ÉPILOGUE
Au soir d'Emmaiïs
.Maintenant, assis sur un escabeau, devant la table rustique, dans la salle blanchie à la chaux de cette auberge de village, l'Etranger, la tète penchée, se taisait.
Le repas était fini et cependant l'Etranger gardait devant lui une tranche de pain et un verre à moitié rempli de vin.
Les deux disciples écoutaient encore dans le silence les discours que cet homme leur avait tenus tout à l'heure, durant ia route et qu'il leur tenait encore un instant avant.
Ils comprenaient que leur Maître, Jésus de Nazareth, avait dû mourir, qu'il ressusciterait, qu'ils le reverraient et que son triomphe sortirait de son supplice et de son tombeau.
Le soir venait, l'ombre envahissait les angles de la salle, les contours des choses fuyaient, seule la tête de l'Etranger demeurait dans une lumière et son front mat sous les cheveux blonds répandait une clarté.
Immobiles, les disciples sentaient sourdre en
eux desi sèves mystérieuses, des forces de vie inconnues, une vague de feu inondait leur cœur, ils ne sentaient plus la fatigue de leurs membres ni même la pesanteur de leur corps. Ils étaient comme transportés dans une ombre sans lieu où soute demeurait visible la tète de l'Etranger.
Et du fond de l'ombre des paroles montaient comme si l'homme les eût prononcées sans qu'on vît cependant remuer ses lèvres.
« Il faut de la mort pour faire la vie. Le froment doit être broyé pour devenir pain et le pain disparaître pour devenir sang. Mais c'est la vie qui est belle.
« 0 mort, où est ta victoire?
« Le Fils de l'homme est mort pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient plus abandante.
<( Ne coupez point les herbes folles et les plantes parasites de peur d'arracher avec elles des puissances de bonté. Mais renforcez les tiges fécondes pour que leur force surmonte les stériles. N'opposez pas le mail au mal, mais par le bien triomphez du mal.
« L'homme méchant rôde pour lancer dans les vignes ses renards. Mais le vigneron veille, tient sa vigne close et prend les 'renards dont il fait des fourrures pour .l'hiver. Et durant l'hiver les fils et les filles du vigneron, grâce à l'homme méchant, ne souffriront pas du froid.
« Un temps viendra où le vent transportera les hommes dans l'air, où Le feu puisera l'eau et la répandra sur les terres desséchées, où l'eau produira la foudre et où la foudre filera la laine et labourera.
« Les famines seront rares et les hommes croiront avoir vaincu la faim et la soif, tué la misère et la pauvreté.
«• Il y aura toujours des pauvres parmi les hommes. Eût-il assouvi la misère de son ventre, l'homme n'aura pas pour cela assouvi la misère de son cœur.
« L'indigent, c'est celui qui désire et qui ne peut satisfaire son désir. Tout désir qui tient aux choses du corps est insatiable car, à peine apaisé, il renaît plus vif et plus fort. Le mauvais riche ne sera jamais heureux. Ses coffres pleins, il sentira encore Tinaigenco de son or.
« Seuls les affamés de vérité, les assoiffés de justice et les altérés d'amour seront rassasiés et désaltérés.
« Ce n'est ipas la haine qui est féconde, c'est l'amour. Ceux qui auront aimé par delà l'indifférence, par delà l'incompréhension, par delà le mépris, par delà la haine, voilà ceux qui verront le triomphe.
« Ils verront la face du Père.
« Et la face du Père n'est pas dans les puissances de chair, mais dans les rayonnements de l'esprit.
« Ces rayonnements sont blancs comme les lys des champs, parfumés comme le cèdre ou le térébinthe, forts comme le vol de l'aigle, doux comme la lumière du printemps.
«Aimez-vous les uns les autre?» G'esl à voire amour que l'on vous reconnaîtra. S'il y en a qui n'aiment pas leurs frères et qui leur disent : Raca, quel que soit le nom qu'ils écrivent sur leur front, ils ne sont point du troupéaai.
« Le troupeau a des bergers et un berger plus grand que les autres les dirige tous. Il faut, de peur des loups, suivre la houlette des bergers. Mais tous ceux qui veulent conduire le troupeau ne sont pas des bergers. Il y en a qui ne sont que des chiens errants.
« Il faut se défier des chiens errants et des faux prophètes. Les temps viendront et ils sont, là où on prophétisera contre Dieu et contre son Christ, où on voudra faire croire aux hommes que le vent, l'air, la terre, le feu et la foudre peuvent leur suffire.
« Et la luxure humaine n'aura jamais assez d'eau et assez de terre pour se contenter. Tous voudront vivre magnifiquement dans leur chair et la terre leur manquera.
« Ils appelleront la paix et c'est la guerre qui leur répondra.
« Par le vent, par le feu, par l'eau, par la foudre, ils travailleront à se détruire.
«'Seuls vivront ceux qui auront vécu de l'esprit, ceux qui auront répandu l'amour.
« Ils auront la vie pleine et surabondante, la paix, la joie.
«El la justice sera consommée».
Au moment où la servante apportait la Lampe à bec, l'Etranger releva la tète.
Il prit le pain, le rompit, rendit grâces, tendit le pain puis la coupe aux deux disciples et soudain, l'escabeau fut vide.
Alors les disciples Le reconnurent.
Et un grand bruil ébranla toute la maison.
Un homme, volant comme un immense oiseau, parcourait le ciel éteignant toutae les étoiles.
Et une aurore de sang empourpra tout l'Orient.
Une femme échevelée, avec un grand triangle sur le front, criait dans les airs : « Nous avons tué Dieu! »
Et un crépuscule de feu incendia l'Occident.
Mais devant cette pluie de sang et cet ouragan de feu qui dévastaient le ciel et la terre, les deux disciples qui, quelques heures auparavant, tremblaient de crainte et n'espéraient plus, maintenant demeuraient calmes.
Car ils gardaient Sa parole.
Imp. de « La Démocratie » 32 Bd Raspail, Paris.