‹ Coups de plume sincèresChapitre 20 sur 53 · LES POESIES COMPLETES DE M. AUGIER · texte numérisé non relu

LES POESIES COMPLETES DE M. AUGIER

gier voudrait dire modesleiiient par là : Je ne puis davantage, je vous donne toute ma mesure et je ne veux pas me surfaire? Ou bien voudrait-il dire orgueilleusement : c'est peu, mais c'est bon, tant d'autres vous donnent toutes sortes de grosses pierres sans prix; moi je ne vous donne que des diamants : Voyez!

La vérité est que les petites pièces du petit recueil de M. Emile Augier sont des pierres finement taillées ; mais ce ne sont pas des diamants. Chaque bluette est bien composée : M. Augier a cet art là, qui n'est pas à dédaigner et qu'on dédaigne beaucoup trop. On part sans savoir où l'on va, et l'on marche à tort et à travers. On ne se rend pas compte des proportions, et l'on n'a pas de point d'arrêt. M. Augier au contraire, a son cadre d'avance comme Déranger 5 et, s'il le fait petit, c'est afin sans doute de le mieux remplir. Soit ; mais on est forcé de dire que la poésie de M. Augier, fine et gracieuse, manque de largeur. Cette poésie ne fait pas rêver : on sent qu'il n'y a rien au delà. C'est fermé, et on n'a pas d'horizon.

A la suite de ses Poésies complètes^ qui remplissent une quarantaine de pages à grandes marges, M. Augier a placé une comédie en cinq actes, qui n'a pas vu la rampe. Cette comédie, qui est faite depuis longtemps et qui a un air de vieille fille à marier, est intitulée : Les méprises de V amour ; cette pièce est un pastiche, et M. Augier ne la donne pas pour autre chose; c'est du Molière coupé par morceaux. On voit que c'est le même procédé que M. Ponsard j seulement, dans ces emprunts faits à main armée, chacun obéit à sa nature et prend ce qui lui convient : l'un s'empare de la par-

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tie comique et l'autre de la partie élevée ; l'un prend Scapin et l'autre Alceste.

Je serais très-fâché que M. Augier prît ces observations en mauvaise part, au lieu de voir dans ma sévérité la meilleure preuve que je ne suis pas indifférent pour sa muse. Nul ne serait plus heureux que moi de voir M. Emile Augier renoncer à l'esprit de système, s'échapper de la serre chaude des coteries, respirer le grand air à pleins poumons, croire à l'indépendance de la poésie et à la liberté de l'inspiration. A ce compte, l'avenir poétique de M. Augier, sur lequel, je l'avoue, j'ai des inquiétudes, serait à coup sûr brillant. A ce compte, le jeune et spirituel Clinias ne boirait pas la ciguë, avec ou sans jeu de mots.

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bU BOW SENS EN LITTÉUATLRE.

Finissons -en par quelques mots bien clairs avec cette sempiternelle question du bon sens en littérature.

D'abord, il y a bon sens et bon sens : il y a le grand et le petit. Le petit bon sens consiste à ressembler à tout le monde, à être un homme rangé, à être bon père, bon époux, bon citoyen, et il est bien évident qu'à ce compte on peut être un homme de bon sens dans la vie ordinaire, et un imbécile en poésie.

Le grand bon sens, au contraire, consiste à démêler le faux du vrai, le plus souvent violemment et malgré tout le monde, à devancer le plus souvent son époque, parce que toute époque a des préjugés ; à croire, comme Galilée, que la terre tourne, malgré l'inquisition ; à croire au nouveau monde, comme Christophe Colomb, malgré les sarcasmes et les dédains des cours européennes ; à taire le Cid, malgré l'Académie. Le grand bon sens a donc beaucoup de chances pour être conspué et honni à son entrée dans le monde.

Le petit bon sens vit dans l'apothéose éternelle du lieu commun, le grand bon sens méprise et exècre le lieu commun. Il se tait quand il n'a rien à dire de nouveau.

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