SI
au gaz, 1" éclairage électrique, les manchons, les becs intensif?.
On dit que cette branche de la civilisation, l'industrie de l'éclairage a progressé.
Tout de même si l'on donne à des nègres qui vont tout nus le désir de se vêtir, si on leur procure des cotonnades pour en faire des vêtements, on dit qu'on les a initiés à la civilisation. Et ils paraîtront de plus en plus civilisés à mesure qu'ils auront plus de besoins et qu'ils auront plus de commodités pour les satisfaire.
Nos chemins de fer, nos automobiles, no font que satisfaire nos désirs de déplacements et de déplacements de plus en plus rapiaos. La catastrophe du Titanic n'est arrivée que parce que, pour aller plus vite, on voulait couper au plus court, même au risque des icebergs. L'aviation est née du désir de l'homme de s'emparer de l'air comme il s'est emparé de la terre et de la mer. De Dédale à Monlgolfier et, aux frères Wright en (payant par Léonard de Vinci et le colonel Ranard, lhomme a toujours eu l'ambition de voler comme les oiseaux. La race humaine est une race qui désire et une race qui ose. Le risque l'attire presque autant que le succès. Elle ai.ue à jouer la difficulté.
Mais il suit de -là que les inventions et les progrès matériels ont une étroite liaison avec
les mouvements de l'esprit humain. Nés lu désir, les progrès de l'industrie agissent à leur tour sur le désir. Ils ne l'apaisent un moment que pour le faire renaître et le faire renaître plus fort. Car il est de la nature du désir de s''aocroître par sa satisfaction même. Plus on lui donne, plus il réclame, sa faim s'exaspère par les aliments qu'on lui fournit. Et il est ainsi en quête perpétuelle, toujours altéré, jamais satisfait. Les automobiles et les rapides ont beau multiplier leur vitesse, après un premier enivrement, les allures les plus folles nous paraissent lentes. Nous n'aurons jamais assez de lumière, assez de vitesse, assez de confortable, asez de luxe, asez de bien-être. L'habitude éteint le charme des choses, nous sommes d'éternels inquiets. Et le bien-être extérieur est tout autre chose que le bonheur.
C'est cette inquiétude perpétuelle qui amène le dégoût de vivre. Quiconque a mis son bonheur dans la satisfaction matérielle de ses désirs et se donne la peine de réfléchir, doit conclure à la banqueroute de la vie. Cette critique du désir et de la vie de désir constitue le fond irréfutable du pessimisme et de la philosophie bouddhiste. Hartmann l'a su résumer en des pages définitives. Nul mieux que cet Allemand n'a dressé le bilan rigoureux de tout l'apport scientifique. La science, l'industrie ne peuvent rien pour procurer le bonheur de l'homme, moins encore pour l'assurer. Tout
homme qui réfléchit et qui ne croit qu'à la science doit trouver la vie dérisoire et vaine. El de là au suicide il n'y a qu'un (pas.
Les suicides philosophiques sont rares, mais les au 1res, par une autre voie, viennent de la même source empoisonnée. Après une déception, quand on éprouve une passion, un désir impossibles à satisfaire, on rejette la vie comme un vêtement usé. Puisque la satisfaction du désir est la seule raison de vivre, la raison manque lorsque cette satisfaction fait défaut. Or, c'est la civilisation même qui, en fourni>>ant les moyens de donner facile satisfaction aux désirs, a habitué l'âme à considérer la (rame de la vie comme uniquement tissée il.- désirs. Plus la vie est facile et moins on y tient. Ce sont ceux qui travaillent, qui peini'iit le plus, qui se suicident le moins. La civilisation en rendant la vie facile nous détache de la vie.
Et e:le nous rend égoïstes. Quand tout autour de nous est disposé pour nous épargner l'effort, pour nous éviter la peine, pour nous procurer de la jouissance, comment ne croirions-nous pas que tout a été fait pour nous et que !e monde tourne autour de notre personne. Moins on fait d'efforts, moins on veut en faire; plus on satisfait ses désirs, plus on veut les satisfaire, on pense d'autant plus à soi qu'on y a pensé davantage et on pense d'autant moins aux autres que l'on pense plus
à soi .La civilisation travaille à hypertrophie r le moi.
Non seulement on ne (pense pas aux autres, niais les autres deviennent des concurrents et des ennemis. L'enfant futur dont l'image caresse si doucement les songes des époux normaux, hante comme un cauchemar les rêves des époux trop civilisés. Elle craint la souffrance, la perte de sa beauté, la privation des choses mondaines; lui redoute Y incommodité, le trouble apporté à ses habitudes; tous deux ont peur des dépenses et des sacrifices que le nouveau-né leur imposerait. Et de propos délibéré, ils barrent la route à ia vie.
Voilà l'origine de la dépopulation. Voilà comment les progrès de la civilisation poussent naturellement les races à se suicider. Cette maladie morale a comencé par la France et •en France par les départements où le bienêtre matériel était le plus grand. Elle se propagera partout à mesure qu'avec la civilisation et le bien-être régoïsme fera des progrès. C'était d'abord une tare des classes riches, elle descend chez les pauvres. Et 'la propagation morbide s'étend avec la régularité progressive d'une marée. En Allemagne, Je mal ira plus vite encore qu'en France et toutes les conditions d'existence des nationalités européennes se trouveront modifiées. On peut prévoir presque à coup sur de noav<']]es invasions de
l'Orient qui s'étendront sur l'Europe dépeu-
Toutes tes mesures que proposent les hommea politiques -ont vaines. Ce n'est pas une prime de quelque nature qu'elle soit, qui resente à peine dans les cas les plus favorables le dixième de la dépense d'entretien d'un enfant, qui pourra faire changer une volonté réfléchie et bien arrêtée. Les époux ne veulent plus d'enfants, il faudrait les payer bien cher pour qu'ils consentissent à en avoir.
Qu'est-ce à dire? N'y a-t-il aucun rein Les nations de la terre ne sont-elles plus guérissables? — On peut affirmer qu'il y a un remède el un remède qui serait efficace. Ce remè' . - es statistiques mêmes, trouve très clairement indiqué. On peut dire qu'il est connu. Voudra-t-on le prendre?
Ce qui fait vivre
La civilisation que l'on croit résulter de tous les progrès matériels apporte avec elle la mort au lieu d'accroître la vie. Ce paradoxe apparent s'explique par la loi qui préside à l'évolution du désir. Le désir a pour but de nous pousser à la vie, mais s'il la cherche où elle n'est pas il s'exaspère, il se concentre en soi, il engendre l'égoïsme et quand il prend conscience de l'impossibilité où il est de se satisfaire, il aboutit au suicide. On se perd pour s'être trop cherché.
Et cependant le désir est nécessaire. Si nous n'avions pas ce ressort qui nous pousse à produire notre avenir nous nous assiérions sur les berges de la vie et nous laisserions couler devant nous le fleuve sans nous y mêler. Nous n'aimerions rien, nous ne voudrions rien, nous ne résisterions à rien. Sans bouger, nous laisserions le mal et la mort nous prendre et prendre les autres. Le soir venu, nous n'allumerions pas nos lampes et quand luirait le matin nous n'i-
ions pas au-devant du soleil. Nous souffririons e la faim et de la soif sans avoir même la pen- 3e de cueillir des fruits, ou de boire de l'eau es fontaines. Le désir, fils de l'amour, est le ère de la vie.
Et de même les progrès issus du désir, sont es auxiliaires de la vie. La civilisation même urement matérielle, est en soi une bonne chose. ! est bon d'aller plus vite et d'y voir plus clair. [ est bon que la nuit trop longue pour l'activité e l'homme n'empêche pas par ses ténèbres exercice de cette activité. La nuit est trop mgue pour le besoin que nous avons de somîeil. Et il est bon que les nommes puissent aisment communiquer entre eux, échanger les ns avec les autres les produits de leur traail, que le café du Brésil vienne en Europe, ue les usines européennes envoient aux Bréiliens leurs machines et leurs étoffes. La failité des communications tend à ne faire de humanité tout entière qu'un seul peuple et ne seule famille. Et qui donc pourrait s'en lai] • i ?
Li s désirs issus de la *i\ ilisation ne sont onc pas essentiellement mauvais. Au contraire tf - ut bons. Ce sont des forces bienfaisantes n el] - ries. Si elles, font du mal, c'est [u'elles sont pervertit'-.
Quel est donc le venin subtil qui a empoionné les sources d'où devait couler la vie? Et [uel pourrait en être l'antidote souverain? Ici,
nous n'avons pas besoin de faire de raisonnements. Les faits par eux-mêmes parlent assez. II suffit de lire les statistiques.
Or, qu'y voyons nous? Que le suicide, que la dépopulation augmentent avec la civilisation mais qu'il y a des centres humains particulièrement réfractairesà ces deux maladies sociales. Et quels sont ces centres? Précisément ceux dans lesquels la religion, et spécifiquement a religion catholique, s'est conservée.
En France, les départements où il y a le plus de suicides, où la natalité est en décroisance ce ne sont pas seulement les départements industrie ; cl ck"a«s, ce îotA ceux ou firreligkm, la libre-pensée a fait tache d'huile, ,ù les éslises sont désertes le dimanche comme le Lot-et-Garonne, l'Yonne, le Loiret. Dans les départements religieux, dans l'Aveyron. enVenj dée en Bretagne, très peu de suicides et nombreux enfants dar.3 ch pe famille. En Dord3gne dan* le Tarn-et-Garonne les familles catholiques ont plus d'enfants que les protestantes; dans le Nord les familles catholiques ont à peu près toutes de nombreux enfants.
Il en est de même partout : à mesure que rîrreligion se répand, le fleuve de vie se retire, les suicides augmentent et la natalité baisse. En Prusse ce sont les provinces rhénanes ou le catholicisme florit encore qui résistent le mieux au mal; il s'étend, au contraire, dans les régionprotestantes. En Suisse les cantons cathohqu*
sont plus prolifiques que les cantons protestants, et on s'y suicide moins.
Les faits ne sont ni contestables, ni contestés. ïSn sociologue libre-penseur d'origine Israélite, M. Durkheùn. les a nettement mi.* en lumière dans un gros livre sur le S)iiri<i<>. H en a conclu que ces maladies sociales ont pour cause ce qu'il appelle l'anomie, c'est-à-dire l'absence d'une législation spirituelle, morale qui soit capable de dominer et de dompter l'égoïsme individuel. En quoi il a sûrement raison.
Mais où il a tort c'est quand il imagine que la législation morale capable de dominer l'égoïsme et de donner- un sens à la vie peut se rencontrer dans je oé sais quelle adoration de la société. Il constate que là où baisse le catholicisme la vie bai-se et il en conclut qu'il faut inventer une religion nouvelle. Car au fond tout ce qu'il propose se ramène à cette idée.
Il paraît infiniment plus simple de dire : Puisque les eaux de la vie baissent en même temps que cell»j> de la croyance, de la pratique catholiques, de telle sorte qu'il paraît bien que c'est le catholicisme qui sauvegarde, maintient et alimente la vie, la vie individuelle tout comme la vie sociale, il faut maintenir le catholicisme là où il est bien conservé, prêcher le retour au catholicisme là où l'on s'en est éloigné, favoriser enfin le développement du catholicisme.
Le catholicisme apparaît ainsi comme une bienfaisante force sociale. Cela n'est pas étonnant pour nous, croyants. Mais cela devrait aussi bien frapper ceux qui ne partagent pas notre foi. Cette religion que Ton dit prêcher le mépris de la vie présente apparaît au contraire comme le seul efficace garde-fou contre la mort, contre le suicide des individus et contre la mort des races. En apprenant à l'homme à ne pas se chercher soi-même, par des voies mystérieuses, elle fait qu'il se retrouve; en plaçant le but dernier de la vie par delà la, mort, elle donne à 'toute la vie une signification éternelle, et c'est parce qu'elle nous apprend la juste raison de cette vie passagère qu'elle nous apprend comment il nous faut cultiver le Désir, l'épurer, le fortifier, estimer la civilisation matérielle, aimer enfin et répandre partout la vie.
Non, non, non et non
C'est la seule réponse qu'on puisse faire à ceux qui, à propos de ce malheureux ancien procureur nii tua récemment s? femme parce qu'elles souffrait trop ne manquèrenl pas de poser 'a question du droit au suicide, du droit à la mort.
La femme souffrait depuis de longs mois. Le mari la soignait admirablement. La dernière nuit, les plaintes de la femme furent telles que le mari, pour abréger son martyre, lui tira deux balles dans la tête. Il veilla le Corps jusqu'au matin et, le jour venu, il alla se livrer à la gendarmerie. Et on ajoute que sa belle-sœur l'aurait qualifié de saint, tandis qu'il proteste qu'il n'a fait qu'obéir à sa religion.
Voilà donc une fois de plus tragiquement posée la question ; A-t-on le droit pour épargner des souffrances à un être, d'ailleurs condamné, d'avancer sa fin, de le tuer afin qu'il ne souffre plus?
Déjà les médecins se sont posé la question. En Europe, on l'a fait doucement, comme honteusement et à voix basse. En Amérique, on a. eu plus de hardiesse, mais en Amérique aussi bien qu'en Europe, l'opinion s'est prononcée pour la négative.
Le fond du problème, qui fait aussi le fond du problème du suicide, consiste à se demander si la vie a une valeur en elle-même et par ellemême, ou si elle ne vaut que par les plaisirs qu'elle procure, par le bonheur qu'on y peut trouver. Je suis malheureux, donc j'ai le droit de me tuer; cet homme ne peut que souffrir, donc on a le droit, le devoir peut-être, de le tuer. Ces raisonnements supposent évidemment que là où la douleur domine, là où régnent la souffrance et le malheur, la vie n'a plus aucune raison de subsister. La vie n'est qu'un moyen au seivice du plaisir et du bonheur ; si l'on a plus de joies que de peines, on doit conserver la vie; mais si Ton a plus de peines que de joies, !a vie fait faillite et il n'y a qu'à déposer son bilan.
C'est ici que l'on voit bien qu'une morale ne peut être neutre, que pour décider sur les questions de morale, il faut avoir pris parti, il faut avoir répondu à d'autres questions, questions philosophiques, questions religieuses.
Le malheureux homme qui vient de tuer sa femrm a d't, paraîi-il : ■< J'ai obéi à ma religion. » Cet homme a raison s'il a délibérénient
accompli son acte, s'il n'a pas agi dans uno, minute d'affolement, il a ob<u à des raisons, à dv raisons qu'il regardait sans doute comme d'ordre supérieur, à quelque chose qui ressemblait à la religion. I! a obéi a sa relifiun.
Mais à quelle religion? Pas au catholicisme assurément, ni :i yr. chris* nanisme quelconc 19. « Tu ne tueras pjint », dit le Décalogue. — Lu seule religion qui ait pu lui fournir un point )'ai>pui, c'est celle que Bourget appelait jadis :< ïa religion de îa souffrance humaine », cettô religion dont la première maxime à été formulée ainsi par Charles Richet d'après Jean- Jacques Rousseau : Le mal, c'est la douleur d'autrui ». Nous devons combattre le mal, supprimer chez tes autres la douleur, donc les tuer quand ils ne peuvent plus que souffrir. C'est hier- ce qu'ont soutenu hardiment certains médecins américains. La morphine ne il^it pas siuîei«'tnt servir £ adoucir les douleurs qui passent; elle "doit aussi supprimer la douleur qui ne passe pas, substituer à une «l-s a»: torture un ; irort douce et bienfaisante. Telle e-l ly, doctrme d l'eutha' asie.
ïvlc suppose évidemment que chaque Inmme e^t le maître oe sa vie, qu'i. peut même dans certains cas être le maître de la vie d'autrui, qu»' la vie p?»i£<si:të n'a auoune sorte de lendemain, que tmt ytx*t mieux que souffrir, et pa? ccVre-coup tue U:\it ce qui coûte de l'effort ■ n procure de U c-eine ne vaut rien s'il ne doit
£8* en résuîter il plaisir i Jus intense ou a a-: j< uissance p.iii grande. Peut-on dire alors «Tii'ii y a des devoir-? TX tout cela ne revient-il pa* à cr*re : « Fais cp qui te plaît, ne fai* pas ce ty i te dcplaît » ? IVv» qu'un homme s'estimera ma:hcoieux, il aura le droit de se tuer, l'éolHT &t tuera porc uv remomrarjce, le jeune hoiiime pour une déception. Et dès qu'on jugera qu autrui est r. alheureux sans remède, '« ri iura le droit do lui administrer la salutaire pliure.
FI nous vo.vons en effet que sous l'inflienco de ces doctrines, des jeunes gens, des écoliers, presque des enfants rejettent la vie qui les fait souffrir.
C'est à ces doctrines, à leurs conséquences qu'il faut dire : Non, non, non et non!
Non, il n'est pas vrai que la douleur, môme la douleur d'autrui, soit le plus grand mal, soit le mal. Il peut y avoir, il y a dans la douleur même torturante, même sans remède, des biens d'une essence infiniment supérieure : la patience, la sérénité, la douceur, la domination de soi-même. « Douleur, tu ne me feras pas dire que tu es un mal, » disait le stoïque et l'empereur mexicain couché sur les charbons qui faisaient grésiller sa chair se contentait de répondre aux gémissements de son ministre : « Suis-je donc sur un lit de roses? » Supposez que cet empereur se fût suicidé ou que so'i ministre l'eût tué avant le supplice, ne serait-il pas moins grand?
4 Lisez la vie de sainte Lïdwine ou plus près de nous ceile de cette admirable Adèle Kamm, • •l dites si Ton ne peul pas être utile aux autres, rayonner de la plus in ten&)c beauté morale -au milieu <!••> plus atroces, des plus inguérissables stfuffi anc s.
Toute doctrine qui diminue la grandeur humaine, qui rabaisse la beauté à laquelle l'humanité peut atteindre, esi une doctrine fausse.
Il y a des biens supérieurs au plaisir, à la jouissance. Il y a des devoirs. Parfois très pénibles, insipides et douloureux. Mais la douleur qu'ils imposent ne saurait en dispenser. Nous avons le devoir de vivre parce que nous avons le devoir d'obéir à des lois qui nous régissent, qui nous maîtrisent, dont notre raison nous fait sentir l'absolue valeur. Nous, chrétiens, nous y voyons des signes de la volonté divine, des ordres de l'ineffable et souveraine Bonté.
Dans le malheur sans espoir, dans la maladie incurable, nous ne sommes pas inutiles à nousmêmes, nous ne sommes pas davantage inutiles aux autres. Nous pouvons, tant que nous avons encore notre vouloir, accepter la souffrance et donner l'exemple de l'obéissance douloureuse; nous procurons encore aux autres l'occasion de se donner et de se dévouer. Aucune souffrance n'est vaine, aucune n'est inutile si l'on sait les interpréter et les faire servir à des fins plus hautes. La douleur grandit et n'abaisse pas. Plaignons sans doute ceux qui souf-
frent et tâchons de les soulager, mais que cette compassion ne soit pas le vain attendrissement que des gémissements, des larmes, des cris peuvent produire sur les nerfs. Admirons plutôt ceux qui souffrent avec courage, avec grandeur d'âme. Aimons tous ceux qui pleurent et souffrent. Et n'aspirons pas avec trop d'ardeur aux plaisirs et aux jouissances. Car si ceux qui jouissent peuvent être appelés heureux, seuls, ceux qui souffrent mentent le nom de héros.
La liberté de V Esprit
Liberté de pensée
Aucune expression n'es! plus à la mode, aucune n'es! pJus illusoire, plus fausse, plus Contraire tantôt à la pratique volontaire, tantoi aux exigences nécessaires il»1 la vie.
Kl d'abord i! est faux rçue l'homme pense librement. On ne pense ; ls urne on veut, mais cOmme on peut. La penrée dépend de l'intelligence et, si reili'-i'i est claire, précise on ne peut pas penser ce qu'elle ne démontre pas, on ne peut pas davantage ne pas penser i i qu'elle fait voir. On n'est pas libre de penser que 2 plus 2 n'égslent pas i.
si les «i mnéi - de l'intelligence ne sont pas claires, la pensée alors dépend du fond complexe et obscur de l'être :. impulsions inconscientes ùe l'instinct, poussées aveugles des tendances, souffles des sentiments ou orages des passion-: toutes les forces de la vie. brutales ou généreuses, basses ou nobles soufflent sur les flammes fuligineuses qui montent du foyer insuffisant de l'intelligence et tantôt rallument
de hautes lueurs qui nous illuminent le monde et tantôt ne produisent qu'un échauffement obscur dont la puissance nous dérobe l'inanité.
Mais d'aucune de ces deux façons la pensée n'est libre. Ce qui demeure libre en nous, c'est l'adhésion de tout l'être à la vérité découverte ou pressentie, c'est le refus de proclamer clair ce qui n'est pas clair, c'est la protestation de notre vie tout entière contre une domination qui sans motif voudrait s'imposer à elle et la maîtriser. Obéir à la raison, c'est être libre; obéii* à la passion ou à un maître contre la raison, c'est être esclave.
Il y a des cas où il est très raisonnable d'obéir même sans connaître les raisons de l'ordre qu'on suit. C'est qtuand on a confiance dans l'autorité qui donne cet ordre, quand on sait que cette autorité est elle-même soumise à des idées dont on sait la vérité, à des fins dont on a reconnu la valeur. Ainsi le secrétaire d'un astronome peut, en sûreté de conscience, transcrire et transmettre aux observatoires les résultats de calculs qu'il ne comprend pas. Ainsi le soldat doit obéir aux commandements dont il n'aperçoit pas les motifs. Un doute même, au moment de l'action, ce doute fût-il fondé, ne saurait autoriser une désobéissance. Un général en "sous-ordre ne doit pas contrevenir aux ordres de son chef, eût-il de sérieuses raisons de douter de leur valeur, car, outre qu'il peut se tromper, les hésitations, les
contre-ordres, les flottements. lés contradictions sont la pire des erreurs. Une stratégie défectueuse n'empêche pas toujours la victoire; le désordre, l'indiscipline assurent toujours la défaite.
Bien plus, en dehors de l'évidence, le doute de ce général devra ne pas s'exprimer. La critique est œuvre spéculative qui ne peut avoir toute sa valeur que durant les repos du temps de paix. En pleine action, la critique est mortelle, elle enlève la confiance, et la confiiance des troupes fait plus de la moitié de la valeur du général. L'expression des idées individuelles ne saurait être toujours libre. Pour quelle le soit, il faut qu'elle puisse profiter à l'ordre social ou du moins qu'elle ne risque pas de lui nuire. Même au nom de ce qu'il appelle les exigences de sa raison, nul n'a le droit de nuire à autrui.
Ces principes d'ordre social sont très contestés. On proclame de toutes parts le droit à la pensée libre et dans tous les domaines le droit que chacun aurait de dire et de publier tout ce qui lui passe par la tète, même les excitations à l'incendie ou à l'assassinat, à la désertion, à Pavortement, à l'infanticide, à toutes les obscénités. La société n'aurait pas le droit de se protéger et <!e se défendre contre les individus antisociaux:. Voilà ce que, sous prétexte de" libre-pensée, proclame l'individualisme partout népandu.
En revanche les individus et très souvent ceux-là mêmes qui revendiquent le plus hautement ce qu'ils appellent les droits de la pensée libre, s'accommodent dans la pratique des soumissions de toute nature et des pires esclavages.
Hier, on me présentait à signer de la part d'un éditeur un traité par lequel j'aurais été engagé implicitement à contresigner tout ce qu'un secrétaire de rédaction nommé — et révocable — par l'éditeur aurait pu vouloir retrancher de mon écrit ou y introduire sous -mon nom. La formule de ce traité est d'ailleurs courante et on -s'étonne qu'un écrivain se rebiffe.
S'il se rebiffe, ce n'est pa,s parce qu'il est libre-penseur. C'est au contraire parce qu'il ne l'est pas, parce qu'il a le respect de la pensée, et non pas seulement de la sienne, mais de toute autre. Car on peut respecter éminemment la pensée et n'être pas le moins du monde libre-penseur.
Ce qui est surprenant, c'est la surprise qu'excite le refus de l'écrivain de se Laisser ligotter ainsi. Comment un homme ayant le souci de sa dignité personne' le peut-il accepter de soumettre un de ses écrits à la révision d'un homme qu'il connaît à peine, que peut-être même il ne connaît pas du tout, qui d'ailleurs peut disparaître ou être changé, qui peut être un grand esprit une large intelligence, mais
aussi bien peut n'être qu'un grimaud aux gages d'un éditeur, qui peut poursuivre d<>> fins édevées, qui le plus souvent ne cherche tout simplement qu'à gagner sa provende, mais qui peut aussi être su service de quelque ténébreuse et louche entreprise?
Dans les journaux, dans les ri vues, la plupart sont de même forcés de suivre la ligne. Et s'ils ii" sont pas à l'alignement, ils s'y incitent. On a remarqué qu'un écrivain d' >rdinaire réservé devenaii presque licencieux lorsqu'il écrivait des « Contes » peur tel journal du matin. Chose remarquable, c'est dans les journaux catholiques, dans ceux de droite, que 'es directeurs sont le plus respectueux de la pensée de leurs rédacteurs.
Le crime contre la pensée n'es! pas de proclamer sa dépendance vis-à-vis de choses qui valent plus qu'une pensée individuelle, c'està-dire vis-à-vis de la vérité, de la pensée collective, de l'ordre social.
Le crime contre la pensée consiste à -soumettre sa pensée à ce qui ne la vaut pas. à l'argent, à l'intérêt, aux factions.
Le crime contre la pensée, le péché contre l'E-prit. ce n'est pas d'accepter, comme font les catholiques, une autorité qui dit la règle de foi, la règle des mœurs, qui enseigne ce quon doit croire dans .un domaine qui dépasse la nature et ce qu'on doit faire en vue d'une vie suprahumaine et divinisée. Ceux à qui
nous nous confions nous sont connus, nous savons quelles sont les règles immuables de leur conduite, de toutes leurs décisions. Nous avons approuvé ces règles, nous en savons les contraintes et les limites. Tout ce qui nous viendra d'eux nous viendra donc aussi d'elles ; c'est pour la vie que nous canalisons la vie, c'est pour l'esprit' que nous renonçons aux caprices de notre esprit.
Ce que l'on appela « modernisme » avait le tort de ne pas se souvenir assez de ces règles sociales de l'esprit, de cette communion de la pensée sans laquelle il n'y a point de pensée. Et parmi ceux qui indûment furent qualifiés de « modernistes » on a vu se produire devant la parole autorisée le silence et le respect. C'est qu'ils savent les sacrifices qu'il faut faire à l'ordre : ce qui n'est qu'une pensée individuelle ne mérite pas d'être proclamé; ce qui vaut plus que l'individu arrive toujours à 3e faire jour et à se faire accepter. Même dans la science pure, rien ne se fait qui n'ait son contrôle dans l'assentiment social.
Le crime contre la pensée, le péché contre l'Esprit, c'est de se soumettre par avance pour des fins qu'on ignore, à des maîtres qu'on ne connaît pas. dont on ne sait pas sur quelle étoile ils se guident. On dit que c'est le cas de la Franc-Maçonnerie. C'est en cela que consiste l'esclavage de la pensée. Un jésuite qui se remet entre les mains de son supérieur « ainsi
qu'un cadavre, ou comme un bâton dans la main du voyageur », n'est pas un esclave. Car il sait que le supérieur ne lui commandera rien que sa conscience réprouve. Si le supérieur voulait l'obliger au mal, les Constitutions !e disent expressément, il devrai! ne pas obéir. C'est uniquement par respect pour la pensée, selon les règles de la pensée, qu'il assujettit sa pensée.
Le franc-maçon, au contraire, qui se dit libre-penseur, abdique non seulement sa pensée, mais toute pensée devant des ordres dont il ne sait ni la règle ni les limites, devant des maîtres qu'il ne connaît pas.
Et en vérité, c'est celui-ci qui est un esclave et c'est le catholique qui jouit de la liberté.
Snobisme et libre-pensée
Marc Sangnier s'est plaint plus d'une fois de rencontrer chez les libres-penseurs républicains d'intolérables préventions. « Vous êtes catholique, lui dit-on, donc soumis à une autorité spirituelle que nous ne reconnaissons pas; donc nous ne pouvons ni ne voulons marcher avec vous ».
Le directeur de La Démocratie, par sa parole et par ses actes, a victorieusement répondu à cette mauvaise chicane, à cette sorte ae mise en interdit des catholiques dans la cité, à cette négation de leurs droits civiques, il en a fait ressortir le caractère monstrueux.
Sur le terrain des idées on retrouve la même tactique de la libre-pensée, les mêmes procédés de ceux qui s'appellent libres-penseurs. Dès qu'ils ont affaire à des catholiques, ils leur opposent la même question préalable : « Vous êtes catholiques, vous acceptez certains dogmes, donc tout ce que vous dites, ce que vous écrivez est commandé par ces dogmes. Et vous
ne i tariez même, et vous n'écrivez que dans Je dessein secret de faire l'apologie de votre foi. Vous ne pouvez prétendre «à être traités avec la même considération intellectuelle qu'on accorde à tous les autres qui., eux. sont des libérés, <;< 3 affranchis. Vous n'êtes que des esc aves ».
Et sous ce beau prétexte on se dispense d'analyser, de discuter les écrits des catholiques. On y cherche à chaque page le sous-entendu dogmatique et religieux, l'arrière-pensée apologétique. Pour ne parler que des morts, il fallut voir la manière dont Victor Brochard rendit compte jadis, dans la Rente philosophique, de la Certitude morale d'Ollé-Laprune. Et la Revue de métaphysique et (}<• morale, quand elle n'a pas de raisons personnelles de ménager un auteur catholique, demeure très digne de ces illustres exemples.
L'on a pu voir par toutes les manigances qui ont précédé l'élection à l'Institut de M. Branly que l'intérêt de la science n'est dans tout cela nullement en jeu. Il faut, avant tout, barrer la route à tout ce qui ne rougit pas d'être catholique. Des catholiques timides, des catholiques de messe basse et -de portes sourdes, passe encore; en paraissant s'excuser et demander pardon d'oser croire et pratiquer, ils se soumettent au joug. Mais des catholiques de grand' messe et de plein air, des catholiques qui ne s'étaCent ni ne se cachent, qui simplement pro^
fessent et pratiquent, voilà ceux qu'on ne peut souffrir, ceux qu'il faut à tout prix atteindre et diminuer, ceux auxquels il est urgent de barrer la route. C'est pourquoi on invente des candidatures qui déplacent la question et on met. en avant tout le féminisme.
Au lieu de se demander : M. Branly est-iL le physicien qui doit entrer le premier à l'Institut ? on se demande :• Est-ce que les femmes n'ont pas le droit de siéger à 1* Institut ? — On se flatte ainsi de tourner la difficulté, de donner le change au public et par le public d'agir sur le vote des confrères. — C'est, comme vous voyez, tout à fait franc, tout à fait conforme au respect que l'on doit à la science pure.
Et de même, plutôt que de désigner pour le prix Nobel, le seul Français qui puisse y prétendre, le même M. Branly. parce qu'il est catholique, on préfère que ce prix s'en aille h un étranger qui n'est pas plus méritant.
Car ne faut-il pas avant tout que devant le populaire on ne soit pas forcé de reconnaître que l'on peut être à la fois et savant et catholique? Il faut maintenir 'a parole de Renan : « La négation du surnaturel est devenu un dogme absolu pour tout esprit cultivé ». Ce qui veut dire q|ue ni Ampère, ni Hermitte, ni Pasteur ne furent des esprits cultivés, puisqu'ils furent des croyants et qu'ils admettaient par suite le surnaturel.
est -contre cette intolérance, contre cet asservissement au dogme négateur qu'il faut protester. Le public que l*1- coteries d"écol<
louchent point finira bien par comprendre.
La science, la philosophie comme telles n'ont pas reçu mission de parler du surnaturel, ni pour l'affirmer, ni pour le nier. N'étant pas théologie, elies n'ont pas à dépasser la raison, elles doivent s< ulement parler raison.
Le savant, le philosophe, qu'ils soient catholiques ou libres-penseurs, sont sur le même terrain, celui des faits et du raisonnement. La discussion entre savants, entre philosophes ne saurait porter que sur ces points : faits allégués sont-ils exacts ? Les raisonnements qui aboutissent aux conclusions en partant des faits sont-ils corrects? — La critique n'a pas à débattre d'autres questions.
Ni le catholique n'a le droit de suspecter le libre-penseur d'arrière-pensée de polémique irréligieuse, à moins que cette polémique ne s'avère en propos clairs, ni le libre-penseur n'a lé droit de suspecter le catholique d'arrière-pensée apologétique.
Même si la polémique irréligieuse ou apologétique se fait voir, ce qui reste le droit de tout écrivain, le critique ne devra pas pour cela rejeter en bloc tout ce qui précède, il devra le comprendre, le discuter scientifiquement.
C'est un procédé commun — et commode —
qu'ont pris les libres-penseurs de se déclarer « libérés, affranchis », et de paraître proclamer par là 1' « esclavage » de tout catholique. Mais il faut bien leur dire d'abord que de ce qu'ils se confèrent à eux-mêmes des épithètes louangeuses, cela ne saurait prouver qu'ils les méritent, et ensuite, que ces injuers indirectes adressées à des hommes qui les valent bien ne sauraient avoir pour but et pour effet que de créer dans l'esprit de ceux qfui les lisent des préjugés en faveur de la libre-pensée, contre le catholicisme. Et pour comble, des préjugés sentimentaux. Qui donc aimerait à se dire esclave ? Au lieu de combattre à l'aide de la raison, on fait appel au snobisme. La science véritable ne saurait en être fière.
Obéissance et servilisme
On nous prêche l'obéissance et on a raison. ' Le P. Baudot, dans cet admirable petit livre qu'il a nommé : Le règne de VEvcutgile, rappelle aux chrétiens qu'ils ont le devoir d'obéir aux lois. Et il est incontestable qu'une des maladies sociales de notre temps est le mépris de l'autorité. On voit des hommes qui se disent bons catholiques refuser d'accepter les décisions très nettes de l'autorité religieuse. On en voit d'autres qui se disent bons citoyens applaudir aux injures adressées aux représentants des plus hautes magistratures. Pour avoir cabossé le chapeau de M. Loubet, pour avoir tiré la barbe de M. Fallières, on a vu M. de Christ iani et M. Lacour exaltés comme des héros. Et de très braves gens, de ceux-là mêmes qui se plaignent le plus de l'état d'âme révolutionnaire., ont applaudi à ces gestes.
Ce n'est pas un des moindres méfaits de la Révolution que d'avoir si bien brouillé les
choses que les [partisans de l'autorité ne croient pas se mentir à eux-mêmes et déroger à leurs principes quand ils bafouent les représentants de l'autorité. Rien ne prouve mieux que nous vivons dans le manoir à l'envers que de voir ceux qui se disent les amis de Tordre se conduire en perturbateurs.
Je sais aussi bien qu'un autre les excuses qu'ils peuvent avoir et avec quelle force des sentiments vifs auxquels nous ne pouvons ici que sympathiser, les ipoussent à agir ou à parler au rebours de la raison. Mais quoi! le sentiment n'est que sentiment et la raison n'a pas moins raison. Malgré mon indignation, si je vois un magistrat prévariquer, je n'irai pas lui tirer les oreilles sur son siège; mais je m'efforcerai, à l'aide des moyens légaux, de prouver son crime et d'obtenir sa juste condamna lion. Ou si je ne pouvais me conteaits je montrerais par là même que je n'appartiens plus à une société policée, que j'érige mes opinions, mes jugements en lois -cciales, que mon esprit individuel,, sans aucun contrôle, s'arroge le droit de juger, ce qui est évidemment le principe de toute anarchie.
Obéir, c'est, dans $e catholicisme, observer les ordres de l'autorité religieuse, c'est, dans toute société dont on fait partie, observer les lois. Tant que ces lois ne nous prescrivent pas des actes qui contredisent évidemment la conscience, elles ont possession d'état : seraient-
- dures -'t. même oppressives, elles sont Diables, non à cause de leurs prescriptions mêmes, du moins à titre de lois, gardien-
- 'le Tordre social. Et c-e que nous disons
- iois, il faut, le dire aussi des magistratures chargées de veiller à l'observât i m des lois.
Sans doute ce respect plus d'une fois est pénible, il exige des sacrifices. Plier son action aux ordres d'une autorité matérielle qui appesantit son joug, observer en esprit des règles édictées par une autorité spirituelle dont on ne pénètre pas les desseins et les raisons, c'est pénible, c'est dur. Mais si ce n'était ni pénible ni dur, l'obéissance serait-elle une vertu?
Or, l'obéissance est une vertu. Cependant, semblable à toutes les autres, elle se tient dans des régions raisonnables et moyennes et évite tout excès. Il y a une docilité révoltée qui
- pas ^obéissance, mais il y a une docilité dés< — e et exagérée qui, dépassant la vertu, devient par là même blâmable. Cet ewsès est le servilisme.
Le servilisme est la revanche de la révolte.
Lame exaltée et désorbitée. ayant perdu sou
assiette normale et son centre de fixité, oscille
entre les extrêmes. Les révoltés de jadis de-
loeat les serviles d'aujourd'hui.
Qu'est-ce donc que le servilisme? C'est
basée et lâche -disposition d'esprit qui ne
se contente pas de se soumettre à l'autorité,
mais encore dépasse ce qui est commandé et
n'obéit pas pour respecter la loi, mais pour plaire à ceux qui la disent. On demande au servile de se courber, il s'aplatit. Il croit honorer l'autorité, M la dégrade et l'insulte. Car il la flatte, il vante sa puissance et l'excite à en abuser. Le servile n'aime pas dans la loi la sérénité ou ,1'impartialité, le servile est un partisan. Son beau zèle pour l'autorité ne vice .qu'à 'l'asservir, à en faire l'instrument de ses petitesses, de ses ambitions ou de ses vengeances. Le eervile ne hait rien tant que ceux qui obéissent simplement, loyalement, sans fraicas et sans murmure. C'est (pourquoi il les dénonce et voudrait qu'on les traite en révoltés.
On nous dit que pour bien obéir, il faut ressembler à un cadavre. Cette comparaison est hyperbolique et ceux qui l'ont employée, Jes François d'Assise et les Ignace de Loyala le savaient bien, mais même prise à la lettre, elle exclut le servilisme. Un cadavre n'applaudit pas., un cadavre ne loue pas, un cadavre ne fait que tout juste ce qu'on lui fait faire. Un cadavre n'est pas servile.
C'est le servilisme qui, de tant de souspréfets, de tant de chefs subalternes a fait des tyrans, -c'est le servilisme qui a inspiré à tant de fonctionnaires la peur d'agir selon leur conscience. Il fallait continuer hardiment d'aller à la messe, sans s'affioher, sans se cacher, et s'ahstenir avec d'autant plus de soin de
toute incorrection politique que Ton voulait garder plus entière sa liberté de conscience. Il fallait acheter 1" indépendance ipar le loyaliame et la correction. Il y en a qui l'ont su faire. Au milieu de l'universel aplatissement, ils surent demeurer libres. Et ce ne sont pas n'iix-là qui donneront jamais le coup de pied de l'âne aux (puissants dépossédés.
Les serviles au contraire prendront leur revanche. Ils se vengeront de la (platitude qu'ils s'imposent à eux-mêmes. lis n'en seront pas moins méprisés.
Et toujours infiniment méprisables. On peut se fier à un obéissant., on ne peut se fier à un servile. L'obéissant, même quand il n'aura pas été de l'avis de l'autorité, se rangera silencieusement à ses ordres, mais il ne croira pas devoir, sauf dans le cas d'une erreur nettement marquée, se désavouer et se démentir lui-même. Il ne flottera pas à tant vent de puissance. Quand les vents auront tourné, on le retrouvera à la même place. Car ce à quoi il est attaché, ce n'est pas à l'organe mortel, variable et passager de l'autorité, niais à l'autorité même, et non aux personnes qui font la loi ou aux partis que leur rédaction accidentelle paraît servir, mais uniquement et purement à la Loi. à la Loi, seul principe d'ordre, à la Loi dans sa pure essence, qui n'est en toutes matières qu'un écho de la Parole divine.
Une réponse
J'ai reçu d'un inconnu une lettre qui m'a fort intéressé. La question qui m'était posée est d'un ordre si général qu'il m'a paru utile d'y répondre publiquement. D'autres que mon aimable correspondant ont dû se la poser, et, à y bien réfléchir, il est à peu près impossible que le doute qu'elle éveille n'ait pas inquiété des consciences, troublé des esprits, peut-être ébranlé quelques convictions.
Lorsque, en effet, un croyant catholique veut confronter les affirmations dogmatiques de son Eglise avec celles des incroyants, il ne peut pas n'être pas frappé de ce fait que presque tous les dogmes, la création, la chute, la rédemption sont aussi résolument niés par les esprits qui demeurent hors de J'Eglise qu'ils sont affirmés par les esprits soumis à l'Eglise. Et les incroyants soutiennent que ces dogmes sont enfantins, périmés, qu'ils correspondent à une conception du monde qui n'est plus d'ac-
cord avec rétat général des esprits contemporains, avec ce que M. Séailles appelait un jour « les affirmations de la conscience moderne », Cepenolant le catholicisme continue à compter parmi ses fidèles des esprits sagaces, vigoureux ei clairvoyants, qui persistent à croire aux dogmes et ne les trouvent en contradiction avec aucune des conquêtes incontestées de l'esprit moderne.
La science, dit. Hœekel. nie .la création; ia science, dit Pasteur, prouve que la vie ne procède pas naturellement de la matière purnnent inerte, il n'y a (pas de générations spontanées; tout vient de l'évolution, continue le premier; ei le second réplique : entre le vivant et le non-vivant, il y a un hiatus, un fossé naturellement infranchissable. Et les philosophes ajoutent. : La question des origines premières est une question qu'aucune science positive ne peut résoudre, car toute science s'arrête au donné, et celui qui se pose la question des origines va au-delà du donné, puisqu'il se demande d'où il vient.
Tout de même pour la chute : Tout l'univers évolue vers le progrès, dit Hceckel. Il n'y a donc pas eu de chute ni d'abaissement, mais au contraire élévation, ascension. Ce- qu'on appelle le mal, Le crime, n'est qu'une survivance, une réapparition du passé inférieur et bestial.
A quoi Pascal réplique : Il y a dans l' homme à la fois une telle grandeur et une telle misère que leur coexistence serait impossible si l'homme n'avait point chuté, s'il n* avait abaissé sa grandeur, s'il ne s'était dégradé. « Misères d'un roi dépossédé ». Et Renouvrier reconnaît que la libre introducMon de l'immoralité dans je monde a pu suffire pour engendrer tous les maux.
Enfin la « conscience moderne » de M. Séaililes n'admet point qu'un innocent Fils de Diieu puisse se substituer à l'homme pour lui épargner les maux causés par la chute, pour le rétablir en sa dignité première.
Cependant les contemporains de M. Séailles, même les plus libres penseurs, se plaisent à vanter la valeur de la solidarité. Ce nouveau dogme qui nous rend tous responsables des actes de chacun des membres de notre groupe, ne soulève plus guère de protestations. Et les catholiques font remarquer que personne n'a jamais trouvé immoral qu'un innocent s'impose des peines pour réparer les fautes d'un coupable et même pour lui en épargner les suites. C'est de la part de celui qui se sacrifie, dévouement, héroïsme, g nérosité, ce n'est pas immoralité. L'a conscience, loin de le maudire, l'acclame. Et le coupable même, s'il se repent, s'il reconnaît sa faute, s'il n'accepte d'être sauvé par autrui que parce qu'il ne peut pas se sauver soi-même, ne paraît pas, en accep-
tant le sacrifice, augmenter la gravité de sa faute.
Voilà donc où paraît résider le scandale :
Des esprits qui sont également compétents, également vigoureux et pénétrants, pour tout dire, d'égaje valeur, ne s'entendent pas et se contredisent.
On se demande alors : Où est la vérité? Quel est celui des deux partis qu'il faut croire? D'où vient que l'esprit humain, sur des questions si graves, arrive à se contredire?
Se poser ainsi la question, c'est évidemment supposer que Ton n'a soi-même aucune compétence en ces matières. Car on se trouble parce que, voulant s'assurer de ce qu'il faut croire, on constate que les autorités auxquelles on s'adresse ne se trouvent pas d'accord.
Il y aurait une solution commode : le doute. Mais ici on ne ipeut douter. Il y va de toute la vie. Nous sommes embarqués. Il faut affirmer ou nier. Etre catholique ou ne l'être ipas. Ne pas aller à la messe., c'est nier le catholicisme. La religion ne connaît pas de sceptiques. On n'y peut demeurer neutre. On est pour ou on est contre.
Il faut donc se décider. Mais comment se décider? Car d'une part on hésite entre les autorités qui se contredisent et, d'autre part, on juge humblement — trop humblement — qu'on n'a pas soi-même de compétence.
Il faut remarquer d'abord que d'un côté se trouvent l'Eglise et la masse des esprits éclairés et vigoureux — aussi éclairés, aussi vigoureux que Les autres — qui adhèrent à l'Eglise, c'est-à-dire d'abord, une institution qui affirme ses origines divines, son infaillibilité, qui enseigne parce qu'elle a la puissance d'enseigner quasi potestatem habens, ensuite, des hommes individuels qui, en leur âme et conscience, déclarent pouvoir, sans mutiler en rien leur esprit, adhérer aux enseignements de l'Eglise. Eglise et fidèles récitent le même Credo, sont d'accord sur tous les points essentiels.
De l'autre 'côté on trouve tous ceux qui nient l'Eglise et .ses dogmes. Mais ils ne s'accordent que pour nier : hors de cette négation, ils ne s'accordent iplus en rien ni sur rien. C'est, sur l'origine et la destinée de l'homme, une poussière atomique de pensées, autant dire le néant.
Quand on a très nettement aperçu ce contraste indiscutable, le choix s'impose presque de lui-même. On va là où il y a accord, harmonie, tenue compacte et homogène de pensées, société spirituelle. A penser seul ou avec un homme seul .sur les' destinées de la race humaine, on est sûr de se tromper ; il n'y a de chances de trouver la vérité que lorsqu'on pense en communion avec d'autres hommes. Malheur à celui qui est seul! Va? soli!
Et le croyant fidèle a en lui-même d'autres et plus profondes clartés. Il a éprouvé la valeur de sa foi. Dans la lutte contre soi-même, dans le combal contn - 3 nie, dans le doute, dans la souffrance, dans la joie même il a senti les forces, les lumières, la résignation, la sérénité que ses croyances lui ont apportées. Quand il a été faible, il a senti une force, quand il a pleuré, il a senti une douceur, quelque chose d'ineffable qui, même dans le chagrin et dans la peiné, l'environnait d'un apaisement. Et il a éprouvé avec la tendresse et la miséricorde de Dieu la vérité de l'Es dont il accepte les dogmes, dont il récite les prières et reçoit les sacrements.
In, labore requies, In œstù tonj, r.
In fletu solatium.
Bandeau et bâillon
L'homme a des yeux pour voir, une langue pour parler, des oreilles pour entendre. Par les yeux, il entre en rapport avec la vérité des choses; par la langue, il exprime sa pensée; et les oreilles servent aux hommes pour connaître les pensées les uns des autres.
La nature nous engage donc à ouvrir nos yeux tout grands pour voir ce qui se passe et ce qui se fait autour de nous, à exprimer par la parole ce que nous avons découvert. Découvrir le vrai et dire le vrai.
. Mais si la nature nous pousse ainsi ingénument dans les voies du vrai, Fart, ou plutôt l'artifice humain, nous impose des pratiques toutes contraires. Il y a des choses qu'il faut dérober aux yeux, il y a des choses qu'il ne faut ipas dire. Pour qu'on ne soit pas tenté de voir ou de dire ce qui est ainsi mis en interdit, on placera sur la bouche un bâillon et sur les yeux un bandeau.
Dans la salle des Pas-Perdus d la Chambre, nt dire des énormités, contredire d'avance par leur attitude ou par leur langage tout ce que. quelques instants plus tard, ils proclameront solennellement du haut de la tribune, tous leurs collègues doivent -'interdire de faire étal des conversations antérieures. Le 1 »a i lion.
Un publiciste accusé d'ignominies, déclare au juge d'instruction qui a l'audace de l'arrêter, lui, qui fut le compagnon ei même le chef de certain- ministres, qu'il a mis en sûreté des papiers fort importants. Et cela veut dire : < Monsieur le juge, si, sur vos yeux, vous n'appliquez pas un volontaire bandeau, d'autres, ces autres dont j'ai les papiers, et qui sont puissants, mettront sur votre bouche un haillon et non sans quelque rudesse ».
Un jour. i - La Démocratie même, aux pr< miers jours où l'on parla de l'affaire Langevin-Curië ef alors que ce journal ne faisait que rapporter des information- en faisant d'expresses réserves, une lectrice écrivait : « Il ne faut pas parler de ces choses » et dans sa belle candeur -'étonnait que le haillon ne fonctionnât pas.
Il faut protester contre le haillon, contre le bandeau, parce que ces deux instruments de mutilation humaine sont devenus des instruments de gouvernement* qu'ils faussent tout, dénaturent tout, assurent l'impunité aux cou-
pab'les, entretiennent les suspicions et empêchent les braves gens de s'entendre entre eux.
Rappelez-vous toute cette kyrielle de scandales : l'explosion de la Liberté, l'affaire des poudres, les incohérences du ministère des affaires étrangères, l'affaire d'Oudjda. A chaque fois, un sursaut de révolte spontanée faisait sauter le bâillon, les langues commençaient à se délier, le public ôtait son bandeau. Au bout de deux ou trois jours le bâillon a de nouveau fermé les bouches, le bandeau s'est replacé sur les yeux. Nous vivons dans une caverne et ce sont des muets qui .président à nos destinées. Il n'est pas étonnant que nous n'y voyions pas clair et que nous ne sachions pas où Ton nous conduit.
Il semble que tout l'art du gouvernement se réduise au maniement de ces deux outils* Tous ceux qui y voient clair et qui parlent haut sont des gêneurs, des suspects, des traîtres. Nous en savons tous un peu quelque chose.
Le travail qu'a entrepris La Démocratie, celui qu'aura à faire la Ligue de la Jeune-République, ceTui auquel devra prêter ses forces le parti nouveau dont, à droite et à gauche, les bons esprits, les vrais patriotes réclament la formation, consiste à lever les bandeaux, à faire la lumière et à délier les baillons.
Quand le bandeau n'aveuglera plus les yeux, quand le bâillon n'arrêtera plus la vérité sur les lèvres, les honnêtes gens, les bons Français
se découvriront, finiront par se connaître et verront et sauront qu'ils peuvent s'entendre et qu'ils n'ont qu'à perdre à se combattre comme si le bien des uns ne pouvait être l'ait que du mal des autres.
Prenez, par exemple, cette misérable — et si haute — question de l'école, si haute par les intérêts spirituels et moraux qui sont en jeu, si misérable par la manière dont les parlis s'efforcent de l'exploiter. On accumule à Oie propos les projets de lois. Enlevée les bandeaux et les baillons et vous verrez aussitôt ce qu'il faut penser de ces projets et combien cette question qui paraît si embrouillée est au contraire très simple.
La question s'est embrouillée parce que les
politiciens ont posé un baudeau sur les yeux des gens, parce qu'ils ont voulu mettre un bâillon sur la bouche de ceux qui auraient pu prévenir les aveugles.
On a fait croire aux uns que l'école publique coûtait des périls, que des méchants ténébreux voulaient empêcher le peuple de s'instruire et s'efforçaient de persécuter les instituteurs. — Il faudrait donc défendre l'école publique
On a fait croire à d'autres que tous les instituteurs de France étaient ligués, sinon pour corrompra l'enfance, du moins pour anéantir la religion. — Il faudrait donc considérer l'éc >le publique comme l'ennemie.
Si nous enlevons le bâillon à l'abri duquel
viennent se propager ces imaginations mensongères, que voyons-nous ?
D'abord que le nombre des enfants qui fréquentent l'école publique est en progression constante, ce qui ne semble pas prouver que cette école soit en grand péril. S'il est vrai que dans trois ou quatre départements, l'école privée se soit en effet développée au détriment de l'école publique, ce n'est qu'un accident négligeable dont les résultats se noient dans la masse du pays. — Il n'est donc ni nécessaire, ni même utile, de défendre par la violence une institution qui progresse.
Et d'un autre côté, s'il est incontestable qu'une secte bien connue et presque toutepuissante, fait tous ses efforts pour déchristianiser la France par tous les moyens et en particulier par le moyen de l'école publique, il est non moins vrai, tout d'abord, que ces efforts vont à rencontre même de toute notre législation scolaire, et enfin que la grande majorité des instituteurs publics est faite de très braves gens, pas du tout sectaires, uniquement préoccupés de leur besogne et qui ne demandent qu'à rester tranquilles. Une minorité bruyante s'agit.- et fait du fracas, donc on n'entend qu'elle. Otez le bandeau, *-ous verrez la masse des autres.
Et le bandeau enlevé, vous verrez aussi : Que, d'une part, il est pratiquement impos-
sible de supprimer l'école publique, pratiquement impossible de changer le corps enseignant, pratiquement impossible de ne der à l'école publique sa neutralité.
Mais que, d'autre part, il est criminel et toul à fait contraire au but de l'école de you'oir en faire un organe de propagande antireligieuse. A poursuivre ce dessein, <>n es! sûr d'aviver les haines entre Français, el non pas de comme <m le dit. l'unité morale, niai- au contraire d." créer deux Frances. El le — d'ailleurs, nr peu! qu'avorter.
Le but de l'école est de munir l'enfant connaissances indispensables à 'a vie. Il faut donc que l'école, dans les préceptes moraux qu'elle enseigne, demeure d'accord avec les idées morales que sse dans son ensemble
la société.
Qu'on demande aux . - France ce qu'ils 'lésirent, s'ils veulent qu'on apprenne à leurs enfants une morale et quelle morale. On sera bien vite édifié. Et comment ne le serait-on pas ? En dehors des préceptes du DécalogUe, en dehors de la morale chrétienne, y a-t-il une morale qui puisse prétendre s'imposer à l'assentiment" à peu près unanime de nos contemporains ? Quels sont les principes moraux de notre Code civil, de notre Code pénal? Xe sontils pas tous imprégnés de christianisme ? Pourquoi donc ne pas simplement le reconnaître ? A quoi tend cette suspicion en laquelle
nos dirigeants veulent qu'on tienne la religion? Ne serait-il pas infiniment plus simple de reconnaître que le catholicisme est un fait, un fait social important, incontestable et qu'il faut vivre avec lui ? Qu'il faut en conséquence tenir compte de son organisation, de sa structure et que, si on veut être neutre, il ne faut rien entreprendre contre sa doctrine ?
Ce ne sont pas les évoques qui auraient dû interdire certains manuels, c'étaient les autorités scolaires elles-mêmes, au nom des lois scolaires et des circulaires de Jules Ferry.
Tout le mal est venu de ce double jeu : proclamer la neutralité et favoriser ou du moins laisser libre l'hostilité religieuse. Mettre un bandeau sur les yeux des gens et les empêcher de voir ce que recouvre la neutralité. Et imposer un bâillon à tous ceux qui, ayant rejeté le bandeau, voulaient dire ce qu'ils avaient vu.
Otons donc résolument les bandeaux, tous les bandeaux, et rejetons les .baillons, proclamons hautement la nécessité ou d'observer la neutralité et d'écouter les réclamations des évoques et des familles, ou de mettre hors la loi Je catholicisme.
Coux qui s'appellent, des « affranchis » nom ri o n lien t-ii. s des exemples que chacun vouoiMit, voir suivie *. sïs enlr.nts? — Les ua| r^vi-mli-vient le droit à l'avortement: le? aut''es plaident ia cause (\cs plus é! ranges acer-
rations. Otez le bâillon, vous dis-je, et demandez aux bonnes gens s'ils estiment qu»- la morale, la vraie, est celle du Déealogue, du catéchisme, ou bien ce :1e de M. ï'iachon.
La crise primaire
Il y a clans noire enseignement primaire quelque chose qui ne va pas. Les évêques catholiques ont exprii^é à deux reprises leur mécontentement. On a dit que ces évêques étaient les ennemis des instituteurs et de l'école laïque. Pourtant il a bien fallu reconnaître que renseignement primaire n'était pas toujours conforme à la neutralité voulue par la loi. On a examiné de plus près certains manuels, et ceux-là mêmes signalés par les évoques, et on a constaté que la vérité historique et que le patriotisme même avaient à peu près autant à se plaindre de ces manuel- que l'orthodoxie catholique.
En même temps, chez les instituteurs, on faisait de l'agitation. On se groupait en Amicales, on faisait essaimer en sections les syndicats, on s'affiliait à la G.G.T., et finalement on aboutissait à ce vote de Chambéry qui, bien
qu'on n'ose pas l'avouer nettement, était et voulait être une manifestation antimilitariste.
A &e coup, le vase a débordé et l'autorité a voulu sévir. Elle a sévi — (peu durement — mais elle a sévi. Et il ne semble pas que les instituteurs aient obtempéré à leur ministre. Ils (prétendent défendre leurs droits, droit de s'associer, droit de se syndi mer. Prolétaires de l'enseignement, fils de prolétaires, éducateurs des fils de prolétaires, ils revendiquent le droit de se solidariser avec la classe ouvrière. En même temps, ils demandent des augmentations de traitement.
Et le ministre de l'Instruction publique dépose des projets de lois.
Jl ne me convient pas de discuter ici ces projets. Mais je crois (pouvoir indiquer d'où est issu le malaise que nous constatons. La société, dans son ense iMc. n'est guère satisfait»- des instituteurs, - - de ceux du moins qui font du bruit et qui semblent mener les autres — el les instituteurs, à leur tour, ne sont pas contents de la société. II semble qu'il n'y ait qu'un remède, c'est que les instituteurs et la société se disent bonsoir. Mais voilà, c'est impossible. Ni les instituteurs ne peuvent vivre sans la société, ni la société sans instituteurs. Ils ne peuvent se séparer. Et. pour le dire en passant, c'est bien ce qui prouve que les rapports qui les lient ne sont
pas des rapports de patron à salariés, car le patron et ses ouvriers, s'ils no se conviennent pas, peuvent, se dire bonsoir. Le patron cherchera d'autres ouvriers, h - ouvriers un autre patron. Mais ici, c'est tout différent. Je n'insiste pas. Je demande seulement qu'on y réfléchisse.
Il faut donc, puisqu'ils ne peuvent se séparer, puisqu'ils ont besoin les uns des autres, que la société et les instituteurs continuent la vie commune. Et pour que cette vie soit supportable, (pour faire évanouir le malaise, pour éviter h s conflits, il faut en faire cesser les causes.
• Quelles sont ces causes?
M ne semble pas très malaisé de les découvrir.
Ton!- les fois que dans une machine ou un organisme quelconque, il y a quelque chose qui va mal, c'est qu'il y a excès ou défaut. Une roue engrène mal si les dents sont trop fortes H serrent trop, ou encore si les dents sont trop usées. Qu'il y ait excédent ou insuffisance de sucs digestifs, on est également •Igique.
Nous pouvons en conclure que si quelque chose dans renseignement primaire fonctionne mal, c'est qu'il y a dans cet enseignement insuffisance ou excès.
Y a-! -il insuffisance, ou y a-l-il <-xvr>'!
vrir, demandons-nous q.
esl la fonction de l'instituteur (primaire. N' - elle pas de donner à reniant les connaissances indiapensahli s à la vie de son temps? Ces connaissances primaires sort le minimum d'outillage intellectuel indispensable pour n'être pas comme un exilé ou un infirme au mi jeu des contemporains. Elles devront être les mômes pour tous, puisque communes à tous, enseignées à tous. Elles devront donc être incontestables, incontestées.
Le programme rationnel de l'école primai re résulte de ces données : lecture, écriture, calcul, grammaire, éléments de comptabilité, rédaction de lettre usuelle. Le peu de géogTaphie nécessaire pour savoir lire une carte et un indicateur de chemin de fer. Le .peu d'histoire indispensable ipour savoir ce qu'est le pays où on habite et quelles en sont les lois constitutives. Les préceptes de morale indispensables à la vie sociale et sur lesquels tout le monde se trouve d'accord. I
Plus les termes de ce (programme seront. précis, plus les limites seront rigoureuses, moins il y aura dans l'enseignement primaire de risques d'à-coups. Vous pouvez voir en effel que tout le malaise que nous ressentons vient de ce que les instituteurs ont dépassé ce3 limites. Ils ne se sont pas contentés d'enseigner l'incontestable et l'incontesté, ils ont voulu enseigner non pas l'histoire, mais leur histoi-
re, non pas la morale, mais leur morale, non pas le civisme, mais leur civisme.
Ils n'en avaient nul droit, puisqu'il faut parler net.
L'instituteur n'a aucun droit sur l'intelligence et sur la conscience des enfants, il n'a que des devoirs, et ces devoirs sont déterminés par sa fonction. Il est un organe de il a société présente, Je remplaçant des familles actuelles, il ne lui appartient à aucun degré de préjuger ce que pourra être la société de l'avenir, ce que pourront désirer les familles futures. Il n'a pas le droit de modeler sur ses conceptions propres, individuelles, sujettes à erreur et à correction, les jeunes esprits qu'on lui confie.
Tout le mal est venu de ce qu'il s'est arrogé ce droit.
A Saint-Gloud, à Fontenay-aux-Roses, on a saturé l'esprit des futurs professeurs d'écoles normales de cette idée que l'instituteur français devait être ragent d'une régénération sociale, qu'il avait à exercer un apostolat, à construire la France de l'avenir. Ce qui impliquait bien qu'il avait préalablement à détruire la France du passé. Les vieux dogmes, les religions étaient périmés. Il fallait enseigner un dogme nouveau, une morale nouvelle, une religion sans Dieu, le dogme du progrès, la morale de la science et de la solidarité, la religion de l'humanité.
Dans les écoles normales primaires, pendant trois ans, on saturait de ces rêveries les futurs instituteurs. Est-il étonnant qu'ils aient pris à la lettre — et les meilleurs d'entre eux — les leçons de leurs professeurs? Qu'ils aient rêvé d'apostolat idéal, de régénération sociale, d'émancipation de l'homme? Qu'ils aient finalement abouti au syndicalisme et à la prédication de la lutte entre les classes comme seul moyen de faire arriver le. règne de la justice?
J'admirais un jour la fervente ardeur avec laquelle une jeune institutrice exposait à un collaborateur de La Démocratie qui nous le? a rapportés, ses rêves d'apostolat. Il n'est pas possible d'être de meileure foi, mais il n'est pas possible non plus de se tromper davantage.
L'instituteur primaire, par sa fonction même, n'est un agent du progrès que parce qu'il est un agent de transmission de l'acquis intellectuel et social. Il est un organe de tradition et non un organe d'invention. Il est par essence conservateur. Il conserve et tranmset l'arithmétique et la grammaire, il doit de même conserver la morale commune et la transmettre. Ce n'est pas à lui d'inventer.
Il suffit qu'il ne bouche pas la voie, il suffit qu'il laisse, entrevoir aux enfants, par delà ce qu'il enseigne, les perspectives infinies de ce qu'il n'enseigne pas. Qu'il leur dise : « <le que je vous apprends, ce que vous savez, ce
- que je sais, ce que savent les plus savants n'est rien en comparaison de tout ce qu'on saura plus tard, de tout ce qu'on ne sait pas. Voilà ce qui se fait autour de vous, voilà ce qu'il vous faut faire. Plus tard, quand vous serez grands, si vous trouvez mieux à faire, vous aurez à examiner, à prendre iparti. Assurons le (présent et réservons l'avenir ».
L'instituteur a une Jonction à remplir, un peu étroite mais admirable. Son étroitessemême n'est qu'apparente, car l'instituteur a devant lui tout le domaine des (premiers linéaments de l' intelligence, des premiers mouvements de la sensibilité sociale et morale. Ce qu'il semble perdre en largeur, il peut le regagner en profondeur. Et ne vaudrait-il pas mieux, même pour renseignement proprement dit, qu'au lieu d'avoir effleuré sans les retenir une foule de connaissances, les enfants en retiennent sûrement un petit nombre et qu'au lieu d'entendre de vagues déclamations sur la vérité, sur la justice ou la solidarité, ils fussent exercés à ne jamais user de mensonge, à ne chercher le succès que par le mérite et, à aider ceux de leurs camarades qui peuvent en avoir besoin?
Maître et Serviteur
Elle est très curieuse cette querelle qui s'est élevée au congrès de Nantes entre les instituteurs syndicalistes et leurs confrères amicàlistes. Ceux-ci soutenaient que lorsqu'ils avaient appris aux enfants les matières du programme des écoles, y compris les quelques préceptes qui constituent la morale neutre, leur tâche était achevée.
Les syndicalistes au contraire ont prétendu que le rôle de l'instituteur ne se borne pas, ne peut pas, r.e doit pas se borner à meubler l'intelligence de l'élève d'un nombre plus ou moins grand de notions plus ou moins utiles, qu'il doit, creuser plus profond, atteindre plus loin, donner à son esprit, à son caractère, a sa volonté une formation complète. Au soHir de l'école, l'enfant, tel que voudraient le laisser d'après le (programme les amicalistes, est comme une matière docile que ses parents, . ses
patrons, ses employeurs ou ses chefs peuvent iplief à toutes les fins. Il peut utiliser .les notions qu'il a acquises à l'école de mille façons diverses. Il peut les faire servir à ses passions, à son égoïsme propre, comme les mettre au service des égoïsmes familiaux, patronaux, des fanatismes patriotiques ou religieux.
Le devoir de l'instituteur, continuent les syndicalistes, est de ne pas laisser ainsi Télé /o démuni de toute direction. L'instituteur ne doit (pas seulement lui fournir la matière intellectuelle de sa vie, mais lui infuser un esprit, lui donner une direction qui d'empêché d'être, soit vis-à-vis de son égoïsme, soit visà-vis de l' égoïsme des autres, un esclave docile.
L'instituteur doit former dans l'enfant k-ut l'homme futur.
Les syndicalistes prétendent par Là ne pas sortir de la neutralité doctrinale. Es ne s'inquiètent pas de nier la vie future ou de l'affirmer. Us ne prennent parti (pour ou contre aucune des religions.
Mais ils savent de façon positive, concrète et sans qu'aucune contestation leur paraisse (possible, que les enfants qu'ils ont devait eux sont pour la plus grande partie fils de paysans ou fils d'ouvriers, des prolétaires, fils de prolétaires, appelés par ce fait à travailler de leurs mains toute leur vie. C'est en fonction de ce
l'ail que, eux, uusti utëurs, ont le devoir d'élever tous oes enf:t s.
Prolétaires de la pensée, ouvriers de l'éc condamnés ipour un très maigne salaire au plus dur labeur, issus eux-mêmes de parents qui travaillaient péniblement de leurs mains, ils sont arrivés à prendre conscience de leur classe, de sa misère, de son rôle social, de ses droits. Ils savent -^ qu'est leur .classe sociale, ce qu'elle fait et ce qu'elle devrait être. Cette conscience de classe qu'ils ont acquise, lentement, péniblement, ils doivent la révéler à leurs élèves, ils doivent la former en eux afin que pas un futur prolétaire ne sorte des bancs sans savoir regarder le monde et l'état social comme doit les voir un travailleur et un prolétaire.
La plupart des livres scolaires sont écrits par des bourgeois pour des bourgeois. L'instituteur doit par sa parole donner l'antidote de ces écrits. Aucun des enfants qui ont p par l'école ne doit plus voir le monde en bourgeois, penser en bourgeois. Le prolétaire doit penser en prolétaire et juger de tout par là.
Si vous demandez maintenant : Q 3t-ce que penser en prolétaire? on vous répondra que c'est penser selon les formules assez vagues et contradictoires du syndicalisme, de M. Guesde, de M. Jaurès, de l'Humanité ou bien de la C.G.T. Ces doctrines sont toutes assez
divergentes, elles se rencontrent cependant pour dire que la classe ouvrière est odieusement exploitée, qu'elle a d'énormes et justes reprises à exercer contre les propriétaires et les ipatrons, et qu'elle parviendra à s'affranchir par les seules forces de l'entente, de l'association entre tous les prolétaires.
Et, par « s'affranchir », on entend qu'elle arrivera à imposer à son tour sa loi.
Ainsi ouvertement, posément, avec l'assurance que donne la foi absolue en un système d'idées, les instituteurs syndicalistes ont proclamé leur devoir de prêcher à leurs élèves des doctrines de violence et de haine. Au lieu de tâcher de leur faire toucher du doigt les complexités des choses sociales, la délicatesse et l'interdépendance de tous les rouages, ils cultivent cette idée simpliste de la lutte, de l'opposition entre les classes; ils expliquent tout par des jeux de forces et ils ne voient pas à quel redoutable arbitre leur enseignement fait appel. Car le maître de la force, c'est en fm de compte le eoldat. Gusîave Hervé Ta bien vu : les antimilitaristes doivent finir dans l'adoration du sabre.
Vous voyez d'où vient la déviation?
On a tant dit aux instituteurs qu'en leur envoyant 'les enfants on leur confiait l'âme même et les destinées de la patrie; on leur a répété avec tant d'insistance qu'ils avaient dé-
&Ormais les paroles de la vie spirituelle, que leur chaire devait remplacer celle du curé, on a exalté avec une telle outrance la portée de leur fonction qu'un trop grand nombre parmi eux se sonl cru les messies d'un évangile nouveau, Les apôtres d'une foi nouvelle. Parce qu'ils enseignenl la règle de trois et le système métrique, ils ont cru pouvoir parler au nom de la Science, au nom de la Justice, au nom de la Vérité.
Oubliant leur rôle de serviteurs, ils* se proclament des Maîtres.
Or, que sont-ils cependant? Simplement des
fonctionnaires de l'Etat français, délégués par lui à une mission bien délimitée, très modeste à la fois el très honorable. Hs doivenl donner à tous les enfants de France l'outil intellectuel indispensable pour qu'ils puissent faire dans la vie ce qu'ils auront à y faire comme fils, comme époux, comme pères, comme citoyens, comme producteurs et comme consommateurs. C'est à peu près ainsi et très justement qu'entendent leur tâche les amieaiistes.
.Les syndicalistes professenl en outre que
l'Etat leur a délégué une fonction morale et proprement spirituelle. L'Etat, disent-ils, a le droit de façonner comme il veut l'âme de l'enfant. Les directeurs de l'Etat, se sentant
incompétents, nous délèguent à leur place à l'œuvre d'éducation nationale. Nous héritons
donc des fonctions spirituelles de l'Etat et par elles de tous ses droits. L'entant est à l'Etat, l'Etat l'envoie à l'école, donc le inaître dans l'école, le maître d'école devient le maître de l'enfant et par l'enfant véritablement le Maître.
La conséquence nous apparaît, monstrueuse. Les radicaux n'en reviennent pas. Ce sont eux pourtant qui en ont posé 'les prémisses. Ce sont eux qui, pour ruiner 1-e catholicisme, ont attribué à l'Etat des fonctions spirituelles, qui ont voulu Lui donner un rôle dogmatique et doctrinal; ce sont eux encore qui ont proclamé la maîtrise souveraine de l'Ecole. Les syndicalistes ne veulent que nous faire boire Je vin tiré ipar les radicaux.
Il n'y a que deux conceptions possibles du rôle de l'instituteur : maître ou serviteur. Si vous voulez que l'instituteur soit un serviteur, reifusez à l'Etat toutes les fonctions spirituelles; si vous acceptez que l'Etat ait une fonetio- 'spirituelle, vous ne pouvez échapper à cette conséquence : l'instituteur d'Etat doit devenir un maître. Le Maître.
Les bonnes lettres
Reflets
Tous les voyageurs connaissent les admirables colorations que revêtent les montagnes quelques instants après que le soleil vient de disparaître. Les fourrures vertes des sapins prennent des teintes orange et les glaciers son! comme vibrants sur leur pâleur morte de nuances chaudes à la fois très vives él très -santés. Comme si sur la neige il avait plu des feuilles de roses.
J'ai vu de même plus d'une fois dan- mon Périgord le soleil déjà disparu renvoyer encore des rayons perdus, inaccessibles à l'œil et qui, tombant sur les terres, les arbres, les murailles ou les toitures, les revêtent d'une splendeur, rendent royales les plus humbles choses. Elles exhalent comme une âme de lumière et de couleurs chaudes, de ces couleurs encore baignées de vie et qu'on sent cependant tout près de s'éteindre, L'orange, le vieux rose, l'or passé, la pourpre mourante, telles que Tau-
tontine les prodigue dans les bois. Des peupliers dont le (pied est déjà dans d'ombre ont leur feuillage tout inondé de lumière, les coteaux à Test vibrent et rayonnent et Je s fermes dans les arbres paraissent vêtues de (pourpre.
Ce ne sont Là que des reflets. C'est le soleil déjà au-dessous de l'horizon qui, indirectement, communique aux arbres, aux coteaux, aux murs et aux toits des fermes quelque chose de sa stplendeur. La lune morte est de même un reflet du soleil vivant. Les choses ne sont que des réflecteurs qui renvoient passivement la lumière qu'elles ont reçue.
Les âmes aussi sont des réflecteurs, mais non plus des réflecteurs passifs. Ce sont des réflecteurs actifs qui modifient la lumière qu'elles reçoivent et iqui (peuvent aussi bien la ternir qu'en augmenter ou même en renouveler l'éclat, lui faire produire de nouvelles colorations.
Tout ce que voit ou entend une âme tombe sur elle comme un rayon de lumière. Si cette âme est riche et noble, la vision ou la parole fleurira somptueusement. Et cette floraison sera d'autant (plus abondante et belle que la lumière sera plus pure, plus harmonieuse, mieux composée de toutes les nuances du prisme. Même l'impur fleurit en beauté dans les cœurs (purs, mais la pureté du rayon ajoute encore à la beauté du reflet.
Des cygnes passent blancs sur l'eau verte
des canaux, des horloges prolongent dans la maison déserte leurs tintements grêles; des ombres s'allongent et dérobent aux yeux les bahuts dans les encoignures : midi, le midi d'été plein de soleil, de chaleur et de silence, s'étend comme une lumière aveuglante et mystérieuse, et des âmes d'enfants tressaillent, elles attendent le passage blanc des cygnes, elles écoutent les horloges qui chuchotent, elles frémissent devant les ombres du soir et <:i!les ond peur du midi calme et silencieux. Autant de reflets sur les âmes des choses insensibles, des choses qui ne valent que par les impressions qu'elles peuvent éveiller.
Lisez le dernier livre de Mme Lucie Félix- Faure-Goyau, et vous vous émerveillerez die l'abondance de tous ces reflets. (1) Ce sont ici les choses qui se reflètent dans l'âme.
Mais les choses aussi peuvent refléter les âmes. Amiel disait : « Un paysage est un état de l'âme ». Ce qui signifie que nous prêtons de notre àme aux choses et que la plus belle nature regardée par un œil sec ne présente rien d'émouvant, tandis que quatre arbres à demi morts au milieu d'une plaine désolée peuvent fournir à un cœur plein de richesse intérieure, une ample matière à penser et à s'émouvoir. Une place dans un petit village
(1) Spectacles e* reflets. L'âme des enfants, des pays et des saints. In-12, Perrin 1912.
normand, Quillebœuf, Aimboise sont pour Mme Goyau des prétextes à des visions de beauté. Et elle peut après nous mieux expliquer le double talent pictural et littéraire d'un Fromentin comme auparavant elle nous avait dévoilé l'âme d'enfant d'un Biaise Pascal.
Mais il y a des reflets d'un genre bien supérieur, ce sont ceux que 'les âmes font naître dans d'autres âmes. QueiLs reflets que ceux que Socrate a projetés sur ses disciples! Et quels reflets divins que ceux que Jésus a projetés sur les siens! Les rayons qui émanent de la sublimité de Socrate éclairent la terre, mais ceux qui s'élancent de la divinité de Jésus embrasent la terre et le ciel. VEcole d'Athènes s'abrite sous des portiques augustes mais iqui bornent l'horizon, la Dispute du Saint-Sacrement nous transporte dans l'infini et nous fait pénétrer jusqu'aux sanctuaires célestes. Les disciples d'Emmaus sentent autre chose que l'espérance dont un Criton ou un Platon veulent s'enchanter, ils sentent une chaleur divine et féconde qui fleurit en certitude, en foi assurée et définitive.
C'est ainsi que les saints se reflètent dans les ànuvs. Us leur ouvrent la source des noblesses intérieures, la porte des paradis eaehés. Une Monique sauve par ses larmes un. Augustin. Une Térèse de Jésus renouvelle la piété des gens du monde comme une Perpétue savait faire rayonner sa gaieté jusque clans l'amphi-
théâtre. Une Catherinie de Gênes transforme en joie le désespoir d'un Marco del Sale rien qu'en se penchant sur son agonie. Catherine de Sienne avait de même transformé l'âme de Nicolas Tuldo.
Condamné à mort, plein de jeunesse et de vigueur, Nicolas se révoltait contre l'injustice politique qui le frappait. Catherine vint le visiter. Il revint au calme, à l'acceptation. Catherine lui promit de l'assister au moment terrible. Et le matin, elle était près de lui. prête à recevoir dans ses mains tendues la tête que le bourreau allait trancher. Nicolas Tuldo mourut en prononçant les mots : « Jésus, Catherine ! », le calme au cœur, le sourire aux lèvres.
Reflets des choses, reflet des âmes, en réalité tous ces reflets n'ont de sens que s'ils sont recueillis, sentis par des âmes. Tout doit nous être aliment, spirituel. Il faut transformer les choses en sentiments pour leur donner une valeur, et en alimentant notre vie du spectacle des belles vies, nous ajoutons à leur beauté, la fécondité. Mme Goyau a fait plus que nous décrire quelques-uns de ces reflets, elle y a elle-même mis de son âme et leur signification s'en trouve étendue, enrichie et prolongée.
Classiques et Romantiques
Ge n'est pas ma faute si j'écris ce titre qui semble nous reporter à près de trois quarts de siècle en arrière, au moment où Alfred de Musset écrivait les célèbres lettres de Dupais et Cotonnet. Ces vieilles querelles paraissaient depuis (longtemps apaisées. Mais voici qu'on les ressuscite. Une jieune école part en guerre contre le romantisme et dans ,1e style et selon les procédés les moins classiques, un de ses principaux adeptes écrit tout un livre sur ou plutôt contre le Romantisme français. On nous vante d'autre part avec une telle insistance les Jardins français et les Parcs à La Le Nôtre qu'il .semble que nous devions revenir dans tous nos jardins aux alignements de verdures régulières, aux canaux reetilignes de Versailles ou de Rambouillet.
Le classique, nous dit-on, c'est l'ordre, c'est ïa raison, c'est la proportion; le romantique,
c'rst Le désordre, tout ce qui manque à la fofci de raison et de proportion est essentiellement romantique. Le classique, c'est l'organisé; le
romantique, c'est le dissolu. Car qu'est-ce que le romantisme exprime de préférence, qu'estce qu'il exalte, cé'èbre, met au premier jplan de l'humanité? Le sentiment, l'imagination, la volonté, toutes puissances indéfinies et illimitées, forces aveugles et sans frein qui, laissées à elles seules, ne peuvent produire que désordre et disproportion.
S'il en est ainsi, i>I est évident qu'il faut proscrire le romantisme et revenir au classique. L'idéal qu'on nous propose est l'idéal grec, ou celui de notre dix-septième siècle, car on nous vante également Périclès et Louis xiv, Euripide et Racine, Praxitèle et Jean Goujon. Peut-être a pendant y a-t-il bien des différences.
Je ne voudrais pas trop contester toutes ces très beLles choses. J'aime l'ordre tout comme un autre et ne crois pas être insensible à la raison. Mais c'esi aussi pour cela que j'aime assez la clarté et déteste les confusiors. Or, il y a une fausse clarté qui vient de l'extrême simplification des choses et qui ne ressemble l>as plus à la vraie que la lumière, au moment du plein d'une éclipse, ne ressemble à la pure lumière du solei'. Par l'extrême atténuation des vibrations lumineuses, les ombres peraissent plus nettes et plus distincts tous "es contours des objets. Et ce-
pendant, on y voit moins. La lumière desi éclipses n'est pas l'idéal de la lumière.
Si nous disons que le classique, c'est Tordre, que le romantisme, c'est le désordre et la décomposition, la question sera tranchée tout de suite. Malheureusement, e^le n'est pas aussi simple. Boileau nous parle d'un « beau désordre ». Boileau ne serait-il plus classique? Et s'il le demeure, il y a donc des désordres qu'un classique peut admettre.
Le sentiment, nous dit-on, doit céder à la raison. Mais n'est-ce pas Boileau qui demande
Que dans tous vos d'scours, la passion émue Aille chercher le cœur, l'échauiie, le remue ?
Et les mots « vérité », « bon sens » même n'ont-ils pas précisément dans l'Art poétique « la passion » pour synonyme? Seule la passion donne de la vérité aux vers :
C'est peu d'être poète, il faut être amoureux.
Les choses ne sont donc pas aussi simples que nous le élisent nos contempteurs attitrés du romanti- me. Je ne puis ici écrire tout un traité. Mais je puis du moins travailler à éclaircir les idées.
Qu'est-ce qu'un classique? — C'est un auteur, écrivain, poète ou artiste dont l'oeuvre a pana digne d'admiration et dont il est possible d'expliquer en classe, à des élèves, les
principales beautés G'esl pour cela que le sique es1 classique. Ce qui fait sa valeur propre, c'est, donc l'utilisation que Ton en peut faire pour d'éducation littéraire ou artistique. Et comme l'éducation de l'élève suppose l'explication du maître, les professeurs ont pris et retenu comme classiques les auteurs qu'ils pouvaient le mieux expliquer. — Or. ce qu'il est le plus facile de découvrir et de faire voir dans un œuvre d'art, c'est évidemment l'ordre, la composition, tout ce qui tient à la raison, ce - m d i c les qualités que les professeurs ont dû le plus apprécier et vanter. Une œuvre classique est une oeuvre démontable. La préférence pour le classique est une préférence d'école, une préférence de professeurs.
Comme on tombe toujours du côté où l'on penche, l'école en est venue à penser que la raison, l'ordre, la composition faisaient toute la beauté. Les Grecs sont ordonnés, toutes leurs compositions s'équilibrent, donc avec de l'ordre, de la composition, de l'équilibre, nous ferons de la beauté. Ainsi raisonnaient également mal Lebrun-Pindare et David. Us ne voyaient pas qu'en dehors de ces qualités les Grecs en possédaient d'autres proprement inexplicables et que c'étaient celles-lci, insaisissables à l'intelligence pure, qui donnaient aux grandes œuvres leur charme immorte1. Us adoraient les dieux grecs, ils oubliaient que les Grâces ne quittent jamais l'Olympe et que
sans elles, la divinité même n'aurait pas de prix.
Le romantisme fut une réaction contre ce classique rationnel et froid. 11 réhabilita les puissances de mystère. A la précision sèche, on opposa les séductions de l'infini, du vague, de la rêverie, du sentiment, de l'imagination, de la volonté. Aux parcs bien peignés, aux allées bien droites, bien ratissées, on opposa la liberté, l' infinie variété de la nature. Le romantisme français fut surtout une exaltation de la passion et de l'imagination, île romantisme allemand, surtout une exaltation de la volonté. Cette réaction fut appelée romantique parce qu'au dix-huitième siècle le mot « romantique » est synonyme de « romanesque ». Or, le romanesque est ce qui flatte une imagination passionnée. Il était donc assez naturel que des deux synonymes, il y en eût un et le plus récent, celui qui avait été employé par Rousseau en parlant du lac de Brienne, qui fût réservé à désigner la révolution artistique.
Et de ce simple rappel à l'histoire et aux acceptions originelles des mots, on voit tout de suite ce qui se dégage : c'est que la conception d'un art purement classique, dans le sens professoral du mot, est aussi fausse que celle d'un art romantique. Ce dernier même n'étant qu'une opposition ou une antithèse n'est pas susceptible d'une définition précise et ne se
«•oui prend même pas. En fait, le romantisme n'existe pas. De là toutes les obscurités que produit toujours l'emploi de ce mot. Quand une œuvre est belle, elle renferme toujours un ordre et une composition; la raison peut y découvrir cet ordre, elle esl classique par quelque partie.
Mais il faut aussi reconnaître en toute beauté Le rayonnement mystérieux des Grâces. Elles ont. beau être nues, quelque chose d'indéfinissable rayonne de leurs purs contours, et le charme naît de cet inexplicable rayonnement. Depuis le christianisme, leur nudité même s'est voilée, la pudeur est devenue la chaste virginité, un mystère plus profond a enveloppé d'ombre un ordre toujours existant, mais d'autant plus prenant qu'il devenait plus complexe. La Sophia chrétienne a toute la beauté de l'antique Athéna. mais si les plis des draperies qui 'la couvrent sont aussi nombreux, ils révèlent moins son corps, les lueurs de l'infini s'allument dans ses pruneMes.
Et, sans doute, il faut aimer l'ordre, et les ouvrages bien composés* et la raison. Mais avant tout il faut aimer la santé, la grandeur, la sainteté de la vie. Une àme grande et noble finira par se faire un ordre et que la raison pourra saisir, car toute sa vie ne sera qu'une raison latente qui se traduit par des actes. Il faut que Tordre naisse du dedans et qu'il ne soit" pas imposé du dehors. Pour créer de
la beauté, il ne suffit ipas de savoir ordonner un plan. Le sentiment, d'imagination, la volonté sont nécessaires. Il y faut mettre toute son âme. L'art déborde l'ordre géométrique et la raison pure. Constatons les défauts des romantiques, mais ne nous laissons pas embrigader par les classiques. N'exaltons pas Ponsard aux dépens de Chateaubriand.
Défions-nous surtout des écoles et des camaraderies littéraires. Les contempteurs du romantisme confondent dans leur admiration un Moréas qui fut doublement métèque, comme hellène et comme athée, un Barres, qui se refuse à sentir le charme de Sparte et qui est un fils littéraire de Chateaubriand, un Anatole France qui est bien celui de tous nos auteurs qui compose le moins ses livres, dont les idées sont l'anarchie même, et dont 3e style est du Voltaire attendri par Chateaubriand. Ce nest certainement pas la pureté de la doctrine qui explique ces contradictoires admirations.
Pour nous, nous abandonnerons Moréas au juste oubli, nous regarderons Anatole France comme un admirable joueur de flûte, mais nous verrons les faiblesses, les lacunes, le décousu, la décomposition de son œuvre, et nous admirerons en Barres le probe penseur, le bon ouvrier de la langue, le poète ému qui monte Chaque jour, sans rien abandonner des richesses complexes de la vie, des valeurs mysté-
rieuses de son âme, vers la simplicité et vers la lumière.
EL nous continuerons à aimer les grands parcs, les majestueuses perspectives de Versailles et de Chantilly, les canaux verts de Rambouillet, mais nous nous plairons aussi aux mystères de la foret, de la montagne et de la mer. Et s'il fallait choisir entre toutes les formes de l'art, nous préférerions passer nos heures à l'ombre des voûte- de Chartres, de Notre-Dame ou d'Amiens, dans >■ jour glorieux verrières. Car c'est là qi - - exprimée de la façon la plus complète, la plus souveraine, la plus harmonieuse, la Vie. Et la raison n'est que le squelette, l'ossature de la Vie.
Chateaubriand
Chateaubriand s'est porté beaucoup ces années dernières. Il n'a plus sa place marquée seulement sur les menus des restaurants, il reparaît au sommaire des revues, i. tient l'affiche des conférences. M. Jules Lemaître en a fait le sujet de son cours à la salle de la Société de Géographie. Dr~ant toute une saison, le mercredi, on s'y pressait, on s'y écrasait. Le jeudi il devait recommencer, relire à une seconde série d'auditeurs — et d'auditrices ( surtout — ce qu'il avait lu la veille. Car, comme vous lé savez, M. Jules Lemaître .lit ses conférences. — Il les lit d'ailleurs <admirabl-eme.nt. — Et le jour môme où commençaient les conférences de M. Jules Lemaître, M. Victor Giraud publiait chez Hachette un volume de Nouvelles études sur Chateaubriand.
Parlons donc, nous aussi, de Chateaubriand — et de ceux qui nous ont récemment parlé de lui.
Dès sa première conférai ••' on put prévoir que M. Jules Lemaître, pour parler de Chateaubria ml. allait lu ivre la même méthode qu'il avait adoptée deux années avant pour Fénelon.
Il était visible qu*à chaque nouvelle conférence il le découvrait. Au début, il n'en avait. qu'une connaissance vague, d< s souvenirs de lectures lointaines et incomplètes, un préjugé défavorable. A mesure qu'il lisait plus complètement et avec plus d'attention, la figure de Fénelon se modifiait. Et pou à peu le conférencier se laissait gagner au charme.
Il sembla bien que pour Chateaubriand il en fut à peu près de même. Quelques jours avant la première conférence, M. Jules Lemaître avoua n'avoir lu guère que les Mémoires d'outre-tombe. Il dut lire le reste à mesure. Et il vit, à mesure aussi, ce qu'il devait en penser. Il se forma ainsi de Chateaubriand l'idée que purent s'en faire ses contemporains en lisant ses ouvrages dans l'ordre de leur apparition.
Cette méthode a du bon. Elle laisse naturellement se développer la vie et, en notant successivement les divers aspects, elle permet de s'en faire une idée plus pénétrante. Le jugement d'ensemble est ainsi formé par l'addition et comme par les recoupements de jugements successifs. 0~ juge* ainsi le vivant et non pas le mort.
Tout cela esl vrai. Ci pendanl on ne peut
empocher que Fénelon ei Chateaubriand soient
mo'ls. Nous ne sommes pas leurs çontemjporains. Une vie ne s'explique pas seulement par ses moments successifs. La mort (peut parfois découvrir la oîef de toute une vie. Il en est de .même des œuvres : telle œuvre de jeunesse peut augmenter ou diminuer de valeur, prendre tel sens ou tel autre par 'les œuvres qui la suivront. Un ouvrage d'un écrivain, comme une action d'une vie, ne sorl que des phrases qui ne trouvent leur sens complet que dans l'œuvre entier, dans l'intégralité de la vie. Puisque Féne'on et Chateaubriand sont mort?, il y a (peut-être quelque artifice à les vouloir étudier comme s'ils étaient vivants.
Et aussi quelque chimère. Car malgré tout nous savons quelque chose de toute leur vie, de toutes leurs œuvres, et M. Jules Lemaître, môme en racontant le Chateaubriand de la Révolution, n'a pas pu s'empêcher de penser au Chateaubriand de Ja Restauration, comme en racontant le Fénelon directeur des « Nouvelles Converties » il n'avait pu s'empêcher de aer au Fénelon des Maximes.
J'aime mieux la manière de M. Victor Giraud. Elle est moins séduisante mais elle est plus sûre. Et si je veux bien savoir comment s'est formé dans l'esprit de Chateaubriand le Uénie du Christianisme, c'est à M. Giraud de préférence que j'irai le demander. Il m'apprendra
(TaiMeurs bee d'autres ohoses et, par
ex» mple, que Chateaubriand, pressé par la griu'. a l'ait, en 1790. à vingt-deux an-, le niétier Oe commis-voyageur en bas. L'honorable corporation des commis-voyageurs ne pourra qu'être flattée d'avoir un aussi brillant lègue.
M. Victor Giraud paraît plus indulgen Chateaubriand que M. Jules Lemaître. I ls deux sont à ipeu près «raccord sur les caractéristiques de r ho mime : orgueil, désir, ennui, dit M. Lemaître; tristesse, désir, honneur, dit M. Giraud. M. Lemaître ne veut pas que nous nous attristions de la tristesse de René. Il la croit compensé-.' par la volupté morbide qu'elle procure. Et cependant quelle résonnance douloureuse contiennent ces simples mots : « On habite avec un cœur plein un monde vide et sans avoir joui de rien on est désabusé de tout ! »
Peut-»ètre n'a-t-on pas -assez insisté sur le rôle qu'a joué le rêve dans toute la vie de Chateaubriand. Comme le fera plus tard Amie!, en vivant ses rêves il a par avance vidé sa vie. La sylphide rêvée à Combourg l'a désenchanté pour jamais de la femme et de l'amour. Quelle réalité, lût -elle Pauline de Beaumont ou -Madame Réeamier, pourra-t-elV égale rêve?
Quelle politique pourra jamais satisfaire
celui qui a construit, dans ses rêves la cité où les traditions monarchiques rendent durables les nouveautés révolutionnaires?
C'est dans la puissance de ses rêves qu'il faut chercher la solution du problème que l'on s'est posé à propos de sa sincérité. M. l'abbé Bertrin, il y a une douzaine d'années, défendit en Sorbonne la Sincérité religieuse de Chateaubriand. Depuis, il se crut obligé de se poser en champion de la sincérité de René, même contre M. Bédier qui paraît bien avoir démontré que Chateaubriand nous a raconté un voyage en Amérique qu'il n'a jamais fait. M. Victor Giraud et M. Jule? Lerruaitre donnent raison à M. Bédier, que dir-je? ils paraissent même ignorer M. Bertrin.
Et en vérité, que nous imperte? Quand nous lisons la description du Meschaeebé, le fleuve et da forêt vierge sont-ils moins vivants et moins (grandioses pour n'avoir été vus peutêtre que par Y imagination? Chateaubriand n'est ni sincère, ni insincère, c'est un rêveur, un visionnaire, un poète. Il nous raconte ses visions et il excelle à les peindre. Voici en trois coups de plume tout d'archipel grec : « Des îles bleuâtres, des promontoires brillants, des mers dorées ». On trouverait cent autres tableaux parer s. Sont- ils géographiquement exacts? Je le croi- . Mais ne leur suffit-il pas d'ouvrir l'espace aux ailes de l'âme?
Je crains bien qu'à iproipos du Génie du Christianisme on ne nous redise ce qu'on a déjà trop dit, que ce livre n'a aucune valeur apologétique. Car, d'abord, de ce que Chateaubriand a vu le christianisme en beauté, il ne s'ensuil pas que le christianisme soit beau et, ensuit»', de ce que le christ ianisime serait beau, il ne s'ensuivrait nullement qu'il dût être vrai.
Peut-être a-it-on raison de parler ainsi, mais, ce faisant, on oublie quel tut exactement le rôle du Génû du Christianisme et l'effet qu'il produisit-
Voltaire avait ridiculise le christianisme; Chateaubriand montra que, loin d'être ridicule, il foisonnait de grandeur et de beauté. Il réhabilita ainsi le christianisme devant la société instruite et polie. Il aida à triompher du respect humain. 11 mit (presque le christianisme à la mode. Ce n'est pas tout, sans doute, mai" c*1 n'est pas rien.
Et pour être juste, il faut ajouter qu'en plusieurs de ses parties le Génie du Christianisme a ouvert la voie à une apologétique qui ne serait pas exclusivement esthétique et sentimentale. Il renferme des chapitres importants sur les bienfaits sociaux de la religion chrétienne. En un sens il est lui-même un chapitre de l'apologétique conçue par Pascal.
Trop voluptueux ipeut-être pour avoir l'âme fout à fait chrétienne, Chateaubriand sentit
avec trop de force la cendre sans goût, la tristesse désenchantée de la vie mortelle pour ne pas .aspirer au christianisme de toute la force de son inquiétude. Et il- mérita que la croix vînt sceller ses lèvres mourantes parce que, à. l'esprit léger de Voltaire, il avait su opposer le génie profond du christianisme.
Les maîtres de l'heure
Sous ce titre même, M. Victor Giraud vient de publier chez Hachette un volume qui provoque, ainsi que son auteur l'a expressément voulu, les plus graves réflexions. Les plus graves et les plus fécondes. Comme il s'en explique dans la Préface, il s'est proposé dans :e volume qui sera, à bref délai, suivi d'un second, d'expliquer aux hommes qui atteignent la quarantaine et qui sont donc la partie forte du temps présent, ce qui forme 3a substance la plus intime de leur âme, de leurs sentiments, de leurs pensées. Et pour cela, au lieu de faire de la psychologie directe et d'analyser ses propres contemporains. M. Victor Giraud, qui eut vingt ans vers 1890, analyse les écrivains dont les- œuvres ont eu sur les hommes de sa génération la plus forte, la plus pénétrante, la plus durable influence, qui furent, comme il s'exprime, leurs « maîtres à penser et leurs maîtres à écrire ».
Déjà, dans tout un livre qui fut son premier ouvrage, M. Victor Giraud nous avait parlé de Taine. Nous constations dans 'les pages 'précédentes l'excellence de ses études sur Chateaubriand. Celles qu'il a consacrées à Pascal ne sont pas de moindre valeur. Et dans ces travaux divers, il semble bien que ce soit toujours :e même examen de conscience qui soit poursuivi : rechercher dans les maîtres ce que les disciples sentent et pensent encore, expliquer à eux-smêmes les contemporains en leur faisant découvrir les sources où se sont désaltérées les soifs impérieuses' de leurs vingt ans.
Ces « maîtres de l'heure » dont nous parle ici M. Victor Giraud sont Loti, Brune tière, Faguet, Melchior de Vogué et Bourget, Avec une conscience qui va non seulement jusqu'à rechercher des (lettres ou des papiers encore inédits, colliger les articles non recueillis en volume, mais encore à comparer à travers les diverses éditions les états successifs de la pensée, ce qui, par exemple, est de premier intérêt dans l'étude de l'œuvre de Paul Bourget, l'auteur remet sous nos yeux la suite entière des ouvrages de chacun des écrivains. II ne s'attarde pas à une analyse minutieuse, il suppose connus ces livres qu'aussi bien tout homme éclairé a lus, il ne fait guère qu'en rappeler le sujet pour en marquer l'intérêt, ou en déterminer l'influence, et il s'attache
surtout à en dégager, avec les traits qui caractérisent la physionomie littéraire, intellectuelle et morale de chaque écrivain, ce que chacun d'eux a sipecialement apiporté à l'âme de leurs communs lecteurs d'excitation, d'aliment ou d<i dir< ction.
M. Giraud cite quelque pari ces phrases de 'l'ai: ..' : « Il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de chaque œuvre «Tari esi une idée de la nature et de la vie; c'est cette [dée qui mène le poète : soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, il écrit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne, comme tes événements qu'il arrange, ne servent qu'à produire à la lumière la sourde conception créatrice qui les suscite et les unit ». Et il loue Brunefière d'avoir recherché à travers toutes les œuvres cette « conception créatrice », cette « philosophie » cachée.
J'estime pour mon compte que cette façon de comprendre les artistes et les poètes est par trop intellectualiste et risque, comme il arriva à Taine, de faire faire bien des contresens. Elle ne peut s'appliquer avec fruit qu'aux idéalistes, aux classiques. C'est, elle aussi dont se sert M. Giraud dans tout ce volume et si elle s'adapte admirablement à Brunetière, à Faguet. à Vogué, à Bourget qui sont avant tout des écrivains intellectuels, des artistes peut-être, mais chez lesquels l'intelligence domine, elle convient, beaucoup moins bien à
Loti, qui, lui, est un pur artiste et n'a d'autre souci que d'exprimer les jeux harmonieux Je sa sensibilité.
M. Giraud ne veut pas moins que Loti ait une philosophie et il n'a pas de ipeine à rasi&embXer "les phrases »de désespérance et de pessimisme noir où Loti a plus d'une fois exprimé, après des élans vers des conceptions plus solides et "plus significatives de la vie, l'impossibilité où il est de trouver un fond substantiel à l'abîme flottant des phénomènes. Mais cette désespérance et ce pessimisme tiennent-ils nécessairement à ce qui fait et Je charme et Ja valeur des poèmes de Loti? Sans doute c'est un poète de la sensation et il ne nous exprime que Je charme de sentir, ce charme fût-il morbide, ce charme fût-il douloureux et les dialectiques philosophiques soutiennent que dans le flot mouvant des phénomènes sensibles l'âme doit se dissoudre et se perdre, que la conséquence inévitable de cette perte et de cette dissolution est le vif sentiment d'une sorte d'anéantissement et que ce sentiment ne peut être que pénible et désespérant. On peut eiter en exemple le cas d'Amiel. Mais je ne crois pas que tous ces rapprochement.s forment (preuve. Il y a des poètes qui ne reproduisent guère que leurs sensations et qui ne sentent pas pour cela leur vie se dissoudre dans l'abîme et Je désespoir. Il suffit de lire les poésies de Mme de Noai'lles ou bien
d'Hélène Picard. La peinture même exclu des sensations peut s'accommoder de toute philosophie. La signification de notre sentir dépend du sens que, par ailleurs, nous donnons à notre vie, et le sens que nous donnons à la vie ne vient pas des modes, ni des expressions de notre sensibilité.
Ceci simplement pour dire que je ne crois pas que la philosophie de Loti — si philosophie il y a — soit indissolublement liée à son art. M. Liiraud n'en a pas moins raison du montrer en Loti un chercheur affame de certitude et de loi qui ne désespère de la vie que parce qu'il n'y voit qu'apparences et illusion, qui n'a horreur de .z mort que parce qu'elle abolit les illusions mêmes. C'est parce qu'il a plus douloureusement éprouvé la faillite de la vie qu'il regarde avec plus d'effroi sa banqueroute définitive. Un tel exemple montre à merveille que l'âme humaine a besoin de certitudes et que la vie ne vaut que par une doctrine de la vie.
Mais l'idée de Taine devient féconde des qu'on l'applique à l'interprétation d'œuvres où l'art peut bien se montrer mais où il est presque toujours au service île la pensée, lui donnant un vêtement, une expression ou la réalisant dans quelque symbole.
M. Victor Giraud n'a ainsi pas de peine à nous faire voir que l'œuvre entier de Brunetière n'est qu'une sorte de démonstration de
la ^puissance de Tordre. Religion, politique, morale, littérature même et poésie ne valent que dans la mesure où ce qu'il y a d'individuel, d'original, qui peut être très séduisant et très éloquent en chacun de nous mais qui risque d'être anarchique, est subordonné à quelque chose qui dépasse 1" individu et par la composition ou par l'ordre, ou par la soumission à la loi, l'obéissance aux commandements, l'abdication du sens propre, nous socialise et fait ainsi de chaque homme un organe du grand organisme, et de chaque action, de chaque pensée, de chaque parole humaine, un élément de l'universelle harmonie. Il n'y a pas de société sans morale et il n'y a pas de morale sans religion.
M. Victor Giraud professe pour Brunetière La plus large, 'la plus sympathique admiration. Toutes les parties de son œuvre lui paraissent également solides et belles. Je sais tout ce que valut l'homme et combien il fut méconnu par ceux-là mêmes pour lesquels il avait tout sacrifié. Et que ce fut par l'ingratitude de ceux qui l'avaient ,1e plus applaudi quand il était sorti de la littérature pour s'avancer sur le terrain apologétique qu'il fut amené à dire dans tes dernières années de sa vie et non sans quelque amertume : « Faisons donc de la •littérature! » Les Lettres sont des amies sûres et peuvent consoler de tout l'homme de pensée. Il en est peut-être autrement de l'hom-
me d'action. Celui qui ce'ni germer dans son cœur KM'1 i arole jui | un ail libérer <;> - âmes et qui voil cel te parole '• - es lèvres, ue peu! pas s< consoler en faisan! de la littérature. Après avoir connu l'ivresse magnifique de l'ael : m, condamn \ à se ta i e, an Brune) ière ne pouvait avoir une fin plus noble que d'entrer dans le silence éternel qui, pour nous comme pour lui, est. ia parole éternelle.
Maigre tout je ne crois pas à la solidité de l'ensemjble de soii œuvre. La valeur de l'homme, son autorité, son éloquence impérieuse et pénétrante, la reconnaissance que lui gardenî avi • raison ses amis et ses élèves, ont produit, je le crains, quelque il'usion. Il restera de lui d'admirables études littéraires* telles que son Calvin, son Rabelais, son Manuel; la plupart de ses doctrines littéraires sont déjà dépassées ou contestées et quant à son œuvre apologétique et morale, il n'était pas besoin qu'un verdie! inspiré par je ne ?£is quelle crainte vint l'atteindre, elle n'aurait jamais eu d'autre intérêt que celui qu'elle empruntait à l'éloquence et à la personne de son auteur.
M. Victor Giraud voit surtout en M. Faguet l'auteur du Dix-huitième siècle. Et c'est bien ce livre qui lui valut la célébrité, mais je lui préfère — et M. Giroi'.d ne sera pas loin d'être de ce sentiment — ses Politiques et moralistes. D< puis, M. Faguet a louché à tout, a parlé de tout et toujours avec une égale intelligence,
une égale lucidité. II est effroyablement intelligent. Il sait tout et il comprend tout. Il a même, à l'occasion, de la sensibilité. Mais, si j'ose dire, une sensibilité de vieux garçon et qui n'est pas toujours juste. Ce qui ne l'empêche pas de dire sur l'Amour et sur l'Amitié des choses exquises. M. Giraud admire comme nous tous 1' ferma ! .; :u de M. Faguet, la nette conception qu'il a de la nécessité d'ordonner toutes les pétions humaines autour d'une fin centrale qui leur serve de point de ralliement et < I • ligne de direction. Mais le patriotisme à quoi M. Fague't voudrait nous rallier constitue-t-il une fin dernière de nos actions et l'homme n'a-t-il pas le droit de se demander s'il n'y a pas une raison du patriotisme? M. Faguet lui-même ne reconnaîtil pas qu'au-delà des questions nationales il y en a d'autres, la question proprement morale et la question religieuse qui se présentent? A-t-on le droit de les esquiver? Et si on ne veut, ou si on ne peut leur répondre, y a-t-il quelque chose de solide dans les réponses que l'on aura faites aux individualistes, aux anarchistes, aux pacifistes, aux antimilitaristes ou aux antipatriotes?
Avec Eugène Melchior de Vogué, M. Giraud se sent plus en confiance et. comme plus en sûreté. L'auteur du Roman russe, l'essayiste éloquent et célèbre lui apparaît comme un poète qui excelle à revêtir de grandes, de
nobles, de belles et fortes images les pensées fécondes que lui inspirent les Spectacles contemporains. Critique, voyageur, essayiste ou romancier. M« hior de Vogué fut sans'* ss préoccupé de découvrir ce qui dans la nature, dans les livres, dans les actions ou dans les âmes des hommes était susceptible d'agrandir, d'élever, d'ennoblir la vie. Il sentit que la vie bornée à la raison et aux idées claires serait une vie étroite et mesquine. Il eut l'intuition du mystère et de l'au-delà. Dans ce mystère il reconnut le divin. Et il ne crut pas que l'homme pût se passer des abris mystérieux où se réfugient les âmes blessées, où les faibles retrouvent leur force dans leur union, où les forts viennent avouer leur faiblesse solitaire, où les consciences se forment, s'élèvent et se fortifient. Rien n'est à rejeter des acquisitions du monde moderne, mais la Tour Eiffel ne doit pas faire disparaître -Notre-Dame et pour la parfaire il faut que les antennes électriques qui maintenant la terminent rappellent au monde les bras de la Croix lumineux et immortels.
M. Pau>l Bourget est plus décisif encore. Parti de l'incroyance complète, mais soucieux de comprendre la vie et d'en découvrir les lois. i! distingue d'abord les valeurs différentes des œuvres et des vies qu'il décrit soit dans ses travaux de critique, soit dans s^s romans, et. dépassant bientôt le positivisme où semble
s'arrêter M. Faguet, il reconnaît la valeur et riniportance de l'inconnaissable. 11 se rapproche par là de Vogué. Puis, avec le Disciple, il se pose la question redoutable de la responsabilité du penseur et de l'écrivain. Il reconnaît l'existence de la solidarité sociale. Il revient enfin au catho'ieisme, [par besoin de tradition, comme Brunetière y était revenu (par besoin de gouvernement.
Que M. Bourget exagère le rôle normal de la tradition et qu'il risque même par là de fausser le catholicisme, il n'en reste pas moins qu'il montre partout le noble souci de respecter les faits et d'exciter en môme temps par les problèmes qu'il leur pose l'éveil des 'consciences contemporaines. M. Giraud a raison de voir en lui le héraut des grandes préoccupations morales.
Les solutions de M. Bourget sont les mêmes que celles de M. Brunetière et celles-là mêmes que paraît adopter pour son compte M. Giraud. Pas d'humanité sans société, pas de société sans morale, pas de morale sans religion. D'où il suit à la rigueur que vouloir élever des enfants en dehors de la religion, c'est les condamner à devenir des êtres immoraux et antisociaux. Et on ne travaille pas moins, au rebours de toutes les lois de l'histoire, de toutes ùe?i lois de la vie, contre l'humanité que contre la patrie.
Les dieux s'en vont
Il y a peu de temps i ocore, beaucoup de Français, et qui tous n'étaient pas des sots, adoraient de terribles .lieux. La Révolution était une de ces divinités à face mystérieuse, attirante à la fois et coiffée de sang, devant laquelle on se prosternait. Un jour même M, Clemenceau affirma à la tribune l'indestructible solidité de son Temple, l'indissoluble solidarité de son Histoire, et du Temple et de l'Histoire ce vieux poète de la politique fit un mythe qu'il nomma le Bloc.
Or il semble que île Bloc s'effrite et s'effondre. Il a plu ;iir le Tem/ple et l'Histoire se désagrège. C'e>t ia pluie du réel qui tombe et qui détruit le Temjple fait du carton des rêves et du crtux des idées; cest la grêle de .la critique qui crible l'Histoire. C'est-à-dire que le vrai finit par triompher du faux et que les lois de la vie dénoncent les erreurs de ceux qui ont voulu construire un monde social d'à-
près leurs chimères au 'lieu de soumettre leurs esprits aux lois des réalités vivantes.
Ce fut T-aine d'abord qui porta les premiers coups. Taine ne descendait pas des émigrés. Il professait même un profond respect pour une des principales déesses du Temple. Car la Raison était son unique dieu. Mais ce fat cette raison même qui lui fit voir, à la lumière des faits et de ,1a psychologie, que la Révolution loin d'avoir été un état idéal et supérieur de notre vie nationale, avait au contraire été un état de crise, de fièvre, où la nation avait failli succomber. La Révolution n'était plus à ses yeux une période divine, mais simplement une période morbide, non plus un Dieu mais la Fièvre, non plus le Bien mais le Mal. — Joseph de Maistre avait dit : « quelque chose de satanique ».
Depuis, M. Au.Lard est venu et s'est essayé à recimenter /i'autel. On ne peut dire qu'il ait réussi. Il est certain cependant qu'il est arrivé à rendre Taine 'quelque peu suspect. Mais de ci de là tous les nouveaux historiens et hier encore, avec un vigueur triomphante, M. Madelin, suivant les traces de Taine et souvent par d'autres voies, arrive it à des conclusions semblables..
Voici maintenant qu'une voix plus puissante, plus éloquente, plus ca'ime, plus détachée, vient pronoiii'iM' le verdict suprême et annoncer la mort du grand Pan. Ce n'est pas dans un livre
pesant d'histoire que ne liront que quelques lettrés, c'est dans un roman que liront peutêtre des millions d'êtres humains, sûrement plusieurs milliers de Français. Et ceux qui, sur la foi seule du nom célèbre de M. Anatole France, liront Les Dieux ont soif, seront justement d'abord ceux-là mêmes qui étaient les plus dévots adorateurs de ces dieux dont, en étalant leur intempérance, ï. mont!'' l'inanité.
ïaine a été plus passionné, il a accumulé plus de faits, il n'a jamais été plus cruel. M. Anatole France que son évolution durant ces dernières années avait paru rapprocher de M. Aulard, donne pleinement raison à Taine. La Révolution fut une sorte de grande fièvre sanguinaire qui voulait sur un type abstrait. idéal, conçu par des esprits étroits et fumeux, reconstruire tout un peuple. Aussi avait-elle contre elle tout d'abord le peuple lui-même, le vrai, celui qui ne manifeste pas dans Les rues, qui ne braille pas dans les sections, celui qui travaille, qui peine, qui souffre, qui veut vivre et qui fait vivre. Tous les personnagepopulaires du livre de M. Anatole France, de la marchande d'objets de piété à la courtisane, sont d'accord pour trouver que tout va mai et que tout fait ma".
Ceux que la Révolution avait dépossédés et persécutés, tels que l'ex-traitant Brotteaux des Ilettes et le bon P. Longuemare, barnabite, ne peuvent être pour elle. Le premier est un
épicurien et se nourrit de Lucrèce, le second est un excellent religieux chrétien et dit son bréviaire. Tous les deux sont des sages qui se voient emportés par le courant et qui n'y résistent pas. L'épicurien croit de comprendre et a peine à contenir ses impatiences, ses regrets et ses révoltes. Le chrétien se sent aux mains de forces qu'il ne connaît pas, il n'en demeure pas moins souriant et calme car il sait que sous ce jeu obscur de forces brutales veille une tendresse paternelle. Et c'est certainement ce P. Longuemare qui est le personnage le plus sympathique de tout le roman. M. Anatole France lui aussi, comme Brunetière qu'il n'aima guère, « s'est laissé faire par la vérité ». Par la vérité et aussi par la beauté, qui est une autre forme de la vérité. Nous n'aurons pas le mauvais goût d'en féliciter sa loyauté, mais il nous reste permis cl* en rendre hommage à son talent.
Le personnage central du roman, Gamean, petit peintre, élève de David, juré au tribunal révolutionnaire, est le type qui représente les milliers d'êtres peu instruits, honnêtes et enthousiastes, dans lesquels el par lesquels l'idéologie révolutionnaire prit un corps et s'incarna dans l'histoire. Ce personnage exprime à merveille le fanatisme sous l'empire d'une idée fausse, (M. France dirait : sous l'emprise d'une idée, d'un dogme quelconque). Les !';;:!> s'oipposenl aux idées, mais ces faits
sont réalisés par des hommes, il faut donc supprimer les hommes. Il faut tuer jusqu'à ce que la Révolution n'ait plus d'ennemis. Ce Jacobin qui émerveillait Michel et, où il voyait quelque chose de surhumain, M. France nous Le montre tout simplement inhumain. Il n'est pas au-dessus, mais au-dessous de l'humanité. Taine aussi avait parlé du crocodile. Oui, les dieux s'en vont.
Plusieurs fois, dans ces derniers temps et en particulier au dîm r <lii< « Amis de Montaigne », M. Anatole France nous a livré le fond île -a (pensée. Ce n'est pas le fanatisme révolutionnaire qui seul doit être inhumain : tout fanatisme doit l'être et tout dogmatisme engendre Le fanatisme. Seuls ceux qui doutent de tout et ceux qui ne croient à rien peuvent être tolérants. — Mais il dit aussi : « L'intolérance est intolérable ». D'où il suivrait à peu près rigoureusement, — si un homme qui n'admire que les esprits qui se contredisent acceptait de raisonner rigoureusement, — que tout dogmatisme est intolérable; que seuls les sceptiques ont le droit de vivre et que toute certitude, toute affirmation assurée doivent être bannies de la terre. Il faudrait bannir tous les dieux.
Cependant il faut bien vivre et, vivant, on ne »>i !'! pas s'empêcher de penser sa vie d'après la vie que l'on mène. Le sceptique, tout comme un autre, pense et il a, lui aussi, son
fanatisme. Pour que le dogmatisme ne puisse pas être malfaisant, il suffit qu'il s* accorde avec les choses. Tout dogme faux est redoutable et doit être malfaisant, d* autant plus malfaisant qu'on veut étendre davantage sa domination. Mais la vérité s' accordant avec le réel, ne saurait être malfaisante, surtout quand la vérité contient en elle la charité, la charité, c'est-à-dire le respect pour toutes les. âme-, même pour celles qui errent, l'amour pour toutes les vies, même pour celles qui sont faibles et défaillantes, c'est-à-dire qui ont leplus de ressemblances avec nous-mêmes. Et c'est pour cela que le bon P. Longuemare, bien qu'il ne soit pas un intellectuel transcendant, domine tous les autres personnages du roman de M. Anatole France. Il est le plus aimable, non parce qu'il doute, mais parce qu'il est le (plus noble, le plus pur et le meilleur. Il croit cependant en Dieu. Les dieux s'en vont. Mais notre Dieu reste et la foi et 1" amour des humble.s âmes qui croient en Lui, qui vivent de Lui. Et qui font vivre le monde.
Propriété spirituelle
En septembre 1912, le monde artistique et littéraire fut mis en émoi. Un événement imminent renouvelait une de ses plus chères préoccupations. Chères, on va le voir, est le mot exact. En effet, dans quelques semaines, toutes les œuvres musicales de Richard Wagner allaient tomber clans le domaine public. C'est-àdire qu'il serait loisible à tout éditeur de les publier, à tout imprésario de les faire re senter ou chanter sans avoir aucun droit à acquitter entre les mains des héritiers de Wagner.
C*est ce qui s*est produit récemment chez nous pour Chateaubriand, pour Balzac et pour jet, ce qui se produira dans- quelques années pour Lamartine. Trente ans après la mort de leur auteur en Allemagne, cinquante ans en France, les œuvres artistiques et littéraires tombent dans le domaine public. Les ayants droit de l'auteur se trouvent ainsi dépos-
sédés au profit de tous. La (propriété spirituelle se socialise. Ce qui est assez curieux sous le régime des codes civils modernes, continuateurs du droit romain et mainteneurs avérés de la propriété individuelle et de l'héritage familial.
Les littérateurs et les artistes se plaignent de cette législation. Ils se regardent comme lésés dans leurs droits les plus évidents. Ils rappellent comme un axiome la phrase d'Alphonse Kair : « La propriété littéraire est une propriété ». A ce titre elle doit être assimilée à toutes les autres, se transmettre indéfini par héritage et ne cesser que par aliénation volontaire ou moyennant, une juste indemnité.
A raisonner de la sorte, les littérateurs recueillent un double avantage : ils défendent d'abord leurs intérêts matériels futurs et ceux de leurs héritiers, ils se protègent ensuite euxmêmes dans le présent contre la concurrence redoutable de leurs, devanciers. Car si on peut avoir pour vingt-neuf sous, ou même pour dix-neuf sous, pensent- ils, de la prose excellente, tandis que nous faisons payer la nôtre trois francs cinquante, il est à craindre que nous vendions moins. Et ainsi ils se garantissent dans le présent et à la fois ils assurent f avenir.
Dans le cas de Rions rd Wagner, in h circonstance intéressante intervient. Wagner, en
testament que Parsi-
fnl ne devaii jamais être joué qu'à Bayreuth, sur le théâtre qu'il avait lui-même fait constniire. Le maître voulait ainsi garantir h œuvre de prédilection l'atmosphère extérieure ei les conditions matérielles d'exécution en dehors desquelles il estimait qu'elle ne pouvait qu'être altérée et dénaturée. — Tani que la famille de Wagner a été propriétaire des œuvres de son auteur, elle a pu faire respi sur ce point le testament, mais Parsifal luimême va être exploit»' en Amérique par des directeurs de théâtre et bientôt les films cinéniatographi pes reproduiront les gestes de Parsifal tandis que les phonographes feront entendre les notes de V Enchantement du Vendredi-Saint. N'y a-t-il pas là une véritable profanation?
Je ne voudrais pas, dans cette discussion, prendre parti, ei je reconnais volontiers que le littérateur, que l'artiste doivent pouvoir vivre de leur œuvre, que leur labeur étant un labeur a droit à être rémunéré et qu'ils ont aussi le droit de laisser leur famille recueillir après eux le fruit de ce labeur. II était en particulier fort injuste que des éditeurs ou des directeurs de théâtre s'enrichissent tandis que l'auteur ne recevait à peu près aucun:' rémunération. Le Cid qui enrichit la troupe de l'Hôtel de Bourgogne fut payé à Corneille -cinq livres. C'était sûrement trop peu.
Depuis. les choses ont changé. Voltaire sut
se faire sur le dos de ses libraires une fortune avec ses écrits, Chateaubriand a vécu fort largement de sa plume, Lamartine a gagné de quoi subvenir à ses folies de luxe et de spéculation. Victor Hugo a su administrer admirablement sa gloire, et les écrivains, les artistes qui ont du succès vivent de façon fort honorable. Les auteurs dramatiques, quand ils réussissent, sont fort loin de ]a misère. Les auteurs imposent et subissent la loi commerciale de l'offre et de la demande. Leurs œuvres sont matière commerciale et leur propriété est bien une propriété.
On a voulu même aller plus loin. Quand on a vu, par exemple, YAngelus de Millet cédé par l'artiste pour un morceau de pain et atteignant, après sa mort, dans les ventes, huit cent mille francs et je crois même que Chau-: chard y mit un million, on s'est dit qu'il serait» juste que l' auteur ou ses ayants droit eussent pari à cette énorme plus-value. Car, soutienton. ce qui a ainsi produit la valeur, l'origine première de toute cette richesse, c'est le génie de l'artiste qui n'a pas été reconnu et rémunéré tout d'abord. Il est donc juste qu'il retiré, de la valeur reconnue par la suite à son ouvrage, le bénéfice qu'il n'a 'pas eu.
Les artistes ou leurs avocats!, en raisonnant ainsi, paraissent oublier les principes qu'ils mettaient d"abord en avant. Car ils soutiennent ici que l'œuvre d'art n'est pas une marchan-
- comme une autre, qu'une fois vendue et son prix touché, elle est encore susceptible d'acquérir une valeur de surcroit et que le vendeur peut avoir droit à un supplément de prix. Où a-t-on jamais vu une marchandise pareille? L'argument est à deux tranchants : en plaidant pour les artistes on plaide aussi bien contre eux. Car après avoir fait reposer le droit de l'artiste sur cet axiome : « La propriété spirituelle, artistique et littéraire est une propriété », on dit maintenant : « Ce n"est pas une propriété comme une autre > .
Et c'est là en effet ce qu'il faut bien voir. L'auteur est sans doute l'auteur de son œuvre, il y a mis son effort et son travail ; à ce titre il a droit à une rémunération. Cette rémunération, dans l'état économique de nos sociétés, s'établit par le marchandage, selon la loi de l'offre et de la demande; le producteur demandé est payé cher, le producteur accepté et non demandé est peu ipayé, le producteur qui s'offre n'est pas payé du tout ou même doit payer lui-même pour publier sa production.
Mais une œuvre d'ordre spirituel ne peut pas être assimilée aux autres ouvrages. Un cordonnier achète son cuir et ses outils, il y met son travail, son savoir-faire et me vend une paire de chaussures; j'ai les chaussures, il a mon argent, nous sommes quittes, son labeur se trouve rémunéré, c'est fini. Per-
sonne autre que moi ne profile des chai. «sure? qu'il a faites. Nous avons échangé des biens, des valeurs mesurables, l'argent, les chaussures, et ces valeurs, nous ne pouvons les partager avec d'autres sans les détruire ou sans les diminuer; si je prêtais mes souliers, je îij m'en servirais plus; si le cordonnier donne de son argent, il en aura moins. Les biens échangés sont de même nature : argent et chaussures sont matériels, ils appartiennent à la classe &i ceux qu'Aristote — c'était un grand homme qu'Aristote — appelait. non-part icipai les.
Quand j'achète un livre chez un libraire, quand je vais entendre un opéra ou voir une exposition de tableaux, je donne mon argent mais je ne suis pas seul à jouir de ce pour quoi j'ai payé. Le même livre est tiré à des milliers d'exemplaires, des milliers de personnes entendront le même opéra ou verront les mêmes taibleaux. Bien plus, l'exemplaire de mon livre une fois lu, je puis le prêter à d'autres et ma jouissance personnelle n'en sera pas diminuée. Au contraire, plus il y aura de gens qui admireront ce que j'admire, qui reconnaîtront avec moi la vérité, qui aimeront la beauté, plus j'aurai de plaisir intime.
Les valeurs spirituelles créées par l'artiste et par l'écrivain, valeurs de vérité, valeurs de beauté, sont donc infiniment extensives. On peul rémunérer le -labeur de l'artiste et on doit le rémunérer, on ne peut payer son génie ;
la valeur infinie qu'il erée n'est pas interchangeable avec colle toujours finie de l'argent, l'œuvre est littéralement impayable. \
Ces! pour cela qu'il y a dans toute œuvre spirituelle quelque chose qui ne peul s'individualis [ui doit jus>temenl être socialisé.
La vérité n'est à personne, elle est à tous. La beauté même n'est pas à celui qui la découvre cl la manifeste, elle est le patrimoine commun des âmes. Les anciens l'avaient bien ■lis. Ils auraient rougi de vendre leur pensée, leur émotion, les vibrations les plus intime- de leur cœur, les conceptions les plus chères de leur esprit, ils auraient estimé vendre leur âme. Ils exagéraient peut-être, mais si nob'ement!
Ce qui est venu de l'esprit doit retourner à it. La parole de vérité, '- le b auté
n'appartiennent pas plus à celui qui a eu le privilège de les émettre le premier que le parfum n'appartient à la fleur qui le répand. Et nul n'a le droit — fût-il le plus grand génie — de limiter la fécond, ^ son œuvre
en la condamnant à ne pas changer. Tout changement n'est pas une altération. Le génie jette au vent sa graine, il n'a pas le droit do la retenir : qui sait, sur des terres neuves, quelles fleurs elle [produira?
A propos d'une pétition
Il s'est passé' récemment un fait extraordinaire. Un écrivain qui avait publié un conte dans un journal "a été dénoncé au parquet par la « Ligue contre la licence des rues » et s'est vu menacé de poursuites. Ce fut aussitôt un grand émoi. Notez que le journal où avait paru le conte en publie deux chaque jour, ce qui lui vaut d'être un des journaux les mieux cotés parmi les auteurs. On se mit donc aussitôt à l'œuvre et on rédigea une péîition aux pouvoirs tpublios.
En voici le texte :
Considérant que les poursuites pour cause d'immoralité exercées contre des écrivains et des artistes le son. le plus souvent sans discernement et à la requête de personnes non qualifiées;
Que — m la grossièreté et la pornographie, contre lesquels les souss'gnés sont les premiers à protester, on toujours été antipathiques au goût français — rien n'est plus contraire au caractère
de notre race qu'un puritanisme outré et hypoeri e ; •
Qu'il est du moins indispensable de définir nettement le mot « pornographie » et de distinguer i ayres d'art des œuvres sans art qui ne visent qu'à flatter, dans un esprit de lucre, les plus bas instincts ;
Qu'on voie passer sans poursuites tant d"œuvres iiuMiiteytabk'inent pornographiques, alors que des ta istes comme Baudelaire, Flaubert, Maupussant. Richepin, ont été molestés ou condamnés ;
Les écrivains et artistes soussignés demandent :
Qu'une commission composée û écrivains, d'artis es soit constituée afin d'être consultée officiellement par les magistrats, comme le sont des experts en d'autres causes, chaque fois qu'il faudra distinguer l'art de la pornographie.
Cette pétition nïa été envoyée comme à bien d"autres, et aussi comme beaucoup d'autres, j*ai refusé de la signer. Je crois devoir ici dire les raisons de ce refus.
La demande à laquelle aboutit la pétitï m parait raisonnable et il semble qn'?n refusant de s'y associer on fasse bien le renchéri! Qa*y a-t-il de plus naturel que de mettre, à côté des magistrats, pour les questions d'art, des experts-artistes, comme on met à côté d'eux pour les questions techniques de comptabilité ou de construction, des experts-comptables ou des experts-constructeurs?
Les considérants non plus ne semblent pas Lien méchants : on y parle sans doute de
« puritanisme », d' « outrance » et même d'« hypocrisie »; mais on y condamne nette- »ment il a pornographie; on demande r»i\m définisse ce que l'on entend par là, ce qui (;st bien le moins qu'on puisse exiger; tt enfin on rappelle des bévues autrefois commises, ce qui est de bonne guerre.
Eh! bien, malgré tout, cette pétition ne me paraît pas pouvoir être acceptée par ceux qui ont un égal souci de ïa bonne tenu.1 m. -raie de la société aussi bien que du développement de l'art.
Et d'abord, le texte a beau être général et ne paraître viser aucun cas particulier, il n'en est pas moins vrai que tout le mouvement n'a eu pour cause que la dénonciation de la « Ligue contre la licence des rues », que les «personnes non qualifiées» dont il est question, celles sur lesquelles portent ou voudraient porter les qualifications de «' puritanisme outré et hypocrite » sont les braves gens qui font partie de cette Ligue et qui ont le courage d'affronter toutes les levées de plume*.
En sorte que mettre son nom au bas de ces lignes c'était blâmer ces braves gens-là et en même temps se solidariser avec l'auteur et le journal en cause. Or, je n'ai pas lu le conte incriminé, je n'en puis donc parler; je n'achète jamais la feuille où r a paru, mais, pour m'inslniirc et parce que c'est mon métier, je la parcours quand elle me tombe sous la main;
el pour ne rien dire de .plus, je n'éprouve aucun besoin de me solidariser avec elle. Je crois que si elle disparaissait d'aujourd'hui pour demain, il pourrait manquer à quelques rares bons écrivains une provende appréciable, mais il ne manquerait rien à l'esprit public ni à notre littérature.
Et, indépendamment de ces circonstances de fait, la tinsse même soutenue par les rédacteurs de la pétition n'est ipas défendable.
IN partent de cette idée qu'en matière d'art seuls les artistes sont compétents el que ni le public ni les magisrats qui le représentent n'ont voix au chapitre. Il leur semble que toute œuvre e-t benne qui manifeste un souci de forme artistique, et que seules peuvent être dites « pornographiques » les œuvres grossières, « sans art, qui ne visent qu'à flatter, dans un esprit de lucre, les plus bas instincts ».
Mais ne croient-ils pas qu'il y a aussi des artistes qui mettent leur art et tous ses raffinements au service des instincts bas et au service de l'esprit de lucre? Ne connaissentils aucun écrivain qui ait pénétré son œuvre de « toutes les luxures de l'Orient » — comme dit l'un d'eux dans son prospectus — et cela pour vendre à plus d'exemplaires? Et Dieu sait cependant s'il s'efforce à l'écriture artiste, celui-là! Il a été d'ailleurs des premiers signataires de la pétition.
Je ne m'adresse ici qu'aux écrivains de
bonne foi, comme ils le sont en très grande majorité. Gomment ne voient-ils pas que leur œuvre, que toute œuvre destinée au public est à double face et peut être jugée de deux façons selon que l'on considère Tune ou l'autre de ces faces?
L'une des faces est celle par où l'œuvre a rapport à l'artiste qui l'a conçue et exécutée. On ne doit ici que se demander quel a été l'esprit de l'artiste, le but qu'il a poursuivi, la valeur d'art de l'œuvre en elle-même, sans tenir compte d'aucune autre circonstance.
Mais il y a une autre face, celle qui regarde •le public. Le livre, l'article sortis des presses, le tableau exposé agissent sur le public, sur la société tout entière. Tant que l'œuvre n'était pas sortie du cabinet de l'écrivain ou de l'atelier du peintre, seuls les artistes avaient compétence pour juger. Il n'y avait en jeu que des questions d'art. Mais dès que l'œuvre est livrée au public, la question d'art est liée à une autre. On ne se demande plus seulement : Que vaut l'œuvre esthétiquement et en ellemême? On doit se demander : Que produit-elle sur le public? Fait-elle du bien ou du mal?
La question morale vient ainsi compliquer les questions d'esthétique pure. Elle les complique et les prime. Car la moralité est ce sans quoi la société ne peut vivre, et les bonnes mœurs valent mieux que tous les chefs d'oeuvre. L'art est le plus admirable de tous les
flus, lis il ne fait qu'embellir la vie;
la vie sociale pourrait exister sans lui, elle ne le pourrait, pas sans un minimum moral. Voilà pourquoi le public ou ses représentai! Is, les Ligues morales, et finalement les magistrats fit le droit de juger des effets moraux des oeuvres de l'art. Ce no sont point les artistes sur e> point qui sont compétents. J'ai montré ailleurs '1 pourquoi ils ne le sont guère. Ils ni étendant renseigner le
magistrat sur les intentions de L'artiste et sur 1 œuvre. A ce titre, l'idée d'une i'\]m H ise - - is délicats et
difficiles est une idée que l'on peut retenir et propager.
Mais le dernier mot doit rester au public
ses ] (sentants. Un artiste, de très bonne foi, peut causer un scandale. Le public n'a
reçu éducation, l'initiation que l'artiste a reçues ou s'est donné. Les sensations du public sont excitées autrement que ne le sont celles de l'artiste. La valeur artistique de l'œuvre peut être très différente de sa portée sociale ou de son influence morale. L'artiste s'adresse au public, vit du public; c'est à lui de -avoir proportionner, ajuster son œuvre, de laçon à ce qu'elle ne puisse produire aucune perturbation sociale. L?. société n'a pas été faite pou- les artistes; mais les artistes doivent être au service de la société.
(1) Art et pornographie, in-12 Blond.
Les justes lois
Philosophie politique
M. Paul Bourget vient de publier chez Pion deux volumes qu'il appelle : Pages de critique et de doctrine. Il y a. en effet, rassemblé divers écrits où il énonça ses jugements sur certains hommes et certaines œuvres, où il exposa en particulier sa doctrine ipolitique. C'est sur cette doctrine que je voudrais retenir quelques instants l'attention.
Sous la plume vigoureuse, éloquente, passionnée de l'auteur du Disciple et du Tribun, elle prend un singulier relief et elle est d'autant plus facile à saisir que l'écrivain, sans précautions ni ambages, la formule en termes abrupts. Il n'édulcore point sa pensée : il est assuré de parler au nom de la science et de la raison ; il ne ménage, en conséquence, ni los personnes, ni les idées ; il est le héraut de la Vérité, le défenseur de l'ordre sacré. Or, la Vérité est essentiellement dogmatique et intransigeante. Elle ne s'embarrasse ni de «:peut-
être », ni de «' il paraît », elle dit : Est, est ; non, non, sans alternative et sans nuances. La ligne droite est la ligne droite et nulle autre ligne; l'eau est .composée d'oxygène et d'hydrogène sans autre substance; les courbes planétaires sont des ellipses et ne sont ni des cercles ni des paraboles.
La doctrine de M. Paul Bourget peut se résumer en quelques lignes. Elle pose d'abord un principe : les .sociétés politiques, les nations ne sont pas des [produits de la volonté arbitraire cl es hommes, elles sont des produits naturels. A ce titre, elles ont des conditions d'existence. Ces conditions d'existence sont des lois qui imposent à chaque nation sa structure sociale, ce qu'en langage moderne, on appelle sa constitution .
Il résulte de ce principe que toute nation qui, par l'arbitraire de ses législateurs, va à rencontre de sa structure normale, s'anémie, devient malade et finalement s'achemine vers la décadence, la dissolution et la mort.
D'où l'on peut déduire que pour découvrir quelle est la structure normale d'un peuple quelconque, il suffit de le regarder vivre. On n'a qu'à lui appliquer la méthode qui sert aux physiologistes à découvrir les conditions d'existence. Toutes les fois que la nation sera prospère à l'intérieur, riche en biens spirituels et matériels, respectée et glorieuse à l'extérieur, on pourra être assuré que ses conditions
d'existence sonl - >s, [a structure sociaonstitution qu'elle aura alors s - ituti >n normale, Elie vivra bien ; qu'elle vivra conformément à ses lois organiques et constitutives.
Au contraire, dès qu'une nation est menacée à l'extérieur, quand elle ne peut plus <e défendre contre ses an stes ses ivaux, quand elle devient incapable de tenir sq place ou soleil; quand., à l'intérieur, décru, forces spirituelles, quand !a criminalité g croit, quand la famille se décompose, quand le 'fleuve des naissances parait se tarir, quand les querelles intestines menacent de troubler les rues mêmes des cités, quand enfin la prospérité matérielle diminue et que la vie devient plus difficile à tous, on peut dire alors que les conditions d'existence ne sont pas respectées, l'organisme social est malade, et l'on peut être assuré qu'il y a un vice de structure dans la société. Elle vit sous une constitution qui ne lui est pas appropriée ; son régime ne lui convient pas.
De ce principe et de la méthode qui en découle M. Paul Bourget déduit immédiatement 1 application.
La France, dit-il, a été prospère toutes les fois qu'elle a été catholique et monarchique ■ chaque fois qu'elle s'est écartée du catholicisme et qu'elle a répudié la monarchie, elle a «te faible au dehors, malheureuse au dedans
de toutes tarons malade". La constitution naturelle de la France comprend donc deux éléments essentiels : le catholicisme et la monarchie. Il est donc, on peut dire scientifiquement démontré que le non-catholique et la Démocratie sont choses également anti-françaises, également condamnables, parce qu'également pernicieuses. Ce sont de véritables poisons nationaux.
La doctrine de M. Bourget contient donc trois choses : un principe, une méthode et les résultats poliiitiiqiues de cette méthode, en particulier la condamnation pour la France de toute hérésie et de toute Démocratie, la proclamation du catholicisme et de la monarchie comme vérités françaises, comme conditions d'exis- -tence de notre vie nationale.
Je ne veux pas ici discuter ces conséquences. On y mêle d'une façon qui paraît un peu indiscrète à la délicatesse des âmes croyantes, le catholicisme et 'la monarchie, la politique et la religion, mais ce mélange qui, sous une plume athée, nous est véritablement odieux — et je plains les catholiques iqui ne sentent pas cette répulsion — nous devient supportable sous la plume d'un croyant fidèle. Il faudrait donc distinguer entre ce qui, dans la ,santé et dans la maladie, revient à la religion, et ce qui dérive des institutions politiques. Car nous avons connu la monarchie irréligieuse sous le règne du grand'père du
uc d'Orléans. Et Ghoiseu'l, sous Louis XV, na îérilait pas de pa - ir un dévot.
Pour que Les conséquences que formula M. 'au: Bourget fussent établies, il l'ami: ait enore qu'on les put déduire sans contestaton possible des faits historiques. Et il ^ufit de penser a Louis XV, à la perte de l'Iode t du Canada pour voir que la France ne fut as toujours prospère sous la monarchie. Qu'on .e s'imagine cependant pas que je refuse de oir les maux de notre démocratie. Non, je is simplement : les conséquences tirées par L Bourget ne sont pas évidentes, elles ne 'imposent pas, le doute subsiste. C'est à exaniner et à voir, si tant est qu'on puisse arïver en de telles matières à des certitudes.
Mais il y a un point sur lequel M. Bourget le trouvera .pas de contestation même chez les lémocrates les plus convaincus, c'est sur le )rincipe même de sa doctrine.
Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de contrat social. Tout au (plus Ipeut-on considérer le volontaire et- unanime assentiment aux lois néjessaires comme un idér\ à poursuivre au nom ie la dignité humaine, au nom de la moral:! î intérieure. Ce ne sont pas les volontés humaines qui ont fait 'es 'lois essentielles : les condition- d'existence de^ nations sont en dehors et au-dessus de toute volonté humaine. Les homme? ne les font pas, ils n'ont qu'à les découvrir d'abord et à s1 icttre ensuite. Ces
lois ne sont pas tyranniques mais bienfaisantes^ Il faut leur obéir comme on obéit aux lois physiologiques. Un législateur social n'est pas un ihomme içpii commande en vertu de son bon plaisir ou de sa volonté ; ce n'est pas un souverain, c'est un savant ; ce n'est pas un maître, c'est un hygiénistes ou un médecin, c'est-àdire un serviteur ; il ordonne pour servir.
Monarchistes ou démocrates, nous pouvons tous, nous devons tous travailler à faire descendre dans la masse du [public ces idées qui sont, à cette heure, communes, on peut le dire, à toute l'élite intellectuelle, que les chaires de sociologie répandent partout. Les monarchistes, grâce à elles, se convaincront que des restrictions s'imposent aux volontés royaies et les démocrates se (persuaderont que les majorités n'ont pas Je droit de tout faire. Chacun comprendra mieux son devoir vis-à-vis des exigences de la vie nationale, devoir de subordination et de soumission. Et qui peut aller jusqu'à obéir par raison à des hommes qu'on ne .peut s'empêcher de détester. Ce sont les fonctions iqiui sont importantes et non les personnes. Ce'lles-ci ne valent que par leur service. Un roi de Danemark qui se (promène à Hambourg* a beau être roi; s'il meurt sur la voie publique, hors de sa fonction, on le porte à l'hôpital. Et ce qui eût été regardé jadis comme une sorte de sacrilège, n'est plus qu'une ligne de fait-divers.
Que tous les bons citoyens travaillent à répandre c»j< idées fortes et saines. Avant peu d'années, il y aura quelque chose de changé dan? l'espril j>ul>lic. Et peut-être alors sera-til moins nécessaire de reprendre l'éternelle et insoluble iquestion «les valeurs respectives de la Monarchie el dp la Démocratie.
Le métier de roi
C'est, en vérité, un noble métier. Etre L'intelligence qui veille sur les destinées d'un peuple, la volonté qui oriente ses voiles vers l'avenir, le phare qui illumine la route, tenir dans sa main la tranquillité, la richesses d'une multitude d'hommes et par là une bonne part de leur bonheur et de leur vertu ; pour servir à tous, donner à tous des commandements, aucun labeur ne peut être plus bienfaisant, aucun emploi d'une vie purement humaine ne peut mériter plus de respect, plus d'admiration, être digne de plus d'amour. Le bon roi qui, par cela même, ne peut être qu'un grand roi, qui incarne en sa personne toute l'histoire et toute la de son peuple, porte en lui quelque chose de sacré.
Tel est le Wolfran V, roi d'Oldsburg, que nous a dépeint Mme Colette Yver (1). On sait que cette achniral^e ouvrière des lettres ne s'atta-
(1) Le Métier de Roi. Calmann-Lévy. in-12, 1911.
qu-j guère qu'aux grands sujets. Dans - m Princesses de Science, dans ses Dames du Palais, '-lie avait soulevé les questions les plus controversées du féminisme professionnel.
Dans Comment s'en vont l>ys reines, elle avait . touché à la politique. Ici, elle s'y lance - voiles.
>i Ion néglige les détails qui font le charme du récit et les agréments de l'histoire, le sujet foncier du livre est l'opposition de l'idée monarchique, représentée par Wolfran V, et de l'idée révolutionnaire représentée par la géniale chimiste, Clara Hersberg. Pour mieux confronter les deux idées • :-t rendre plus dramatique leur confrontation, Colette Yver a imaginé de faire appeler et vivre Mlle Hersberg au Palais royal où elle va initier aux sciences l'arotoiduchesse héritière du royaume. Je ne dirai rien de l'art avec lequel l'auteur a fait vivre devant nous cette frêle, aimante et magnanime figure de fille de roi et tous ses autres personnages. Je me prive volontairement du plaisir de parler littérature. Colette Yver ne m'en voudra pas. Elle a fait de fart, mais elle a visé plus haut, elle a aussi une âme royale et comme Wolfran V, à sa façon, elle a voulu faire de l'histoire.
Semblable en cela à Paul Bourget qui dépeint avec une si haute conscience les personnages représentatifs des idées les plus opposées, Colette Yver donne une égale grandeur d'âme
au monarque et à la révolutionnaire. Tous les deux sont de nobles créatures. Wolfran sacrifie tout à son peuple, son temps, ses plaisirs, sa vie même, ses enthousiasmes juvéniles, le désir si naturel à l'homme de se sentir approuvé, aimé de la multitude, même le cœur de sa fille qu'il chérit profondément : il ne vit, et toute sa famille ne doit vivre, que pour sa fonction royale. Clara Hersberg, de son côté, est prête à tout souffrir pour le bonheur des misérables, à s'immoler à la Cause et, ne pouvant faire mieux, elle suit sans amour, pour être cependant sa femme et sa consolatrice, le révolutionnaire Kosor dans le lieu de son épouvantable déportation.
Il n'est pas étonnant que Wolfran et Clara, jeunes, beaux, et tous les deux d'une égale valeur d'âme, en présence l'un de l'autre, sentent naître en eux, comme une fleur parfumée et frêle, l'attrait souverain qui, par delà toutes les barrières, pousse des cœurs l'un vers l'autre. Un silence éternel planera sur cet amour. C'est à le faire sentir sans profaner sa sainteté par des mots qu'excelle l'art de Mme Colette Yver. Son talent, cependant si clair, trouve son triomphe dans les sourdines.
Mais où Colette Yver ne ressemble plus à Paul Bourget c'est quand elle met en présence les deux théories, la théorie royale, la théorie révolutionnaire. Wolfran V s'exprime admirablement et expose avec force, avec éloquence,
la plus haute conception de la royauté, la seule qui soit en nos temps capable de justifier la fonction : l'identité de la vie royale et de la vie nationale.
Or, en face de ces grandes théories, Clara Hersberg, qui nous est cependant donnée comme une géniale créature, ne sait guère balbutier que des pauvretés, des banalités, des rengaines de réunions publiques, sans doctrine comme sans portée.
Le roi ne veut pas céder à des menaces de grève et même d'insurrection de la part de trente milde ouvriers tisseurs parce que les lois douanières dont ces tisseurs réclament l'abrogation doivent d'abord assurer la vie de douze millions d'agriculteurs, et ensuite permettre aux tisseurs eux-mêmes* dans quelques années, une vie plus abondante el plus facile. Il voit plus loin et de haut et sacrifie résolument des souffrances particulières qu'il déplore et qu'il tâche d'atténuer, à des intérêts plus durables et plus généraux
La révolutionnaire ne sait guère que répondre que les tisseurs souffrent et que, puisqu'ils souffrent, ils doivent avoir raison. — C'est peut-être une observation très exacte de l'état d'esprit révolutionnaire, en particulier dans une âme féminine, mais ce n'en est pas moins une sorte de trahison vis-à-vis de l'idée qu'il eût été juste de placer en face de l'idée royale.
Oar les tisseurs de Colette Yver sont des s -
et ceux qui les mènent sont odieux. Mais la question qui se débat, ou plutôt qui s'est débattue, entre les rois et les peuples ne porte pas sur les variations [plus ou moins durables du (prix des denrées. Elle porte sur le devoir qu'ont tous les êtres humains de jpourvoir euxmêmes, autant qu'ils le peuvent, à leur destinée, de ne pas se décharger sur d'autres du fardeau de les conduire et, en conséquence, de prendre de plus en plus conscience de leur responsabilité, de leur tâche propre et de faire tous leurs efforts pour acquérir la capacité qui peut leur manquer. S'il y a là pour les hommes un véritable devoir, un devoir, j'y insiste, bien plutôt qu'un droit, le résultat de son accomplissement ne doit-il pas être de rendre inutile la fonction royale en lia remplaçant ? Et le roi vraiment grand, vraiment digne de ce nom, ne doit-il pas lui-fmême travailler à se rendre inutile, — comme le père digne de ce nom doit travailler à élever ses enfants de telle sorte qu'ils puissent se passer de ses directions ?
Que sa réalisation soit proche ou lointaine, qu'on puisse même 'le regarder comme chimérique, cet idéal n'en est pas moins digne de considération. Et par des voies détonrnées, violentes et qui paraissent au rebours de sa légitimité, c'est lui que nous voyons dans l'universelle ascension démocratique peu à peu passer dans les faits. C'est lui qui a fait réu-
nir en Russie une Douma, qui a déposé en
Turquie Abdul-Hamid.
C'est lui qui innpire, à leur insu peut-être, les monarques mêmes. Si aujourd'hui, partout en Europe, les rois identifient à peu près complètement leur intérêt royal à l'intérêt national, se conformant ainsi aux nobles doctrines de Woïfran V, réalisant^ ou autant, dire, l'idée de Bossuet, c'est que la poussée démocratique a t'ait voir les redoutables sanctions que l'histoire réservait aux monarchies qui oublièrent leur raison d'être en se servant des peuples sans les ^erviir. En sorte que si la monarchie esl devenue, là où elle existe, plus conforme à sa fonction, si elle réalise 'les idées chrétiennes, c'esl encore à la démocratie qu'elle le doit.
Et il n'esl pas douteux que cette conception de service substituée à la conception d'un droit abstrait, aussi ruineux dans la monarchie que dans tout autre système, doit amener, à ia An de l'évolution, l'élimination de la fonction elle-même. Ce qu'il y a dans le métier a» roi de plus achevé, c'est que, s'il est rempli, il doit arriver à se supprimer. S* le métier île roi ne consiste qu'à servir, c'est donner à la fonction son emploi suprême, à la royauté sa véritable couronne que de transformer en citoyens des sujet-, c'est-à-dire de leur donner !< s moyens de vivre en noblesse et eA grandeur.
Pourquoi démocrate;
C'est bien simple — Parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.
Je ne dis pas qu'il n'y ait des raisons idéales — il y en a même d'excellentes — qui puissent justifier l'opinion démocratique. Ces raisons, les pages précédentes les ont rappelées.
Mais il y en a d'autres et non moins bonnes qui imposent comme une nécessité ce que les raisons idéales pourraient ne nous proposer que comme un but lointain à atteindre, un souhait à réaliser, peut-être irréalisable. Car un idéal peut être très beau, exercer sur une âme noble la plus forte séduction et cependant rester chimérique. Et parce qu'il est chimère, il convient alors de l'abandonner pour ne pas perdre sa force et la dissiper en vains efforts.
On reproche quelquefois aux démocrates de se perdre dans la chimère, on leur dit qu'ils sortent du bon sens et de la raison parce quo, au lieu de se soumettre humblement aux faits,
ils prétendent modeler les faits d'après leurs conceptions aussi Creuses qu'idéales,, semblables à celui qui voudrait s'asseoir sur une fumée ou faire une malle d'une bulle de savon.
Je crois au contraire que ce sont les démocrates et eux seuls qui, en France du moins, pratiquent la doctrine de la soumission au fait et que ce sont les autres qui sont les dupes de leurs désirs, qui s'assoient sur la fumée.
Car s'il y a au monde un fait évident et qui. pour ainsi dire, crève les yeux, c'est bien le fait de la faillite en France de l'institution monarchique et par contre-coup le fait de l'avènement de la démocratie.
Louis XIV, tendant tous les ressorts de l'institution, prépare les à-coups, les porte-à-faux, toutes les malfaçons du règne de Louis XV, Louis XVI, faible, borné, en dépit de ses velléités et de ses bonnes intentions, voit tout s'écrouler sous lui. Xe parlons pas de Xapoléon qui, aussi bien, n'est pas en cause. Avec Louis XVIII et Charles X on essaie encore de la monarchie. Veut-on leur ajouter Louis-Philippe, l'aïeul de Phiîfppe d'Orléans actuel? Ça ne change rien. De toute manière la monarchie, après quinze ans, ou après trente-tr^ls ans est obligée de déposer son bilan.
Avec Xapoléon IÏI. nouvel essai de monarchie, nouvel échec et quels désastres!
En résumé le malade, la France dans l'espèce, a essayé depuis cent vingt ans de tous les ré-
gimes : un seul a duré plus de quarante ans et il dure encore. Aucun autre n'a pu tenir. Voilà le fait. Le conteste-t-on? Je ne pense pas. Nous avons donc le droit de dire qu'à durer le régime démocratique s^est montré plus tenace et plus résistant que tous les autres. On peut aller chercher toutes les raisons qu'on voudra : dire que ce régime a usé le pays, qu'il l'a énervé, anémié, rendu moribond ou enragé, ou les deux ensemble, que sais-je? le fait n'en est pas moins là : la République a duré où les monarchies n'ont pu résister.
La monarchie, nous dit-on, aurait sauvé le pays, l'aurait arrêté sur la pente ruineuse de la décadence. Eh! que ne l'a-t-elle fait? Elle avait le pouvoir, elle n'a pas su le garder, ou, ce qui revient au même, elle n'a pas pu. Mais c'était là précisément son devoir, garder son pouvoir, résister, vivre et nous sauver malgré nous, puisque nous étions assez aveugles pour courir sottement à notre perte. C'est à sa décision, à son énergie aussi bien qu'à sa clairvoyance que se reconnaît le bon médecin. L© sauveur n'est sauveur que lorsqu'il sauve. Et depuis cent ans tous nos monarques, au lieu de nous sauver, se sont sauvés. Ce n'est pas la même chose.
Il y a eu un jour où la France agonisante pantelait sous la botte du vainqueur. A-t-on vu ce jour- à le Sauveur paraître à cheval et lui dire : « Tu es à terre, meurtrie; je vais te
relever ei panser Les plaies? « — Non, le Sauveur attendil que les plaies fussent pansées, que la rançon fût payée, que Tordre régnât, pour réclamer ce qu'il appelait «ses droits;). Car : commun des hommes, on leur rap-
durement qu'ils n'onl que «les devoirs el non jpas fies droits; mais les surhommes peuvent oublier leurs devoirs, Ils gardent, paraitil, quand même leurs droits! Est-il étonnant, dès lors, qu'on ail répondu : «'Monseigneur, vous repasserez quand nous aurons besoin de vous? . El voilà pourquoi le comte de Chambord n'a jamais régné. Sa l'onction vraiment royale l'obligeait à venir régner précisément au moment le plus périlleux.
En fait donc, tandis que la démocratie a duré, la monarchie n'a pas pu durer. Toutes les fois que depuis cent vingt ans on a fait l'essai, l'expérience de la monarchie, l'expérience n'a jamais réussi. Dociles au fait, soumis à l'expérience, nous disons qu'il est inutile de recommencer des essais toujours périlleux
Et d'autres faits nous confirment encore dans notre pensée. Car si Tocqueville écrivait il y a trois quarts de siècle : « La démocratie coule à pleins bords », que dirait-il aujourd'hui0 Le fait démocratique, l'accession de plus en plus étendue du plus grand nombre au gouvernement, est devenu presque universel. Il est toujours permis de penser que les peuples qui étendent de plus en plus le droit de suffrage vont au rebours du bon sens et veulent essayer
de marcher la tête en Bas et les pieds en l'air; on ne peut nier que cette singulière manie existe et que sa contagion gagne toutes les nations.
Il y a même dans la nature humaine des raisons qui expliquent la naissance de cette manie et sa puissance de propagation. C'est que les hommes peuvent bien être des sots et risquer de mal user de leurs forces, des pouvoirs dont ils ont la disposition; quand une fois ils ont pris connaissance de ces forces, quand ils ont tâté d'un pouvoir, il n'est plus possible de les traiter de la même manière que lorsqu'ils ignoraient leur force, quand ils n'avaient exercé aucun pouvoir. Le mal est fait, si mal il y a eu. Le vin est tiré dit il faut le boire.
Il arrive toujours un moment, dans une famille, ou les enfants doivent être émancipés, et quand une fois ils l'ont été. fussent-]! s prodigues, il sera toujours difficile, souvent impossible de les remettre en tutelle. Et le conseil judiciaire ne vaut guère mieux que la libre prodigalité.
En France, aujourd'hui, le prolétariat a pris conscience de sa force et de sa puissance. 11 serait plutôt porté à l'exagérer qu'à la laisser avilir. Le suffrage universel est un fait, un fait impossible à supprimer. Ce qui fait la force de durée de la -République, c'est précisément cet anonymat, qui dans une monarchie ne peut exister. Pas un roi n'aurait résisté,
depuis quarante ans. aux fautes .que nos gouvernants ont commises. J'entends bien qu'il ne les aurail pas commises. Il en aurait commis d'autres. Car les gouvernements humains, même les meilleurs, se trompent souvent et leurs erreurs produisent les révolutions. Nous aurons peut-être besoin, avant qu'il soit bien longtemps, d'un pouvoir très for! qui. en face d'attentats contre la patrie, sera obligé d'agir avec extrême rigueur. Il n'y a qu'un gouvernement anonyme qui puisse endosser de pareilles responsabilités, sans risquer son existence. Je crois que le sabre vient hélas! quand le sabre est nécessaire. Je ne crois pas au monarque à poigne. Les défauts et, si l'on veut, les vices de l'anonymat sont assez visibles, mais il a pour lui non pas le* courage mais la puissance de durée, non pas le génie mais la possibilité de rénovation, non pas la justice mais la force. Les autres régimes peuvent avoir, comme la jument de Roland, toutes les plus excellentes qualités, mais ils ont le même défaut: ils *ont morts. Et je ne crois pas qu'on puisse les ressusciter. Si nous sommes démocrates, ce n'est pas par amour pour la Révolution, au contraire 'pour faire l'économie d'une, peut-être de plusieurs révolutions, c'est pour avoir la force de mieux résister à la Révolution et à l'Anarchie.
Opinion publique et démocratie
Le discours que le chancelier de l'empire allemand, M. de Bethmann-Hollweg, prononça le 8 décembre 1911 à la tribune du Reischtag, n'est pas seuiement remarquable par les idées qu'il exprime sur les conditions de la paix européenne; il montre aussi l'importance que prend dans tous les pays, même dans ceux qui semblent avoir les gouvernements les plusforts, une force très différente de l'autorité du gouvernement, la force de l'opinion publique.
Par deux fois, au début et à la fin de son discours, le chancelier exprime la considération qu'il accorde à cette force. Au début , il dit combien l'opposition qu'il sentait dans l'opinion lui rendait le gouvernement difficile; à Ja fin il exprime l'espoir que le gouvernement et l'opinion, la force qui vient d'en haut et ceHe qui vient d'en bas, seront désormais unies et s'accorderont à poursuivre les mêmejg buts.
( lotie reconnaissance de la force de l'opinion,
l'étal <jue sont obligés d'en faire les hommes qui sont au pouvoir, même dans les pays les plus disciplinés et les plus soumis à l'autorité héréditaire, est un fait peut-être plus important que l'antagonisme anglo-allemand. Car cet antagonisme n'est qu'un épisode dans la vie défi deux nations. Mais la reconnaissance de l'opinion publique comme d'une force avec laquelle le gou\ ■» rnement doit compter, contre laquelle il se déclare Impuissanl est plus qu'un épisode dans l'histoire intérieure de l'Alternagne, c'est un fait qui en commandera beaucoup d'autres, c'est la porte par où pénétreront les idées démocratiques : 1ère de la monarchie, de l'aristocratie va vers son déclin, l'ère de la démocratie s'ouvre.
Car qu'est-ce que l'opinion publique sinon cet impondérable sens social dont tout homme en société porte en soi quelque donnée? ïl n'est pas d'homme qui ne sente le bien-être ou le malaise de sa famille, qui ne soit touché de façon plus ou moins claire ou confuse du bien ou du mal qui arrive à ses parents, à ceux qui portent son nom. On éprouve de même, en faee des projets qui intéressent la famille, mariage, étâbliseemeat on entreprise quelconque, dés sentiments d'espérance ou d'appréhension. On sent que le bonheur ou le malheur va venir et en conséquence on favorise les projets ou on s'y oppose, quand on le peut, par des actes, ou par des paroles, tout au moins par des attitudes.
Tout de même dans un village, tous les habitants, même divisés entre eux, se sentent pourtant solidaires; ils désirent que leur village soit de bon renom, ils souffrent s'ils en entendent dire du mal; et s'il est question d'y construire une église, une école, une mairie, même la maison d'un particulier, chacun a son sentiment. Chacun sent à sa façon que la construction « fera » bien ou « fera » mal, que le projet est bon ou mauvais. Si l'on parle d'une route, d'un tramway, d'un chemin de fer, tous auront aussi des impressions analogues.
Tous ces sentiments confus et diffus se confrontent : les semblables s'unissent, les contraires s'opposent; et ainsi se forment les opinions. Parfois, dans les grandes occasions, quand île péril commun est tro-p évident, quand l'avantage crève les yeux, il n'y a plus qu'un cœur et qu'une âme, il n'y a plus qu'une seule et même opinion, vraiment l'opinion publique.
Ces cas sont très rares et presque toujours se produisent en face du danger. Le sens social ne rend guère de verdicts très clairs, l'opinion publique n'arrive en général à l'unanimité que pour combattre une décision, pour s'opposer à un projet, pour faire cesser un état qu'elle sent nettement être mauvais. Les verdicts du sens social, de l'opinion publique sont presque toujours négatifs.
La raison est simple : c'est qu'il est bien plus facile de se représenter le mal dont on a déjà
talé ou qii'on sent tout proche qu'un bien qu'on n'a pas encore éprouvé. Le malade dans son lit Sait qu'il est mal et il se retourne; il ne sait pas si la nouvelle position sera la bonne, il sait au moins qu'elle ne sera pas la mauvaise. C'est pourquoi il change. Le bicycliste qui perd l'équilibre sait qu'il va tomber s'il ne change pas son attitude, il la change donc; il ne choisit 1 as celle qu'il va prendre, qui peut-être ne sera pas encore la bonne ; il condamne et supprime la mauvaise qui entraînerait sûrement sa chute.
A mesure que les hommes, par les déplacements, par les voyages, par l'instruction, par la Oft&erae, par les journaux, par les conversations par l'exercice même de leurs obligations et de leurs droits civiques, par le paiement de l'impôt comme par le vote, ont senti qu'ils faisaient partie d'une société plus vaste que leur famille, que leur village ou que leur petit pays, leur sens social s'est aussi développé, ils ont peu à peu éprouvé le bien-être ou l«j mal-être social; ils ont senti du bien-être et du malaise, ils ont souffert de ce qui était mal et l'ont condamné; ils ont pressenti que le bien devait naître d'abord de la suppression du ma!. Ainsi peu à peu se forment des opinions; ainsi une opinion publique devient possible.
Ce ne fut d'abord que la bourgeoisie qui eut une opinion ou des opinions. Le sens social du peuple, avant 1789, se borne à aimer le Roi,
à souffrir quand le Roi est malade ou en péril. Aiprès 1789, un sens social nouveau se forme, moins identifié au sort d'un seul homme. On ipeut dire, en gros, qu'à l'amour du Roi, c'est l'amour de la Nation qui se substitue. — Et les verdicts du sens social ne cessent pas d'être négatifs. La Bourgeoisie, le Tiers ne veulent plus de privilèges. — Les Chouans ne veulent pas subir 'la tyrannie antireligieuse.
Plus tard, sous la Restauration, les paysans sont contre les nobles et ainsi de suite jusefu'à ce que les gouvernants de 1848 donnent à l'opinion publique son expression légale — et prématurée — dans le suffrage universel
Par ce trop bref raccourci on peut voir que le suffrage universel n'est autre chose que le moyen fourni par la loi au sens social pour qu'il puisse se manifester. Reconnaître que ce sens social, que cette opinion publique a une force telle que le pouvoir légal doit sans cesse compter avec elle, c'est reconnaître que, un jour ou l'autre, il faudra lui donner les moyens légaux de s'exprimer. Et puisque le sens social tend à se diffuser, à mesure que l'on se déplace davantage, que s'élargissent les relations sociales, que l'instruction se développe et s'étend, .reconnaître la force du sens social, admettre que cette force doit peser sur les décisions directrices des Etats, c'est, qu'on le veuille ou non, qu'on le sache ou non. marcher dans les voies démocratiques.
La faiblesse de la force
L'enlèvemenl de la Joconde a déjà fourni matière a beaucoup de réflexions. Je crois qu'on peu! en ajouter quelques-unes.
On a incriminé la surveillance ou plutôt le défaut de surveillance. Dirai-je que ce reproche me paraît exagéré? Quand il arrive un malheur ou un accident on veut toujours s'en prendre à quelqu'un et comme il est clair que si le tableau avait été mieux surveillé il n'aurait pas pu être enlevé, on s'en prend à la surveillance. Les choses enlevées sont toujours des choses qui n'ont pas été gardées. M. de La Palisse en conviendrait aisément.
Or, comme le rôle des gardiens est de garder, si la Joconde n'a pas été gardée c'est parce que les gardiens n'ont pas rempli leur foncfion.
Me permettra-t-on de dire que la conséquence n'est pas aussi juste qu'elle le paraît?
Car l'enlèvement du tableau dépend de deux causes : l'une qui aurait dû s'opposer à l'enlè-
vement et ne l'a pas fait, le gardien ; l'autre qui, au contraire, ne pouvait que travailler à l'enlèvement, et a réussi, le voleur.
La vigilance des gardiens ne doit donc pas seule être mise en cause, il faut aussi considérer l'habileté et l'audace des voleurs. Les gardiens ont beau être aussi vigilants que jadis, i l'audace et la rueie des voleurs augmentent, 1( s vols deviendront plus nombreux.
Il est possible que la vigilance des gardiens ait diminué, qu'au Louvre comme partout ailleurs, da discipline se soit relâchée, que le laisser-aller endémique se- soit installé, il ne me paraît pas douteux que l'audace des voleurs s'est considérablement accrue.
Ne nous faisons pas trop d'illusions : la sécurité sociale repose sur des imaginations plus que sur de positives réalités. On s'imagine être gardé parce qu'on a des gendarmes, des gardes ou des surveillants. En réalité ce n'est pas là ce qui nous préserve. Ce ne sont pas les gardes, ■ni les gendarmes qui gardent, c'est la crainte que les gardes ou les gendarmes inspirent. Nous croyons que nous sommes gardés;, ceux qui ne demanderaient pas mieux que de nous piller, croient aussi que la garde veille et sûrement les arrêterait, ils ne nous pillent donc pas. Mais c'est leur croyance, c'est leur crainte qui nous gardent. La vigilance infaillible n'existe que dans l'imagination des malfaiteurs de désir aussi bien que dans la nôtre. Ce qui réprime le désir du vol, ce n'est pas le gendarme, mais
son image, ce qui veille sur notre sommeil n'est en réalité qu'un fantôme.
Car le gardien le plus vigilant ne peut être partout à la fois. Il n'a pas des yeux derrière la tête et son ouïe a une portée limitée. Le jour où leg homme* aux désirs mauvais ont réfléchi à i-'-'a. c'en est l'ait de la sécurité publique. On l'a bien vu avec Bonnoi el Garnier. [/audace des malfaiteurs augmente à mesure qu'ils découvrent que c'est d'un fantôme qu'ils avaient peur.
Tant qu'on a été persuadé qu'on ne pouvait rien voler au Louvre, parce que la surveillance était parfaite, aucun vol ne s'est produit.
Mais le 30 octobre 1906, une statue représentant Isis assise disparaissait de la salle de la Susiane, consacrée aux antiquités égyptiennes. Cette statuette, haute de 45 centimètres, pesait, ivec son socle en marbre, un peu plus de vingt kilos ; elle ne fut pas moins enlevée de la cheminée sur laquelle elle était placée depuis ringt ans à côté de trois autres statuettes d'une origine semblable, qui ne furent pas volées.
Le 9 novembre, dix jours après ce premier ;ol, on constata un nouveau larcin, salle Dieuafoy, derrière la colonnade. Une satuette en )lomb, de 10 centimètres de hauteur, représenant une princesses phénicienne, statuette trou- -ée en Espagne, n'était plus à sa place.
Quelques mois plus tard, on tenta de fraeurer la vitrine centrale d'une des salles du mo-
bilier français, dite de Marie-Antoinette, contenant un grand nombre d'objets précieux.
Enfin le 17 janvier 1908, ce fut la galerie d'Apollon qui fut visitée à son tour. L'inconnu, en coupant avec un diamant une vitre de la fenêtre dite de Charles IX, s'était introduit dans la galerie : il se contenta de changer de place les objets les plus précieux et ne les emporta pas.
Désormais la croyance à l'inviolabilité du Louvre n'existe plus. Des agités ou des fous lacèrent des toiles ou mutilent des objets d'art. Les doléances du public, les critiques de la presse ne font qu'augmenter le mal. Elles exorcisent le fantôme protecteur. Et enfin, le 22 août 1911, la Joconde disparaît.
Vous criez contre l'absence, l'i^suffisancà ou le défaut de surveillance, je réponds : accusez plutôt la diminution de la crainte, l'accroissement de l'audace des malfaiteurs. Et je conclus : Ce ne sont pas les puissances matérielles qu'il faut augmenter, car elles ont des limites, ce sont les forces d'ordre spirituel et moral. Ne croyez pas, à force de gendarmes, réprimer l'audace des malfaiteurs, il n'y a pas de force capable de garder la force, mais insufflez dans les âmes d'autres forces capables de faire contrepoids aux idées malfaisantes. Ces forces ne peuvent être que spirituelles. Elles ont agi, elles peuvent agir encore.
L'erreur de presque tous nos contemporains, même des meilleurs, est de croire ou de paraître
croire que la force suffft à tout. Une grève ô ) cheminots se déclare, vite la mobilisation. < I. au besoin les cours prévôtales; les sabotages se multiplient, vite la troupe pour garder le.; voies r\ les gendarmas pour arrêter les saboteurs.
Et sans doute, tout cela est nécessaire. Mai; combien insuffisant!... Car qu'aurait pu fai)M M. Briand, si cent ou deux cent mille chenr Dots avaient refusé d'obéir à Tordre de mobilisation? Et peut-on faire -aider toutes le; lignes de chemin de fer?
Sans la crainte, sans le respect, sans les impondérables spirituels, on ne peut imposer aucun ordre social durable. Il faut, de quelque façon que ce soit, un consentement des âme; à Tordre pour que Tordre puisse durer.
De tous côtés, on nous parle de Tordre social en péril. Et on a raison. Partout on constate u;i relâchement moral. Les gouvernants nous don • lient l'exemple. Le croupissement des « mare ; stagnantes » écœure ceux-là mêmes qui y vivent et qui en vivent. On éprouve le besoin de former même parmi ceux qui sont comptés au nombre des honnêtes gens des Ligues de moralité politique, d'éducation morale, que sais-je encore V Dans toutes les administrations publiques ie mot d'ordre est : Pas d'affaires! et que chacun en fasse le moins possible, le service dùt-il en souffrir! Dans l'industrie, la fraude, le sabotage sévissent; la criminalité augmente surtout parmi les mineurs, et enfin le tiers des malfai-
teurs de droit commun échappe chaque année à la répression.
Or, quelle différence y a-t-il entre ces derniers malfaiteurs avérés et tous les autres? Uniquement celle-ci : ils violent ouvertement quelque loi positive, ils attaquent violemment le corps social, tandis que les autres ne lui rendent pas les services qu'ils lui doivent. Les premiers attaquent ouvertement le malade: les autres lui coupent les vivres. Aussi meurtriers,- à peu près aussi criminels les uns que les autres.
La raison de cet état lamentable est la destruction des freins moraux intérieurs, la confiance et la croyance au gendarme et au seul gendarme. On a cru pouvoir se garder avec des gardiens armés et on s'aperçoit à l'user qu'on se trouve fort mal gawié.
Tout d'abord les « honnêtes gens » se sont dit que tout ce que le Gode ne menace pas expressément leur était permis; de là, au détriment du service social, le triomphe de l'égoïsme universel.
Puis les « malhonnêtes » se sont aperçu qu'il pouvaient échapper facilement au gendarme. Leur audace s'est accrue. Elle s'accroîtra à mesure qu'ils verront que la répression est impuissante. D'ailleurs si la force seule garde, qui pourra bien garder les gendarmes et finalement nous garder contre eux?
Le frein impératif de la crainte matérielle ne joue guère plus et tend à s'user. Il faut trou-
ver d'autres freins. De moins en moins on intimidera les hommes. La force est devenue ou est près -de devenir consciente d'elle-même. Comment par la force, cent officiers pourraient-ils contraindre à l'obéissance douze cents hommes armés de baïonnettes et de lebels?
Voilà pourquoi il nous faut des freins idéaux qui agissent autrement que par la force sur la volonté des hommes. A la place des craintes périmées ou qui vont l'être, il faut substituer d'autres craintes. Le bourreau de Joseph de Maistre n'est plus le fondement de l'édifice social. 11 faut, sous peine de dislocation, lui trouver des auxiliaires. Il faut découvrir qu'il y a un ordre moral, des lois inéluctables qui, supérieures à la volonté et à la force des hommes, s'imposent à eux et font produire à nos actes leurs conséquences. Inévitables. Et toutes pareilles à ces actes. Mauvaises s'ils ont été mauvais, et bonnes s'ils furent bons. Si les hommes veulent vivre, il faut qu'ils renoncent à se confier en la force, cette garde qui ne garde rien, que de nouveau ils adorent en leur âme la justice, la justice, « vierge immortelle, comme chantait le vieil Hésiode, qui est assise aux pieds du maître des Dieux» et qu'ils redisent avec nous, chrétiens" : « Si Dieu ne garde pas la cité, c'est en vain que veille sur elle une garde armée ». Nisi Dominas. ..
La loi et la vie
Dans notre enfance, sur les bancs des séminaires aussi bien que sur ceux des collèges libres et des lycées de l'Etat, on nous vantait les efforts faits par Goîbert pour codifier les anciennes Jois et surtout on nous parlait avec admiration de l'œuvre du Code civil. La loi écrite remplaçant la coutume, la loi unifiée, systématisée, remplaçant les usages variés et parfois contradictoires, les grandes allées recti lignes et isqperbes d'un beau parc à .la française remplaçant les sentiers broussailleux tracés comme au hasard parmi les halliers.
Et en même temps, dans l'Université tout entière et dans la très grande majorité des établissements libres, les professeurs d'histoire s'extasiaient sur le bel aménagement de notre organisation juridique : une seule loi pour tous plus de privilèges, plus d'arbitraire, les juges tenus d'appliquer la loi à la lettre sans
avoir le droit de s'en écarter sous aucun prétexte d'équité ou même de simple bon sens. Cet h' rigoureuse fidélité aux textes législatifs nous était prôilée comme la garantie la plus sûre des citoyens contre l'arbitraire des juges. La Cour de Cassation s'appliquait bien moins à dire le droit qu'à assurer le resjpect rigoureux des textes.
Or, voici qu'au début du vingtième siècle, nous assistons à des spectacles tout différents : la législation s' embroussaillé de nouveau, les compagnies judiciaires, Cour de Cassation en tête, prennent avec les textes leurs libertés, les théoriciens du droit eux-mêmes nous disent, avec le très regretté professeur de Paris, ML Saleilles, qu'il faut par le Code civil, aller au-delà du Code civil, et avec le savant doyen de la Faculté de Toulouse, M. Hauriou, que si les administrateurs voulaient observer les lois à la lettre, aucune administration ne serait possible et enfin que le magistrat, dans ses jugements, a besoin de faire un place à l'arbitraire, s'il veut demeurer tout à fait juste.
0 muses du Droit administratif, muses du droit pénad, voilez-vous la face !....
Ce sont les législateurs qui ont commencé. Et dès les (premières années après la promulgation du Code civil. J'entends dire à des gens plus compétents que moi, à des gens très compétents, car sur ce point, je ne le suis guère, que la belle ordonnance du Code civil était dès
1850, déjà fort endommagée. Mais c'est surtout à ipartir de 1871 et de la troinième République que les broussailles ont reparu de tous les côtés. Et cela à mesure que le suffrage envoyait aux Chambres un moins grand nombre d'avocats ou de juristes de profession.
L'initiative parlementaire s!exerçant librement, sans aucun contrôle du Gouvernement, a fait passer en textes de loi une foule de prescriptions qui s'enchevêtrent, se contrarient les unes Les autres et parfois même se contredisent complètement. Et que serait-ce si les textes ne subissaient pas avant le vote par les soins des chefs des procès-verbaux un rabotage et un polissage destinés à les rendre intelligibles et à peu près applicables ?
Quand les Chambres sont embarrassées pour le mode d'application d'une loi elles délèguent leur puissance au Conseil d'Etat qui -est chargé de faire un règlement d'administration, lequel, par suite, a force loi.
De ce fourmillement, de cet enchevêtrement de lois résulte pour les magistrats une plus grande liberté d'appréciation. Le fameux M. Magniaud, jadis président à Château-Thierry, puis député, aujourd'hui, si je ne me trompe, juge à la Seine, professait très nettement la doctrine qu'il fallait souvent, pour demeurer juste, juger contre la loi. Quelques-uns de ses jugements sont restés célèbres et la Cour d'appel ne se lassait pas de les réformer. Mais M.
Magniaud ne faisant qu'exagérer une (pratique qui de plus en plus tend à s'établir. La preuve la plus frappante en fut donnée quand la Cour de Cassation, dans l'affaire Dreyfus, se crut en droit d'interpréter et môme de modifier dans sa citation le texte formel d'un article du Code d'instruction criminelle. Tout récemment encore, la Chambre civile de la môme Cour interprétait largement un texte de loi en refusant de faire remettre par l'Assistance publique un enfant à ses parents. Et si, dans le premier cas, la Cour de Cassât ion s'esl crue autorisée par la raison d'Etat non moins que par des raisons d'équité à agir comme elle l'a fait, dans le second, elle a profité d'une divergence très nette existant entre les principes du Code civil concernant la puissance paternelle et les prescriptions d'une loi beaucoup plus récente.
On conçoit dès lors que les juristes soient disposés à. accorder plus de latitude aux magistrats. Ils savent comment se font les lois et comment elles se défont. Les textes ne sont plus pour eux des oracles émanés de mystérieux sanctuaires. On connaît le temple et s'il renferme encore quelques mystères, leur majesté n'en impose plus. Les lois ne réorientent plus la raison écrite, selon 'l'expression dont les vieux juristes saluaient le droit romain. Le droit absolu n'existe que dans l'abstrait. Dès qu'on en vient à ces applications concrètes que sont les lois, on ne trouve plus
que du relatif. Les lois sont des cotes tplus ou moins bien taillées pour réparer tel ou tel désordre, redresser tel abus ou assurer telle pratique. Ce sont des moyennes, des sortes de compromis. Il faut donc, en les appliquant, en connaissant de leur application, tenir compte de leur relativité. Ce ne sont pas des règles d'airain mais de plomb, susceptibles de flexions et de sinuosités, indiquant une direction plutôt que fixant une voie rigide. C'est un esprit de finesse parfois — mettons : toujours — qui les a inspirées, il ne faut pas les appliquer avec un esprit géométrique. Cette finesse que met 'le juge à comprendre et même à dépasser le législateur, tout en suivant, cependant sa direction, c'est cette part d'arbitraire que M. Hauriou proclame non seulement légitime, mais nécessaire.
Pour l'application des peines, M. Saleilles et quelques criminalistes étrangers vont plus loin encore. Ils proclament que la peine doit être individualisée, c'est-à-dire que ce qui fait le crime et doit déterminer la peine, ce n'est pas seulement la nature de l'acte commis, c'est aussi, c'est surtout la personnalité du criminel. Il faut proportionner les peines à la mesure concrète du criminel et non pas d'après la définition abstraite des actes. Ce q;ui revient à dire qu'il faut une pénalité pour chaque criminel, une loi pour chaque cas particulier. Et voilà proclamé le retour au privilège.
On pont bien s'étonner et même, si l'on vent, s'indigner. Tout cela est pourtant bien naturel. Les lois sont les règles de la vie sociale. Elles doivent s'adapter à la vie, refléter <la vie, la suivre et non pas la précéder. Elles expriment des manières générales de vivre et non pas des règles a priori établies une fois pour toutes. Les règles de l'héritage* de la puissance paternelle, des droits et devoirs des époux, si elles contiennent des éléments invariables, en contiennent aussi de variables. Un code exprime une cristallisation des lois, donc une cristallisation du passé. Vouloir asservir un Peuple à un Code édicté une fois pour toutes, ee serait l'enchaîner à son passé, l'empêcher de vivre, de développer sa vie. Sous la poussée de la vie a éclaté le cercle, des Codes et ainsi a été ruinée l'idée césarienne, révolutionnaire de la loi. La vile a vaincu la loi.
Les parlementaires frappés des cas spéciaux, des cas nouveaux que l'ancien Code ne pouvait régler onf légiféré à qui mieux mieux.. Et d'autant plus hardiment que, ignorants du droit, aucun regret, aucune crainte ne les retenait. Ils ont été ainsi (poussés non plus à faire des lois générales mais des lois pour chaque cas spécial. Chaque député ferait volontiers des lois pour son arrondissement, pour ses électeurs, pour les membres de son comité électoral. Les magistrats ne font que suivre l' impulsion. Et les juristes faisant la théorie de
toute cette (pratique proclament la nécessité du privilège, la nécessité d'une certaine dose d'arbitraire. Les singularités concrètes de la vie imposent leurs conditions au règne abstrait de la loi.
Mais c< privilège », « arbitraire », quels sont donc ces mots étranges? On nous assurait que la Révollution les avait anéantis. Ou reviennent-ils simplement pour nous faire peur? — Je crois bien que ce ne sont pas des revenants, mais plutôt qu'ils n'ont jamais été morts. On avait bien dressé solennellement l'acte de décès.. Mais ils n'avaient pas cessé de vivre. En dépit des grands principes, des lois et des mots. Parce qu'ils sont inhérents à la vie même.
Réparation
On n'a pas osé en France célébrer' Je centenaire de Montalembert. Seule, parmi les sociétés catboli [.ues, la société de jeunes étudiants que dirige avt ,. distinction Je P. Pla- #enet lit uni* J'él<i publique et commémora pieusement l'homme illustre dont elle porte le nom.
()r. on célébra récemment le centenaire de Frédéric Ozanam, et si quelque chose pouvait consoler des ingratitudes et des lâchetés, ceci nous consolerait de cela.
Car célébrer Ozanam c'est célébrer exactement les mêmes choses qu'on eût célébrées en Montalembert, toutes ces choses que nous avons aimées, que nous aimons encore, dont tout ce qui esi vivant parmi nous a tiré son origine.
Ozanam comme Montalembert a aimé le Christ, l'Eglise, la civilisation et la liberté.
Ozanam a été en outre un ami du peuple et, non seulement un consolateur des misérables, un bienfaiteur des pauvres, mais un défenseur
du droit des faibles. Il ne fit pas seulement la charité, jl voulut .la justice. Il fut démocrate et n'eut pas peur de se dire tel. C'est lui qui a dit : « Passons aux Barbares ».
Par ce dernier trait, il est encore plus voisin de nous que ne fut Montalembert. En 1848, ii fit confiance à la République et on a pu montrer ;par d'opportunes et nombreuses citations qu'on aurait pu faire plus nombreuses, combien son Ere nouvelle ressemblait à notre Démocratie.
Il n'est pas probable que ce soit spécialement ces idées démocratiques qui lui aient valu tous les honneurs qu'on vient de lui rendre. C'est surtout le fondateur de la Société de Saint Vincent de Paul qu'on a voulu honorer.
N'oublions pas cependant que les Conférences ne sont pas l'œuvre entière d'Ozanam, qu'elle} font partie d'un ensemble, qu'elles ne font que réaliser un fragment de l'idéal que la grande âme du jeune étudiant lyonnais s'était formé dès sa dix-huitième année. Les Conférences ont, après Ozanam, vécu de leur vie propre, mais elles ne furent pas conçues isolément comme une œuvre qui peut se suffire à elle-même, œuvre d'assistance à la fois spirituelle et matérielle, œuvre pure de charité.
Dans la pensée d'Ozanam, les Conférences furent cela sans doute, mais elles furent aussi, eMes furent surtout autre chose. Elles ne furent pas un but, elles furent un moyen.
Les premières instructions adressées aux confrères par le président général, le dise-il formellement : « Notre but principal est ne nous faire du bien à nous-mènïes. » Cette parole que tous les confrères comprenaient autrefois très aisément, paraît maintenant à quelques-uns singulière et j'en sais qui volontiers y trouveraient quelque scandale.
Elle devient au contraire lumineuse si on pénètre dans la pensée d'Ozanam.
Que voulait-il en effet et quel but avait -i! dunné à sa vie? Les lettres récemment publiées i'établissen/ avec clarté. Ozanam voulait faire i.ne apologie de la foi chrétienne ; pour cela il voulait apprendre les langues, s'instruire de la marche de l'histoire et de la civilisation, et il espérait montrer que l'Eglise avait été la bienfaitrice universelle des peuples, que tous lui devaient le meilleur de leurs institutions, de leurs lois, de tous leurs progrès.
La tache était immense et Ozanam sentait bien qu'il ne pourrait y suffire seul. Aussi, comme jadis La Mennais à la Chesnaie, et tout à fait dans le même but, conçut-il l'idée «l'un groupement intellectuel, d'une société d'hommes qui se partageraient l'immense besogne, quelque chose comme un école, bien plutôt une sorte de fraternité laïque. Et il parvint en effet à gagner à ses desseins quelques jeunes hommes.
Mais Ozanam avait trop de foi et d'esprit
chrétien pour s'imaginer que l'effort intellectuel pouvait être suffisant. Pour défendre le christianisme, il ne suffit pas d'aligner de.; formules d'une rigoureuse orthodoxie, il faut aussi penser en chrétien et vivre en chrétien. On ne peut entreprendre une apologie de la foi qu'à la condition d'y aller de tout son cœur et d'y mettre toute son âme. Quand on ne met au service de Jésus-Christ que le sentiment pour ainsi dire extérieur de la beauté, on peut écrire de beaux livres comme le Génie du Christianisme, on se fait admirer, mais on ne pénètre pas les âmes. Or, il faut ,les pénétrer pour les convertir. Une apologétique qui ne produit pas de conversions est à peu près sans portée, vain amusement de dialecticien ou de rhéteur, autant dire enfantillage. Une apologie de la foi est une œuvre d'apostolat. Et pour être apôtre, il faut mourir à soi-même, se mortifier et prier comme Pascal.
Comme Pascal encore être charitable. Pour entretenir la vie chrétienne, rien ne vaut l'assistance du prochain, la visite des pauvres la pratique effective de la charité. Ozanam et ses sept ipremiers compagnons résolurent donc de chercher les pauvres, de les visiter, de les secourir fraternellement. « Ils mirent, comme disait Lacordaire, leur chasteté sous la protection de leur charité, » Au vrai, par la charité, ils opérèrent en eux la consommation de la vie chrétienne. Et c'est ainsi qu'ils voulurent « se faire du bien à eux-mêmes ».
Mas ils ne le voulurent pas d'une façon égoïste. Tout d'abord ils apportèrent dans leurs visites l'esprit chrétien et par là ils saluèrent dans les pauvres 1' « éminente dignité » que Bossuet > avait montrée, ils virent en eux des représentants du Christ, dans des corps douloureux des âmes fraternelles et de valeur infinie. De plus, kl force vitale qu'ils puisaient dans la pratique de l'œuvre de miséricorde, ils ne voulaient s'en servir que pour venir en aide à d'autres frères, riches peut-être ceux-ci. riches des biens de la terre, mais pauvres des bi< us supérieurs, peut-être gorgés d'or, enivrés de science, mais vides de foi, esprits asséchés, altérés de Dieu.
11 s'est trouvé que la vertu charitable des Conférences a été assez puissante ipour assurer la vie de l'œuvre de façon indépendante. Ce qui ne devait que servir à faire une apologétique savante a été une apologie vivante. Le grain de sénevé est devenu un grand arbre. Mais ce grain de sénevé n'aurait pas lui-même existé si Ozanam n'avait pas conçu la vaste pensée, chimérique peut-être, mais si grande et si séduisante, de la dispersion des (préjugés qui empêchent les esprits modernes de rendre hommage à la bienfaisance, à la vérité du christianisme.
En sorte que l'hommage que l'on rend à Ozanam on le rend auss i à tous ceux qui ont eu ou qui ont encore des ambitions sinon aussi vaste
du moins analogues. La Mennais, Rorbacher, Gerbet, Lacordaire, Montalembert, Ozanam, Uratry, pour ne citer que .les morts, sont les anneaux d'une même chaîne. L'un d'eux est mort séparé de l'Eglise, d'autres ont pu commettre des fautes et tomber dans des erreurs, tous ont eu, même La Mennais en ses premiers temps, une noble et identique ambition, celle de servir l'Eglise ; un même esprit de conquête et de vérité les anima tous, tout au moins dans les moments où ils furent exempts de faute et d'erreur.
C'est de cet esprit dans sa pureté, dans sa vérité, que nous sommes ou du moins que de toutes les forces de notre volonté nous voulons être. Tout ce qui est bon, tout ce qui est lumineux, tout ce qui est supérieur est nôtre. Aucune vérité ne peut se dresser contre l'Eglise, aucune ascension morale ne peut lui être ennemie. C'est ipar la lumière que nous espérons vaincre les ténèbres ; c'est par le bien que nous espérons triompher du mal. Ainsi ont pensé, ainsi ont cru, ainsi ont espéré Lacordaire et son' frère d'âme Montalembert. Ainsi a pensé, cru et espéré Ozanam.
(Test pourquoi en honorant ce dernier on honore aussi les autres. En sorte que ces honneurs, nous apparaissent vis-à-vis d' Ozanam comme une justice, vis-à-vis du grand oublié d'il y a deux ans, comme une réparation.