaines d'émeutiers. N'est-ce pas la critique qui se charge de faire respecter la propriété d'aulrui et de restituer à chacun ce qui lui appartient, au milieu des fraudes continuelles et des larcins qui se commettent dans ce
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pays, soit dans l'ombre, soit en plein jour, car, s'il y a des voleurs honteux, il y a aussi des voleurs impudents ? Quand les vastes domaines de l'art, avec leurs forêts touffues et profondes, leurs blondes et abondantes moissons, sont la proie de quelque pillage, — et il y a toujours à craindre quelque jacquerie de ce côté, — n'est-ce pas la critique qui s'oppose à la fureur des pillards, qui les combat pendant l'action et qui les juge après coup ? De même, quand ce n'est plus la destruction et l'incendie qui menacent ces beaux domaines, mais la pauvreté et la disette : quand les vieux sillons sont en friche et qu'on ne cherche pas à en creuser de nouveaux, n'est-ce pas encore la critique qui demande une levée de bras, indique les terrains féconds et donne du cœur aux travailleurs ? Elle n'est donc pas si inutile, et la poésie a tort, au moins dans ce reproche. A-t-elle raison lorsque, transportant ailleurs îa querelle, elle condamne la critique à un labeur secondaire et l'accuse de médiocrité d'esprit ?
Sans doute l'éclat relvysant, pour parler comme Amyot, appartient au poète. Le critique n'a pas une auréole aussi rayonnante et ne parle pas au milieu de tant d'éclairs. Doit-on en induire que la médiocrité d'esprit est irrévocablement son partage ? Ce serait ne pas se rendre compte des qualités nécessaires pour constituer un grand critique, et, au lieu de songer à Aristote, ce serait songer à l'abbé Le Batteux.
Pour comprendre les lois de l'art, les restreindre et les agrandir à propos, ne faut-il pas être doué d'une intelligence passablement philosophique ? Pour apprécier à leur valeur les créations des poètes, pour savoir
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jusqu'à quel point elles sont vraisemblables et réelles, ne faut- il pas être un assez profond moraliste et voir assez clair dans le cœur humain ? Pour comparer les littératures entre elles, pour saisir les points de contact et les différences, ne faut-il pas posséder une sagacité peu commune et une érudition assez vaste? N'est-ce rien que tout cela? Et si l'on ajoute que le critique, avant tout, doit être armé d'un goût sûr et d'une plume excellente, on conviendra que ce n'est pas faire preuve de trop grande médiocrité d'esprit que de réussir dans cette carrière et d'y tenir la campagne avec honneur. Je dis plus, je dis que, pour occuper seulement le second rang en critique, ce n'est pas trop de beaucoup de talent. Quant à être un critique complet, le critique idéal, c'est-à-dire un écrivain qui à la profusion lumineuse de Bayle joindrait le trait ineffaçable de Pascal, c'est plus que du talent, c'est du génie qu'il faudrait, et le génie a toujours été rare. Il est vrai que, hissésur la vanité etl'impudence, le talent a un faux air de génie; mais il n'y a que les sots qui s'y trompent.
L'esprit critique , pris dans l'acception générale, s'applique à tout, et, à côté du domaine de la poésie, son domaine est immense : l'art, l'histoire, la philosophie, la politique, sont des provinces qui relèvent de lui, car, en somme, il n'y a que deux familles d'esprits dans le royaume de la pensée, les observateurs et les inspirés, ceux qui étudient et ceux qui chantent; mais je ne parle ici que de l'esprit critique appliqué purement aux lettres,, et je crois que c'est de celui-là surtout qu^on peut dire qu'il est le produit le plus naturel et le plus franc de notre terroir. Il est toujours alerte,
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vigoureux^ résolu, s'engageant dans les défilés sans s'y égarer, fouillant sous les décombres sans s'y engloutir, et ne se perdant jamais dans les nuages comme son cousin d'Allemagne. Il sait ce qu'il veut et où il va. C'est là sa gloire, et elle en vaut bien une autre.
Dans toute littérature, la critique «n'apparaît qu'après la poésie, elle ne l'annonce pas, elle la suit : la poésie n'a pas de précurseur, elle naît d'elle-même. Comment les critiques pourraient-ils venir avant les poètes? On ne peut songer à donner des règles à un art que lorsqu'il existe déjà. Ainsi, en France, la critique ne se montre qu'au xvi^ siècle. A la vérité, elle sort alors de partout ; elle est confuse, obscure, mais pleine d'éclairs ; c'est un chaos d'où s'échappent des jets abondants de lumière. Elle envahit jusqu'à la poésie. La pléiade n'accomplit-elle pas une œuvre critique autant que poétique ? C'est que la muse française avait besoin désormais d'une charte pour vivre, et l'on sait comment se font les chartes. Quand on ne les reçoit pas toutes faites et comme un don gracieux, ou on les arrache par lambeaux , ou on les improvise d'un coup, ou on les emprunte. Ici on improvisait et on empruntait à la fois, deux procédés périlleux. La prose également cherchait ses lois, et Montaigne, sans les lui donner, la mettait à même de les recevoir. Malgré les incorrections qui foisonnent dans son immortel fouillis, l'admirable discoureur des Essais a contribué puisamment, à force de grâce, de tours imprévus, de familiarité éloquente, à la formation de cette langue qui ne devait être définitivement fixée qu'au siècle suivant, non pas au début encore et d'emblée : il fallut
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traverser Thôtel de Rambouillet pour arriver à Port- Royal. Et qu'on n'aille pas croire que je partage le préjugé vulgaire touchant l'hôtel de Rambouillet. Je sais que madame la marquise de Rambouillet et madame la duchesse de Montansier assistèrent à la première représentation des Précieuses ridicules^ et applaudirent de tout cœur, ce qui prouve suffisamment qu'elles étaient de l'avis de Molière sur le compte de Cathos et de Madelon. Mais enfin, quoi qu'on die^ l'hôtel de Rambouillet n'était pas l'asile du goût sévère, et il y avait loin du salon bleu à Port-Royal, cette école souveraine de critique, d'où sortirent la prose la plus forte et la poésie la plus parfaite, c'est-à-dire la prose de Pascal et la poésie de Racine.
C'est dans la vallée de Chevreuse qu'est la source profonde où le xvii« siècle puisa sa principale grandeur. C'est à la haute école des solitaires que ce siècle doit en partie d'avoir été l'intime et magnifique alliance de l'esprit critique et de l'esprit créateur, car il a été cela. Comment qu'on l'entende, le xvii« siècle est la raison à sa plus haute puissance, et l'on est revenu à l'admiration pure et simple pour une époque littétaire où les grands poètes sont eux-mêmes, quand ils veulent s'en donner la peine, de parfaits critiques. Prenez les courtes préfaces de Corneille et de Racine ; ne sont-elles pas d'excellents traités de critique en quelques lignes ? Voulez-vous une page de la critique la plus mordante, la plus vive et en même temps la plus sensée? lisez la Critique de r École des Femmes. Et la lettre de Fénelon à l'Académie (je crois avoir le droit de placer l'auteur de Télémaque parmi les inventeurs),
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y a-t-il dans Quintilien un plus admirable chapitre que celui-là? Heureux temps où l'imagination signe d'aussi belles pages sur les règles de l'art, et où, parmi les écrivains qui ont pris le brevet' et mis l'enseigne d'expert en littérature et en érudition, on rencontre le plus pénétrant, le plus compréhensif, le plus infatigable des critiques, je veux dire Bayle ! Heureux temps ! mais il eut aussi ses scories. Un siècle, si grand qu'il soit, n'est beau d'une beauté irréprochable qu'à distance, et lorsque le crible de la postérité a dégagé le bon et rejeté le mauvais. Le xvii® eut sa part de mauvaise critique, sans compter les injustices faites au Cid^ qui étaient antérieures au triomphe définitif de la raison et du goût. Qu'on ne l'oublie pas, c'est au milieu de l'épanouissement le plus complet du génie de nos grands hommes qu'eut lieu un débordement de sentiments et d'idées absurdes et rétrogrades ; il n'y eut pas de chef-d'œuvre qui ne fit naître des centaines d'injurieux libelles, à peu près comme un rayon de soleil fait pousser des milliers d'insectes. Oui, en plein Louis XIV, il y eut une critique inintelligente, sans goût, criarde, éhontée ; nous avons alors un peu moins le droit de nous plaindre aujourd'hui, et cela doit nous consoler un peu.
Comme le xvme siècle avait une autre mission que le siècle précédent, et qu'à une époque heureuse et réglée succédait une époque inquiète et turbulente, l'esprit critique dut changer de caractère et prendre d'autres développements. Ces développements furent tels, qu'il devint la litférature tout entière, — une littérature sociale. Les gens de lettres passèrent tous à
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l'état de philosophes, et, si la poésie perdit beaucoup à cette transformation, il faut se consoler de ce «lalheur en songeant qu'il sortit de là la révolution française. Ce que nous perdîmes en poésie, nous le ^gagnâmes en liberté ; il y eut compensation. Ce siècle est donc le siècle critique par excellence : il veut tout démolir du passé vermoulu, et, non content de placer la mine sous l'édifice, il lance un bélier contre chaque pierre ; mais contradiction remarquable ! le roi de ce temps-là, Voltaire, voulut tout renouveler, excepté l'art, qu'il faut renouveler toujours. En changeant le monde, il ne demandait pas mieux que d'immobiliser la poésie, dont le principal caractère est de changer à mesure que le monde change. Personne n'eut plus de goût que Voltaire, et .personne n'eut autant d'esprit, mais il manqua d'étendue et de grandeur ; il méprisa Shakspeare, et ne comprit pas tout Corneille. Diderot, lui, était plus conséquent : il fut révolutionnaire sous toutes ses faces. En travaillant avec sa verve d'hiérophante à la démolition de l'ancienne société, il rêvait un art moderne pour la nouvelle ; il inventa le drame, et sema d'aperçus nouveaux, mêlés de faux et de vrai, ses livres et V Encyclopédie. Or, si V Encyclopédie est maintenant un tombeau, c'est du moins un tombeau à la façon des pyramides, qui atteste la puissance de ceux qui sont couchés dessous.
Lorsqu'une littérature est politique et sociale, il est bien difficile que la critique ne soit pas une critique de parti. Tout écrivain est forcé d^rendre cocarde, s'il veut être compté pour quelque chose; et dès qu'on est enrôlé sous un drapeau, ne faut-il pas faire feu sur
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tous ceux qui sont clans le camp opposé ? Dès lors l'impartialité et le goût n'ont pins voix au conseil, et la passion seule dirige les coups. C'est ainsi que Desjbntaines et Fréron livrèrent à Voltaire ce combat acharné qui le mettait hors de lui. En cela, Voltaire ne fut pas habile : au lieu de désarmer ces détracteurs par le dédain, il leur fit beau jeu par ses colères, et il fut aussi mal inspiré, convenons-en, en faisant un procès à Desfontaines, qu'en faisant X Écossaise contre Fréron. Il éveilla la curiosité autour d'eux, et l'auteur de Candide (que cela doit donner à réfléchir aux poètes !) flt plus d'une fois passer les rieurs du côté de ces critiques. Aujourd'hui Desfontaines est oublié, ou à peu près ; Fréron ne l'est pas, et même, dans ces derniers temps, on a essayé de le dresser sur un piédestal ; mais le piédestal n'avait pas de fondements assez solides, et il s'est vite écroulé. Fréron, qu'on a voulu d'autres fois traîner aux gémonies, ne mérite pas plus d'ailleurs les gémonies que le Panthéon : c'était un bon esprit qui s'entêta dans une injustice, et c'est à cette longue perpétration d'une injustice qu'il doit presque toute sa renommée. Je ne conseille pas cependant de suivre cet exemple : se créer une célébrité de critique en niant de parti pris un grand écrivain, et en le visant toujours à la tête et au cœur, me paraît un procédé d'une moralité bien suspecte. Je ne conseille pas davantage le procédé de l'abbé Prévost, qui écrivit vingt volumes de critique avec l'intention de ne déplaire à personne et de ne blesser aucune vanité. S'il y réussit, ce dont je doute, il put se vanter d'avoir accompli la tâche la plus difficile que
puisse entreprendre un écrivain. En tout cas, à ce procédé qui contraignait l'abbé Prévost à de sèches analyses, le lecteur devait perdre beaucoup, et il se serait sans doute fort ennuyé aux vingt volumes du Pour et le Contre, si l'abbé Prévost n'eût imaginé d'entremêler son journal critique de quelques histoires comme il savait en faire. Remarquons en passant que ce sont là les véritables premiers romans-feuilletons. — Heureusement pour vous, ô bon Prévost d'Exilés ! que vous ne fûtes pas seulement un critique, et que vous êtes le père de Manon !
Il y eut, au dix-huitième siècle, un homme qui eût été un excellent critique s'il l'eût voulu. Ce n'est certes pas le pauvre abbé Trublet, ni l'abbé Le Batteux, ni Marmontel: c'est Rivarol. Et ce n'est pas que j'aime son Petit Almanach des grands hommes, ce livre dont l'ironie continuelle est si fatigante, et qui est comme une pirouette éternelle sur la même planche et sur le même pied. Mais que d'éclat et de pénétration dans tout ce qu'il a écrit d'un genre un peu élevé ! Pourquoi ce brillant esprit manqua-t-il de volonté et de conduite ?
11 se dissipa, il se gaspilla, et l'on dirait un écrivain de notre temps. La Harpe, au contraire, sut ramasser ses forces, et son Cours de littérature a été trop diminué. Sans doute, La Harpe est léger d'érudition ; il parle des hautes sources sur la foi d'autrui, et on ne l'eût pas embrassé pour l'amour du grec. Il ignore le moyen âge et ne sait que médiocrement le seizième siècle. Il a de la morgue, il est tranchant, il est souvent très-injuste ; il a des admirations et des haines de parti pris; ainsi il trouve admirable ce vers prétentieux :
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On para mes chagrins de l'éclat des grandeurs,
parce qu'il est de Voltaire, et il trouve ridicule ce beau vers :
Fouetter d'un vers sanglant ces grands hommes d'un jour,
parcequ'il est de Gilbert. Eh bien ! malgré tout cela^ La Harpe est un juge littéraire d'une haute compétence^ un arbiter elegantiarum comme il y en a peu. Il a rendu au goût des services signalés, il a mis beaucoup de vanités à leur place, car il avait le courage de son opinion, et si tous les mauvais écrivains qu'il a frappés en plein cœur étaient venus à sa porte en découvrant leurs blessures, cela eût ressemblé à une ambulance.
Avec La Harpe aurait dû finir la critique du dixhuitième siècle. Le temps avait marché, et l'on se trouvait en présence d'une société nouvelle. La critique devait donc se rajeunir, et elle ne le fit pas. Elle eut grand tort, car elle devint étroite, mesquine, sans point de vue. Elle contracta les défauts ordinaires de la vieillesse, idolâtre du passé, et presque toujours, malgré qu'elle en ait, ennemie de l'avenir, qu'elle ne doit point voir. Elle s'enferma dans la tradition comme dans une forteresse, et, ne voulant pas faire un pas au dehors, elle se contentait de regarder par les meurtrières. Au lieu d'être en éveil, de prêter l'oreille à tous lesbruits précurseurs de l'avenir, et d'encourager toutes les tentatives d'une audace heureuse, elle s'obstina à combattre tout ce qui lui paraissait nouveau, elle eut horreur de l'originalité, et se livra, avec une passion digne d'une meilleure cause, à lâchasse minutieuse et ridicule des mots. Pour tout dire, la critique
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descendit alors au rang d'une critique de collège, et les abbés au petit collet affluèrent sur la place. Lorsque parut Atala, n'eut-elle pas, la poétique fille des savanes, à essuyer la colère de cent pédants conjurés? Comment fit-elle pour échapper aux fureurs sans cesse renaissantes de M. l'abbé Morellet?
Au reste, parmi les critiques de cette époque, Morellet n'est qu'en seconde ligne, c'est Geoff'roy qui occupe la première place ; mais Geoffroy n'eut-il pas, en réalité, plus de bonheur que de talent? Si ses feuilletons, qui seraient peu lus aujourd'hui et qui étaient dévorés entre deux victoires, eurent tant de célébrité, n'est-ce pas parce qu'ils étaient le seul aliment que le despotisme impérial permettait aux lecteurs de journaux? Je le crains pour la gloire dé Geoffroy, qui, après tout, ne fut que l'ombre de Fréron colletant l'ombre de Voltaire.
Malgré tous les critiques en rabat, l'avènement de M. de Chateaubriand fut une date et le commencement d'une ère nouvelle. De son côté, dans le même moment , madame de Staël remuait les idées avec l'enthousiasme d'une femme et une puissance toute virile. L'imagination reprenait ses droits, de larges horizons s'ouvraient sur la littérature française. C'était comme une renaissance dans la poésie et dans la critique. Alors commença ce mouvement qui aurait pu être si fécond, et qui poussa tant de bons et brillants esprits à remonter aux sources véritables de l'antiquité, à étudier nos propres origines, si longtemps négligées, et les littératures étrangères si longtemps méconnues. Poètes et critiques travaillèrent alors à l'œuvre d'un
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commun accord : on chercha ensemble , on s'encouragea mutuellement^ en un mot on partit sur le même navire pour la conquête de la même toison d'or. Malheureusement on se sépara dans la traversée; on sauta à bas du navire pour se jeter sur des radeaux; plus d'un fit naufrage, et, en définitive, la toison d'or ne fut conquise qu'à demi.
Ce qui s'est passé depuis, nous le dirons un jour ; mais ce qui est certain, c'est qu'à cette heure le rôle et le devoir de la critique ont grandi.
Quand une société est dans un état régulier , qu'elle a trouvé son assiette parfaite, et que les principes dominants, au lieu d'être battus en brèche chaque matin, sont entourés d'un respect universel, les lettres peuvent n'être qu'un noble jeu de l'esprit; le plus sérieux des délassements, si on aime mieux. Au contraire quand une société se trouve dans une situation révolutionnaire, quand l'Etat ressemble à la cité voisine d'un volcan entre deux éruptions, et que chaque maison est construite avec de la lave à peine refroidie, la littérature n'est plus un simple passe-temps, elle a charge d'intelligences. Dans de pareils moments, on le conçoit, la critique doit s'élever et grandir ; elle doit cesser d'être une critique purement littéraire. En relevant les fautes de goût , il faut qu'elle aille au fond des âmes. En prenant les dimensions de la tête, il faut qu'elle descende dans les profondeurs de la conscience. Tout critique doit alors être doublé d'un moraliste, et sous le La Harpe, on doit trouver à fleur de peau le Vauvenargues.