ÉMAUX ET CAMÉES
Si la poésie avait un temple, un vrai temple, un temple en pierres, beau comme Notre Dame ou laid comme la Bourse, peu importe, on pourrait bien encore apercevoir à l'autel un desservant entouré de quelques acolytes ; mais on n'apercevrait plus de croyants dans le milieu de l'église ni dans les chapelles ; rherbe croîtrait sur le seuil, la mousse pousserait dans la nef, les oiseaux feraient leurs nids dans les corniches, et les chiens vagabonds viendraient chercher un refuge dans les coins secrets et réservés, — à moins que quelque pauvre et pieux sacristain, c'est-à-dire un pauvre et pieux critique, ne veillât à la propreté du saint lieu, n'époussetât les chaises, n'enlevât les toiles d'araignée et ne lavât tous les soirs les dalles blanches du sanctuaire.
C'est que nous sommes au lendemain, et que, dans l'histoire des littératures, la poésie n'a que des matinées brillantes ; et ces matinées sont si rares ! il faut une si étrange conjonction d'astres favorables pour qu'une école poétique parvienne à se former, à tenir la campagne et à passionner la foule 1 D'abord il faut un grand poëte, ce qui, on l'avouera, ne se rencontre
pas si facilement; s'il y en a deux, cela ne gâte rien, et s'ils s'appellent Hugo et Lamartine, cela ne vaut que mieux. C'est alors qu'ont lieu ces belles périodes littéraires qu'on appelle des renaissances : ce sont les moments héroïques et romanesques des littératures.
Nous avons eu notre renaissance, il y a maintenant un quart de siècle. Ce serait hier si nous vivions dans une époque ordinaire; mais nous vivons dans une époque agitée, troublée comme toutes les époques de transition, et dans l'effroyable complication des événements modernes, un quart de siècle est quelquefois bien long. Le dernier a été émaillé de deux révolutions, de la chute de deux trônes et d'une douzaine au moins de sanglants essais de guerre civile, et l'on doit comprendre sans peine que vingt-cinq années ainsi remplies comptent double. La mesure du temps a donc changé, et nos horlogers feraient bien d'inventer une nouvelle façon de monter nos pendules. Trèscertainement, sans la part illustre qu'ils ont prise aux affaires publiques, sans leur rôle de citoyens, Lamartine et Hugo nous apparaîtraient aujourd'hui comme des ancêtres. Qui se souvient, — à moins qu'on ne s'en souvienne connue d'un épisode remontant à la plus haute antiquité, — qui se souvient de la levée de boucliers de l'école moderne? qui se souvient du mouvement, de la chaleur, de rentrain,-de la naïveté d'illusion de la nouvelle pléiade? Qui se souvient de ce moment où tant d'enthousiasmes éclataient d'un côté du champ de bataille poétique, et tant de colères de l'autre ; où chaque hémistiche était gros d'une tempête; où, selon rhabitude, les jeunes gens se jetaient à corps perdu
dans les bras de la jeune Muse, tandis que les vieillards la maudissaient et la calomniaient, et que les honmies mûrs déclaraient avec gravité qu'elle allait trop loin , quoiqu'elle eût du bon?
Qu'on s'en souvienne ou non aujourd'hui, on s'en souviendra plus tard, car c'est une heure glorieuse dans l'histoire delà poésie française et qui ressemble à s'y méprendre au bouillonnement poétique du seizième siècle avec cette différence que le seizième siècle ne produisit en tâtonnant que des ébauches, et que l'école moderne a produit des chefs-d'œuvre d'une main sûre. Ouvrez au hasard les Harmonies ou les Feuilles d'automne !
M. Théophile Gautier ne fut pas de la première croisade, pour cette bonne raison que s'il faisait alors des vers français, il ne les faisait qu'en cachette, et qu'il était encore condamné aux vers latins. M. Gautier n'eut l'âge requis pour s'enrôler qu'après la prise de Jérusalem et lorsque les vainqueurs s'étaient déjà partagé les plus beaux morceaux de la conquête. On sait, en effet, qu'au moment de la conquête on monte vite en grade, et l'on va à la renommée par enjambées- après, c'est différent : les choses reprennent leur train ordinaire, et chacun se remet au pas. M. Théophile Gautier s'est donc fait sa place et a marqué son rang par la seule force de son talent ; il n'y a pas eu la moindre surprise dans sa renommée ; il est le véritable enfant de ses œuvres, et malgré son allure fantasque, sa muse n'en a pas moins été une muse persévérante et laborieuse.
M. Gautier arriva juste au moment où l'attention de la foule commençait à se refroidir pour la poésie ; mais
il vaut cent fois mieux l'indifférence que le faux goût du public. Or les chefs de l'école nouvelle avaient formé comme une atmosphère favorable à la poésie; ils avaient balayé tous les vieux préjugés et rendu possible toute tentative réellement poétique. Et les tentatives originales en poésie ne sont pas toujours possibles, tant s'en faut, car il y a bien des époques où les imaginations sont enchaînées à des préjugés toutpuissants, et ne peuvent faire un pas en dehors de ce cercle de Popilius. Quelle poésie était possible, par exemple, à la fin du dix-huitième siècle? Il régnait implacablement alors une poésie de convention sous laquelle toutes les imaginations devaient plier sauf à se dénaturer , à se déforer , à périr. Aussi il arrivait , chose étrange, que des hommes qui étaient réellement poètes, qui avaient reçu le don secret, étaient poètes quand ils écrivaient en prose, quand ils se laissaient aller à leur inspiration naturelle, et ne l'étaient plus quand ils écrivaient en vers ; témoin Ducis. Les deux Chénier me paraissent caractériser parfaitement cette époque et le goût public d'alors. Quel est celui des deux qui fait du bruit, qui attelle la Renommée à son char? N'est-pas le poëte de l'école voltairienne ? L'autre, au contraire, le cygne de TEurotas, reste dans son obscurité, y meurt, et s'il jouit aujourd'hui de la vraie gloire, c'est nous qui la lui avons donnée.
Il valait cent fois mieux, je le répète, pour M. Théophile Gautier arriver au milieu de l'indifférence qui commençait pour la poésie, après l'engouement, qu'au milieu du faux goût. Le faux goût l'eût étouffé ; Tindifférence, il en triompha. Et comment n'eût-il pas pro-
voqué l'attention et fait sa trouée avec un talent poétique si neuf, avec une pareille richesse de couleurs, en un mot, avec un soleil tout à lui ? Quel est, en effet, le poëte contemporain qui possède une forme plus splendide et en même temps plus solide?
A la vue de ce style aux caprices si merveilleux, à la vue de toutes ces miraculeuses évolutions d'hémistiches, les partisans des vieilles formes poussèrent des cris d'effroi et reculèrent d'horreur, sans se douter que cet écrivain, qu'ils anathématisaient, était plus classique qu'eux, et qu'il avait puisé sa langue à la véritable source, à la naissance du fleuve, tandis qu'ils allaient puiser la leur à la borne-fontaine du coin. D'autres, à voir M. Gautier pétrir la langue avec cette facilité, et la façonner avec cette prestesse, s'imaginèrent que le poëte se livrait par passe-temps à des tours de force de style, et qu'il accomplissait une sorte d'exercice d'équilibriste ; cela n'était pas exact. Quand on a analysé le talent de M. Gautier, on sait qu'il n'y a pas la moindre gageure dans sa manière. Il n'y a pas de parti pris chez M. Gautier, il y a une nature. L'auteur ^ Emaux et Camées fait de sa phrase poétique ce qu'un ténor italien fait de sa voix.
Ce qu'on pouvait reprocher à M. Gautier, avec plus de raison, c'était d'oublier, dans son culte ardent pour la forme, le côté intérieur de l'art, le côté du sentiment ; c'était de se plonger trop voluptueusement dans les beauté^ extérieures de la nature, de trop s'enivrer d'effluves et de rayons, et de ne pas descendre assez souvent au fond du cœur, qui est un monde aussi et plus rayonnant que l'autre ; mais je suis convaincu que
lions n'avons eu jusqu'à présent qu'une des faces du talent de M. Gautier. Je me souviens de ses débuts, que me paraissent avoir oubliés les divers critiques, dans leurs appréciations sur l'auteur de la Comédie de la Mort. Je me souviens de la préface d'Albertus, dans laquelle l'auteur se donnait pour un jeune homme mélancolique et frileux (je cite de mémoire, je ne crois pas cependant me tromper de beaucoup). Patience î le jeune homme mélancolique se retrouvera , transformé , agrandi par la science de la vie humaine. Il y a, selon nioi, chez M. Gautier, un fond de poésie qui ne s'est pas dégagé encore et que l'avenir développera. Les Orientales de M. Gautier seront suivies de ses Feuilles d'Automne.
Déjà dans ce charmant volume d^ Émaux et Camées y au milieu d'une forme de plus en plus éblouissante, le sentiment perce en maint endroit. Est-ce qu'il n'y a pas un sentiment profond dans ce délicieux morceau : Le monde est méchant, ma petite? Il ne manquait au marbre si admirablement sculpté de M. Théophile Gautier que la faculté de s'attendrir ; il s'attendrit, et il n'en sera pas moins de Paros pour cela.
Je ne veux pas oublier de faire remarquer que chez M. Gautier, comme chez tous les vrais poètes, l'œuvre de prose qu'il accomplit n'a en rien altéré son instrument poétique. Les demi-natures, les demi-talents qui se mettent à la prose après avoir commencé par les vers, perdent la flexibilité de la forme, la grâce de l'allure, et sont tout gauches ensuite quand ils veulent de nouveau approcher de la muse. Comme l'auteur des Girondins^ comme l'auteur de Notre- Dame-de-
Paris y iM. Gautier est devenu un prosateur en restant un poëte. A ce signe, on reconnaît les élus.
C'est en partant pour Constantinople que M. Gautier nous a jeté ce joli volume &' Émaux et Camées, qui est tout plein des rayons de ce soleil qu'il croyait aller chercher en Orient et qu'il y portait. Cela brille, cela étincelle, cela charme et éblouit, et jamais le poëte n'a été mieux inspiré. Quoi de plus frais que le Premier sourire du printemps ? On sent les violettes. Quoi de plus original que le Contralto et les Nostalgies d'obélisques? Et les Vieux de la vieille !
Ces derniers vers suffiraient seuls pour porter bien loin un nom de poëte. Les fantaisies du style peuventelles se rencontrer plus heureusement avec le sérieux du fond ? Et quand on pense que l'auteur d'Émaux et Camées peut en faire comme cela tant qu'il veut! Théophile Gautier est à la fois peintre, sculpteur, poëte ; il est artiste des yeux, de la tête, du cœur : il est l'artiste.
UNE LETTRE DE CIJ ATEAUBIIIAIVD.
Il y a, en Provence, un poète qui a [refait l'art poéque de Boileau en vers libres, et qui a dédié son œuvre à l'Académie française. Ce poëte a nom Alciator. Ce n'est pas un pseudonyme, c'est son vrai nom, le nom de son père ; il s'appelle Alciator. C'est évidemment un nom fait pour la gloire. Il est fâcheux que les amis auxquels M. Alciator adresse ses poésies diverses faisant suite à son art poétique, n'aient pas, à beaucoup près, d'aussi beaux noms que le sien ; cela rompt l'harmonie. Je prends quelques dédicaces au hasard : A M, Pinchaud, directeur des contributions indii^ectes, en retraite; à M. Gendarme^ directeur des ponts-etchaussées ; à M. Hustaut, etc. Il est vrai que M. Alciator finit par trouver un correspondant digne de lui : il chante une hymne à Chateaubriand.
A l'hymme de M. Alciator, M. de Chateaubriand répondit, et le poëte phocéen a inséré toute vive cette lettre de l'illustre écrivain à la suite de son dithyrambe, sans doute comme un titre de noblesse. Disons franchement et sérieusement que c'est à cause de cette
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lettre que nous avons parlé de M. Alcialor. Cette lettre, la voici :
« J'ai lu avec grand plaisir, monsieur, les vers que vous avez bien voulu m'envoyer. Vous dépeignez très-bien le poëte.Mais, monsieur, puisque vous me demandez mon avis avec franchise, je vous le dirai : quelque soit le génie poétique dont le ciel vous a doué et dont on ne peut juger qu'avec le temps et sur un grand nombre de vers, je ne vous conseillerai jamais et je ne conseillerai jamais à personne d'entrer dans la carrière littéraire. Je voudrais n'avoir pas écrit un seul mot de ma vie. Je n'ai jamais eu cette soif de gloire qui vous tourmente; mais j'ai remarqué que sur un million d'hommes qui écrivaient par siècle, à peine deux ou trois laissaient un nom. Voulez-vous gagner cequine à la loterie de la renommée? jouez, mais prenez garde de perdre ; nous avons sous les yeux les exemples terribles du malheur qui suit les espérances trompées.
(( Puisque vous parlez d'amitié, monsieur, j'ai cru devoir en remplir les obligations. Elles ne vous décourageront pas, mais elles vous empêcheront peut-être de vous précipiter aveuglément dans la poésie, avant d'avoir longtemps consulté votre esprit et vos forces.
tt CHATEAUBRIAN».
« Paris, 20 mars 1836. »
Admirable lettre qu'il faudra citer plus d'une fois, et qui fait pardonner à l'auteur de René bien des lettres de complaisance, bien de ces billets de grand homme qu'on écrit sans y songer, et qui, avec un éloge menteur, vont tourner la tête à de pauvres diables 1 Je n'ai jamais eu cette soif de gloire qui vous