M. GUIZOT ET SES DERNIERS TRAVAUX
il. GUIZOT.
S'il est jamais permis de se montrer partial, c'est pour les gens tombés ; s'il est jamais permis de se laisser désarmer, c'est par les vaincus. Dès qu'un homme est à terre, il est respectable, et plus il a été précipité de haut, plus il faut l'entourer de soins et d'égards. Aussi je n'aurais parlé qu'avec une grande réserve de l'homme d'État brisé par une révolution, si cet homme d'État ne m'avait débarrassé de mes scrupules et mis fort à l'aise par son attitude. En effet, avec M. Guizot, on n'a jamais affaire à un vaincu. M. Guizotest toujours victorieux : il se drape dans ses défaites y et se décerne des ovations en pleine déroute. Quand la défaite a lieu dans la coulisse, il la nie audacieusement ; quand elle a lieu devant la rampe, sous les yeux du public entier, il l'avoue avec hauteur et s'en fait un titre de gloire. Il ne dit pas : Je suis tombé \ il dit : fai eu l honneur de
tomber. Avoir l'honneur de tomber ! c'est un mot qui mérite de devenir historique, et qui, en attendant, donne la clé d'un caractère et explique toute une vie.
M. Guizot, c'est la glorification perpétuelle de soi au milieu d'erreurs énormes et de contradictions sans nombre. Lorsqu'il est dans l'opposition, que fait-il? Il attaque avec violence ce qu'il se hâte de pratiquer dès qu'il est rentré au pouvoir; et pour les deux circonstances, il a des théories qui prouvent qu'aujourd'hui comme hier il est la justice et la raison mêmes ; car !e dogmatisme sévère de M. Guizot sait toujours tr(èuver une théorie à point. Dans les phases si diverses de sa carrière politique, il n'est peut-être pas d'action, si insignifiante qu'elle soit, qui n'ait sa doctrine à ses trousses, comme une suivante. Méfiez-vous de cette abondance de théories ! cela ne prouve souvent qu'une chose ; l'absence de principes. On émet beaucoup de théories quand on a peu de principes, de même qu'on paie en billets quand on n'a pas d'argent, et en billets qui seront protestés.
Pour être juste envers tout le monde, il faut dire que, depuis trente ans et plus, il est peu d'hommes politiques, ayant traversé les affaires à plusieurs reprises, qui n'aient souvent hasardé quelque théorie de circonstance et qui n'aient abrité des faiblesses sous une apparence de doctrines. Mais voulez-vous des théories de toutes sortes, étranges, contradictoires, tantôt modestes, tantôt emphatiques, toujours spécieuses, presque jamais vraies, suivez M. Guizot pas àpas, et voyez son éloquence et son orgueil aux prises avec une situation
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fausse. Et Dieu sait combien de fausses situations il y a eu dans la carrière politique de M. Guizot.
Un jour, je ne sais plus quel membre de l'opposition adressa à M. Guizot une question embarrassante; le ministre se leva et dit. le front haut et la main étendue : Je répondrai demain. Le lendemain arriva, la discussion avait pris un autre cours, comme l'avait sans doute prévu M. Guizot, et il crut un instant avoir échappé à la difficulté ; mais il avait affaire à tenace partie, et la même question épineuse se dressa de nouveau devant le ministre. M. Guizot, alors, se leva comme la veille, et avec le même geste et peut-être une plus grande assurance encore,, il dit : Jai répondu hier. Tout l'homme est là.
Encore un trait de caractère, cependant : Vous sentez-vous corrompus ? disait M. Guizot à ses électeurs, à la fin d'un banquet; et rentré chez lui, il disait a ses intimes : Je me sers de la corruption comme un médecin se sert de poisons pour en faire des remèdes. — En voilà pour tous les goiits ! Il y en a pour les badauds et il y en a pour les habiles ; et le plus curieux, c'est l'autorité magistrale avec laquelleM. Guizot impose ses maximes inventées pour le besoin du momentj c'est le dédain magnifique dont il accable ses contradicteurs. 11 débite ses maximes de hasard comme des vérités primordiales, et avec un a()lomb formidable. Si M. Guizot se laissait choir dans la rue et donnait de la tête contre une borne, il se relèverait, le front haut^ en s'écriant : Messieurs, c'est maintenant ainsi qu'il faut marcher! Puis il traiterait d'esprit étroit, d'intelligence vulgaire, quiconque aurait l'audace de ne pas
vouloir faire de culbute. Mais quoi ! cela serait dit en un tour de phrase superbe, et beaucoup de gens trouveraient qu'il a raison. 0 éloquence ! voilà de tes coups. C'est l'éloquence de M. Guizot qui a perdu Louis- Philippe et sa dynastie. Ceci a l'air d'un paradoxe, et pourtant rien n'est plus vrai au fond. Cette éloquence qui grandissait toujours, pendant que M. Berryer baissait et que M. Thiers restait au même point, cette éloquence monarchique a été véritablement la mère de la révolution de février. N'est-il pas évident que, sans les triomphes de tribune de M. Guizot, le cabinet du 29 octobre serait tombé vingt fois, et que, toujours menacé, il n'a jamais cherché son salut dans des actes, mais dans des discours? N'est-il pas évident qu'une fois la victoire remportée, le roi, la majorité et M. Guizot lui-même devaient naturellement se faire illusion et croire à la légitimité du succès? N'est-il pas évident qu'en possession d'un talent qui n'avait plus de rivaux et qui gagnait toujours la bataille, le gouvernement de Louis-Philippe devait se croire possesseur d'un talisman irrésistible, et n'avoir par conséquent rien à craindre, ni à prévoir? Tout cela est incontestable, et, dans ce cas, on peut dire que le talent oratoire de M. Guizot était un voile magnifique jeté devant la réalité des choses et qui ne pouvait être déchiré que par la main sanglante des révolutions. Le vieux roi ne s'est aperçu qu'à Claremont qu'au lieu d'un homme d'État, il n'avait eu .pour ministre qu'un admirable artiste en paroles. ' Chaque discours de M. Guizot, pendant son long ministère, a été un attentat indirect contre la dynastie de juillet. Pendant qu'Alibaud et Darmès visaient le roi.
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et ne le touchaient point, M. Guizot ne le manquait pas, en voulant le défendre.
Le serviteur qui tue involontairement son maître, à la chasse, ne doit plus toucher d'arme à feu. Après 1848, M. Guizot devait se retirer de la politique: il devait se consoler dans l'étude désintéressée de Thistoire. Le Val Richer eût pu devenir alors le château de la Brède, et les colères qu'avaient soulevées la politique de M. Guizot se seraient dissipées peut-être dans l'admiration qu'auraient inspirée ses ouvrages. Mais M. Guizot n'a pas voulu qu'il en fût ainsi. Au lieu de renoncer à la politique, il y rentra à la première porte entr'ouverte qu'il aperçut. Encore tout étourdi de sa chute, il voulut nous donner une leçon d'équilibre. La leçon fut peu écoutée et ne méritait pas de l'être davantage. L'écrit de la démocratie en France était vide, et si l'on trouvait encore dans ce premier ouvrage de l'exil l'impertubable assurance d'un homme qui ne se serait jamais trompé, on n'y trouvait ni une idée neuve, ni une idée pratique ; à proprement parler, c'était un rien majestueux.
Après divers essais politiques qui ne furent pas trèsheureux, bien que portant, en plus d'un endroit, la touche du maître, M. Guizot finit par où il eût dû commencer : il se livra à une besogne purement littéraire, il remania ses anciens ouvrages, s'occupant de style et descendant quelquefois à de bien petits détails, ce qui est méritoire, surtout chez une phime illustre quand cela ne va pas jusqu'au puéril, toutefois. Or, véritablement, il y a plus d'une retouche puérile dans les éditions nouvelles de M. Guizot. Ainsi, par exemple, dans
les Essais sur r Histoire de France il y a un paragraphe qui, à travers toutes les éditions, a commencé par ces mots : Il nous a toujours paru étrange-, M. Guizot a repris cette phrase et en a fait celle-ci : // nous a toujours paru singulier... Qui se douterait qu'il a fallu la révolution de Février pour que M. Guizot songeât à opérer un aussi grand changement? C'est étrange ou singulier, comme on voudra.
Redevenons sérieux. — Des trois illustres professeurs qui passionnaient la jeunesse sous la restauration, qui eurent de si beaux jours dans leurs chaires et de si tristes jours au pouvoir, M. Guizot était l'esprit le plus politique et le moins littéraire. Ses deux célèbres amis semblaient avoir reçu plus particulièrement le don du style. M. Villemain, dès ses premiers débuts, avait presque atteint la perfection en son genre. Élégant, limpide, harmonieux, il disait tout ce qu'il voulait dire et charmait, s'il n'éblouissait pas. Son style était comme une lampe d'albâtre et n'eût rien laissé à désirer, si la lumière qui était dedans eût été plus vive, si elle eût jeté plus d'éclairs, si elle n'eût pas ressemblé parfois à une lueur de veilleuse.
Beaucoup moins net, et si l'on voulait donner le mot propre, souvent obscur, parce qu'il s'égarait dans une métaphysique, d'où il a bien fait de revenir pour être purement et simplement un écrivain, M. Cousin avait déjà cette phrase aux grandes allures, reconnaissable entre mille ; il s'annonçait comme l'héritier direct du dix-septième siècle, et il a tenu parole.
A côté de ses brillants rivaux, M. Guizot avait le style laborieux et pesant. Sa pensée était forte, mais
ne s'animait pas. L'orateur même, qui devait plus tard se dégager si magnifiquement, était enveloppé et avait grand'peine à faire quelques sorties. M. Villemain et M. Cousin, qui, depuis, ont été tant éclipsés par M. Guizot dans la politique, n'ont pas oublié ce moment où ils avaient plus de succès que lui, et ils aiment à s'en souvenir, ce qui est bien naturel. Ce n'est pas sans regimber et sans lancer quelque irait d'ami, qu'ils acceptent le talent littéraire tle leur rival, et dernièrement, comme on disait devant M.. Cousin que certain article, sévère pour le style d'une des dernières publications de M. Guizot, avait vivement blessé ce dernier : « Le critique a raison, dit >L Cousin: Guizot ne s'est jamais occupé de style. Il ne commence à s'en occuper que maintenant. » Ironie socratique, tu as été inventée pour que M. Cousin se moquât de ses amis !
La vérité est que M. Guizot a essayé de faire partager à son style les progrès qu'avait réalisés sa parole. Il n'a pas réussi complètement, sans doute, et son admirable chaleur oratoire n'a pas passé dans ses livres ; mais enfin il y a un souffle nouveau ; il y a un autre écrivain. Il est fâcheux que cet écrivain ne s'emploie qu'à des retouches et à des préfaces; car, après tout, M. Guizot ne fait que badigeonner la façade, perce une fenêtre ou deux fenêtres de plus, et ne change rien à l'ordonnance de la maison.
. Or, on sait que si dans ses ouvrages de polémique, M. Guizot tire tout de son propre fonds, et combat avec ses ressources; dans ses autres productions, il tourne facilement au compilateur. Presque toutes ses œuvres littéraires sont échafaudées sur une compilation, et
par là man quent d'originalité ; il n'a pas su autrefois leur donner son âme, et il est trop tard maintenant.
En parlant de la littérature du dix-septième siècle, M. Guizot dit : « Les Muses, pour parler le langage classique, sont des divinités jalouses ; elles veulent régner et non servir, être adorées et non employées, et elles ne livrent tous leurs trésors qu'à ceux qui ne les recherchent que pour en jouir, non pour les dépensera des usages étrangers. » On ne se condamne pas de meilleure grâce. Est-ce que M. Gutzot a jamais aimé les lettres pour elles-mêmes ? Est-ce que ce n'est pas dans son entourage qu'on disait ce mot, ou à peu près : « Il ne faut épouser les lettres que sous la législation du divorce ? »
Quand il combattait dans la coalition et mettait la monarchie à deux doigts de sa perte, pour venger son injure ; quand il était ambassadeur à Londres et que, rejetant la tête en arrière et faisant des mots, il disait à lord Palmerston : « Milord, vous mettez la paix du monde à la merci des incidents et des snljalternes ; « quand il était ministre à Paris, qu'il trônait dans sa gloire, qu'il étalait sa Toison-d'Or, et que du haut de la tribune, ou devant sa cheminée, autre tribune, il croyait commander au destin ! quand M. Guizot, enfin, nageait dans l'enivrement de la puissance, de la fortune et de l'orgueil, qu'étaient-ce pour lui que les lettres? qu'étaient alors ces muses, ces chastes muses qu'il vante aujourd'hui, et qu'il invoque comme des consolatrices ? C'étaient de pauvres filles que le grand ministre n'eût pas daigné recevoir dans ses salons, et auxquelles^,
dans un de ses bons moments , il eût fait jeter l'aumône par un de ses laquais !
Lors même que les révolutions ne seraient que des réveille-matin, et ne serviraient qu'à dissiper les rêves d'une mauvaise nuit, elles seraient encore bonnes à quelque chose. La révolution de février a réveillé M. Guizot en sursaut, l'a arraché à son rêve, et l'a rendu à lui-même. Alors les hommes et les choses ont repris eurs dimensions naturelles ^ et quoique les mensonges, les intriguesj les comédies politiques aient créé de nouveau un mirage autour du ministre déchu ; quoiqu'il étouffe déjà dans sa retraite, et qu'il brûle de se jeter encore dans les grandeurs factices, il a eu le temps de s'apercevoir que la gloire des lettres en valait bien une autre, et qu'il valait peut-être autant être Bossuet ou Montesquieu, nu'nistres d'État aux ordres de la raison, que M. Guizot ou M. Thiers, ministres aux ordres de la fortune et de ses caprices.
Quatre ans de retraite et de travaux ont permis à M. Guizot de revoir à peu près son œuvre entière. Il a fondu plusieurs ouvrages en un seul. Il a métamorphosé ces ouvrages sérieux, ces anciennes leçons sténographiées. 11 a, ensuite, fait l'autopsie de vieux recueils qu'il avait honorés de sa plume, et il en a retiré ses Etudes sur les beaux-arts et ses Méditations morales. En littérature, en histoire, nous avons donc ses œuvres complètes, telles que la postérité les recevra, si elle doit les recevoir, saut quelques retouches et suppléments;
Eh bien ! l'on peut affirmer dès à présent, et en pleine connaissance de cause, que M. Guizot, dans la longue collection de ses ouvrages, n^a ni religion poli-
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tique ni religion littéraire. Malgré une incontestable élévation morale qui distingue tous ses écrits, M. Guizot n'est, au fond, qu'un sceptique. C'est un sceptique austère, arrogant,, un sceptique qu'on prendrait facilement pour un sectaire; mais le ton, le geste et le costume mentent : le fonds est là. Il n'est qu'un point sur lequel M. Guizot n'est point sceptique, c'est lui-même. Il croit en lui et en son infaillibilité. Il nous annonce des Fragments de mémoires personnels : on peut parier hardiment qu'il n'y aura pas, dans ces confessions, l'aveu d'une faute, et que chaque page sera un piédestal que M. Guizot dressera à une de ses vertus ou à un de ses talents. Mais il aura beau faire, il ne parviendra pas à cacher entièrement le sceptique sous le prêcheur, l'ambitieux fiévreux sous le penseur calme, le pédant sous riiomme d'État, la férule sous la Toison-d'Or.
En résumé, M. Guizot est un grand esprit qui, en politique, ne laissera que de funestes exemples, en littérature que des travaux solides, mais sans éclat, et qui, fort heureusement pour lui, a tracé un large sillon en histoire : c'est ce qui le sauvera.
M. Guizot partage, en effet, avec M. Augustin Tiiierry l'honneur d'avoir inauguré la science historique moderne. Avant MM. Guizot et Thierry, la France avait des historiens, elle n'avait pas de science historique proprement dite, c'est-à-dire un fonds indestructible de doctrines servant de base commune à tous les travaux. Nos vieilles chroniques, si bien commentées dans les détails par les infatigables bénédictins de Saint- Maur et de Saint-Vannes, ne pouvaient être éclairées dans leur ensemble qu'aux lueurs de 89. Pour bien
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comprendre l'esprit et le sens des révolutions du moyen âge, il nous fallait notre révolution qui en était le dénouement.
Aussi, avant 89, c'étaient d'éternelles fluctuations sur nos origines nationales ; on ne procédait que par esprit de système, et les uns ne voyaient partout que le droit romain, de même que les autres ne voyaient partout que les mœurs et les lois germaniques. En établissant d'une manière irréfutable, et avec une abondance jusque-là inconnue d'arguments et de preuves^ qjie la part la plus large devait être faite à la tradition romaine, M. Guizot est un de ceux qui ont le plus puissamment contribué à créer l'ensemble de la science historique moderne, et à retrouver les véritables titres de notre généalogie : c'est par là, je le répète, qu'il vivra.
Quant à sa renommée d'orateur, elle ira s'affaiblissant de jour en jour : les grands orateurs qui n'ont pas de grandes causes ne sont pas immortels dans leurs discours ; il ne reste d'eux que le nom, comme pour les grands tragédiens. M. Guizot a été un grand orateur dans une cause médiocre : c'est Talma dans le Sylla de M. de Jouy.
Après ce mot sur l'homme et l'auteur, arrivons à sa dernière publication; à Corneille et à Shakspeare, salut !
CORIVEIL.L.1:.
Les dames de la Comédie Française ne se doutent guère qu'elles sont nées d'un accès de rigorisme du parlement, rien n'est pourtant plus vrai. Le jour où le parlement; ayant un scrupule religieux, rendit un arrêt pour interdire aux Confrères de traduire sur la scène les mystères du christianisme, ~ ce jour-là le parlement créa, sans s'en douter , le Théâtre-Français. Bien d'autres institutions, et des plus grandes, ont une origine de cette espèce : Thistoire de la civilisation est faite par des ouvriers des Gobelins.
Quand les Confrères de la passion ne purent plus jouer des pièces tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament , ils n'avaient que deux partis à prendre : ou plier bagage, mettre le feu à leurs planches, et renoncer à une industrie qui commençait à devenir lucrative, ou prendre un biais et tourner la difficulté : c'est ce qu'ils firent. On leur interdisait les sujets reli^ gieux, ils s'emparèrent des sujet profanes, et changèrent leur nom de Confrères pour celui de Comédiens de l'hôtel de Bourgogne. A partir de ce moment,, le Théâtre-Français est né, et quoi qu'il arrive maintenant, il grandira, et grandira vite. Ainsi, en 1600, malgré l'opposition des anciens Confrères devenus les
Comédiens de l'hôtel de Bourgogne, et déjà intraitables comme tous les privilégiés, si frais ou si vieux que soit le privilège, malgré plusieurs arrêts du parlement (est-ce que le parlement voulait dès lors étouffer au berceau le glorieux enfant de son imprévoyance ?) une troupe nouvelle s'établit à l'hôtel d'Argent, au Marais, sous la condition de payer à la compagnie privilégiée un écu tournoi , par représentation. La liberté de l'art , comme toutes les libertés, commençait par une rançon, et la rançon dure encore ; seulement, nos privilèges de théâtre se vendent un peu plus cher. Avec le prix entier du privilège de jadis, on n'aurait pas aujourd'hui de quoi payer le souffleur.
Ce fut alors qu'apparut Hardy, un Lope de Vega des pieds à la tête. Il fut, comme on disait en ce temps-là, l'auteur des comédiens du Marais. Hardy écrivit au moins six cents pièces, toutes en vers, dont chacune coûtait vingt-quatre heures de travail et rapportait trois écus ! Encore une innovation, ces trois écus ! C'est le premier argent gagné en France par un écrivain dramatique, et les cent mille francs de droits d'auteur que touche annuellement M. Scribe ont leur origine dans les trois écus de Hardy ! Si M. Scribe était reconnaissant , la statue de ce père des droits d'auteur devrait s'élever dans toutes les allées de ses parcs et à l'entrée de tous ses châteaux.
On sait qu'à celte période de notre histoire littéraire, notre originalité consistait à superposer imitation sur imitation, à marier le goût espagnol au goût italien, et à faire du gongorisme et du marinisme à perte d'haleine. Il régnait une effroyable affectation dans tous les
genres de littérature. Ce n'est pas l'esprit qui manquait, ni l'éruditon ; ce n'étaient pas non plus les traits d'éloquence ou de génie; souvent aussi beaucoup de hautes pensées se cachaient sous un amas de formes bizarres. C'est l'heure où il est le plus facile de constater que les littératures ne commencent pas par le naturel et que le bon sens, cette qualité littéraire la plus décisive, n'apparaît qu'après toutes les autres : on dirait que le bon sens attend que tous les éléments de la création poétique soient réunis pour se lever et faire la lumière dans le chaos.
Avant d'arriver à une œuvre de bon sens sur la scène, n'a-t-il pas fallu plus d'un siècle de tentatives» trois ou quatre générations d'écrivains et dix mille ouvrages peut-être ? On a dit que le génie était le bon sens à sa plus haute puissance ; c'est ne rien dire. Le génie est le bon sens uni à la nouveauté. Voilà la véritable définition, il ne peut pas y en avoir d'autre. Et comprend-on, après cela, ces écrivains qui ont osé s'intituler de nos jours Vécole du bon sens ? Évidemment, ils n'ont pas saisi la portée littéraire du mot qui signifie supériorité de l'intelligence, royauté de l'esprit, ou qui ne signifie rien. Ils ont commis froidement une étourderijB ; ils ont joué avec le sceptre, parcequ'ils ont pris le sceptre pour un simple bâton.
Le bon sens sublime de Corneille opéra une révolution dont on ne peut mesurer la grandeur qu'en se rendant bien compte de ce qui précède immédiatement l'auteur du Cid et de ce qui vit côte à côte avec lui. Il y avait alors un mouvement général, une poussée vers la poésie dramatique. Rotrou débutait au théâtre à
dix-huit ans, Mairet à seize. Scudéry , Benserade, Duryer, Tristan inondaient la scène de leurs productions, et la fantaisie de Richelieu qui aimait à se délasser de ses meurtres réels dans des meurtres imaginaires, et qui voulait être poète comme Néron voulait jouer du luth, la fantaisie de Richelieu, brochant sur le tout, donnait au théâtre une vie qu'il n'avait pas eue encore. Mais, malgré cette animation extraordinaire, la poésie dramatique restait dans ses langes. Elle tronquait burlesquement l'histoire et méconnaissait presque toujours la nature humaine, dans un style horriblement prétentieux quand il n'était pas horriblement vulgaire, ce qui ne l'empêchait pas de voir son succès grandir de jour en jour, tant le goût public était peu formé ! Naguère Ronsard avait comparé Jodelle à Sophocle, et la Marianne de Tristan balança longtemps le Cid! Scudéry, dans sa Bidon, qui est de 1636, année du C/fif, force Énée et Didon à se retirer dans une grotte, pendant un orage, à quoi il n'y a rien à dire; puis Énée sort sur le théâtre pour voir le temps qu'il fait, et dit à la reine demeurée dans la grotte :
Madame, il ne pleut plus ; votre majesté sorte.
Ceci n'est pas mal, mais voici qui est mieux. Didon prie alors Énée de monter sur un rocher pour appeler sa sœur. Le pieux Énée obéit, et se met à crier :
Hola ! hi ! l'on répond ; la voix est déjà proche. Hola! lii! la voicy.
On comprend, après de tels coups d'éclat, les ^i\"
reurs de Scudéry contre Chimène. Ce qu'on comprend beaucoup moins, c'est la condescendance de l'Académie et du cardinal pour Scudéry. Fontenelle ne se trompait donc point quand il disait : « Ne croyons pas que le vrai soit victorieux dès qu'il se montre ; il l'est à la tin, mais il lui faut du temps pour soumettre les esprits. »
Avant Corneille et à côté de Corneille, c'était une demi-barbarie. Il n'a donc pas eu de modèle; il a tout tiré de lui-même. C'est le Christophe Colomb de notre monde tragique ; Racine en est l'Améric Vespuce.
Comment se révéla le génie de Corneille ? Il a dit et répété naïvement que c'était l'amour qui l'avait rendu poète, comme s'il s'agissait d'un don vulgaire et non pas de la flamme divine : l'amour peut inspirer des résolutions héroïques à un homme médiocre, il ne peut pas inspirer de beaux poèmes à un mauvais poète. Mais l'idée de Corneille est bien de son caractère et de son temps, de son caractère qui était simple, et de son temps qui était tout porté à l'amour. Le soin de plaire aux femmes dominait alors presque toutes les pensées des hommes. L'atmosphère était imprégnée d'amour, et il n'y avait presque pas de conversation qui ne roulât sur ce sujet. Tous les poètes chantaient sur le mode amoureux, et la plupart des grands personnages affichaient une passion. On se jetait dans la guerre civile pour plaire à deux beaux yeux. Étaient-ce les romans qui avaient mis cette fièvre de galanterie à la mode dans la société? Étaient-ce les mœurs du monde qui avaient envahi les romans? A la distance où nous sommes de l'époque, la question est difficile à trancher.
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Ce qui est certain, c'est que chez Mademoiselle Scudéry, Brutus et Horatius Codés dissertent savemment sur l'arnoup, et que c'est violemment poussé par le dieu malm que Cyrus fait la conquête de l'Asie.
Nous n'avons pas aujourd'hui la naïveté de Corneille dans nos aveux, il s'en faut. Nous sommes gourmés, et nous recouvrons nos faiblesses amoureuses, si nous en avons, d'une belle couche d'hypocrisie. Cela vautil mieux? Je ne le crois pas, et j'avoue que je trouve adorable le trait suivant de la vie de Corneille.
Un jour Corneille, c'est Fontenelle qui raconte^ se présenta plus triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de Richelieu, qui lui demanda s'il travaillait; il répondit qu'il était bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour la conposition, et qu'il avait la tête renversée par l'amour. Le cardinal voulut en savoir davantage, et quand il apprit que le père de la jeune fille dont Corneille était épris, était lieutenantgénéral d'Andely, et qu'il se refusait au mariage, il le manda aussitôt, et l'on pense bien que le mariage fut vite conclu.
Je ne sais si je me trompe, mais je trouve à cette scène un caractère inexprimable de simplicité etde grandeur. Corneille faisant ses confidences de cœur à Richelieu, et le grand homme d'État, si terrible à la distance d'où nous le voyons, compatissant aux chagrins d'amour du grand poète, cela me parait charmant et profond. Simplicité du vrai génie, qu'es-tu devenue?
Jamais le génie ne s'est montré plus au naturel que dans Corneille. On le voit naître, on le voit marcher à la lisière, puis on le contemple dans toute sa force et
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toute sa splendeur, pour le retrouver à la fin défaillant et n'en pouvant plus. Rien n'est factice dans l'art de Corneille, tout est idéalement vrai, et il semble que les imperfections soient là pour faire ressortir les immortelles beautés. — Corneille à eu deux enfances, celle de son siècle d'abord, dont il triomphe si magnifiquement, celle de son génie ensuite, sans doute pour payer tribut à l'humanité. Or, ces deux enfances sont comme l'origine et la décadence du monde romain qui servent de piédestal au géant dans sa virilité héroïque.
L'élévation du talent exclut d'ordinaire la variété. Il n'en est pas ainsi chez Corneille, et il n'existe pas de talent ayant des portions si hautes, qui soit plus varié que le sien. Le Cid ne ressemble pas plus à Rodogunej que Cinna ne ressemble à Polyeucte, et Polyeucte au Menteur. Il est le père de Molière aussi bien que le père de Racine. C'est un fondateur de dynastie, une sorte de Charlemagne poétique.
Pour bien comprendre Corneille , il faut toujours partir de là, que son œuvre est le développement naïf du génie, dans une époque de mauvais goût et demibarbare, alors s'expliquent facilement toutes les contradictions qu'on remarque dans le talent et le caractère de l'auteur de Meiite et du Cid. Ainsi il ne tant pas s'étonner qu'il soit grand et subtil à la fois. Il est grand parce que Dieu l'a fait ainsi, et subtil parce qu'il est imprégné de l'air de son temps ; seulement, il est plus souvent héroïque que recherché et prétentieux, parce qu'on obéit plus souvent à la nature qu'à l'éducation, et la nature est si forte chez lui qu'elle parvient toujours à dominer, et la plupart du temps , sans
qu'il s'en doute. On prend sa grande âme sur le fait à chaque instant, ce qui n'arrive chez aucun autre poète. Les beautés se montrent chez les autres, on les trouve chez Corneille. Ah ! je comprends bien qu'il ne sut pas déclamer sa poésie, et qu'il lut fort mal ses vers puissants ; les traits les plus beaux de son éloquence lui paraissaient choses toutes naturelles ! Il anonnait,et c'était une bouche d'or.
Les contradictions du caractère ne sont pas plus difficiles à expliquer. Il était humble et fier, humble quand il songeait à sa fortune, et fier quand il songeait à son génie. Tantôt c'était le poète qui parlait, le poète de Cinna, le poète des imprécations de Camille ; tantôt c'était l'homme qui agissait, le pauvre homme à la tournure modeste, à la conversation pesante. « La première fois que je le vis, dit Vigneul Marville, je le pris pour un marchand de Rouen. » Quand il dit :
Je pense toutefois n'avoir point de rival A qui je fasse tort en le traitant d'égal.
c'est le poète qui ne songe pas à déguiser sa pensée. Quand il dédie Cinna au partisan iMontauron, qui lui donne mille pistoles, c'est le bourgeois qui songe à son foyer étroit et à son manteau troué. On lui reprocha amèrement cette dédicace à Montauron et il est vrai qu'il avait poussé la louange beaucoup trop loin. Mais voyons un peu au fond des choses. Pour celui qui tirait toutes vivantes de son âme ces belles figures de Pompée, d'Auguste, de Sévère; pour le père de Pauline et d'Emilie, quelle différence pouvait-il y avoir entre le partisan Montauron et le cardinal Mazarin ? C'est le
monde qui établit les différences entre les positions et les costumes, parcequ'il voit d'en bas. Ces diff'érences, on ne les aperçoit pas, quand on voit d'en haut, et puisque Tusage des dédi.caces était admis pour les poètes. Corneille, dans sa naïveté, devait aller au protecteur qui payait le mieux.
Et, maintenant, je me demande pourquoi M. Guizot a jugé à propos de publier en un gros volume son étude de 1813 sur Corneille. A part quelques petits traits assez intéressants de biographie qui ont été fournis à M. Guizot par M. Floquet, de Rouen, qu'y a-t-il de nouveau dans ce livre ? rien, ou presque rien. L'érudition y est commune, et la pénétration n'y dépasse pas les limites les plus connues. Où est le coup d'œil d'aigle? Où est la griffe du lion ? nulle part. Cependant M. Guizot a la prétention, quand il se constitue l'historien d'une grande chose ou d'un grand homme, d'effacer ses devanciers et de tuer ses futurs rivaux. II a échoué cette fois dans sa prétention : il n'a effacé personne, pas même Laharpe, et le champ reste toujours ouvert. Alors, je renouvelle ma question : à quoi bon ?
Pour grossir son volume, M. Guizot y a ajouté trois biographies estimables, mais qui n'apprennent rien, même à ceux qui ne sont pas obligés de savoir. Ce sont trois notices sur Chapelain, Scarron et Rotrou, trois figures très-originales. A propos de Chapelain, il m'est impossible de ne pas remarquer ceci : Pendant les vingt ans qu'il mit à la composition des douze premiers chants de la Pucelle, il jouit d'une gloire sans égale. Occuper le public pendant vingt ans avec un même poème dont on lit des fragments dans des salons ! Évi-
demment , la mesure du temps a changé ; nous n'avons plus les mêmes montres.
La notice sur Rotrou est maigre. L'auteur de Venceslas méritait mieux. M. Guizot n'a pas l'air de bien savoir pourquoi Corneille appelait Rotrou son père , quoique Rotrou eût trois années de moins que lui. C'est que celui-ci, fort avant dans la faveur du cardinal, protégea toujours, protégea vivement l'auteur du Cid, Protéger son rival en poésie, mourir en se dévouant pour ses concitoyens et avoir fait Venceslas, cela est assez beau pour immortaliser une mémoire, et si nous avions un Westminster, il faudrait y placer Rotrou à côté de Corneille.
L'étude de M. Guizot est donc médiocre, et Corneille, ce véritable Pierre-le-Grand, attend encore son historien définitif. Voyons si M. Guizot a été plus heureux avec Shakspeare , et s'il n'a pas été écrasé entre les deux géants.
(SHAKSPEABE.
Le 23 avril 1616 mourut, dans sa cinquante-deuxième année^ à Stratford-sur-Avon, dans le comté de Warwick, un homme qui avait eu la modeste gloire de planter le premier mûrier dans son canton. — Le même jour, mourut, en Espagne^ un ancien soldat qui avait été blessé à Lépante, esclave à Alger et captit dans sa patrie. Le premier de ces deux morts laissait quelque chose à sa famille ; le second ne laissait rien à la sienne ; oui^ mais le petit bourgeois retiré de Stratford, dont les voisins admiraient le mûrier, et le pauvre diable de vieux soldat espagnol léguaient à la postérité le plus magnifique héritage, et dotaient l'avenir d'inépuisables trésors! Ils enrichissaient l'imagination humaine jusqu'à la fin des temps ! l'un s'appelait Shakspeare, et l'autre Cervantes.
Est-ce que Shakspeare et Cervantes, le peintre des douleurs et le peintre des ridicules de l'humanité, s'étaient devinés sans s'être jamais vus, et s'étaient donné le mot pour partir ensemble, aller goûter le véritable repos dans un monde meilleur, ou recommencer leur œuvre sur un théâtre agrandi ? Est-ce qu'ils avaient un [)rojet de collaboration pour l'éternité? La vérité est
M. G^IZOT. 3 7
qu'ils durent quitter sans regrets une vie où ils avaient tant lutté^ tant souffert, et où leur génie leur avait valu moins d'honneurs que d'affronls. — La gloire, autrefois, était souvent posthume ; aujourd'hui, nous la mangeons en herbe.
Le jour où l'on recouvrit d'un peu déterre Michel Cervantes et William Shakspeare, Milton avait huit ans et Corneille dix : il y avait de la semence dans les sillons.
A la mort de Shakspeare, ses œuvres étaient disséminées de tous côtés ; il n'avait jamais songé à les réunir : il faut avouer que M. Guizot recueille les siennes avec plus de soin. Cette insouciance de Shakspeare pour ses ouvrages n'est pas un des traits les moins caractéristiques de cette figure sublime et bizarre, la gloire de l'Angleterre et l'éternel orgueil de la poésie du Nord.
11 arriva au théâtre anglais ce qui arriva au nôtre : ce que fit chez nous un arrêt du Parlement, la réforme d Henri YllI le fit chez nos voisins. Cette réforme, en effet, fit tomber les miracles et les mystères^ et jeta les comédiens dans les sujets profanes, absolument comme chez nous. Mais voyons où en étaient les mœurs dramatiques en Angleterre au moment où paraît Shakespeare, au moment où le jeune fils du boucher garde les chevaux des gentlemen à la porte du spectacle.
Il y avait alors deux théâtres à Londres, comme à Paris du temps de Corneille. Ces théâtres s'appelaient Biack-Friars et le Globe, Quant aux comédiens ambulants, ils jouaient dans des cours d'auberge -, et si vous voulez connaître leurs frais de costumes et de décors, lisez le Songe d'une nuit d'été. Un comparse enduit de
plâtre figurait la muraille entre Pyrame et Thisbé, un autre comparse, avec une lanterne, représentait admirablement le clair de la lune ! Comparez à cela un décor du Prophète ou du Juif Errant 1 Comparez même à cela, — quoique ceci soit un peu hasardé^ — un décor du Théâtre-Français !
Entrez un soir de première représentation dans une de ces belles et vastes salles blanc et or, splendidement éclairées, où le luxe moderne étale toutes ses merveilles ! Les loges resplendissent de jolies femmes, de bouquets et de diamants. Tous les spectateurs, élégamment mis, sont assis commodément sur de bonnes banquettes, ou dans .d'excellents fauteuils. On frappe trois coups : une superbe toile se lève avec une lenteur majestueuse et découvre, soit un frais paysage, soit un charmant intérieur qui font véritablement honneur à l'artiste. Les acteurs admirablement costumés, et avec un soin de la vérité historique digne des plus grands éloges, entrent et sortent, vont et viennent. Je crois qu'ils parlent. On applaudit peu, mais on ne siffle pas : c'est devenu inconvenant. Cela dure trois ou quatre heures j après quoi, le rideau se levant une dernière fois, toujours avec la même lenteur, un monsieur en habit noir et en cravate blanche, s'avance, fait trois saluts, et vient apprendre aux spectateurs ce qu'ils savaient déjà, que la pièce qu'on a eu l'honneur de jouer devant eux, est de M. Scribe ou de M. Ponsard.
Voilà comment la chose se passe aujourd'hui chez nous y je ne sais pas si elle se passe exactement de la même façon de l'autre côté du détroit. En tout cas, voici ce qui avait lieu à Londres du temps de Shakspeare. Il
n'y avait que le parterre et la scène. Le parterre était occupé par la populace, qui buvait de la bière et mangeait des pommes. La scène était envahie par les gentilshommes, qui s'asseyaient par terre, jouaient aux cartes et fumaient des pipes : le tabac était alors dans sa nouveauté. Quand les gentilshommes faisaient trop de bruit, le parterre se fâchait, et criait : A bas les sotsi Les gentilshommes ripostaient et appelaient les gens du parterre : Stinkards. Ceux-ci jetaient alors de la boue à ceux-là, et leur crachaient au nez. Et, pendant ce temps-là, les acteurs, qui ne se distinguaient du public que par les plumes dont ils ornaient leurs chapeaux, et par les nœuds de rubans qu'ils portaient sur leurs souliers, — les acteurs donnaient la première représentation d'Othello ou de Macbeth. Ce sont là de véritables jeux de la fortune.
Il ne faut pas oublier que la salle, pour les tragédies, était tendue de noir comme la nef de nos églises pour les enterrements. Ce décor en valait bien un autre, et on n'a pas assez remarqué, ce me semble, que c'était là un bon cadre pour les drames sombres et sanglants de Shakspeare. Figurez-vous Rachel ou Frederick dans une salle tendue de noir ! Croyez-vous qu'ils n'arriveraient pas plus facilement à des effets de terreur que dans un décor de Ciceri ?
Chateaubriand appelle Shakspeare un des cinq ou six génies-mères qui ont enfanté et allaité les autres ; nous sommes loin du Sauvage ivre de Voltaire. Et Tétude si large et si passionnée de Wilhem Schlegel, à quelle distance est-elle des trente ou quarante misérables lignes de Laharpe sur Shakspeare ? En définitive,
c'est notre siècle qui a donné au génie de l'auteur d'Hamlet ses véritables proportions, et qui l'a placé sur son piédestal indestructible. Privilège admirable de certains génies de rajeunir en vieillissant, et d'être plus compris et plus admirés à mesure que les générations se succèdent ! Or, c'est par le fond, plutôt que par la forme, quoi qu'on en ait dit, que Shakspeare s'est emparé si puissamment des générations nouvelles : c'est pour cela que sa gloire ne baissera plus. Il a vu l'homme dans sa réalité la plus profonde, et il est entré si avant dans ses passions et ses misères, que son théâtre est véritablement l'histoire tragique de l'âme humaine. Romeo et Juliette, n'est-ce pas la tragédie de l'amour; Othello, celle de la jalousie ; Macbeth, celle de l'ambition ; Hamlet, celle de la maladie morale que nous connaissons si bien, puisqu'elle a fait tant de ravages parmi nous?
Qu'est-ce qu'Hamlet, le jeune et le beau prince de Danemark? C'est la mélancolie et le doute; le doute amer, la mélancolie inguérissable. Quand une société vieillie s'en va par lambeaux, et que la société nouvelle est dans les angoisses de l'enfantement, entre le passé désormais impossible et l'avenir incertain, il y a un moment où un trouble profond s'empare des âmes élevées; la raison s'aigrit et la sensibilité se corrompt. C'est la maladie de René, de Werther et de Byron; c'est la maladie de notre siècle, mais ce n'était pas la maladie du siècle de Shakspeare et encore moins du siècle d'Hamlet. Le poète a donc créé son personnage tout entier, par un admirable effort de divination ; il a pris un homme dans une vieille chronique, comme Dieu
prit un peu de poussière, et il a dit à ce nom : Sois un homme ! lève-toi et marche !
Je comprends très-bien que M. Chateaubriand essaie de rabaisser un peu Hamlet, et qu'il dise, fort spirituellement, du reste : «Je demande toujours comment le prince du Danemark pouvait avoir les doutes qu'il manifeste sur l'autre vie : après avoir causé avec la « pauvre ombre » du roi son père, il devait savoir à quoi s'en tenir. » L'observation est juste; mais Chateaubriand ne l'eût pas faite, si Hamlet ne dérangeait pas un peu la gloire de René. — Après tout, René n'est qu'un cadet de Bretagne.
Ce qu'Eschyle, Sophocle et Euripide ont fait pour l'antiquité, Shakspecre l'a fait pour le moyen-âge. L'histoire obscure du moyen-âge a été pour lui, comme la table pour les grands tragiques de la Grèce, des limbes où il a pris de pâles figures pour les rendre resplendissantes et immortelles. Macbeth, le roi Lear, et Othello, ne sont pas moins en possession de la vie qu'OEdipe ou Oreste. Sortis de l'imagination d'un homme du moyen-âge, ils sont maintenant de tous les temps ; et la preuve la plus manifeste du génie créateur de Shakspeare, c'est que, personnifiant son siècle et en conservant les inégalités et la rudesse, il n'est pas moins l'homme de tous les siècles, il n'a pas moins le don d'émouvoir et de charmer la civilisation moderne.
Ce qu'il y a de plus étonnant dans Shakspeare, c'est qu'il touche, comme en se jouant, aux deux infinis, à la terreur et à la grâce. Le côté sombre et terrible du moyen-âge n'apparaît nulle part comme chez lui, pas même dans le Dante. Il fait frissonner l'homme du peu-
pie et l'homme du monde ; et, un moment après, il enchante les plus délicats ; nul ne s'abandonne à de plus suaves évocations de la poésie, pas même le Tasse ! Desdémone, Ophélia, charmantes visions, ombres divines, plus touchantes que les plus touchantes filles de la Grèce, comment avez-vous pu naître de ce génie rude et inculte, de ce bateleur, fils de boucher ?
Shakspeare commença par être poète comique. Corneille en fit autant. Gela prouve qu'on hésite, au début, entre le rire et les larmes ; c'est la vie qui fait pencher plutôt d'un côté que de l'autre. Shakspeare hésita toujours, lui, entre l'éclat de rire et le sanglot. Il est vrai que son comique n'est que du boufïbn ; mais pouvaitil en être autrement? Est-ce qu'il aurait fait rire son public à demi-barbare sans de monstrueuses facéties? Les bouffonneries de Shakspeare sont de son siècle comme les subtilités de Gorneille sont du sien. Les poètes dramatiques appartiennent plus au goût de leur temps que les autres écrivains, parce qu'ils sont en communion plus directe avec le public. Le parterre est un maître brutal auquel il faut payer tribut si l'on ne veut lui déplaire. Je crois, du reste, que Shakspeare et Gorneille n'ont pas obéi à ce calcul, mais à l'inspiration. Ils se sont montrés tels qu'ils étaient, et leurs défauts ne les ont pas empêchés d'être grands, chacun dans son genre. Corneille est grand dans son ordre lumineux, Shakspeare dans son désordre éblouissant.
Molière se rapprocherait plus de Shakspeare que Corneille. L'auteur de Tartuffe est un aussi profond observateur de l'âme humaine que l'auteur &' Othello, Si Molière eût voulu, il eût facilement atteint an tragi-
que. ïl n'a pas été loin de la terreur dans son Don Juan. Plus mélancolique que Corneille et surtout que Shakspeare, Molière riait de tout : c'était sa manière de pleurer.
L'étude de M. Guizot sur Shakspeare est-elle supérieure à son étude sur Corneille? Oui, je me hâte de le dire. La première n'était qu'une redite, même quand elle parut pour la première fois en 1813; la seconde, qui parut en 18''2l, renfermait alors des choses neuves, qui réellement n'ont pas trop vieilli. Il est fâcheux que le travail soit mal ordonné. Ainsi, au lieu d'étudier une bonne fois les conditions de l'art dramatique^ il interrompt cette étude sans motif, et y revient sans motif aussi. Il raconte la vie de Shakspeare, puis il analyse ses ouvrages ; après quoi il revient à la biographie, pour reprendre ensuite l'analyse ; il y a amalgame. M. Guizot n'a pas dans sa main le til sacré qui guide les maîtres.
Sans contredit, les considérations littéraires de M. Guizot sur l'art dramatique en général, et sur l'œuvre de Shakspeare en particulier, ont une portée sérieuse; et, d'autre part, la partie historique est traitée savamment et de haut. Mais l'ensemble manque de variété : rien ne se détache, et toutes les pensées s'étendent de la même façon sur un fond gris. Pour bien faire comprendre fauteur ôJHamlet, pour le montrer tout entier dans sa pourpre et dans son haillon, il fallait un moraliste profond et enthousiaste; M. Guizot n'a été qu'un moraliste ingénieux et froid. Son portrait de Shakspeare est à la détrempe.
Selon ses habitudes, M. Guizot a voulu grossir son
volume pour paraître devant le public dans une attitude majestueuse, et cette fois, comme toujours, il a eu recours à l'artitice : il a prié son illustre ami, M. le duc de Broglie, de lui prêter une centaine de pages. C'est un petit service que M. le duc de Broglie ne pouvait refuser à son ami : il lui en a rendu de bien plus grands. Ces pages prêtées à M. Guizot par M. de Broglie, sont un ancien article de la Revue française qui a pour titre : De Vétat de iart dramatique en France^ en 1830; c'est un morceau assez remarquable.
Sans doute, c'est du juste milieu en littérature, du Louis- Philippe en matière d'art, ce qui n'est pas un idéal bien élevé; mais il y a dans ce chapitre d'histoire littéraire un véritable talent de diction. Il y a aussi des jeunesses de style, le croirait-on ? et M. de Broglie ne les a pas corrigées. Sa béquille d'aujourd'hui a respecté sa badine d'autrefois ; c'est peut-être par coquetterie. Est-ce que la coquetterie n'est pas le péché mignon des hommes d'État ?
Dès que M. Guizot fat de retour en France, et qu'il eut vu ce qu'il y avait au fond des intrigues des partis, il se souvînt qu'il avait autrefois écrit quelque part une biographie de Monck. Il courut au plus vite déterrer son Monck, et quand il eut remis sur pied ce héros du parjure, il eut l'air de dire à la France: Voilà le sauveur ! il ne le dit pas crijinent, il parla à double entente, en oracle ; mais on voyait que c'était le fond de sa pensée. Il en fut pour ses frais d allusion et de prophétie. Monck est resté dans l'histoire avec son cortège de mensonges et son auréole de traître. Il est bien là, qu'il y reste et n'en sorte jamais, et que ceux qui seraient tentés de l'imiter plus tôt ou plus tard, sachent bien qu'ils ne le vaudraient même pas; car ils ne seraient après tout que des plagiaires de trahison !
Quand Monck ne fut plus de saison, arriva Cromwell. M. Guizot posa alors cette question (nous étions au milieu de l'année 1852) Cromwell sera-t-il roi ? puis il démontra qu'il avait pu l'être, qu'il avait voulu l'être, mais qu'il avait reculé une fois par prudence, sans toutefois renoncer à ses projets. La mort vint sur ses entrefaites; l'immortel grain de sable de Pascal se mit de la partie. Qu'est-ce que cela prouve, au point de vue politique? absolument rien, et la donnée de
M. Guizot est complètement fausse. M. Guizot termine son étude par ces mots : « On discutait naguère à Londres la question de savoir, si parmi les statues qui doivent orner le nouveau palais du Parlement, à Westmnister, Cromwell serait placé dans la série des grands hommes de l'Angleterre, ou dans celle de ses rois. Question vaine : Cromwell Ta résolue lui-même en refusant d'être roi. »
Mais non, monsieur, Cromwell n'a pas refusé d'être roi, car il n'eut pas été Cromwell, il eut été Washington. Vous avez dit vous-même qu'il n'attendait qu'une meilleure circonstance pour s'emparer de la couronne, et c'est ce que vous appelez à la fin avoir refusé d'être roi ! parce qu'un homme qui a l'intention devons demander la bourse ou la vie^ au coin de la rue, ajourne son projet à demain, à cause du clair de lune de ce soir, aurez-vous le droit de dire, s'il meurt dans la nuit, qu'il avait renoncé à ses vilains projets, puisqu'il était rentré de bonne heure la veille ?
M. Guizot a habillé Cromwell pour les besoins de sa polémique comme il avait habillé Monck. Cromwell et Monck, aux mains de M. Guizot, ne sont plus des personnages, ce sont des mannequins historiques. Agir ainsi, c'est abaisser l'histoire pour la faire servir à des rancunes, et que M. Guizot l'entende ou non, dans les hauteurs orgueilleuses qu'il habite, dans ce septième ciel de la vanité où il a fixé sa résidence, — je lui dirai que ses coups de main audacieux sur le passé, ce système de corruption transporté des vivants sur les morts, sont des manœuvres qui doivent être qualifiées sévèrement.
Enfin me voilà quitte envers M. Guizot, ses réimpressions littéraires et ses pamphlets historiques. Un mot encore cependant. J'ai dit plus haut, pour caractériser le rôle de M. Guizot à la tribune, qu'il avait été un grand acteur dans une pièce médiocre, mais j'ai oublié de dire que si la pièce était mauvaise, il était un de ceux qui l'avaient faite ; de telle sorte qu'on peut définir ainsi M. Guizot, en politique : Grand acteur, petit auteur.
M. DE SALYANDY