LORD SPLEEN
ques enfantillages! Quel enthousiasme profond, malgré le goût trop prononcé pour le bruit et la fanfare ! quelle activité féconde dans tous les rangs de la production littéraire, et, jusqu'à un certain point, quelle originalité à tous les étages ! puis, plus tard, quel règne incontesté, glorieux !
Tout cela est d'hier, et si quelques grands écrivains sont toujours là, supportant le poids du jour et grandissant encore sous le fardeau des années et du génie, il n'y a plus d'école. L'école moderne n'existe plus et n'a pas été remplacée. Pendant qu'Alfred de Musset entre à l'Académie en dormant, et ne donne guère l'espoir qu'il s'y réveillera : quand on se met au lit, d'ordinaire, c'est pour dormir; — pendant que M. de Vigny se retire avec Éloa dans quelque grotte profonde et mystérieuse, chargeant le Docteur noir de ne laisser pénétrer âme qui vive, à moins que ce ne soit un enfant de chœur avec son encensoir; pendant que l'ancienne génération s'en va, il y a une génération nouvelle qui manque à l'appel. Qu'est devenue cette génération? Je vais le dire, puisque je le sais. Elle est dans les entrailles de la monarchie de juillet qui l'a dévorée.
Le gouvernement de juillet n'aimait ni la jeunesse, ni la pensée. C'avait été bien malgré lui qu'il avait laissé sa liberté à cette génération poétique de 1830, qui arriva par-dessus les barricades et fut comme un des éléments du règne nouveau, et, disons- le, sa plus belle parure ; mais il s'était bien promis de ne pas laisser un pareil essor à une génération nouvelle. Louis-Philippe aimait la truelle et le pincean, il n'aimait pas la plume. Quant à ses ministres, ils ne reconnaissaient et
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n'encourageaient que les talents serviles : un talent indépendant était immédiatement relégué par eux dans les classes dangereuses de la société. Et, après tout, quand Louis-Philippe eût protégé la littérature et que ses ministres eussent encouragé les écrivains, à leur manière, avec quelques bribes de pensions et quelques morceaux de ruban, quelle poésie pouvait naître et se développer dans cette atmosphère de faux souverains à deux cents francs, et de basse corruption systématique? Quelle génération puissante et saine pouvait sortir de ce régime d'énervement et d'abaissement !
Une génération, qui eût pu être vaillante, a donc été dévorée, sans aucun profit, par le dernier règne. Il en eût bien dévoré d'autres, si on Teût laissé faire ! Aussi il n'est pas étonnant que les œuvres d'aujourd'hui manquent complètement d'invention, et que l'imagination française paraisse épuisée. On ne vit plus que de la desserte ; on ramasse les miettes. Les choses littéraires prennent partout un si profond cachet de monotonie et de prostration, que le sentiment du ridicule , si vivace en France, a presque entièrement disparu. M. Viennet pourrait faire jouer aujourd'hui Ai'bogaste en toute sûreté ; on ne rirait pas ! M. d'Arlincourt chanterait l'Amour et la Mort, on le regarderait avec un grand sérieux ! Quelle heure charmante pour les écrivains ridicules! Mais je ne veux pas d'autre symptôme de notre agonie littéraire. Quand l'entrain et la gaîté ne sont déjà plus à leur poste dans notre littérature, on peut préparer les billets d'enterrement : l'art se meurt ! l'art est mort !
En attendant, l'Ennui est arrivé : bonjour, l'Ennui ?
L'ECOLK DITE DU BOi\ SEMS,
m. PONSABD.
La poésie est dans un état presque perpétuel de guerre civile. On ne discute jamais avec calme et désintéressement les poètes nouveaux ; on se bat autour d'eux, et pendant que les uns les couvrent de lauriers, les autres les couvrent de boue. Le temps seul met bon ordre à toutes ces exagérations d'enthousiasme ou de dénigrement, et il arrange si bien les choses, ce maître artiste, que les prôneurs en viennent souvent à sourire de leur ancienne admiration, et les insulteurs de leur ancienne colère. Le plus souvent, de ces luttes passionnées, il ne reste qu'un écrivain médiocre et honnête, et des gens penauds.
Mais quand le poëte résiste à ses ennemis et surtout à ses amis ; quand une seconde génération a consacré son triomphe ; quand il a gagné sa cause devant cette première postérité, qui est une véritable cour de cassation, alors il y a fort à parier que sa couronne, non pas celle que des mains impatientes avaient posée sur
sa tête, mais celle qui a poussé naturellement autour de son front, est une couronne de bon aloi, et que, si elle est exposée à disparaître sous des injustices momentanées, elle reparaîtra toujours, toutes les fois que l'éternel bon sens et l'éternel bon goût triompheront des questions d'école et des caprices de la mode.
Un grand poëte peut passer inconnu au milieu de ses contemporains, de même qu'un mauvais poëte peut passer pour la gloire de son temps. Milton ne fut qu'un pauvre diable et Chapelain était un géant. Mais que, par un coup de fortune quelconque, le grand poëte sorte de son obscurité, il n'y rentre plus ; tandis que le premier engouement évanoui , le mauvais poëte rentre dans son néant pour n'en plus sortir, ou si son souvenir surnage, c'est que l'impitoyable raillerie de la postérité s'attache à sa renommée usurpée d'un moment.
Pour la gloire littéraire, je le répète, c'est le passage d'une génération à l'autre qui est le point principal et décisif : c'est là, en quelque sorte, le fameux pont que les croyants doivent traverser pour arriver au paradis de Mahomet.
Eh bien! le pont est franchi, on peut l'affirmer, par les glorieux initiateurs de la poésie moderne. Ils sont déjà entrés en pleine postérité, et ces contemporains illustres sont aujourd'hui des anciens. Ils sont hors de pair, et personne, excepté peut-être quelques mauvais plaisants et quelques niais, ne songe à opposer à ces maîtres immortels les hommes de mérite qui ont repris la tâche en sous-œuvre et qui ont eu le singulier bonheur d'arriver juste au moment où le public était
comme le paysan d'Athènes, et se fatiguait de voir l'encens monter toujours vers les mêmes autels.
Il est aussi absurde de contester le talent de M. Ponsard que de parler de son génie. Quel est le caractère distinctif du génie? C'est la faculté de créer. Or, l'invention est précisément ce qui manque le plus à M. Ponsard, et ses amis peuvent se ranger tranquillement autour de lui sans craindre qu'une Minerve s'élance tout armée de son cerveau, et les blesse, en s'échappant, de la pointe de sa lance.
Ce qu'il faut dire d'abord^ c'est que tout a souri à M. Ponsard, à l'inverse de ce qui arrive d'ordinaire aux hommes véritablement supérieurs, qui rencontrent toujours au début obstacles sur obstacles, qui sont niés d'abord, car l'envie humaine ne reconnaît la supériorité que par force. Le génie n'entre dans le monde que par effraction : M. Ponsard a trouvé toutes les portes ouvertes à deux battants. Les hommes d'État euxmêmes, singuliers enfants de chœur, chantaient ses louanges et répandaient des fleurs sur son passage.
On raconte qu'après la première représentation d'^gnès de Méranie, M. de Salvandy, alors grand maître de l'université, écrivit au débotté, sur le coup de minuit, à M. Ponsard, un de ces billets mi-chevaleresques, mi-ridicules, comme en écrivent les hommes qui ont du cœur et qui n'ont pas de goût. Ce billet, qui courut le monde, colporté par des mains enthousiastes, et que M. Ponsard a dû faire encadrer richement pour en orner son salon de Vienne, en Dauphiné. était à peu près ainsi conçu : c< La représentation d'Agnès de fi/eranie et la découverte de M. Leverrier sont deux évé-
nements qui suffisent pour illustrer mon administration. » Je n'ai pas assez d'astronomie pour dire jusqu'à quel point la découverte de M. Leverrier fera la gloire du ministère de M. de Salvandy, et si i'auteui' d'Alonzo doit porter chez nos neveux le nom de ministre de la planète, mais je crois avoir assez de littérature pour affirmer que dès aujourd'hui personne ne sait sous quel ministre de l'instruction publique a été jouée Agnès de Méranie,
On raconte encore que, le même soir, M. Mole, qui a du goût, lui, et qui ne se presse pas d'ordinaire, ne voulut pas attendre au lendemain pour envoyer à M. Ponsard son admiration sous enveloppe.
L'engouement venait de haut comme on voit; tes salons avaient déjà fait leurs pronunciamientos, et les hommes d'Etat s'en mêlaient : il ne manquait plus à M. Ponsard que le public. Si le public s'était mis de la partie, s'il avait voulu consentir, ce public peu délicat, à trouver le néant plein d'animation^ et la monotonie pleine de charmes, le tour était fait : Agnès de Méranie, cette Bérénice de Pradon, aurait eu cent représentations bien comptées, et ce second succès, s'ajoutant au premier pour le consolider et l'agrandir, M. Ponsard eût été proclamé à son de trompe l'héritier légitime des grands maîtres.
C'était une belle et bonne réaction qu'on voulait entreprendre, et que bien des circonstances rendaient possible. D'abord, le quart d'heure était favorable ; récole nouvelle semblait, depuis quelque temps, avoir perdu le secret de passionner la toute, et elle avait le tort de ne pas chercher à renouveler, ses ressources.
La jeune école s'endormait sur ses lauriers, ce qui est fort dangereux pour tous les conquérants : les lauriers sur lesquels on s'endort asphyxient. Tant qu'elle avait régné dans l'éclat de sa jeunesse et de sa puissance, les vaincus avaient baissé la tête, tout en maugréant, et sans espoir de revanche; mais quand ils la virent chanceler et pâlir, et qu'ils s'aperçurent que le public, naguère si enthousiaste, se refroidissait et s'éloignait peu à peu, alors ils reprirent espérance et attendirent une occasion. Cette occasion, l'auteur de Lucrèce la leur avait offerte, et on n'exagère pas en disant que M. Ponsard avait apparu aux partisans opprimés des vieilles doctrines littéraires comme un vengeur.
Ne nous parlez pas des réactions ! Toutes les réactions se ressemblent , qu'elles soient politiques ou littéraires, qu'elles touchent aux choses de gouvernement ou aux choses d'art. Ce qui blesse le plus les esprits justes, dans les réactions, c'est la facilité étonnante avec laquelle elles inventent de grands hommes pour leur usage particulier. A-t-on besoin d'un général? on prend à l'instant la première épée venue, et ou la transforme en épée d'Alexandre : tremblez ! A-t-on besoin d'un poëte? on s'empare du premier versificateur qui passe, on le hisse sur un piédestal et on lui ceint le front du laurier vert : applaudissez ; Et Ton tremble ou l'on applaudit que c'est merveille ! mais ce qui console au moins, c'est que l'épée de bois du général et le piédestal de plâtre du poëte ne peuvent durer : les réactions, qui sont de fausses révolutions, des révolutions travesties, des révolutions en mascarade, dévorent aussi leurs enfants.
Dans l'avènement de M. Ponsard, tout prit le caractère d'une réaction. D'abord, on en fit un chef d'école, on le nomma maréchal de France à sa première bataille : c'était de l'avancement au choix ; puis on donna un nom à cette école, et on écrivit sur la porte en lettres majuscules : École du bon sens. Qui inventa ce sobriquet ? On l'ignore. Et l'auteur a bien fait de garder l'anonyme.
Créer en poésie, c'est faire sortir le Cid, Cinna et Polyeucte de l'inextricable chaos qui enveloppait la langue française et le génie dramatique ; créer, après la grandeur de Corneille, c'est rencontrer la perfection de Phèdre et d'Athalie ; créer, c'est enfanter, dans la patrie de Pope, Manfred et Don Juan ; dans la patrie de Klopstock, Faust et Werther, et dans la patrie de Racine et de Boileau, Ruy-Ulas ; créer, c'est enrichir des Méditations f des Harmonies et des Feuilles d'automne, la patrie de Jean Baptiste Rousseau, de Lefranc de Pompignanet de Lebrun-Pindare. En un mot, créer en poésie, c'est être grand sans ressembler à personne.
A la vérité, la création poétique a des degrés. Après les créateurs qu'on peut appeler les créateurs en chef, il y a les créateurs principaux ; et après ceux-là encore, il y a les sous-créateurs. Ce don est si divin, que la possession d'une seule parcelle suffit pour faire vivre un poëte, tandis qu'avec beaucoup d'autres qualités, même des plus brillantes, il court risque d'être parfaitement oublié, non-seulement après la mort, mais même en pleine vie. Faites vibrer une seule fois, sur la lyre, une note inconnue qui aille remuer l'âme humaine, et vous êtes immortel ! j,
L'auteur des Études antiques n'a pas essayé de tirer de sa lyre, ce qui est une preuve de son bon sens, des notes inconnues ; il n'a jamais songé qu'à reproduire le plus fidèlement possible la voix des modèles. Son procédé, après les tentatives fort diverses, est maintenant tout à découvert, et il a fini par l'ériger en théorie. Caché au milieu de la poésie des maîtres, M. Ponsard n'aspire qu'à en être la nymphe Écho.
Le nouveau volume de M. Ponsard contient la tragédie d' Ulysse ei le poëme d'Homère. Ces deux ouvrages sont jumeaux ; ils sont conçus d'une même pensée : ils visent à la reproduction exacte de la poésie homérique. C'est le daguerréotype appliqué à la poésie.
Je crois le procédé mauvais, et je le prouve d'un seul mot. Personne ne soutiendra que la simplicité moderne est la même que la simplicité antique, et M. Ponsard lui-même, dans sa préface, établit parfaitement la différence. Donc, quand M. Ponsard est simple comme Homère, il n'est pas simple, il est affecté.
Le pastiche est la partie de l'art qui répugne le plus à un poète puissant , parce qu'un puissant poëte éprouve, avant tout, le besoin d'être lui-même. Saris doute, un poëte peut être lui-même dans le génie d'une civilisation écoulée. Les imaginations poétiques ont leur famille dans le temps et l'espace. André Chénier était né Grec, et M. Victor Hugo est né moyen âge ; mais André Chénier fut Grec à sa façon^ comme Victor Hugo est moyen' âge à la sienne. Il faut être dans la résurrection du génie poétique du passé, original et vrai. Si l'on n'est qu'exact, on n'est pas un poëte, on n'est qu'un traducteur.
M. Ponsard, dans la préface de ses Etudes^ cite un ou deux traits d'André Chénier qui jurent plus ou moins, je suis de son avis, avec la couleur homérique de l'ensemble. Cela prouve qu'André Chénier se servait du pinceau, et non pas du daguerréotype. André Chénier respirait véritablement l'air de la Grèce; il gardait les chèvres sur l'Hybla, et dormait sous les lauriers-roses de l'Eurotas, tandis que M. Ponsard est un antiquaire de cabinet, et qu'il fait du grec enDauphiné. Qu'on me comprenne bien. Je ne conteste pas l'élégance et l'habileté d'imitation de M. Ponsard j ce que je lui conteste, parce que je n'en vois trace nulle part dans ses œuvres, c'est l'inspiration propre. Tantôt je vois M. Ponsard reproduisant Corneille, tantôt reproduisant Molière, tantôt reproduisant Homère ; mais je ne vois jamais M. Ponsard se dégager de ses modèles, et arriver à l'originalité.
N'est-ce rien, dira-t-on, que de bien imiter de pareils génies ? Je ne dis pas que, dans ces imitations savantes, dans ces copies fort bien faites, il n'y ait pas un talent réel ; je dis que ce n'est pas le genre de talent que les amis de M. Ponsard, ou des sots, lui attribuent. Comment qu'on envisage M. Ponsard, à quelle page de son œuvre qu'on le prenne, il n'invente pas. Or, jusqu'à preuve contraire, j'ai la bonhomie de croire qu'on ne peut pas être un grand poëte sans invention.
Un homme qui s'y connaît, a défini de la façon suivante M. Ponsard, en prenant comme dans les examens ordinaires, le nombre vingt comme le chiffre le plus élevé : Bon sens, quinze; élévation, idem ; espiit, sept et demi ; invention, zéro. Additionnez maintenant !
LES POESIES COMPLETES DE M. AUGlEll.
Arcades ambo, M. Emile Augier, dans le pastiche d'églogue qui se joue depuis quelques années, donne la réplique à M. Ponsard. Non pas que M. Augier n'ait son mérite propre j mais il est venu après l'auteur de Lucrèce, et il est considéré comme le frère cadet. De Tesprit, M. Augier en a véritablement, — on sait que je ne prodigue pas le mot; — de la force comique, il en a aussi. Ce qui lui manque, je le crains, c'est la fécondité d'imagination, et son volume de vers ne le prouve que trop.
Qu'est-ce à dire? M. Augier publie ses Poésies complètes, et il nous donne, soùs ce passe-port ambitieux, une douzaine, tout au plus, de petites pièces de vers avec des titres tels que ceux-ci : A une jeune femme, A une jeune fille. Sur un envoi de fleurs, Boire à l'ombre, A une bourse y Sur un porttmt! En général, il est vrai, ces bl nettes sont fort gracieuses, d'un sentiment juste et délicat. Mais je persiste dans mon opinion ; il y g trop de modestie ou trop d'orgueil à appeler trois ou quatre cents vers : Poésies complètes. Est-ce que M. Au-