‹ Coups de plume sincèresChapitre 23 sur 53 · DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

DE CHATEAUBRIAND

tourmente. Quelle charmante ironie! Nous avons sous les yeux les exemples terribles du malheur qui suit les espérances trompées. Vérité triste et profonde !

Nous serions bien ingrat si nous ne remercions pas M. Alciator d'avoir envoyé à l'adresse du public cette lettre qui n'était que pour lui; mais le sort, à ce qu'il paraît, en était jeté. La muse aveuglait M. Alciator, qui ne vit dans la lettre de M. de Chateaubriand que des encouragements et des éloges, et passa outre. La meilleure preuve qu'on puisse en donner, c'est la liste de ses ouvrages: Daïla, roman biblique; rArt poétique d Horace, traduction en vers français : Étude raisonnée de la langue f7mnçai se. Ceiie liste que nous abrégeons des divers ouvrages de M. Alciator est suivie de la note suivante, que nous copions textuellement et religieusement :

« Les personnes qui adresseront à l'auteur, à Marseille (Bouches-du-Rhône), I, rue de l'Académie, un mandat sur la poste, recevront, sans augmentation de prix, ceux de ces ouvrages qu'ils auront demandés. Les lettres non affranchies ne seront pas reçues. »

Allons, si Rivarol revenait, il trouverait encore à écrire plus d'une page de son petit Almanach !

MARGLERITE.

Dès que j'ai une vérité dans la main, la main me brûle, et il m'est impossible de ne pas l'ouvrir. J'attendrai^ pour changer dhabitude, qu'on me ferme la main avec un cadenas de sûreté. — La plume aux doigts, je ne me laissejamais arrêter par les petites considérations, aujourd'hui toutes-puissantes dans les lettres, et qui pèsent sur la critique d'un poids si lourd qu'elles ont fini par l'écraser. Si un haut personnage commet un livre médiocre, je n'hésite pas à lui dire que son livre est médiocre. Aussitôt on m'entoure: « A quoi pensezvous? me dit-on ; prenez garde ! vous vouscompromettez gratuitement. Un tel a la main longue et son influence va loin. » Je réponds: « Tant mieux pour un tel s'il est un haut et puissant seigneur et s'il a la main longue ; mais je n'ai pas à m'occuper de son crédit, m de la longueur de sa main, je n'ai à m'occuper que de son livre, et ce n'est pas ma faute s'il n'est pas meilleur. »

Un autre jour, je m'exprime franchement sur certain poëte à qui j'ai toujours vu sur le front un chapeau- Gibus et jamais l'aigrette de feu : on m'entoure encore:

« Vous ne savez donc pas, me dit-on, que ce poëte a une école autour de lui, que cette école a bec et ongle, qu'elle a de la rancune, à défaut d'inspiration, et que vous vous mettez à dos une forte partie? » Je réponds: «Je sais très-bien que l'honorable poëte en question a une école , je ne le nie point ; je déclare seulement qu'il a plus d'école que de génie, et que ce n'est pas à moi qu'il faut s'en prendre s'il a plus d'amis que d'invention. » Et, cela dit, je continue tranquillement mon métier.

On ne saurait s'imaginer tout ce que cette méthode a de bon, combien elle est utile et en même temps commode. Elle est utile, parce qu'on en avait assez des jugements de parti pris sur les hommes et sur leschoses, des flatteries intéressées ou des complaisances sottes ; parce que le lecteur, étouffant sous des avalanches de mensonges plus ou moins spirituels, demandait à respirer un peu de bon sens et de franchise. Elle est utile encore parce qu'elle remet la plume à sa place, et qu'au lieu d'en faire une badine ou une cravache, elle en fait quelque chose comme une épée. Elle est commode, parce que, avec cet imperturbable système de sincérité dans le blâme comme dans l'éloge, on ne se trouve jamais gêné, quoi qu'on ait à dire: tout est simple dans les situations vraies. Ainsi, je n'éprouve aucun embarras à dire ici ce que je pense de la nouvelle création de madame de Girardin; je suis fort à l'aise, et je vais écrire ce qui suit, dans ces colonnes encore toutes chaudes du succès de Marguerite^ aussi librement que si j'écrivais dans la Revue des Deux- Mondes,

Je commence par dire que le roman de madame de Ciirardin n'a pas été seulement une bonne fortune, dans la disette, pour des lecteurs affamés ; c'est plus, beaucoup plus, c'est un événement littéraire; et je sais si bien la valeur de l'expression que je ne m'en suis encore jamais servi. Quand la plupart des imaginations qui se sont illustrées^ depuis vingt ans, dans le champ fécond du roman moderne, ont disparu, ou sont en train de disparaître; quand l'auteur des Parents pauvres s'en est allé prématurément et repose sous une pauvre pierre indigne de lui ; quand l'auteur &^ André se délasse de ses anciennes victoires dans des escarmouches, et après avoir cueilli tant de lauriers, s'amuse à cueillir des pâquerettes, à peu près comme ces héros d'Austerlitz qui passent leur temps à jouer aux boules ; quand une génération, hier encore vaillante, semble presque tout entière vieillie et épuisée, voilà l'auteur de Marguerite qui apparaît avec une sève printanière, et qui, réunissant en faisceau toutes ses qualités éparses, empruntant la sensibilité à sa poésie , l'esprit et l'observation à ses Lettres par isiennes^ en compose un tout parfait et s'ouvre une voie nouvelle en débutant par un chefd'œuvre : on sait que je dis les mots crûment. C'est là un événement littéraire, ou il n'en existe pas.

Les femmes ont toujours excellé dans la peinture des secrets du cœur. Elles voient clair souvent où nous ne voyons goutte, dans ces régions mystérieuses des passions de l'amour ; et pour nous faire part de leurs découvertes, elles ont une délicatesse de touche, une sûreté de pinceau, que les plus fins d'entre nous n'ont pu complètement attraper. D'abord les fenmies seules

connaissent parfaitement les femmes, ces charmants et profonds abîmes, comme les appelle un grand saint. A l'homme qui les a le mieux étudiées et qui a atteint en ce genre le sommet de la science, il manque encore quelque chose, il manque l'éternel je ne sais quoi qui fait la perfection en tout. Balzac, qui était, comme on l'a dit, un voyant en même temps qu'un observateur, Balzac a sondé le cœur des femmes à des profondeurs inconnues; il a analysé souvent ce qui semblait échapper à l'analyse, et ses admirables études dépassent de beaucoup celles de ses rivaux; mais Balzac tombe dans la subtilité et ne sait pas s'arrêter toujours au trait qui frappe et doiTiine. Son scalpel savant a la fièvre, il va toujours, et il tinit par disséquer la table.

Les femmes du monde, au contraire, qui ont réussi dans la peinture des passions de l'amour, et qui ont eu les grandes et les petites entrées dans le cœur des femmes, l'auteur d'Ourika, l'auteur d'Adèle de SenangeSf ont le sentiment juste, la mesure exacte, disent ce qu'il faut direct ne vont pas au-delà. L'auteur de Marguerite a résolu de la même façon ce difficile problème de l'art, et a créé l'histoire la plus touchante en restant dans l'observation la plus vraie. Mais ce qui distingue madame de Girardin de madame de Duras et de madame de Souza, c'est que dans son livre, à côté de l'observation et du sentiment, elle a mis la flamme. Ce qui la distingue encore, c'est la vive allure du style, la haute franchise dans le détail, l'audace dans la distinction, toutes qualités maîtresses qui remontent en droite ligne à la mère de madame de Grignan.

La donnée du livre est simple et neuve, double n.é-

MAMGIERITF. 225

rite, surtout dans les littératures vieillies. Quel sujet plus touchant et plus original que le martyre, par moments céleste, de cette jeune et délicieuse femme, entre ces deux passions qui déchirent son cœur et enflamment sa tête? Cela est-il possible? dira-t-on. Une femme peut-elle aimer deux hommes à la fois, et en connaissez-vous une qui ait eu le sort de Marguerite ? Non, je n'ai pas de Marguerite dans mes connaissances, pas plus que je n'ai rencontré dans la vie Clarisse Harlowe ou Manon Lescaut; et quant à savoir si une femme peut aimer deux hommes à la fois, c'est le livre qui doit résoudre la question. Si c'est possible dans le livre, toutestdit. L'art a sa vie propre, il crée véritablement, c'est sa gloire, et le suprême talent consiste à donner à la vie idéale toutes les apparences de la réalité ; il faut que, par une transformation presque miraculeuse, l'idéal soit réel et le réel idéal. Ainsi, il m'importe peu qu'on me demande, en ouvrant le livre de madame de Girardin : Cela est-il possible ? pourvu qu'on ne se le demande pas en le lisant. Or, en le lisant, on est intéressé, charmé, attendri ; et l'art a touché le but î C'est par la vérité frappante des caractères et par la peinture exacte des mœurs du monde que madame de Girardin a donné à son œuvre un inimitable cachet. Tous ses personnages vivent et palpitent. Marguerite toute poétique qu'elle est, reste dans la vérité relative et n'en sort pas. Quelle suave figure ! Veuve avec un profil de vierge de Raphaël, sans que la vraisemblance soufl're de ce contraste, — convalescente et rêveuse, Marguerite est dans un vague adorable et comme dans un nuage odorant, mais le nuage touche terre et à

mille détails on reconnaît la vraie femme du monde.

Robert de La Fiesnaye n'est pas un de ces hommes qu'on comprend à première vue. C'est une nature forte et compliquée. Robert est un aventurier en amour. Il brille par l'imagination et des coups d'éclat. Il a des inégalités et des côtés douteux ; il a aussi des portions hautes qui sont habilement mises en relief. La fin, d'ailleurs, et les larmes rachètent les audaces et les violences de son égoïsme. Peut-être la teinte générale du caractère est-elle un peu romanesque ; mais pouvaitil en être autrement ?

A côté de Robert de La Fresnaye, qui est l'imagination ardente et orageuse, Etienne d'Arzac, qui est le cœur tendre et profond, pâlit nécessairement un peu. La poésie du foyer paraît toujours pâle à côté de l'esprit d'aventure. Etienne est tendre, spirituel, élégant, riche ; il a toutes les qualités de l'homme fait pour être aimé. Que lui manque-t-il donc? Il n'est pas un héros ; il ne lui manque que cela.

Avec quelle sagacité madame de Girardin a retracé toutes les phases de la lutte entre ces deux hommes, dont l'un s'adresse au cœur et l'autre à l'imagination, dont l'un ne peut inspirer qu'une tendresse infinie et l'autre qu'une passion folle î Avec quelle science d'observation elle nous montre la jeune femme entraînée par le prétendu héros, tandis que sa mère, tandis que la vieille femme prend fait et cause pour le jeune homme simple et charmant! Voilà encore une figure, cette mère de Marguerite, supérieurement tracée. Madame d'Arzac est d'une vérité criante. Elle est dans lous les salons de Paris, elle est partout. Oui elle est

MAUGUERITE. 227

partout et nulle part, car c'est un type créé par madame de Girardin, aussi bien que Gaston, l'enfant le plus vrai qu'on ait jamais mis dans un roman. Gaston n'est pas un enfant terrible à la façon de ceux de Gavarni, c'est-à-dire une silhouette; c'est un caractère tout entier qui se rattache gracieusement à l'action ; et si on me demande pourquoi Gaston se prononce pour Robert de la Fresnaye contre Etienne, je dirai que ce n'est pas à cause du péril auquel Robert l'a arraché, — les enfants sont ingrats, — c'est parce que les enfants sont comme les jeunes femmes, ils aiment l'extraordinaire.

Les mœurs du monde où se passe l'action du roman de madame de Girardin ne sont pas moins bien observées que les caractères des principaux personnages. Tout est pris sur le vif. 11 y a une soirée, une soirée improvisée, qui ne dure qu'un instant, et qui est un tableau complet d'une finesse étonnante, d'une réalité inexorable. Ah ! romanciers qui voyez le monde par le trou de la serrure et qui vous plaisez à le peindre dans vos récits, et vous aussi romanciers qui êtes des hommes du monde, pendez-vous !

La meilleure manière aujourd'hui d'être moraliste^ c'est d'être romancier. Un livre de morale pure^ si profond qu'il fût, courrait risque d'avoir peu de lecteurs, tandis qu'un roman, si médiocre qu'il soit, s'adresse toujours à beaucoup de monde. Le roman est désormais l'assaisonnement obligé des pensées de morale; mais malheureusement il y a maint et maint romanciers qui se contentent de l'assaisonnement. Madame de Girardin, au contraire, sait être moraliste à

2 28 MAlUilEiUlË.

son lieui'e^ et elle l'est de la plus aimable faron, c'està-dire sans en avoir l'air. Ses observations morales, quoique tout en relief et faciles à détacher, ne sont jamais des hors-d'œuvres, et ne font qu'un avec le récit.

Je ne puis résister au plaisir de citer le passage sur la sévérité de principes des mauvais sujets à l'égard des femmes :

« Comme tous les mauvais sujets, M. de La Fresnaye était très-prude. Les mauvais sujets, ont, en général, une grande austérité de principes : ils ne reconnaissent que la vertu absolue ; pour eux, il n'y a que deux catégories de femmes : les courtisanes et les matrones romaines, les Cléopâtre et les Octavie, c'est-àdire les fenmies qui aiment tout le monde et celles qui n'aiment personne ; les femmes dont on parle toujours et celles dont on ne parle jamais. Pour celles qui ont aimé quelqu'un et dont on a parlé une fois, ils n'ont aucune indulgence, ils n'adtnettent point d'excuses : pour eux la faiblesse du cœur, les passions, les fatalités ne comptent point. Il y a une chose qu'ils ne pardonnent jamais à leur maîtresse : c'est d être leur maîtresse, quels que soient ses remords et sa fidélité. Pour leurs sœurs, ils se montrent d'une sévérité, d'une susceptibilité farouche ; ils les surveillent , ils les espionnent, ils les enfermeraient volontiers... Et dans les sermons qu'ils leur adressent, ils trouvent, pour flétrir l'inconduite des femmes du monde, des expressions de mépris et d'opprobre qu'envierait un prédicateur tonnant. Un mauvais sujet, c'est un ancien complice devenu juge, et juge inexorable : il ne reconnaît

point de circonstance^ . ;itiémi.i;,Ls; ne lui contiez jamais une faiblesse^ même seulement rêvée, c'est un confesseur sévère, d'une austérité désespérée, il ne croit ni au repentir ni à la pénitence. »

Quel est le moraliste de profession, l'écrivain ayant sonnette de moraliste à sa porte enchère, qui eût vu plus clair et parlé plus net?

A là vérité des caractères, à l'exactitude des mœurs^ à la netteté des observations morales, il faut joindre, dans le roman de Marguerite^ l'habileté de la mise en scène. Comme on se trouve, dès le début, dans une atmosphère douce et élevée! comme la scène s'ouvre bien ! comme cette jeune malade et son amant^ dans ce château, en face de ce grand parc, sont bien dans leur cadre î et comme ce château et ce parc, tout à l'heure si calmes, s'animent vite à l'incident de la louve! Nous sommes au premier chapitre, et l'intérêt commence pour ne plus s'arrêter. Le sauveur de Gaston apparaît déjà en se cachant, et s'empare de l'attention du lecteur comme de l'imagination de Marguerite. J'espère qu'il n'y a pas de temps perdu.

On voit Etienne dès le lever du rideau, parce que chez Etienne tout est simple et naturel ; mais Robert ne peut pas se présenter ainsi, et c'est avec un art savant que madame de Girardin le tient éloigné en le mêlant à tout, en remplissant tout de son image: on annonce les grands acteurs longtemps à l'avance. C'est avec cette sûreté et cette finesse de coup d'œil que madame de Girardin procède vis à vis de ses personnages : chaque persoimage, dans Marguerite, est à sa place et dans son jour.

L'auteur de Marguerite peint largement et cependant n^'omet aucune nuance. Souvenez-vous de la visite au château de Bellegarde ! II y a là des riens pleins de profondeur. Un chapeau qu'on quitte^ des cheveux qu'on arrange et deux yeux qui passent derrière une porte à vitres, et se reflètent dans une glace, ce n'est rien, ce n'est qu'indiqué, et c'est tout une scène qu'on a sous les yeux, et dont le souvenir vous poursuit comme un motif de Weber ! Souvenez-vous de cette soirée où les deux rivaux, devant Marguerite malade, jouent cette comédie de gaîté ! Robert a la rage dans son cœur, Etienne a la mort dans le sien et ils rient l'un et l'autre ; comme ils rient bien ! Souvenez-vous des moindres détails de ce ravissant proverbe, une des plus jolies comédies de canapé qu'on puisse voir; souvenez-vous de ce qu'éprouve Marguerite, quand elle commence à comprendre et qu'elle prend son coffret pour se regarder furtivement dans la petite glace ! Souvenez-vous... mais je m'arrête; j'aurais trop longtemps à continuer sur ce ton-là.

Tout est de première qualité dans Marguerite ^ comment qu'on envisage l'œuvre. Il n'y a qu'une tache trèslégère du reste, si tache il y a, que je voudrais faire disparaître ; ce sont les trois ou quatre noms propres mêlés au récit, jetés dans la conservation ; noms qui partout ailleurs brillent d'un juste et légitime éclat, et dont la citation même dans une nouvelle qui n'aurait que de l'esprit serait une gracieuseté et un à-propos, mais qui me paraissent dépaysés dans un livre destiné à vivre. Se tigure-t-on deux ou trois noms de comtemporains de Benjamin Constant où de l'abbé Prévost,

MARGLERITE. 231

jetés sans motif à travers Adolphe ou Manon Lescnuti ! Quant au dénoûment, il est imprévu et vraisemblable, c'est-à-dire qu'il remporte le prix du genre. Je connais un salon dans lequel on lisait Marguerite feuilleton à feuilleton, chaque soir. Il y avait dans ce salon des femmes jeunes et des femmes qui ne l'étaient plus, et des hommes d'esprit de tout âge. Quand neuf heures approchaient , les jeunes femmes et les autres commençaient à regarder la pendule , et il se trouvait toujours l'une d'elles pour s'écrier, au milieu d'une conversation : ce porteur de la Presse est insupportable ! — Eh bien ! dans ce salon, on avait disserté à perte de vue sur le dénoûment de Marguerite , et on n'était d'accord que sur un point, sur la mort de l'héroïne. Sur tout le reste, les inventions variaient à l'infini. Elle se mariera ; elle ne se mariera pas ; elle épousera Etienne, elle épousera Robert ; elle n'épousera ni l'un ni l'autre. Des paris furent ouverts, et, en général, les hommes pariaient polir La Fresnaye et les femmes pour d'Arzac ; mais je crains bien que ce ne fût un moyen pour es uns et pour les autres de cacher leurs sympathies véritables : les hommes ne voulaient pas laisser voir qu'ils étaient jaloux et les femmes qu'elles étaient éprises de Robert. Enfin, le dénoûment arriva , — et quand je dis enfin , je dois ajouter trop tôt. — On lut le dernier chapitre comme on avait lu les autres, et l'on pense bien que l'émotion fut générale ; il y eut plus d'une larme furtive, mais personne ne gagna le pari, car personne n'avait deviné. Il eût fallu être Labruyère , en effet , pour pressentir le trait final si admirable de profondeur. « A l'un, je n'ai pu résis-

232 MARGIERITE.

ter ; à l'autre^ je ne puis survivre. « Tout le livre est là en un trait de génie.

Par la vérité des caractères, par le charme de l'invention , par l'esprit , par le style , et puis par le je ne sais quoi, Marguerite est donc un de ces rares et admirables récits des souffrances et des joies du cœur, destinés à prendre place sur le rayon étroit où tiennent les œuvres parfaites ; où V Eugénie Grandet, de'Balzac, et VAndi'é de Georges Sand, sont venus trouver l'abbé Prévost et Bernardin de Saint-Pierre. Quel bonheur pour la critique quand ce rayon gagne un livre de plus!

Les anciens marquaient les jours heureux avec un caillou blanc ; avec quoi la critique devrait-elle marquer le jour où elle voit naître un de ces livres qui ne doivent pas mourir? De pareilles rencontres sont si rares, que la critique peut, sans crainte de se dégarnir, marquer ce jour là avec un diamant. Je jette donc un diamant dans ma tire-lire; c'est le premier, et je souhaite qu'il n'y soit pas longtemps seul.

l\ MOT SUR L'IXSTRUCTIOX PRIMAIRE

A LONDRES (i).

Voici un pauvre homme dans un village de quelques feux et dans une maisonnette crépie à la chaux, dont les fenêtres et les portes mal closes laissent entrer l'hiver avec son cortège. Cet homme est vêtu d'étoffe grossière et n'a le plus souvent sur sa table que de la piquette et du pain bis. Il ne gardé pas longtemps sa petite épargne au fond de son armoire, heureux encore si, chargé d'une nombreuse famille, il n'a pas au bout de l'an quelques dettes dans le village. Peu respecté, parce que les paysans ne respectent guère que les gens plus riches qu'eux, — et alors ils les respectent tout en les enviant, — sans présent comme sans avenir, travaillant et rendant des services pour peu d'argent et peu de reconnaissance, cet homme, préparateur des destinées morales et père nourricier des esprits, c^est l'instituteur primaire.

(I) .\. propos d'un nuvragf- de M. Kugène Rendu.

2 34 DE l'instruction PRIMAIRE

Voici un autre homme dans un splendide hôtel de la première ville du monde, avec des sentinelles à ses portes du dehors et des huissiers aux portes de ses salons. Celui-ci a cent mille francs de salaire, des voitures sous ses remises, des chevaux dans ses écuries. Il vit dans le luxe et au milieu des flatteurs, qui sont compris dans le mobilier de l'hôtel ; il donne des fêtes somptueuses, des concerts et des dîners, — les concerts pour encourager, dit-on, l'art de la musique, et les dîners sans doute aussi pour encourager l'art de la cuisine. Cet illustre mortel, auquel tout sourit et devant lequel tout s'incline, est un ministre.

Eh bien ! malgré la distance qui sépare ces deux hommes, qui sépare cet ouvrier obscur et cette petite majesté, supposez que le premier, — ce qui se voit souvent, — soit instruit, modeste, dévoué -, qu'il ait la religion du devoir et qu'il façonne sur un noble modèle les intelligences et les âmes qu'on lui confie ; — supposez au contraire, — ce qui n'est pas absolument invraisemblable, — que le second sacrifie plus à la vanité qu'au bien public ; qu'infatué de sa grandeur, il se contente de jouir de sa puissance et n'invente rien, n'améhore rien, ou même qu'au lieu d'avancer il rétrograde ; — et demandez-vous alors si, aux yeux de l'éternelle justice, le premier de ces hommes, dans sa pauvreté et son obscurité, ne vaut pas mieux que le second dans sa richesse et ses honneurs ! si le premier ne doit pas plus peser que le second dans l'incorruptible balance !

C'est que rien n'est beau comme d'être dans une position obscure pour y fciire le bien, et que rien n'est

triste comme d'être dans une position élevée pour n'y rien faire. Si vous ne songez qu'à la gloriole et au prolit, humiliez votre front, Excellence, car vous ne méritez que le dédain ! Si tu ne songes qu'à être bon et utile, relève ton front, pauvre maître d'école, car tu mérites le respect de tous !

L'instruction primaire est la base fondamentale de la société moderne ; elle porte dans ses flancs tout l'avenir de la démocratie. Et notre siècle est si profondément démocratique, que c'est le gouvernement des classes bourgeoises qui, sans le vouloir et parla force des choses, a établi ces deux merveilleux et irrésistibles instruments de l'égalité, les chemins de fer et l'instruction primaire : — les chemins de fer, ces chemins qui marchent comme les fleuves de Pascal, et suppriment les distances pour le pauvre aussi bien que pour le riche ; l'instruction primaire, source féconde du suffrage universel.

Je sais qu'on a essayé de faire un mérite aux hommes d'Etat du gouvernement de 1830 de ces services involontaires rendus à l'égalité, et qu'on a voulu les transformer en initiateurs de la démocratie. La vérité est qu'ils furent initiateurs malgré eux. Ils ne poussèrent aux chemins de fer qu'en raison directe des besoins de la corruption parlementaire ; et quant à l'instruction primaire, ils ne comprirent pas qu'instruction primaire universelle et suffrage universel, devaient être une seule et même chose dans un prochain avenir.

Qu'on ne dise donc pas que ces théoriciens sans coup d'œil du gouvernement par les classes bourgeoises, préparaient dans leur haute sagesse l'avènement de la dé-

Page 1