‹ Courbet; 48 planches hors-texte accompagnées de 48 notices rédigéesChapitre 2 sur 50 · JEAN GILLEQUIN & C'S ÉDITEURS 78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, PARIS · texte numérisé non relu

JEAN GILLEQUIN & C'S ÉDITEURS 78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, PARIS

Gustave Courbet

Il n'y a pas, dans le monde des arts, de personnalité qui se soit imposée avec plus de scandale à ses contemporains que celle de Courbet. Il a été la béte noire de sa génération et il a pesé sur son jugement de tout le poids de son importance tapageuse et de son insupportable vanité. Pour peu qu'on entre dans l'histoire de sa vie on s'explique ce sentiment et on l'excuse. Il a exaspéré le public, il a lassé ses meilleurs amis. Il irrita tellement l'opinion que, aux mauvais jours de ses dernières années, il paya cher ce malentendu avec elle. On avait fini par prendre pour un être dangereux ce gros hâbleur inoffensif. On le crut sur parole et, après 1870, lorsqu'il se fut sottement mêlé, à l'occasion des tristes événements politiques, au milieu des révolutionnaires, criant et braillant plus fort que les autres, il fut si compromis qu'il ne trouva plus pour le défendre que quelques confrères, plus avisés, qui l'avaient deviné et qui admiraient en lui le peintre. On usa avec lui de cruauté et la fin de ses jours fut singulièrement attristée. Mais ses juges, si sévères fussent-ils, méritent, de leur côté, quelque indulgence, tant il avait poussé à bout la patience de chacun.

Il avait un appétit énorme et assez grossier de gloire, une soif pantagruélique de réclame. II fallait à tout prix qu'on parlât de lui ; il surenchérit continuellement sur lui-même pour étonner, cherchant à chaque occasion quelque nouvelle manifestation scandaleuse afin de réveiller l'attention du public, quand, distraite et fatiguée, elle se détournait de lui. Il est le pivot de l'univers, il le dit et il finit par le croire sincèrement, se grisant lui-même de sa propre forfanterie. Ses biographies sont remplies d'anecdotes fantastiques et authentiques au sujet de cette puérile et colossale vanité. Le portrait qu'a tracé, avec une certaine bienveillance, cependant, Théophile Silvestre nous en reproduit quelquesunes de typiques. Il n'accomplit pas un acte qui ne soit une démonstration faite pour remuer le monde. Napoléon, à coup sûr, ne fut pas plus préoccupé de l'Histoire. Le jour qu'il décida de refuser la croix de la Légion d'honneur, quand, sortant du café avec Fantin et quelques amis, il alla jeter dans la boîte sa fameuse lettre au ministre, il se retourna vers ses compagnons en leur recommandant de bien considérer ce geste qui allait marquer une date mémorable.

Mais ce qui ne peut pas tromper, surtout, ce sont ses lettres. Il faut lire, dans le copieux et solide monument que lui a élevé Georges Riat, la correspondance de ce terrible enfant gâté, bavard, vantard et assez « mufle » si l'on ose employer un mot de l'argot moderne, pour se figurer à quel point ses monstrueuses hâbleries sont insipides et révoltantes. Il écrit, par exemple, à Bruyas, le fidèle bailleur de fonds, quand il construit

sa baraque au rond-point de l'Aima : « J'ai fait bâtit une cathédrale... Je stupéfie le monde entier. Je triomphe non seulement sur les modernes mais encore sur les anciens. C'est la galerie du Louvre. Il n'y a plus de Champs-Elysées, plus de Luxembourg, plus de Champ de Mars... J'ai consterné le monde des arts... »

Vis-à-vis des siens, ses fanfaronnades sont encore plus puériles. Il énumère les gens de la noblesse qui s'empressent autour de lui : « Le comte de Choiseul avec sa sœur, la marquise de Montalembert, sortent de chez moi... Le père Hyacinthe a parlé de moi à Notre-Dame dans sa conférence... J'ai, dans ce moment-ci, un succès à Paris, qui est incroyable. Je finis par rester le seul. »

Courbet valait, certes, mieux, au fond, que l'attitude absurde qu'il avait prise. La postérité, qui n'aura pas eu à en souffrir, peut s'amuser de ces grosses bouffonneries et, du reste, oublier l'homme pour ne voir que l'œuvre, ce qui semble, en somme, son devoir, car l'une est aussi admirable que l'autre parut odieux et encombrant. Il est, toutefois, inutile de les dissocier et tout au contraire, il est indispensable de ne pas oublier l'homme si l'on veut bien comprendre l'œuvre.

En effet, dans cette nature entière et foncièrement naïve sous son outrecuidante vanité et sa grosse finesse de « montagnon » franc-comtois, le fonds original ne se dissimule pas sous l'acquis, la culture n'a pas émoussé le caractère et l'homme est tout entier dans l'œuvre, avec ses excès, ses écarts, ses violences, ses manques de goût, son besoin d'étonner, mais aussi avec toute sa beauté physique, sa santé

plantureuse, sa vigueur montagnarde, et parfois une certaine et très singulière élégance native. Peutêtre même tels de ses plus détestables défauts, qui ont si malencontreusement, parfois, influé sur son inspiration, nous dévoilent-ils le secret de ses plus magnifiques audaces et de ses plus heureuses témérités.

Courbet, on le sait, a donné en maintes circonstances et, notamment, dans la préface du catalogue de son Exposition, avenue Montaigne, en 1855, la définition de son art. Il est réaliste. Bien mieux! il est le Réalisme, comme il intitule fièrement son Exposition .

Quelle est la nature de son réalisme, il nous l'explique dans ce manifeste rédigé, peut-être, par la plume savante d'un de ses thuriféraires attitrés, tels que Champfleury, et qui nous surprend, tant il est déduit avec calme et dans un style peu d'accord • avec 7e ton de son éloquence habituelle.

(( J'ai étudié, nous dit-il, en dehors de tout esprit de système, l'art des anciens et l'art des modernes. Je n'ai pas plus voulu imiter les uns que copier les autres; ma pensée n'a pas été davantage d'arriver au but oiseux de l'art pour l'art. Non J j'ai voulu tout simplement puiser dans l'entière connaissance de la tradition le sentiment raisonné et indépendant de ma propre individualité. Savoir pour pouvoir, telle fut ma pensée. Etre à même de traduire les mœurs, les idées, l'aspect de mon époque, selon mon appréciation, être non seulement un peintre, mais encore un homme, en un mot, faire de l'art vivant, tel est mon but. » Thoré lui-même n'aurait pas mieux dit.

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Ce programme, en tant que programme, était-il si original ? Tout cela avait été dit et redit depuis déjà bien longtemps avant Courbet. Il n'y a qu'à relire la préface du Salon de 1833 par Laviron — nous sommes là en plein dans la période triomphante du romantisme — pour nous assurer que ces idées étaient dans l'air parmi ceux qui combattaient les insuffisances et les erreurs du romantisme au même titre que celles du classicisme.

« L'actualité et la tendance sociale de l'art, écrivait-il en propres termes (i), sont les choses dont nous nous inquiétons le plus ; ensuite vient la vérité de représentation et l'habileté plus ou moins grande d'exécution matérielle. Nous demandons avant tout autre chose l'actualité parce que nous voulons qu'il agisse sur la société et qu'il la pousse au progrès. Nous lui demandons de la vérité parce qu'il faut qu'il soit vivant pour être compris. »

Il y a tout Juste la différence de l'étiquette pour distinguer ces deux apôtres de la modernité qui se suivent à près de vingt ans de distance. Laviron baptise les artisans nouveaux de son œuvre de réaction et de progrès des naturalistes. Courbet s'intitule réaliste et le mot lui appartient-il plus que le programme ?

Avant lui, du reste, combien avaient tenté, inconsciemment ou volontairement, l'œuvre qu'il dut accomplir. Les générations, entre 1830 et 1840, sont remplies par les efforts des artistes qui essaient de s'affranchir des influences littéraires ou historiques

(1) Le Salon de 1833 par C. Laviron et B. Calbacio. Paris, 1833, p. 30.

m . L'ART DE NOTRE TEMPS

du romantisme aussi bien que de l'académisme des classiques, qui veulent traduire, eux aussi, à côté des vaillants paysagistes marchant déjà de conquête en conquête, les aspects de la vie de l'homme contemporain. Ce souci de remettre l'art dans sa vraie voie, de lui faire exprimer les aspirations et les formes de la vie de notre temps, se fait sentir même dès le début du siècle. Mais sans remonter à Delacroix, à Cêricault et jusqu'à Cros ou à David, il est certain que, avec Decamps et à la suite de Decamps, il y a eu tout un monde d'artistes fortement remués par le mouvement des idées en fermentation à cette époque, mouvement qui allait aboutir à la grande effervescence démocratique de 1848. Pour n'en citer que deux des plus significatifs, bien que l'un commence à peine à être remis à sa place et que l'autre persiste à être injustement oublié, n'y a-t-il pas le brave Cals qui, dès 1835, traduit avec une certaine tendresse émue et jusqu'alors inconnue, les scènes intimes de la vie populaire ? N'y a-t-il pas Jeanron, ce fier et robuste Jeanron, que Thoré qualifiait de « peintre plébéien jusque dans l'expression du paysage » ?

En quoi donc consiste l'originalité de Courbet dans ce courant que son œuvre va si impérieusement diriger au cours de la deuxième moitié du siècle ?

Son originalité c'est que, dans cet ordre d'idées de l'observation des réalités familières, il a été, d'instinct, spontanément, sans étude et sans effort, l'homme de son œuvre. Chez les autres ces tendances étaient jusqu'à un certain point préconçues, voulues, préméditées, sauf peut-être chez ce bon Cals, fils d'ouvrier, resté peuple, qui peint modestement son

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milieu sans voir autre chose. Mais cet art tendre et enveloppé d'un timide ne devait pas faire de prosélytes. Quant à Jeanron, par exemple, c'était, lui, un type d'homme éclairé, distingué, qui finit misérablement sans doute, mais non. sans avoir occupé un jour, avec une autorité trop méconnue, les fonctions de Directeur des Musées nationaux et avoir préparé la réorganisation du Louvre. Courbet, dans ses scènes de la vie contemporaine, de la vie provinciale et rurale, est tout à fait conséquent avec lui-même. C'est, également ce qui fait, en face de lui, la puissance expressive tout exceptionnelle de son grand émule, plus religieux et plus mystique, Millet. Celui-ci était paysan, fils de paysan, et jusqu'à 21 ans, il travailla du travail de la terre avec ses frères de la glèbe. Courbet, fils de vignerons, montagnard franccomtois, est resté toujours de son village, petit monda étroit sur lequel il est bien sûr de régner par son prestige indiscuté. Comme le lui fait dire Th. Silvestre, dans ce jargon prétentieux de philosophie tudesque mis à la mode dans les tavernes, Courbet unit le ((subjectif» à ((l'objectif». Cela peut se traduire en ce sens qu'il voit excellemment toutes les choses qui le touchent de près; il les voit avec sentiment, avec l'espèce d'émotion dont il dispose, avec ce qui est sa sensibilité à lui, le fort attachement réel qu'il garde toujours pour les choses de sa famille, de sa maison, de son pays. Sa (( grande amour » commence par lui-même et il est l'objet de prédilection de son pinceau. Il caresse son image de (( beau pâtre chaldéen » avec tendresse, et il a fait maint chef-d'ceuvre giâce à cette candide adoration. Ce qui fait encore la force de Courbet, c'est que

tous les débordements de son tempérament le mettent justement à l'abri des erreurs du réalisme. Cette hâblerie de son caractère, cette forfanterie même, cette dénaturation de toute chose au profit de sa personnalité, tout cela se traduit dans son interprétation de la nature par une sorte de grandissement, de grossissement, d'exagération qui le conduisent au style. Cela le sauve de l'imitation littérale, de la copie conforme, du procès-verbal. Il voit tout largement, grandement, par fortes masses, robustes oppositions. Ce qui aurait pu être facilement vulgarité chez tout autre devient chez lui trivialité puissante; ce qui est personnel et particulier, prend, malgré lui, un caractère de généralité. Il a beau faire poser ses sœurs, son père, sa voisine Josette, les paysans de Flagey, le père Cagey, casseur de cailloux, tous ces noms familiers d'êtres ou de lieux disparaissent pour nous et les figures deviennent, bon gré mal gré, des représentations typiques.

Le praticien, du reste, est tellement incomparable qu'on oublie aujourd'hui toutes les niaiseries de sa philosophie sociale, morale, esthétique, positive et mathématique, pour ne voir que l'éclat, la puissance et la splendeur de vie de ses toiles les plus absurdes comme sujet et composition. Et Delacroix lui-même, devant ce vaste tableau paradoxal et incohérent de l'Atelier, ne devançait-il pas le jugement de notre temps en déclarant qu'il avait (( découvert un chef-d'œuvre », qu'il ne pouvait u s'arracher à cette vue ».

Et voyez l'Enterrement d'Ornans c'est, quand on l'analyse, une toile vraiment extraordinaire. Courbet a essayé de mystifier son public parisien

en lui servant les têtes de tous les notables d'Ornans, depuis le maire solennel et emprunté <( qui pèse 400», jusqu'aux chantres rubiconds ou au père Cassard, le fossoyeur. Mais, grâce à cette puissance de réalisation concrète et quasi scupturale qui ne se rencontre que chez un Velasquez ou un Jordaens, il obtient une composition admirable par l'unité dans l'harmonie, par les accords si puissants, si riches et si expressifs entre les noirs, les blancs et les rouges de tous ces costumes, défroque de sacristie qu'il a sortie si intelligemment sous le ciel. Il y a même chez ce diable d'homme, plus poète • qu'il ne croyait à ses heures, un sentiment profond de l'émotion. Si l'on essaie de couper — comme on l'a fait plus loin avec beaucoup d'à propos — le groupe des femmes, on est surpris du caractère vraiment imprévu de pathétique que nous offrent toutes ces tètes de vieilles ou de jeunes femmes recueillies. Il y à là toute la grandeur émue des tableaux les plus religieux du moyen âge. Ce morceau, à lui seul, est, au point de vue du caractère expressif, de toute beauté.

Appelons donc Courbet réaliste, puisqu'il le veut; | réaliste par ses motifs, pris, évidemment, dans les réalités familières qui l'entourent. Mais c'est surtout un réalisateur. S'il manque de goût dans ses sujets, s'il n'a pas le sens du ridicule, ce qui compromet plus d'une de ses créations, qui eussent été, sans cela, des chefs-d'œuvre complets, il a comme peintre, une beauté pleine et robuste, souvent une distinction innée, une aisance, une spontanéité, qui impressionnèrent ceux de ses contemporains les plus avisés et qui assurèrent son influence sur

la plupart des grandes écoles. Tels maîtres de Belgique ou d'Allemagne relèvent de lui, sans parler de la France, où son métier viril et franc réagit contre les pratiques louches de l'académisme ou du romantisme dégénéré et donna naissance à tout un groupe fort important dans notre histoire.

Son impopularité même servit sa cause. Elle était si bien concertée et entretenue qu'aucun de ses ouvrages ne passa inaperçu pendant trente ans, que le scandale accrut sa réputation et que les proscriptions lui assurèrent des amis et des disciples. 11 a été pour nous le « peintre » par excellence, et les plus beaux peintres de notre temps sont sortis de lui ou se sont tournés vers lui : les Manet et les Fantin, les Legros et les Whistler, les Monet et les Renoir, les Carolus Duran et les Ribot, et les Stevens et tant d'autres. Avec Corot et Millet, Courbet est, sans conteste, un des trois grands initiateurs de l'art dans la deuxième moitié du XIX^ siècle.

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