XXXVI. — VÉNUS ET PSYCHÉ
C'est très sérieusement que Courbet parlait de continuer le cycle de ses grandes compositions anticléricales. « Si vous le voyez, écrit Champfleury à Buchon, en novembre 1863, tâchez de le retenir dans le pays le plus longtemps possible. Il a besoin de se retremper en pleine nature. Il veut, disait-il à Sainte-Beuve, exécuter encore un tableau de curés. A mon sens, il se trompe, et vous savez que je ne fais pas partie de la Société de Saint- Vincent-de-Paul... Quoiqu'il en dise, le Retour de la Conférence est un échec. Que Courbet peigne des paysages de sa province, des sujets domestiques, là est son véritable rôle ; mais, grands Dieux J qu'il se garde du symbolisme et de la satire pour lesquels son esprit n 'est pas fait I »
L'artiste ne renonça qu'en partie à son projet et l'on trouverait son Coucher de la Conférence dans une série de vignettes pour la brochure Les Curés en goguette , parue à Bruxelles en 1868. Il ne s'abstint aussi que contre son gré du symbolisme et de la satire dont le détournait avec raison Champfleury. En janvier 1864, en effet, il avait entrepris, raconte-t-il , un autre «tableau épique... un sujet de ma façon î » C'était la Source d'Hippocrène,
(( allusion à l'état de la poésie contemporaine, critique sérieuse d'ailleurs, quoique comique ». Mais quelqu'un creva la toile par mégarde, au moment où l'artiste était déjà las de sa nouvelle plaisanterie, et c'est ainsi que les poètes, au Salon de 1864, échappèrent au sort qui avait déjà frappé les curés.
Pour mettre à profit le peu de temps qui lui restait avant l'exposition, l'artiste, mis sans doute en goût par la figure de la Source, dans la toile dont nous venons de parler, revint à un de ses thèmes de prédilection, le nu féminin. Décidément en veine de littérature, il baptisa sa toile : Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie. Mais le titre seul est en contradiction avec la haine de Courbet pour les sujets de la fable. Ses personnages se présentent dans un décor du plus pur Second Empire. <( Ce sont, écrivait-il, deux femmes nues grandes comme nature, peintes d'une façon que vous n'avez jamais vue de moi. )> La toile montre en effet une curieuse évolution du talent de l'artiste. A sa facture franche et un peu grosse, il a substitué, assez malheureusement, semble-t-il, des recherches de modelé clair et lisse, de dessin plus mince et plus écrit.
Le tableau ne put être envoyé a temps au Salon, mais il figura cette même année 1864 à l'exposition de Bruxelles. 11 fut acheté 18.000 francs par M. Lepel-Cointet, agent de change. Le perroquet, dont la présence ne s'explique guère, a disparu dans la suite de cette toile, dont il existe une réplique.