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Courageusement

<:"«'-( un»1 vieille, vieille, très vieille femme. Elle existe sans doute depuis le cammenoe-

ment du monde car depuis qu'il y a des hommes ils se racontent les uns aux autres qu'ici ou là. à tel moment ou à tel autre, on Ta vue passer et qu'elle a laissé des traces de son passage.

Tantôt des traces sanglantes, autour desquelles on a entendu des gémissements et des w\< de douleur, tantôt des traces riaates, fleuries d'anémones, toutes parfumées de danses de joie.

Ceux qui l'ont pu voir disent que c'est un 3 petite vieille semblable à toutes les autres. Malgré qu'elle soit toujours en route, sa robe ne porte pas un grain de poussière, sa chevelure, admirablement blanche, est soigneusement lisse et peignée. Et elle a la manie du rangement. Elle redresse les sentiers tordus, elle rejette dans le champ les fruits tombés sur la

route, elle élague les ronces qui, des haies, débordent sur les chemins. Elle ramène les brebis perdues et on l'a vue même remonter sur ses épaules la terre, la bonne terre végétale que les pluies torrentielles avaient emportée de la vigne haute d'un pauvre dans les prairies basses d'un riche. On dit qu'un geste de sa main gauche sème le malheur, qu'un geste de sa main droite fait fleurir la joie.

Elle va rôder autour des édifices où des hommes jugent leurs semblables : tribunaux, académies, parlements, bureaux de rédaction, salles d'examens et de concours. On voit alor^ sa taille grandir. QueMe que soit la hauteur des mur?, sans pénétrer dans les édifices, elle regarde à travers les vitres ce que disent, ce que font les juges. De temps en temps son visage s'éclaire d'un sourire profond et grave et sa main droite fait le geste de bénir; mais souvent sa main gauche se lève, tremblante de colère, tout son visage se rembrunit et elle se raipetisspour reprendre sa course errante.

Tous ceux qui font vue disent qu'elle boite. Mais ce qu'il y a d'étonnant c'est qu'elle boite tantôt d'un pied et tantôt de l'autre. Parfois, après un acquittement, on la voit boiter de la jambe droite; d'autres fois, après un condamnation, on la voit s'en aller, toute mince et menue, boitant, de la jambe gauche.

Dès qu'un homme a fait une bonne action,

eJI-e se prend à te suivre. Mais à cause de sa courte jambe elle met longtemps avant de pouvoir l'atteindre et tracer sur son front le geste qui sème la joie.

Dès qu'un homme a commis un crime, elle le suit aussitôt. Mais à cause de sa courte jambe i 11»' arrive péniblement à le rejoindre. Il marche vite, fier d'avoir bravé les Ibis, les lois de l'homme et les lois de Dieu. Mais elle s'attàche à ses i a-. Quand il croil l'avoir dépistée, après des jours., des mois, des années, tout à coup, au détour d'un chemin, il aperçoit la vieille boiteuse et dans ses yeux il puise une vision de terreur.

Car elle a des yeux étranges, noirs comme la nuit, brillants comme des étoiles, d ■ yeux qui percent les murailles osseuses des crânes, qui lisent à livre ouvert les pensées, des yeux calmes comme un lac des montagnes, des yeux profonds comme les abîmes, des yeux où chacun se voit soi-même

Et ces yeux merveilleux ne perdent jamais de vue l'homme qu'elle veut poursuivre. Ils vont partout où il va : leur acuité, leur puissance, leur portée varient avec les obstacles, les écrans ou les distances qui s'interposent entre l'homme et elle.

Elle va lentement, clopinant, claudiquant, l'œil toujours rivé sur l'homme. Et sa jambe boiteuse a beau traîner, elle arrive toujours à rejoindre celui qu'elle suit.

Car au moins il arrive un jour où la mort le couche et l'immobilise et à ce moment la vieille, boiteuse et (propre, la vieille femme aux yeux lumineux est toujours là qui fait les gestes droits ou les gestes gauches, les gestes de bénédiction ou les gestes de malédiction.

Mais presque toujours — on peut même dire toujours — elle atteint l'homme en pleine course; la boiteuse attentive et que rien ne détourne de son dessein obstiné finit par surmonter tous les obstacles, par renverser toutes les barrières et par accomplir son oeuvre

C'est ainsi qu'on la vit atteindre à Moscou Napoléon. Il crut ruser et lui échapper en allant à l'île d'Elbe. A Waterloo, la boiteuse le rejoignit.

A Sedan, elle rejoignit aussi son neveu.

Et à Waterloo et à Sedan elle atteignit aussi le peuple coupable davoir, par enthousiasme, par peur ou par lassitude, abandonné ses destinées à des hommes qui ne méritaient pas une pareille confiance.

Aucun homme ne mérite qu'on renonce à soi-même pour s'abandonner à lui.

Depuis 1871 notre histoire n'est faite que des gestes de l'admirable boiteuse.

Au lieu ;de servir la France les partis monarchistes ont voulu faire triompher chacun leur formule. — Ils ont été éliminés,

Les partis de gauche, qui se sont enrichis au pouvoir : centre gauche, opportunistes, radi-

eaux n'ont guère songé qu'à nantir leurs hommes «M leurs clientèles. Voyez ce que sont devenus ces partis. Leurs rares sur-vivants apparaissent comme des fantômes, des ombres errantes que : : :: : ne 'cimaît plus.

Gambetta n'a fait que passer au pouvoir. — taies Ferry es4 tombé dans le dédain. À peine descendu du ministère, Wakleek-Rousseau a vu son œuvre détruite el ses pfans reniés.

Où es! !;> ;<-;' ['un Combes et celle

d'un général André? — La boiteuse, de sa main gauche, leur frôla l'épaule et toute leur agitation ne peut plus même leur donner un semli'imf de vie.

Tout égoïsme, toute vilenie portent en euxmêmes les germes destructeuurs que le geste de la boiteuse fera prospérer et c'est ainsi quo les maisons les plus fortes en apparence tout à coup s'écroulent, que s'effondrent des réputations, que des êtres remuants, encombrants et malfaisants disparaissent pour jamais.

Il y a la contre-partie. Un Lapparent, qui a sacrifié à sa foi la carrière la plus enviée, a vu avant de mourir les savants, ses pairs, lui confier le secrétariat perpétuel de l'Académie des Sciences. Un Branly, malgré toutes les conspirations, malgré tous les silences, malgré tous les ostracismes, a connu enfin la gloire avec toutes ses consécrations officielles.

Et nous avons vu l'an passé le comte de Mun acclamé., après tant d'années, par Funa-

nimité de la Chambre. Quelques jours après, le Temps publiait sur le grand orateur catholique le même article que, depuis vingt ans, tous les journalistes catholiques avaient écrit tant de fois. L'acclamation universelle couronne cette admirable vieillesse.

La vieille boiteuse aux yeux étranges vit encore. Chacun de nous peut l'attendre. Chacun de nous doit l'attendre. Aucun succès, aucun insuccès, aucune gloire, aucun opprobre, aucune acclamation, aucune condamnation ne saurait prescrire contre elle.

Elle est boiteuse. Mais elle vient.

Sûrement.

Car elle se nomme la Justice.

Renaissance

Rien ne se perd

Il peut sembler aux esprits superficiels que, de tout le mouvement idéaliste qui, à partir de 1891, commença à exciter les jeunes, gens catholiques, rien ou à peu près ne soit resté. A ne regarder que l'extérieur, une sorte de niveau paraît depuis quelques années avoir passé sur les tètes: au lieu de la houle frémissante de vie que vers 1900 nous regardions avec joie s'étendre, on dirait que règne une froide immobilité. Les pacifiques, les aimants, les seuls vraiment forts ont perdu l'habitude de crier leur joie conquérante, de pousser vers l'avenir leur appel enthousiaste et résolu; les haineux, les insolents presque seuls étalent leur audace, étouffant toute voix contraire et, criant, toujours victoire, préparent l'inévitable et ignominieuse défaite. Tous nos espoirs de naguère (paraissent déçus et notre idéal vaincu.

Voilà ce qui semble. Mais ce qui semble est-il le vrai? Nous appelions les jeunes hommes de notre foi à réincarner en eux l'âme

populaire, à se créer un cœur, un esprit démocratiques, à vivre intégralement leur foi, à être de jeunes hommes chastes, des époux Mêles, des pères qui donnent la vie sans compter, des citoyens actifs qui pussent conquérir à la fois par leur intelligence, par leur labeur, l'autorité (professionnelle, et par leur dévouement, par leur zèle, par leur amour du bien public l'autorité sociale. De tout cela, rien n'est-il 'resté? Le sel ne saJe-t-il plus et l'esprit où nous saluions la vie s'est-il tout entier évaporé? En parlant des Essaims nouveaux d'Edward Montrer, je faisais remarquer un jour que c'était cet esprit même qui animait son héros et qui lui avait valu dans son patronage ses succès d'apostolat. Je veux aujourd'hui souligner brièvement la même remarque à propos de trois volumes très différents l'un de l'autre, dont deux sont dûs à de très jeunes hommes et qui rendent tous les trois témoignage à la persistance, à la vitalité, à la fécondité de l' esprit

Le premier par ordre d'importance, par ordre de dates s'appelle : Lettres à mon* cousin et est isigné d'un nom cher à tous ceux qui savent quel apostolat démocratique et chrétien s'est accompli autour de la Chronique du Sud- Est et de tous ces ceindes d'études qui ont abouti à l'œluvire des Semaines sociales, du nom de M. Marius Gonin. Ces lettres ont paru

dans la Chronique du Sud-Sst, puis dans la Chronique sociale de France qui Ta remplacée, signées du nom de Remy. C'est une heureuse pensée que id'e les a,voir ainsi réunies en uc volume pour qu'elles puissent aisément être mises aux mains de tous.

Car ce cousin Pierre qui écrit à son cousin Paul décrit avec émotion, avec éloquence, toujours avec une claire simplicité les divers incidents d'une vie d'apôtre laïque. Jeune étudiant d'abord, professionnel1 du barreau ensuite,- le cousin Pierre est conduit dans sa vie par une idée, la fidélité à la foi, le désir d'une vie chrétienne. Et comme on n'est pas chrétien si on n'aime pas ses frères, si on ne répand pas le bien que -l'on porte en soi, le cousin Pierre fait le bien sous toutes ses fonmes, fait aimer le Christ dont il est et se proclame le disciple, adoucit les insolences plébéiennes aussi bien que les morgues aristocratiques, et à force de bonne foi, de candeur, de bonté, d'intelligence aussi, il arrive à conquérir aux idées de concorde sociale dans le respect mutuel et l'égalité foncière des .personnes, ceux entre lesquels il s'est entremis, les capitalistes aussi bien que les prolétaires. Aux uns comme aux autres il prêche les ascensions, les aspirations supérieures et c'est, par Jà qu'il arrive à les réconcilier.

Tout autres sont les problèmes que soulève le livre de M. Joseph Hudault, La formation de

Jean Turoit; ils nen sont pas moins résolus dans le môme 'esprit. Jean Turoit est un étudiant qui cherche sa voie et ne sait que faire de sa vie. L'art le séduit, comme toute âme généreuse où bouillonne la vingtième année, il aspire à la gloire, aux triomphes (professionnels, dans n'importe quelle profession, il est séduit par la grâce des jeunes filles parées de ce triple attrait : la -beauté, la naissance, la fortune.

Mais il voit autour de lui les déceptions des gens que l'ambition mine, les beautés aristocratiques passent sans remarquer son adoration; il sent le creux, la vanité de la vie brillante qu'il a rêvée, il comprend que ia seule vie ibonne est la vie saine, la vie ut'i'le, et il décide de se faire agriculteur. Il prend goût aux choses, aux travaux de la terre. Cette existence où Je calcul a sa place et le hasard a aussi la sienne, où l'on vit à la fois deux viesv celle du travailleur de grand air, et celle d'homme d'étude, où l'on est tout près du peuple et tout près de Dieu, où les grands spectacles satisfont l'âme avide de poésie comme les risques fournissent un aliment aux goûts d'aventure, lui paraît bientôt ce qu'elle est en effet, la plus noble, la plus utile, la plus patriotique, la plus attachante des vies.

Voici enfin la Vie Blwiche, par M. Louis Dorinat. On sent ici l'écrivain, (plus que dans le

livra de M. Hudault, qui est surtout un .livre exact et sincère. M. Dorinat, n'a pas moins de sincérité, mais il a plus de mjétier. Il mêle aussi beaucoup de réflexions et de curiosités idéales à son récit et c'est ce qui le rapproche de ces Ebauches de Jean Ba*!de qu'on a justement louées. Par son sujet, il se rapproche aussi «lu très poétique volume de ML Robert Vallery- Radot : Leur Royaume. Car c'est d'amour qu'il s'agit ici, d'un amour virginal et Wanc, iphis fort que la mort, et qui déconcerte les bourgeoises façons de vivre.

Ce qu'a voulu montrer surtout M. Dorinat, c'est que les maximes communes : Il faut que jeunesse se ,passe ; les jeunes gens ont le droit de s'amuser; il n'est de bon mari que celui qui a jeté d'avance ses gourmes, sont des maximes fausses et qui causent des désastres. En face des pruderies de convention. M. Dorinat dresse avec vigueur l'image de la jeune fille chrétienne telle que nous la voyons avec ravissement s'épanouir devant nous, à la fois chaste et -généreuse, franche et hardie. Ah! les oies Manches sont loin de nous et loin des Françaises à la Prévost, qui sont bien le plus détestable modèle qu'on puisse proposer aux jeunes filles et aux jeunes femmes.

La vie, pour la génération chrétienne qui monte s'ouvre belle: les jeunes gens pourront choisir des fiancées de grand cœur, de bon

esprit et de fie/r courage et les jeunes filles pourront élire des jeunes hommes aux yeux purs, aux fronts nobles et aux bras puissants. Dans les trois il ivres dont nous venons de parler, .l'éternel frisson passe sur les âmes, l'amour) chante sa chanson et cette chanson n'a rien de trouble ni d'avilissant. Elle ravive, au contraire, et exalte toute La santé de l'être. C'est que la mnté morale, la vertu chrétienne, est à sa racine profonde qui est ainsi non pas éthérée, mais purifiée.

Voiùà donc les livres qu'écrivent aujourd'hui nos jeunes hommes, ceux que notre jeunesse aime à lire, où elle se retrouve avec sa fougue, sa vigueur et ses hautes aspirations. Joignez à ces prosateurs le groupe sacré des poètes : Robert Vallery-Radot, Mauriac, et les cadets, Brillant avec les Matins d'Argent, Nouet, avec Les Etoiles sous la feuiUée, Lafon avec la Maison pauvre, que la « Littérature spiritualiste » couronnait l'autre année avec l'Elevé Gilles qui obtenait à l'Académie française le grand jprix de littérature de dix mille francs et vous verrez le même respect de l'amour, la. même haute proclamation du christianisme intégral.

No,n, le niveau n'a pas tout égalisé, la houle de vie frémit encore ile matin sous les blés d'or, l'esprit ensemencé ne s'est pas perdu. La vie ne saurait se perdre. Rien ne se perd.

Paroles de Jeune

En 1890, au temps des Cigognes, on s'inquiétail beaucoup dans tous les mondes de ce que pensaient les jeunes. On auscultait la génération montante. Il sévissait, sn'on le mot,' de Faguet, à moins qu'il ne soit de Jules Lemaître, Uoe irise de néanioscopie.

Or, nous voyons oes temps -ci se renouveler cette préoccupation de ce que peuvent bien penser, désirer, pressentir ou vouloir les jeuoes. La Remue des Français, la Revue hebdomadaire instituent des enquêtes sur ,1a jeunesse. On se croirait revenu su temps des Gigognes. Il nous manque, hélas ! la voix éloquente de Vogué. Le penseur poète qui les sa'uait jadis s'en est allé. Mais je crois bien en effet que les Cigognes reviennent.

Et qu'elles annoncent h printemps.

Vraiment quelque chose change. On peut même dire qu'il y a quelque chose de changé. On peut bien empêcher d'aboutir la Propor-

tionneile, mais on ne «peut plus faire reverdir les vieillies haines, ressusciter les épouvantails. Un Brard, un Debierre peuvent bien exhaler enicore leur bile rageuse, cette bile n'est plus corrosive et leurs appels de détresse sonnent dans le vide. L'audace même la plus extraordinaire des bandits, depuis ceux qui firent disparaître la Joconde, jusqu'à ceux qui opérèrent à Chantilly, ne fera qu'accélérer le changement.

On a senti les lézardes qui menacent la maison et on est à la recherche des étais et des crampons.

Aussi partie- t-on couramment d'une « crise du régime ». Des bruits de retour bonapartiste circulent. Et nos .bons radicaux prennent déjà leurs mesures pour ne pas trop perdre au change. La plupart m'ont, tant crié que pour être du côté de l'assiette au beurre. Quel que soit le nom du régime qui la détienne, ils seront toujours du même côté. Nous les aurons connus révolutionnaires, nous les retrouverons chambellans. C'est la loi de l'histoire qui révèle 'le fond de leurs âmes. Ils ne sont nés que pour servir. Ornnia serriliter pro dominations.

Je ne crois pas l'avènement, du bonapartisme tout proche, mais je crois fermement que le personnel ancien est fort menacé. Et non pas seulement le personnel politique, tout le personnel des arrivés et des arrivistes.

Ce qui fait la différence entre 1890 et 1912, «■Vst qu'en 1890 les jaunes gens n'avaient qu'un idéal vague dont ils nie sentaient pas nettement, l'opposition avec tout ce qu'ils voyaient réalisé sous leurs yeux, tandis qu'aujourd'hui ils sont édifié-s : ils voient, la sottise, la médiocrité qui régnent, la République, la Patrie, la vie sociale mises en ipérM par Tégoïsme et l'incapacité dee nantis. Leur idéal est très simple et, très réaliste. Il faut commencer par balayer bous ces Lrens-là. L'idéal de 1890 était fait d'enthousiasme, -«"aspirations vers le bien, 1913 est fait de mépris et de haine pour !e mal.

C'est ce que m'expliquait l'autre jour un de mes anciens élèves qui atteint tout juste sa vingtième année, et je me reproche de ne lui avoir pas donné plus tôt la parole. Car il disait avec plus de verve et en mots plus crus tout ce que je viens de dire. Et. il ajoutait :

<( Oui, nous en avons assez de tous ces bonzes, de tous ces pontifes. A la Sorbonne, dans les Facultés, venus des lycées ou bien des collèges libres, nous nous rencontrons, nous nous estimons. Nous ne sommes pas d'accord sur tout, mais nous sommes du moins d'accord sur ceci, c'est que les « vieux », dès qu'ils sortent de leur compétence, déraillent et nous ennuient. Nous n'avons qu'un professeur de philosophie, Bergson, parce qu'il dit des choses neuves et

vivantes. Les autres qui se disent libre-penseurs sont d'un dogmatisme à faire frémir.

« Dans les spécialités scientifiques, nous avons quelques maîtres admirables. Mais les autres, les autres, les autres... Et ils sont légion. Heureusement qu'il y a les bibliothèques, les livres.

« Les revues, les journaux, n'en parlons pas. De temps en temps quelque bon article, qui ouvre des horizons. Le reste, du délayage et de la repasse. On a lu ça tant et tant de fois. Ou bien on nous conte des histoires. On appelle ça de l'histoire. C'est des amusettes pour snobs et femmes du monde.

« Les journaux, comme les orateurs politiques, s'efforcent de maintenir les cadres des vieux partis. Mais la vie les déborde. Et c'est bien simple. M. de Mun qui siège à droite et fait partie de Y Action libérale populaire est bien plus près par toutes ses idées sociales de M. Millerand que celui-ci ne l'est de M. Steeg, qui fut son collègue au ministère. Tout est à refondre et à reclasser.

« Pour nous jeter les uns contre les autres, on nous rappelle la Saint-Barthélémy, la guillotine et 93, tes fourigons de l'étranger, la Terreur blanche, le deux décembre et le 16 mai. — Eh! Monsieur, que voulez-vous que tout ça me fasse? Tous ceux qui l'ont fait sont morts et depuis longtemps. M. Caillaux est le fi's d'un

ministre du 16 Mai. Vous voyez comme il ressemble à son père.

« Nos pères ont fait ce qu'ils ont voulu, ce qu'ils ont cru bon. Nous voulons nous décider nous-mêmes à nos risques et périls. Je n'ai massacré aucun protestant, il n'y a donc pas de raison pour que mes camarades protestants m'en veuillent; à mon tour, je leur demanderai compte de ce qu'ils feront et non pas de ce qu'ont pu faire leurs grands'pères. Nous avons bien assez de sujets de discussions sahs faire revivre les querelles de nos morts.

« A bas les curés » nous paraît un cri idiot. Et également idiots tous les cris de haine qui s'adressent non à des méfaits positifs et précisés mais à des classes entières de personnes parmi lesquelles chacun de nqus, à l'occasion, peut trouver des soutiens et des alliés.

« De même, je vous dirai que nous ne comprenons guère vos querelles entre catholiques : modernistes, antimodernistes, qu'est-ce que toutes ces vieilleries? Ça me rappelle les querelles que m'a racontées mon père entre Dupanloup et Louis Veuillot — Libéraux, ultramontains! Qu'est-ce que ces mots aujourd'hui veulent bien dire pour nous? 11 y a un dogme, n'est-ce pas, Monsieur? Il y a une morale. Eh bien! on croit au dogme, on pratique la morale, on est catholique. Après, il y a des nuances, estce que ça vaut la peine de s'acharner les uns

après les autres et de s'entre-dévorer? Moi qui ne suis pas très fervent et qui regarde de loin la bataille, je trouve ça attristant et quelque peu scandaleux. Mes camarades n'y comprennent rien du tout. Nous leur vantions quelques catholiques. Ils les admiraient avec nous. Après toutes ces querelles, nous n'osons plus citer aucun nom et nos camarades n'admirent plus. Je ne vois pas bien ce que le catholicisme a pu y gagner. Je crois que vous avez aussi vos politiciens et vos arrivistes.

« Nous ne sommes plus férus de la liberté. Mon père était libéral. Tout accroissement du pouvoir social lui paraissait dangereux. Pour nous, nous n'avons aucune répugnance pour un pouvoir fort. Et ça nous serait égal que l'on fût moins libre pourvu que les choses allassent mieux.

« Ce que nous désirons, c'est un corps so- )cial vigoureux et sain, ronigé de moins de parasites, capable de se défendre contre les ennemis du dehors et du dedans, capable de protéger et de< nourrir tous ses membres. Moins de liberté, si l'on veut, mais plus de justice; moins de richesses trop inégalement réparties, mais plus de bien-être commun. Nous n'avons pas de très grandes ni de très hautes ambitions, mais nous voudrions seulement nettoyer notre maison, la bien aérer, la rendre habitable, hospitalière et la maintenir solide. Quand aux dogmes iibé-

raux, aux dogmes économiques, qu'après ils deviennent ce qu'ils pourront... »

C'est sur ces mots que noire conversation prit fin, et, le jeune homme parti, je demeurai

L'Esprit nouveau

Lorsque Spuller, en 1893, prononça à la tribune ces .mots désormais fameux, il répondait au geste pacificateur de Léon XIII pal" un autre geste pacificateur. Le ministre de la République ,ne fut pas p us suivi par les hommes de .gauche que île Pontife ne fut -compris par ceux de droite. Les deux .gestes qui excitèrent dans les âmes jeunes de si frémissantes espérances ne produisirent dans la masse sociale que de légers remous très vite effacés... C'est que ces gestes issus de l'intelligence et de la volonté des conducteurs d'hommes n'avaient pas été précédés de l'élaboration lente qui eût été nécessaire pour qu'ils fussent et entendus et suivis. Car /les hommes n'obéissent en masse qu'aux ordres dont ils ont en eux l'obscure et sourde préformation, où ils reconnaissent le fond jusque-là ignoré de leur vouloir, qui donc les révèlent à eux-mêmes.

Depuis, ]es temps ont marché. De tous côtés les tronçons divisés de ce pays font effort \pour se rejoindre. L'existence du journal La Démocratie en est la preuve, de même que 'la sympathie qu'il rencontre. Il incarne et réalise les jeunes espoirs de 1892 et de 1893. Sur le terrain social les catholiques et les membres les plus avisés1 de la gauche se rencontrent. L'ovation qui fut faite à la fin de 1911 au comte de Mun par l'unanimité de la Chambre ne s'adressait pas seulement à son éloquence, à son noble caractère, elle saluait en même temps l'homme qui, tout en restant fidèle à son banc de droite, avait été l'initiateur de la plupart des prescriptions qui constituent nore récente législation ouvrière.

C'est qu'un changement .profond s'est opéré lans les esprits. On peut dire que depuis vingt ms l'intelligence française a modifié son assiette. Le scientisme, le rationalisme ne régnent dIus en souverains maîtres. Avant 1890, (pour presque tous les esprits éclairés la Science seué pouvait dire le dernier mot des choses. En a Science se confondaient tous îles espoirs. Sors de la Science il ne pouvait y avoir que ncertitude, doute ou foi aveugle. C'était le emps cher à M. Homais, et le grand Berthelot ui-même, quand il pariait de la religion ne variait guère autrement que 'le pharmacien de Flaubert.

Renan écrivait :«La négation du surnaturel

est devenue un dogme absolu pour tout esprit cultivé ». Et -par là Renan excommuniait hors de La « culture » tous les catholiques, fussentils des Hermitte et des Pasteur.

Mais, depuis lors, l'instrument même qui avait servi à Renan pour éliminer le .surnaturel, la critique, s'est retourné contre la Science. La critique n'a pas détruit la Science, mais elle lui a fixé des limites et en même temps elile a fait voir combien ces limites étaient étroites et comme la vie, raisonnablement, avait besoin de les déborder.

C'est Henri Bergson qui a donné une voix à cette critique. Ce qu'il y a d'incontestable dans sa philosophie, c'est que le monde a une histoire, qu'aucun événement ne se répète qui soit absolument pareil à ce qu'il fut autrefois, qu'il y a du nouveau qui arrive incessamment.

Le fleuve de vie roule ses eaux depuis le commencement et ce ne sont jamais tout à fait les mêmes eaux. La Science, par l'abstraction, discerne cependant des choses qui se répètent, des fragments d'histoire que l'esprit distingue et met à part. La Science a ainsi pour objet ce qui se répète. Mais tout ce qui est nouveau, tout ce qui ne se répète pas> échappe à la science proprement dite et relève de disciplines d'une autre nature. La philosophie, il a morale y trouvent leur domaine. Et c'est aussi dans ce royaume de l'histoire, de la vie concrète des

âmes que la religion a incontestablement le sien.

La philosophie de Bergson n'a eu tout le succès qu'elle a eu que parce que île -philosophe a su donner une expression, une forme à des pensées déjà latentes, à des sentiments confus. Les formules du philosophe peuvent et doivent, je le crois, être plus d'une fois contestées.. La vérité ipremière qu'il a retrouvée et mise en lumière est incontestable.

Mais que s'ensuit-il ? — Que les « esprits cultivés » ont vu par là même s'effriter leur «dogme absolu». Le réel déborde la Science, il peut donc y avoir du réel inexpliqué et inexplicable par les modes ordinaires d'explication, du réel qui est autre que «'ordinaire et île naturel, il peut donc y avoir du surnaturel.-

Et voici en effet que M. Hanotaux, nous racontant l'histoire de Jeanne d'Arc, écrivait en 1911 :

L'apparition de Jeanne d'Arc» avec les conséquences qui s'en sont suivies tient du prodige... C'est vraiment un événement au-dessus des choses humaines...

Une explication quelconque est-elle possible ? Cette explication, est-il nécessaire de la tenter ? La nature, la vie, le monde visible et invisible cachent à l'homme assez de secrets (pour qu'il se résigne à ignorer celui-là- Les défaillances, les insuffisances, les impuissances trop notoires de la raison n'enseignent-elles pas la vanité de certai-

nés interprétations dites « rationnelles » ? Quand aux décisions de la foi, elles ne relèvent que de la foi.

Entre la raison et la foi, l'esprit humain doit-il nécessairement prendre parti ? Les postulats imposés à notre raison sont des actes de foi, et si Von supprimait de la raison la foi, il lui manquerait justement sa base- Entre la raison et la foi, il n'y a ni contradiction, ni combat nécessaires. Il est d'une très haute raison d'accepter la foi : et la foi fait sans cesse appel ià la raison; selon la formule scholastique, « la foi cherche l'intelligence, et l'intelligence trouve la foi ».

A son .tour, M. Maurice Ver.nes, directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes (section des sciences religieuses) vient nous dire :

A-t-on le droit d'exclure le surnaturel de l'histoire en matière religieuse quand il s'agit d'un Jésus ou de n'importe lequel des grands porteurs de l'idée religieuse ? Nous commençons à hésiter à suivre sur ce terrain soit M. Homais, soit M. iRenan lui-même. Jésus est-il le moraliste philosophe, dont la vie se déroule selon les recettes die la petite vie bourgeoise, ou l'inspiré, dont l'action extraordinaire devrait entraîner la société antique dans des voies nouvelles ? Ces forcés, psychiques sont-elles susceptibles de l'analyse des laboratoires ? iLes savants probes, et réservés accordent aujourd'hui qu'ils n'ont pas a en connaître et que ce n'est pas leur domaine. Tout récemment j'écrivais ceci, qui demanderait de longs développements : « L'exégèse a raison de prétendre que tout livre est humain et ne se comprend que par

et dans son milieux. Mais le livre inspiré, de même que l'homme inspiré, qui les expliquera ? L'histoire religieuse s'incline devant un Isaïe, un Jésus, un aint Paul, et les constate sans en expliquer autre chose que les circonstances tout extérieures, comme fai; l'histoire littéraire pour Homère, Racine, Victor Hugo- » Sans en expliquer autre chose que les circonstances tout extérieures, voilà la réflexion qui doit dominer notre sujet et qui doit ne jamais être perdue de vue par l'historien consciencieux des religJ3iis, ce qui fait qu'ellesi vivent et agissent, qu'elles transforment les individus et les sociétés, tout cela nous échappe. C'est par cette réserve essentielle qu'il faut carriger les assertions de Renan.

Voici, d'a:lleurs, une circonstance toute récente et qui e?t de na'.ure à jeter une vive lumière. On discute en ce moment très ardemment sur la réalité des guérisons qui se produisent à la grotte de Lourdes. Mais quelle différence avec le point de vue des polémistes de la génération précédente! Ceux-là n'y voyaient que fraude, duperie ou bêtise- Aujourd'hui, les sceptiques, déclarent admettre la réalité des guérisons dans la mesure où elles pourront être ramenées à des affections nerveuses, ou névroses, e': ils ajoutent que le sanctuaire de Lourdes n'esit pas, en somme, le témoin d'autres vertus curatives que celles qu'on atteste pour les plus fameux sanctuaires, de la Grèce antique.

Il n'en res";e pas moins qu'une série d'affections d'une incontestables gravité et qui avaient résisté à des traitement médicaux, ont été soii; soulagées, soit guéries sous l'influence de la foi religieuse. La foi religieuse est, à Lourdes, un agent de gué-

rison certaine, — comme l'a été la foi das Ju *fs qui s'adressaient à la personne de Jésus de Nazareth, comme l'a été la foi de l'âge des apôtres et de la primitive Eglise. Que toutes \e?j maladies guéries à Lourdes rentrent ou non dans la catégorie des névroses, je n'en ai cure, n'étant pas médecin; je me borne à cons ater sur ce domane un changement de front, qui est presque une volte-face. (1)

Le même M. Venues a écrit un Livre bien intéressant et que je me contente de recommander', l'Histoire sociale des religions (2) où il montre par des textes et des documente et non par de vaines déclamations l' influence bienfaisante du judaïsme et du christianisme. Et c'est l'histoire des religions qui l'a amené d'une 'libre-pensée militante à professer pour l'Eglise une vive .sympathie et à proclamer qu'il est criminel de vouloir se passer jde l'appui des forces religieuses pour élever, notre jeunesse française.

Voilà bien, si je ne me trompe, des marques d'un esprit intellectuel nouveau. Un levain agite La masse, les forces d'action s'élaborent. On leva jadis des vannes ipar où ne coula qu'une eau rare et imipuissante. L'eau abonde maintenant et presse d'elle-même sur les vannes. Quand viendront Les gestes libérateurs ?

(1) La coopération des idées, 1er janvier 1912, i(2) in-8° Giard et Brière, 1911.

Après expérience

Les suites de l'affaire Dreyfus ont pour un temps relâché dans notre pays tous les liens sociaux.

Par cela seul que toutes les différentes juridictions se sont contredites, il en est résulté une suspicion générale vis-à-vis de toutes. Les uns ont attaqué .les conseils de guerre et les autres ont vilipendé la Cour de cassation.

Une crainte s'est emparée de tous les esprits à la pensée que tous les innocents pouvaient être condamnés. Une sorte de prévention favorable s* est fait sentir en faveur de tout accusé soutenant avec énergie son innocence. Renard, Ferrer ont bénéficié de cette faveur ; jusqu'à ce misérable Soleilland à qui «l'échafaud fut épargné.

La grâce présidentielle sévissait partout.

En même temps, un attendrissement étrange faisait qu'on s'apitoyait sur le sort des condamnés. Au nom de l'humanité, on réclamait

(pour les .prisonniers, pour les disciplinaires des traitements doux. On s'indignait contre Biribi, on accusait îles officiers d'être des bourreaux. Des journalistes se faisaient de la défense des soldats envoyés aux compagnies de discipline une spécialité: ils y conquéraient du renom, une sorte de popularité. Et, larmoyants, nos députés décidèrent que les condamnés de droit comjmun seraient versés dans les régiments ordinaires, que les compagnies de discipline seraient établies dans des îles confortables, sur les côtes même de la France.

On avait tant crié contre la police et contre l'armée qu'il fut interdit aux agents et aux soldats de faire usage de leurs armes. On vit, durant des heures entières, des soldats recevoir non seulement des bordées d'injures, mais même des grêles de projectiles sans qu'il leur fût permis de riposter. Il était presque entendu que les agents de police, que les gendarmes devaient essuyer d'abord le feu des malfaiteurs avant de tirer eux-mêmes. Un Liabeuf s'était juré de « descendre » quelques policiers. Il y a eu des « vengeurs de Liabeuf » et un jiour un brigadier de gendarmerie, à Etampes, recevait d'un criminel une balle en plein cœur.

On avait tant crié contre les juges militaires, contre l'armée, qu'une désaffection se produisait, Les civils, surtout les politiciens de bas étage, s'amusaient à brimer ;lesi militaires, un courant d'antimilitarisme s'établissait, chose

étrange! l'uniforme n'était plus tout à fait populaire en France.

La désaffection vis-à-vis de l'armée entraînait le pacifisme. On bêla contre la guerre. On diminua le temps de service. On nous vanta les milices nationales. M. Jaurès nous chanta les louanges de la nation armée. Ne plus avoir à risquer sa peau sur les champs de bataille, quelle aubaine pour les lâches! Ne plus avoir à se soumet hr à une dure discipline, quelle -Innée (perspective pour les « esprits libres » ! Ne plus avoir à redouter la force armée de la Joi, quelle chance pour les anarchistes et les émeutiers!

Ceux qui résistaient encore à cette dissolution le faisaient au nom de la patrie. Sans armée, disaient-ils, que deviendrait la patrie? Si la France était mise hors d'état de se défendre contre les agressions du dehors, quel serait le sort de la France? — On alla donc jusqu'à blasphémer contre le patrie. Gomme le patriotisme exige une dose importante de militarisme, l'antimilitarisme conduisit à l'antipatriotisme.

Et durant ce même temps, le théâtre, le roman s'efforçaient à qui mieux mieux de bouleverser toutes les idées morales. L'optimisme malfaisant de M. Gapus qui donne toujours aux vauriens les moyens de se tirer gentiment d'affaire, les violences de M. Henri

Bataille et de M. Henry Bernstein, toutes ces Vierges folles, tous ces Voleurs, toutes ces Jeunesses, où l'on a vu exalter toutes les inepties de la passion déchaînée, ides jeunes filles se lançant tête baissée dans des situations sans issue, ou s' éprenant d'autant plus d'un homme parce qu'il est criminel, ou encore préférant les barbons plus expérimentés aux jeunes gens plus naïfs, les feux qui s'éteignent à ceux qui s'allument, (proclamant ainsi ce que les romanciers appelaient le droit à la vie, le droit au bonheur, le droit de vivre sa vie.

La vague • dissolvante roulait ses eaux par tout le pays, minant sourdement Jes fondements mêmes de l'édifice social. Il fallait avoir beaucoup de courage ou vouloir faire de l'opposition pour oser soutenir les quelques vérités élémentaires que le courant semblait emporter.

Heureusement que nos ennemis veillaient et que la petite lampe du sens national n'était pas tout à fait éteinte.

Durant tout l'été de 1911, la France a vécu sous le coup de l'émotion que lui avait causée l'envoi de la Panther à Agadir. D'elle-même, sans que la presse l'y pousse, sans que le gouvernement la guide, sous la menace brutale, elle « s'est mise au cran d'arrêt », comme disait M. Clemenceau, et finalement elle a « redressé son gouvernement », suivant la juste

expression du comte de Mun. Le sens national, rame de la patrie se sont reveillés au fond des consciences. La peur, la lâche peur s'est évanouie et dans le calme et le silence on a pris ses résolutions et fait ses .préparatifs.

Les pacifistes bêlants n'en revenaient pas. Eux-mêmes sentaient tressaillir en eux une âme nouvelle. La guerre est vilaine, la guerre atroce, la ,paix est belle, mais la guerre juste est noble, la paix sans V honneur est infâme. Dans les affaires de ce monde, pour que la justice règne, il faut souvent avoir recours à Ja force et pour que la .paix s'établisse, il faut n'avoir .pas peur de la guerre. Si rien n'est odieux comme la force brutalisant, opprimant le droit, rien n'est beau comme la force au service du droit.

C'est pourquoi il faut honorer les hommes qui ont consacré leur vie à mettre la force au service de leur (pays. C'est pourquoi l'armée doit être honorée comme la sauvegarde du droit à la vie que possède toute nation. Si les petites pécores des théâtreux n'ont pas de droit de vivre, comme elles l'entendent, leur piètre vie, les nations ont le droit de vivre, de réaliser ridée dont l'Histoire les fit les dépositaires.

On l'a si bien senti que des mesures récentes viennent de délivrer l'armée de la surveillance des préfets, de condamner de nouveau les fiches. Et depuis M. Millerand, de

nouveau, les retraites militaires font entendre dans les rues leurs sonneries entraînantes. La foule, réveillée comme d'un sommeil, reconnaît les airs d'autrefois et relie d'instinct le (présent terne au passé glorieux.

Les romanciers écrivent des livres patriotiques. Et non pas des romanciers de droite, mais de ceux qui parurent pencher le plus à gauche et qui proclamèrent Je droit à vivre sa vie. M. Victor Margueritte vient de publier chez Fasquelle des Frontières du cœur où, évoquant les souvenirs sanglants de 1870-1871, il montre avec éloquence que la diversité des vies nationales, que les hostilités entre peuples élèvent entre les coeurs d'infranchissables barrières.

Le bon sens publie, après l'expérience dissolvante, s'est ressaisi. Il comprend que la force est nécessaire contre les injustes violences. La foule, ces temps derniers, a ellemême ilynohé les apa'ches qui tiraient sur des agents. Le préfet de police, les chefs de la gendarmerie ordonnent à leurs hommes de se défendre et de se servir de leurs armes au premier geste menaçant d'un malfaiteur. La force ne veut plus se laisser énerver et revient se mettre du côté du droit.

On comprend de même que, par pitié pour des parasites sociaux, escrocs ou cambrioleurs, on n'a pas le droit de faire souffrir de paisibles populations. Partout où on a établi sur

nos cotes les soldats dkacipilinadres, la vie

nVst plus I diable; il faut se barricader le soir et poules el lapins disparaissent connue par enchantement. Les honnêtes soldats se plaignent de subir à la caserne le contact forcé <lt s conoamnés de droit commun. Ce ne sont pas les bons qui améliorent les mauvais, ce sont les mauvais qui gâtent les bons.

Là aussi, comme partout, l'expérience est faite. — La souffrance, comme teWe, est sans valeur. Mais il ne faut pas non plus avoir peur de îa souffrance ni pour soi ni pour les autres. Avoir peur de souffrir ou de voir souffrir, c'est tout simplement avoir peur. Et ce n'est pas beau. Infliger une souffrance inutile est cruel et bas. Mais supporter en soimême ou dans les autres une souffrance utile, cela est noble et même, en un sens, miséricordieux. La souffrance qui expie, la souffrance qui corrige, la souffrance qui préserve est une noble souffrance. Infliger cette souffrance est une œuvre aussi grande et aussi belle que l'œuvre du chirurgien qui taille et qui coupe. Mais pour sauver.

Depuis dix ou douze ans nous avons fait de tristes et lâches expériences. Il semble que nous les ayons jugées. Jusqu'à M. Bernstein qui, récemment, nous faisait voir dans V Assaut, des personnages doués de conscience et de quelque délicatesse. Une souffle de renaissancefi fait de bon sens et de raison, semble pas-

ser sur nos têtes. Noms revenons de nos rêves. La réalité nous a fait connaître ses lois. Nous avons senti le besoin de nous rattacher au sol ferme des exigences de la vie 'nationale, de la vie sociale. Une lueur s'est montrée dans notre nuit. Eille commence déjà à nous faire voir les paysages des réalités morales. Ira-telle jusqu'à éclairer le haut des collines, jusqu'à nous illuminer le ciel, ce ciel sans lequel la terre n'est rien, sans lequel l'homme ne se comprend pas?...

un décourage

C'est le 2 janvier, mon cher Marcel, et en réponse aux tiens je dois l'offrir tous mes vœux. Ces vœux, tu les pressens, tu les sais. le les forme pour toi depuis nos communes années de collège. Epargne-moi de t'en renouveler l'expression. Et, à la (place, pour répondre aux paroles de découragement qui remplissent la «plus grande partie de ta lettre, je t'enverrai quelque chose comme une dissertation.

Jusqu'ici, tu paraissais approuver toute no- :re action. Tu étais sympathique à nos efforts. J'ai souvent espéré que tu serais quelque jour des nôtres. Et tu y avais du mérite, car u vis dans une atmosphère sociale — je n'ose "appeler ni morale ni même idéale — où tous 10s sentiments paraissent frelatés ou dangereux, où toutes nos idées sont traitées communément de chimères et d'erreurs. Ton bon

cœur à la fois et ton bon sens te faisaient voir que, pour être démocrates, nous ne voulions cependant pas mettre le monde à l'envers, et que tout notre effort pour élever nos frères du peuple ne nous empêchait pas de voir leurs défauts, peut-être leurs vices. Tu sentais, et parfois très vivement, qiue nous allions vers le vrai, que nous travaillions pour le bien.

Et aujourd'hui tu nous railles, tu nous railles impitoyablement. Tu as :u un article de journal et cela a suffi pour tout te faire oublier et les navrantes misères auxquelles nous voudrions remédier, misères du corps, misères de l'âme, et l'admirable apostolat de tant de braves cœurs que tu as connus chez nous. Les uns, à l'atelier, au bureau, osent défendre le Christ, son Eglise, ses prêtres et ne souffrent pas qu'on salisse leurs oreilles; les autres, le soir venu, viennent rompre avec les premiers le pain de l'intelligence et les munir d'idées pour alimenter leur vigueur morale, pour en faire de solides champions de notre foi. Tu as vu aux premiers rangs tous ces prêtres, aumôniers de patronages, conseillers de cercles d'études, qui ajoutent à toutes les charges paroissiales celle de veiller à l'orthodoxie de tous.

Tout cela maintenant te semble inutile et vain. Le journaK mondain que tu lis tous les jours t'a convaincu que le peuple est inguérissable. Le peuple est dupé par ceux qui regardent l'ouvrier comme supérieur aux bour-

geois; la femime du peuple ne sait que nourrir son nouveau-né, elle ne sait pas élever l'enfant, elle néglige de se l'attacher par la continuation de ses sourires et de ses caresses ; dès qu'il entre en apprentissage, elle se désintéresse de sa conduite ; elle Ta envoyé au catéchisme mais ne lui donne pas l'exemple de la pratique religieuse, tandis que le père donne !a plupart du temps l'exemple de l'ivrognerie. Et tu conclus que tous les efforts sont vains : on ne moralisera pas, on n'élèvera pas le ipeuple.. Travailler . le pénétrer d'idéal est chimérique, on ne fera que déposer en lui des ferments de rébellion. Le ipeuple, dans son ensemble, est voué à une éternelle enfance. Il faut le traiter comme un enfant : du pain, des douceurs, des jouets et des verges.

Le très noble écrivain dont l'article t'a conduit à ces conclusions, en formulait pour son compte de très différentes : il espérait améliorer la femme du peuple, la corriger de ses défauts en les lui montrant, Toi, plus logique et plus perspicace, tu as vu tout de suite que si les choses sont telles que les a vues le rédacteur de l'article, toute espérance de correction est une chimère. La femme du peuple qu'il décrit et qui existe ne se corrigera pas. Elle ne se corrigera pas parce qu'elle ne sait pas, parce qu'elle ne peut pas.

Cette dernière raison dispense de la précédente. Elle aurait beau savoir, si elle n'a pas

le pouvoir, cela ne lui sert de rien. Oui, ton journal a parfaitement raison : il faudrait que la mère élevât elle-même le garçon et l'adolescent, qu'elle conservât un ascendant sur le jeune homme, qu'elle ne lui donnât jamais que de bons exemples et que le père enfin se conduisît toujours bien. Mais dans la famiLe ouvrière .telle que nous la connaissons, telle que la décrit ton journal, tout cela est-il possible ?

Durant les premières années de l'enfant, la mère remplit, de l'aveu de tous, admirablement sa tâche, tâche de couveuse, de nourricière. L'instinct 'maternel la guide et lui inspire le plus admirable dévoûment.

Mais après, l'enfant grandi, la mère s'en remet aux maîtres, maîtres d'école et maîtres de religion. Elle fait ce qu'elle a vu faire pour elle, ce qu'eMe voit faire autour d'elle, elle fait comme les autres. Elle devrait faire mieux, sans doute, mais qui donc le lui a appris ? Et voulût-elle surveiller l'enfant qui va en classe ou au catéchisme, le peut-elle ? A- 1- elle le temps ? Elle devrait ne pas laisser le grand garçon sans caresses. Pense-t-on qu'accablée par une journée de dur labeur, journée d'usine, de ménages ou de lavoir, elle a toute la fraîcheur de cœur qui s'épanche en caresses douces ? Hélas ! ce n'est pas seulement les mains que le travail rend calleuses, le travail

du corps, qui casse l'échiné et qui rompt les membres.

C'est ce travail que les bourgeois ne connaissent pas. Demande à ton frère, mon cher Marcel, si, quand il a pivoté toute la matinée sur les terrains de manœuvre de Saint-Cyr, il a I* esprit bien dispos pour les classes et les études de l'après-midi.

On nous dit que les bourgeois pourraient faire le travail des ouvriers, tandis que ceuxci ne sauraient pas faire celui des bourgeois. Oh ! que voilà bien une imagination tout à fait bourgeoise ! Et je voudrais les y voir à bêcher, cà moissonner toute une journée, ou même à passer au lavoir quatre ou cinq heures de suite! La vérité, c'est que le travail à trojp forte dose rend la femme impropre à son rôle maternel.

Et jh tire de cette constatation des conclu- - lifférentes des tiennes. Je dis d'abord qu'il faudrat trouver le moyen de rendre la femme à son ménage et à son foyer. Je dis en-uite qu'en attendant cette évolution salutaire, il faut multiplier les œuvres de jeunesse, patronages, cercles d'études où les grands garet les jeunes gens sentiront se reconstituer autour d'eux, à défaut du foyer naturel et familial, un foyer électif et fraternel. Les mères ne pouvant remplir leur tache d'éducation, c'est aux frères d'y sui>p;éer. frères loin-

tains selon ,1e sang, frères tout proches sous l'œil de Dieu.

Donnons à ces jeunes âmes de 'la tendresse et de l'instruction, de la chaleur et de la lumière. Apprenons-leur à respecter leur père et leur mère et cependant à se garder de les imiter. Découvrons à leurs espérances des horizons où ils pourront élever eux-mêmes leurs propres enfants, sans avoir besoin des œuvres extérieures au foyer, autrement /que pour ajouter un complément à l'essentiel. Travaillons à réaliser un état social où chaque famille puisse remplir sa fonction, donner le jour à l'enfant, le nourrir et le rendre apte à faire son métier d'homme.

Mais cela m'est une preuve que nous ne faisons pas fausse route : nous voulons si peu mettre le monde à l'envers que nous voulons au contraire le remettre sur ses pieds'. Nous voulons rendre à la famille disloquée et mutilée toute l'étendue de son action, toute sa valeur. Nous sommes si peu révolutionnaires que nous renouons ainsi toute la tradition. Et nous trouvons dans cette espérance la raison d'être de nos œuvres, de notre besoin de nous dévouer et d'agir. Hors de la famille nous travaillons à l'édification de la famille ouvrière future qui ne sera que la continuation de la famille d'autrefois.

Je soumets, mon cher Marcel, ces quelques

idées à tes réflexions. J'espère que tu nous rendras justice et j'ai confiance qu'un jour prochain tu viendras nous aider à mettre dans le monde un peu plus de lumière, un peu plus de fraternité, un ipeu plus de christianisme.

Bien affectueusement, CHARLES.

La première Communion

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