ENTÊTEMENT
Véritable tête de granit que Courbet, lorsqu’il voulait quelque chose. Il tenait cela de son père. Celui-ci s’était-il féru d’une fantaisie. Impossible de l’y faire renoncer.
Courbet riait beaucoup d’une partie de chasse entreprise, malgré ses conseils, par le bonhomme. Il s’agissait, pour ce dernier, de poursuivre, avec un chien d’arrêt, le gibier qui ne se prend qu’au chien courant.
— Ne vois-tu pas, disait Gustave, qu’avec un chien d’arrêt tu manqueras ta chasse ?
— Pourquoi cela ?
- — Parce qu’un chien d’arrêt arrête, et qu’un
chien courant court. Or, le gibier qui court n’est pas pris par le chien qui arrête.
— Ta, ta, ta, des histoires ! Chiens d’arrêt et chiens courants sont chiens de chasse. Donc, avec les uns et les autres, je puis chasser.
— Oui, tu peux chasser, mais...
— Il n’y a pas de mais. Tu m’ennuies. Tu verras.
A la tombée de la nuit, le père Courbet, qui avait battu inutilement la contrée, s’en revint bredouille. Son fils, narquois, l’attendait sur le pas de porte. Vous devinez l’accueil qu’il lui fit. Il abreuva le vieillard de railleries plus amères que chicotin, et le perça d’épigrammes horriblement acérées.
Allait-il, pour sa part, donner des preuves d’un meilleur jugement ?
Voici le moyen imaginé par lui pour prendre la truite : il recourba, un jour, en forme d’ha-
meçon, un vieux clou ; il y fixa un ver de terre et alla, en plein midi, s’installer sur le bord de la Loue.
— Vous savez bien, lui disions-nous, comment l’on pêche la truite. Votre instrument Laissera le poisson dans une douce sécurité. Il faudrait une amorce vivante. L’heure doit être choisie. Votre clou est à remplacer.
— Qu’est-ce que vous dites là ? N’y a-t-il pas d’exemple de gens qui ont pêché avec un clou ?
— Oui.
— Eh bien ! alors, je pêche.
■ — Pêchez. Vous ne prendrez rien.
— Allons donc ! Vous plaisantez.
Vers le soir, Courbet, qui avait regardé pendant de longues heures danser son bouchon
sur l’e au, ■ — il avait mis un bouchon ! s’en revenait les mains vides.
Cela ne l’empêcha pas, pendant le dîner, de plaisanter son père qui allait à la chasse au chien courant avec un chien d’arrêt.
Un détail comique : le père aimait à conseiller le fils lorsqu’il travaillait.
A pas de loup, il s’avançait derrière lui et il regardait. Ses yeux allaient de la toile au paysage ; du paysage, à la toile : son front s’obscurcissait ; sa lèvre s’allongeait, jusqu’au moment où l’indignation éclatant, il interpellait le peintre.
— Tu peux te vanter desavoir dessiner ! Ah, oui, tu peux t’en vanter! Vois donc ça. C’est un rocher ? Et ça. C’est un arbre? Tu devrais être honteux. Ton gazon est absurde. Mes bœufs n’en voudraient certainement pas. Quant à ton eau, pourquoi en parler? Ça ne ressemble à rien.
SOUVENIRS INTIMES
Tes cailloux n’ont pas le sens commun. Ton ciel est comme un parapluie...
Courbet, que ces observations exaspéraient, avait déposé lentement sa palette et vidé sa pipe. Puis, peu à peu, il s’était retourné. La barbe en pointe et la face blême, le col tendu, il regardait fixement le critique.
Celui-ci continuait :
— A ta place, sais-tu ce que je ferais? Je prendrais un peu de ce vert et je le mettrais là. Tiens, là, sur ce bouquet de coudriers. Ce serait magnifique. Tu ne m’entends pas? Prends donc un peu de ce vert, te dis-je, et mets-le là, là, sur le bouquet de coudriers...
— Nom de Dieu ! hurlait le réaliste, veux-tu me foutre la paix ?...
Et il ramassait tous ses bibelots, fermait sa boîte, enlevait le pliant, et disparaissait en sacrant à tous les échos.
Voilà pourquoi, lorsqu’il voulait peindre, il s’enfuyait bien loin, dans le fin fond de la forêt. S’il lui fallait rester à l’atelier, il s’enfermait.
— Pan! Pan! Gustave, es-tu là? criait quelquefois le père qui frappait.
— Zut ! papa, répondait le fils ; Gustave n’est pas là.
Une loi pour lui était lettre morte. — Avant la fin de l’empire, il se mit dans la cervelle de construire un atelier sur un champ communal à Ornans.
Si on l’avait laissé agir, dès la première heure, sans plus de façon, il aurait fait venir des ouvriers.
Cependant il fallait compter avec la municipalité qui refusait : c’est ce que ne pouvait comprendre Courbet.
A toute observation, il répondait : Je connais quelqu’un d’influent au ministère.
SOUVENIRS INTIMES
Vainement on lui démontrait que ce quelqu’un d’influent était désarmé dans une pareille affaire. L’empereur s’en serait-il mêlé, il n’y aurait rien eu de fait. Le corps législatif, seul, pouvait intervenir par une loi; mais, allez donc de demander une loi pour une question d’atelier !... C’était absurde.
— Qu’importe, répliquaiVil toujours, je connais quelqu’un d’influent au ministère. J’agirai.
Pendant longtemps, il ne démordit pas de cette prétention, et il s’en prit à ses meilleurs amis des résistances qu’il rencontrait.
Depuis, sur le même champ, les curés, plus habiles, ont construit l’église de Notre- Dame-du-Chêne. Courbet a pu y voir faire des miracles.
De l’entêtement, à la manie de l’invention. Il n’y a qu’un pas. — C’est Courbet qui a découvert la voiture à une roue.
C’était là le chef-d’œuvre.
Toutes ses toiles réunies : la Remise aux chevreuils , les Demoiselles de la Seine , les Deux amies , n’étaient rien au prix de cette machine.
Pendant trois années il y travailla..
Elégance, rapidité, solidité, rien ne devait manquer au véhicule.
— Qu’y aurait-il de plus gracieux, s’écria-til dans un de ses rares moments de lyrisme, qu’y aurait-il de plus gracieux que de voir nos jeunes Parisiennes remontant l’avenue des Champs-Elysées, en voiture à une roue !
Il en était malade. Ses idées évoluaient autour de cette unique roue, devenue à ses yeux celle de la Fortune classique. Du coup, il allait tout droit à l’immortalité. Plus tard on n’eût plus parlé du peintre ; en eût admiré le carrossier.
SOUVENIRS INTIMES
Son père, mortifié de ne pouvoir le conseiller en peinture, ne perdit pas l’occasion de lui venir en aide pour la mécanique. Il s’attela pour son propre compte à l’invention.
Tout fut fini vers le milieu de 1872. L’on projeta un essai. Le peuple d’Ornans fut convoqué.
Quel jour pour le réaliste ! Radieux, dès le matin, il courait chez les amis, leur expliquait Y affaire, et comme il trouvait des incrédules, cherchait à démontrer que cela marcherait.
— Au surplus, venez, ajouta-t-il...
Les amis vinrent, et. . . virent.
A peine lancé, le véhicule tomba, et se brisa. Cette chute et celle de la colonne sont les deux grandes douleurs de Courbet. Pour le père, il ne renonça pas à l’idée ; il fit faire à son usage une seconde édition de l’œuvre.
Elle se trouve en ce moment à Saint-Loup.
Peut-être un de ces jours entreprendra-t-il une nouvelle expérience.
Dans ce cas, bonne chance, père Courbet !
IY