HISTOIRE DE CHANTAGE
— « Je vous aime et je veux être à vous. L’homme de génie ne peut repousser la plus sincère de ses admiratrices. J’ai eu de grands malheurs dans ma vie. J’ai été trompée, calomniée, persécutée. J’étais dégoûtée de tout, et prête à mourir, lorsque je vous ai vu. — Ne cherchez pas à savoir qui je suis.
« Je vous ai rencontré souvent, mais vous ne me connaissez pas. Yous ne me connaîtrez même jamais.
« Je ne veux que vous écrire. Malgré toutes mes infortunes, je vous offre un cœur chaste encore et une virginité d'âme... Je vous envoie, sans honte, un aveu que vous saurez ac-
cueillir. Recevez seulement mes lettres, et répondez-y quelquefois... »
Il y en avait quatre pages comme cela.
Le papier était fin, soyeux, et l’enveloppe sentait bon : — le parfum de la femme est une façon de caresse à distance qui ne manque jamais son effet.
Courbet, rouge comme une pivoine, se grattait l’occiput. Il cherchait en vain dans sa mémoire les traits de cette amie, belle sans doute, jeune certainenement, qui venait lui offrir un cœur chaste et une virginité d’âme.
Il lut cette déclaration hystérique à deux ou trois de ses amis. Qu’en fallait— il penser?
— Vous avez affaire à une intrigante.
Méfiez-vous. Ne répondez pas.
— Pardieu ! vous avez raison, dit le peintre. La chose en restera là. Et puis, comme c’est amusant d’écrire ! La petite peut attendre le
SOUVENIRS INTIMES
courrier. Il ne lui apportera pas beaucoup de consolations.
On fit venir une autre canette et l’incident fut oublié.
Trois mois se passent.
On remarque, un jour, quel’humeur de Courbet est changée. Il est triste. Il est morose. Il pousse de profonds soupirs, interrompus par quelques imprécations à l’adresse d’un être imaginaire ou absent. — On l’interroge et on le confesse.
Le billet doux était bien arrivé à son adresse: non-seulement, lui, qui avait horreur de la plume, avait répondu, mais encore il avait écrit soixante-deux lettres en quatrevingt-dix jours.
Ces longues tartines de prose, il s’agissait maintenant de les recouvrer.
La bien-aimée, d’abord séraphique dans ses
confidences, finit par demander quelques secours. — Oncques on ne vit une virginité d’àme escomptée à un si haut prix !
Non contente de faire ainsi des emprunts à son cher Gustave, elle lui demanda son aide pour une affaire du plus haut intérêt.
Elle avait connu beaucoup de monde, affirmait-elle ; un hasard qu’elle qualifiait de providentiel lui avait fait tomber un manuscrit entre les mains ; ce manuscrit, composé par un h omme de génie, — on n’a jamais su lequel, — était sa propriété ; si un éditeur voulait l’acheter, il ferait une bonne affaire commerciale, et, par surcroît, rendrait à sa virginité d’àme le service le plus signalé.
Courbet devait avoir des éditeurs à sa dévotion. Il voudrait bien sans doute lui envoyer un mot pour l’un d’eux. Le livre serait certainement accepté.
Courbet, bon comme un enfant, et bête comme
un amoureux, expédia ses instructions à ce singulier placier en manuscrits.
Il fallait voir X***, son ami, lui remettre l’œuvre en question, et lui demander trois mille francs.
X*** s’exécuterait, tout de suite, avec de bon argent mignon.
Il ne pensait plus à cela, lorsqu’il reçut de son amie une lettre étrange où on lui réclamait « les trois mille francs qu’il s’était engagé à lui payer pour un manuscrit qu’elle lui avait livré, et qu’il devait faire imprimer ! »
S’il ne payait pas sur le champ, il pourrait relire, un jour ou l’autre, dans un journal, une ou plusieurs des soixante-deux lettres qu’elle possédait.
Voilà pourquoi Courbet était morose et triste, et pourquoi il adressait des invectives à un être absent.
(rUSTAVE COURBET
Pour un autre homme la difficulté eût été tranchée par cette ignoble demande.
Il n’y avait plus qu’à recommander cette femme aux bons soins du parquet.
Malheureusement Courbet, qui avait la prétention d’être malin, voulut tout arranger. Le moyen était des plus simples, d’ailleurs. Il en usa sans hésiter.
Il fit venir à Ornans sa correspondante !
C’était une petite personne à la figure plate, à la tournure gauche, sans charmes, mais trèsadroite. Comme elle l'avait dit, elle devait connaître beaucoup de monde.
Elle s’était créé une industrie spéciale dans laquelle elle excellait. Elle était, de son état, rouleuse d'hommes en vogue. — Ses procédés ne variaient guère, en somme, mais elle les diversifiait à l’infini. Généralement elle était amoureuse de la célébrité à exploiter.
Elle commençait l’attaque par une déclara-