‹ Courbet: sa vie, ses œuvresChapitre 6 sur 15 · CHEVREUILS SOUS E · texte numérisé non relu

CHEVREUILS SOUS E

Courbet homme politique. — Pendant la Commune. — Nommé à la présidence des Arts. — Arrêté et conduit à Versailles. — Courbet devant le Conseil de guerre. — Son attitude. — Les faits imputés à l'accusé. — M' Lachaud. — La condamnation. — L'opinion publique hostile au déboulonneur — Son séjour en Suisse. — Ses dernières années. — Réaction en faveur du peintre. — Une exposition de ses œuvres. — Le jugement de la postérité.

De tout temps Courbet s'était déclaré républicain ; en 1 8 ^ I , divers journaux avaient reproduit une de ses lettres où il disait : « Je suis non seulement socialiste, mais bien encore démocrate et républicain, en un mot partisan de toute la Révolution. )) Vers la fin de l'Empire il avait refusé avec éclat la croix de Chevalier de la Légion d'honneur, ce qui lui avait valu les félicitations des « irréconciliables ». Peut-être si on l'eut nommé grand-croix

d'emblée, eut-il daigné accepter. Inutile de dire qu'en 1870 Courbet, qui s'était glorifié d'avoir créé la démagogie dans la peinture, et qui faisait profession d'athéisme, devait acclamer l'avènement de la République. Il était alors à Paris et se jetait dans le mouvement. Le vent qui, le 4 septembre, portait Jules Favre aux affaires étrangères, Glais- Bizoin et Rochefort à PHôtel-de-Ville, le plus vieux des Arago et M. Jules Mahias à la mairie de Paris, porta Courbet à la « présidence des arts. »

On sait comment il fut élu. Le > septembre, quelques artistes parmi lesquels MM. Daumier, Veyrassai, Feyen-Perrin et Lansyer, peintres, Braquemond. graveur, s'étaient réunis pour sauvegarder les richesses des musées que Ton disait mises au pillage. Courbet s'arrogea la direction des travaux de ce comité, et en fut nommé président par ses collègues.

Il est évident que ceite commission représentait plutôt un parti politique que l'art français contemporain.

Ceux qui s'intéressaient aux arts furent môme fort surpris d'apprendre que Courbet était cliargé de les représenter et que ce peintre, qui déclarait tenir la tradition en profond dédain, portait quel-

que intérêt aux œuvres de Raphaël, du Corrège, et de tant d'autres qui avaient peint des sujets qu'ils n'avaient pas matériellement vus.

Au début, cette présidence ne pouvait d'ailleurs donner aucun' ennui à Courbet ; la commission et son président se bornèrent à se promener dans les galeries du Louvre, afin de s'assurer qu'aucun tableau n'avait été détourné du musée.

Malheureusement pour mettre le comble à sa gloire, l'artiste n'imagina rien de mieux que de couronner sa carrière par une équipée de com^ munard.

Il n'avait cependant aucune des qualités ni aucun des vices qui mènent aux succès politiques : il aimait la liberté des moeurs et du costume, il se complaisait dans l'atmosphère des estaminets ; peu lettré, pas orateur, il n'était d'aucune utilité à la démagogie ; dans un gouvernement insurrectionnel, il ne pouvait apporter ni une idée, ni une conviction, ni un caractère ; il n'était pas du nombre des croyants et ne savait pas lui-même nettement ni ce qu'il voulait, ni ce qu'il pensait. Comment n'a-t-il pas vu qu'il allait faire piètre figure dans la mauvaise compagnie du 18 mars, qu'il y serait le dernier parmi les derniers ? C'était à prévoir ; il laut croire qu'il ne le prévoyait pas.

Le pauvre vaniteux eut le tort de se croire un universel, alors qu'il n'était que peintre ; il fut victime de son ambition ; son amour-propre avait été satisfait. N'avait-il pas la haute-main sur les beaux arts ?

La fréquentation des politiciens de cette époque lui fut fatale.

Il fut arrêté le 7 juin, dans des circonstances qui aujourd'hui encore ne sont pas oubliées.

On l'avait tout d'abord dit mort ; ceux qui avaient vu son cadavre à Satory, avaient été trompés ou voulaient dépister la vigilance de la' police. C'est dans son ancien domicile, rue Hautefeuille, qu'il fut découvert. Depuis plusieurs jours il vivait dans une cachette pratiquée derrière son lit, dans une espèce d'armoire qu'il avait fait construire. Ce n'est qu'après les perquisitions les plus minutieuses que le commissaire de police put le trouver, grâce à un accès de toux que les parois capitonnées ne purent étouffer. L'armoire fut aussitôt enfoncée.

On trouva Courbet en manches de chemise, les yeux injectés de sang. Si sentant pris il ne dit que ces paroles: « 'Vous êtes arrivés à temps. Je me faisais vieux là-dedans, inutile de me mettre les menottes ; je vous suis sans résistance. »

On le conduisit à Versailles au milieu des vociférations de la foule qui le couvrait d'insultes, le menaçait ; il reçut même des coups. Craignant pour sa vie, il s'écria: « J'ai démoli votre colonne, eh bien ! je la paierai. »

11 paraît que ces mots « je paierai » répétés par lui souvent en diverses circonstances, donnèrent l'idée à ses adversaires politiques de le faire condamner à une réparation pécuniaire.

Durant sa détention il était fort inquiet, et disait : « A cause de ma célébrité ils ne me fusilleront pas. » Personne n'y pensait.

Le 7 août, le malheureux réaliste comparut devant le troisième Conseil de guerre de Versailles, en compagnie de Billioray, Lullier, Jourde, Lisbonne, etc., de tout l'état-major de la Commune. Il y fut misérable.

Ce n'est plus le franc-C(jmtois joyeux de la vie, fier de son œuvre, au regard caressant et décidé, où se lisait la grosse joie du paysan et l'infatuation de l'artiste, nature pleine de sève, de force, d'audace et de patience. Le maître puissant auquel la peinture moderne doit V EnIcrrcmenI à Ornans, les Casseurs de pierres, la Curée et la Remise Jes Chevreuils, n'était plus qu'un vieillard morne et accablé ; vingt ans avaient passé en quelques

semaines sur ce visage si vivant, mais vingt ans de douleur, d'angoisses, de désolation.

Son attitude pendant tout le cours des débats fut lourde, embarrassée, modeste et triste.

L'accusation lui reprochait d'être entré à la Commune, le 26 avril, au moment où les décrets les plus odieux, le décret sur les otages, la destruction de la maison de M. Thiers et celle de la colonne Vendôme, avaient été rendus ; on lui imputait en outre d'avoir, le 14 septembre 1H70, demandé la démolition de la colonne, et plus tard, réclamé en séance de la Commune Texécijtion du décret du 12 avril 1871, ordonnant la destruction de ce monument.

La plupart des témoins lui furent favorables. L'un d'eux, M. Dorian, alors député, vanta sa grande sensibilité de cœur. 11 ajouta que le peintre était dans le domaine de l'art un homme d'une haute intelligence^, mais qu'il était bien difficile de définir ses opinions politiques, attendu que par tempérament, Courbet inclinait vers le paradoxe. Un avocat à la Cour de cassation, M® Ballot, déclara que l'artiste lui paraissait un grand enfant, qu'il avait une naïveté enfantine, sans idées arrêtées. De nombreux témoins, M M. Jules Simon, Etienne Arago, Barbet de Jouy, vinrent affirmer

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qu'il était simple d'esprit, vacillant de caractère : il ne les démentit point ; il plaida la bêtise ou la laissa plaider par son avocat, M*' Lachaud, qu'il avait choisi à cause de sa couleur bonapartiste, et parce qu'il avait l'oreille de tous les partis, selon l'expression de Courbet lui-même ; cette bêtise, toutes ses réponses la proclamaient : il soutint qu'il était pour l'ordre, pour la pacification des esprits, pour l'extinction de toutes les haines et de toutes les passions qui divisent ; s'il n'aimait pas la colonne Vendôme, c'est qu'elle prenait trop de place, obstruait la voie, gênait la circulation. Elle était encombrante ; il eut voulu la voir ailleurs, par exemple aux Invalides ou à TEcole militaire. Puis, c'était un morceau manqué, une horrible imitation de la colonne Trajane, indigne de l'art, elle faisait de nous la risée de l'étranger, — des Prussiens, sans doute.

Malheureusement le Journal Officiel de la Commune du 1 3 avril, avait publié ce décret :

« La Commune de Paris,

(( Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit

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international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l'un des trois grands principes de la République Française, la Fraternité ;

Décrète :

Article unique : « La colonne de la place Vendôme sera démolie. »

Cette décision sauvage^ qui allait faire abattre sous l'œil de Tennemi et pour ainsi dire sous sa surveillance Tun des trophées survivants de notre gloire, était due à l'initiative de Courbet. Le décret semble avoir été libellé par lui à en juger par l'emploi de certaines expressions, la qualification de « brute » devant lui appartenir.

Le maître peintre d'Ornans était en outre forcé de reconnaître que, comme président de la société des artistes chargés pendant le siège de veiller à la présentation des collections nationales, il avait rédigé et signé le vœu suivant :

« Attendu que la colonne Vendôme est un monument dénué de toute valeur artistique, tendant à perpétuer les idées de guerre et de conquête ;

« Attendu qu'elle est pour cela môme antipathique au génie de la civilisation moderne et à

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ridée de fraternité universelle qui désormais doit prévaloir parmi les peuples ;

« Attendu aussi qu'elle blesse leurs susceptibilités légitimes et rend la France ridicule et odieuse aux yeux de la démocratie européenne ;

« Emet le vœu que le Gouvernement de la Défense nationale veuille bien l'autoriser à déboulonner cette colonne, ou qu'il veuille bien luimême en prendre l'initiative en chargeant de ce soin l'administration du musée d'artillerie et en faisant transporter les matériaux à l'hôtel de la Monnaie. »

La tâche de M^ Lachaud n'était point facile. L'éminent avocat commença par exprimer son sentiment sur les hommes du 4 Septembre ; il les traita d'incapables, d'impuissants et déclara nettement qu'ils n'avaient fait que du mal au pays ; il soutint que, sans la présence de son client au sein de la Commune, des richesses artistiques sans rivales au monde étaient à jamais perdues. L^assertion était exagérée, quand on se souvient que, sans l'intrépide bravoure du commandant de Sigoyer et de son bataillon le 26* chasseurs, l'in* cendie dévorait le Louvre comme il dévorait les Tuileries. Le défenseur prouva ensuite que la démolition de la colonne avait été décidée en

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principe par le gouvernement du 4 Septembre et donna lecture d'un article deV Electeur libre, réclamant avec M. Ferry et les maires de Paris la démolition du monument pour en faire des canons, (i Ah ! dit en terminant le célèbre avocat, si Courbet avait conçu un tel projet, il serait un misérable, et je ne serais pas là pour le défendre. Les coupables, je viens de vous les désigner. Courbet n'a voulu que déboulonner la colonne, et Tairain devait être confié au musée d'artillerie comme souvenir. »

Les dépositions de MM Jules Simon et Dorian furent aussi fort utiles au malheureux peintre.

Le jury n'admit point que Courbet fut monté lui-même à l'échelle, comme un témoin l'assurait, pour porter les premiers coups à la colonne de bronze, mais il estima qu'il avait été Tun des principaux instruments de cette dégradation, de cette honte patriotique.

Courbet fut déclaré coupable d'usurpation de fonctions et de destruction de monument public. La condamnation, prononcée le 3 septembre, fut de six mois de prison et de 500 francs d'amende.

Elle parut excessive aux amis politiques du peintre, trop douce à ses adversaires. Il était équitable de tenir compte à Courbet de ses efforts

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pour sauver le musée du Luxembourg, le jour de il'entrée des Versaillais, des ordres qu'il avait •donnés le même jour pour enlever les bijoux de la galerie d'Apollon et les soustraire au pillage ou à rincendie.- __

Courbet ne devait pas d'ailleurs s'en tirer à sï ;bon compte. Peu après l'arrêt du Conseil de .guerre, Je séquestre était mis sur ses biens consistant en tableaux que Ton saisissait à son domicile ou chez les marchands oij ils avaient été •déposés ; le peintre essayait vainement d'obtenir main-levée des oppositions et séquestres, il était ■condamné à rembourser à l'Etat une somme de 325,000 francs, prix des travaux exécutés pour la réédification de la colonne Vendôme.

En voilà assez sur cette lamentable histoire que nous devions retracer dans une biographie complète, et que nous ne racontons qu'à regret. Mieux vaut ne voir de l'artiste que son œuvre. Cette histoire, Courbet en parlait le moins possible, comme s'il eut été honteux de son rôle politique, de son attitude sous la Commune et lors de son procès. Il était torturé par une pensée, c'est qu'on put l'appeler communard, La qualification de déboulonneur l'exaspérait ; il se prétendait calomnié par les journaux, se plaignait de l'injustice des hommes,

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affirmait s'être dévoué et sacrifié pour son pays. Quelques Jours avant son décès, il disait à un de ses compatriotes, M. Jules Dufay : « Comprendon qu'on soit allé jusqu'à m'accuser de vol, quand c'est moi qui ai sauvé la collection du père Thiers, qui ai défendu de toucher au Louvre, qui ai fait tomber la colonne de manière à ne pas détruire les parties artistiques de ce monument, etc. Tenez, voilà un énorme dossier de pièces que je vais envoyer à mon avoué pour démontrer que, si j'ai été mêlé à cette guerre civile, c'est comme artiste voulant sauver les œuvres d'art. On veut m'accabler Dites bien à nos amis de Franche- Comté que je suis innocent des fautes stupides dont on m'accuse. »

L'opinion publique s'était vivement émue de l'acte de vandalisme absurde et odieux attribué à Courbet ; elle croyait voir tomber avec la colonne notre gloire militaire, la première gloire d'une nation ; elle s'éleva contre le peintre d'Ornans ; il avait à Versailles subi de rudes humiliations ; dans l'avenue des Réservoirs, un jeune homme avait craché sur la barbe grise du peintre ; une femme avait de son ombrelle frappé le vieux réaliste à la face ; des enfants l'avaient couvert de boue. Il voulut revoir le pays, mais là encore il

devait subir de pénibles épreuves. Beaucoup de ses amis le fuyaient, le reniaient; à Besançon, le Cercle des Canoliers eut l'idée de fêter son retour, mais à peine Courbet était-il assis qu'un membre du cercle, s'approcha de l'ancien membre de la Commune, prit le verre du peintre, le brisa en disant à Courbet ébahi : « Vous êtes indigne de boire parmi nous. » A Ornans, la colère n'était pas moins vive. Les compatriotes du peintre avaient fait disparaître la statue du Jeune pêcheur placée sur une des fontaines de la ville. C'est vainement, comme nous l'avons indiqué déjà, que M. Castagnary essaya de défendre l'artiste et de prouver qu'il n'était point responsable de la destruction de la colonne, qu'il ne faisait point partie de la Commune, et que c'était la Commune seule qui était coupable. Attaqué de toutes parts, Courbet n'avait pas assez d'énergie pour résister bravement à l'orage. Il avait vieilli; les douleurs, les inquiétudes du siège, les ennuis de la captivité avaient blanchi ses cheveux, ce n'était plus le compagnon jovial, l'heureux artiste d'autrefois; il se résigna à prendre le chemin de l'exil et à se retirer en Suisse, à la Tour de Pcilz, faubourg de Vevey, dans une vaste maison appelée Bon Port. Là, une tentation bien grande allait l'assaillir, un

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danger le menaçail. Le pays où il s'était réfugié est terrible pour un buveupT le petit vin blanc décime la population. Comme tout le monde il lui fallut prendre sa part du vin' du cru, il n'était pas homme à résis-ter, il but par habitude, peut être aussi pour oublier son exil et son chagrin. Au vin^ il ajouta l'absinthe; c'était trop, même pour le tempérament robuste et solide du peintre. De tempsà autre il essaya de reprendre ses pinceaux, réussit à faire quelques œuvres remarquables, comme le portrait de son père, la Tniitey divers paysages, la Tour du Peilz, le château de Chillon, ce dernier vestige des ducs de Savoie, que lui' demandaient des Anglais désireux d'emporter une œuvre du déboulonneur, mais l'ardeur au travail, l'enthousiasme des premières années avaient disparu. Ses peintures sont d'une exécution lâchée et qui laisse deviner une main bien amollie. « Il manquait à Courbet, dit ÎVi. Castagnary, deux choses, sans lesquelles un artiste ne se conserve pas longtemps, des modèles et des appréciateurs. »

Il essaya de ne pas se laisser trop oublier et envoya quelques toiles au Salon de 1S-2 ; mais Meissonnier qui faisait partie du jury, protesta, et il fut décidé sur sa proposition que les toiles seraient refusées sans examen. Le peintre exilé ne

renouvela point sa tentative ; il renonça d'autant plus volontiers à rien envoyer en France, que TEtat son créancier faisait saisir avec empressement tous ses tableaux à la frontière.

Au bout de quelque temps d'exil, la nostalgie le prit ; il voulut respirer l'air natal, revoir ses montagnes, cette Franche-Comté qu'il aimait ; il négocia son retour avec le Trésor. Un accord se fit ; il fut convenu qu'il se libérerait de sa dette par annuités, qu'il paierait 30,000 francs annuellement pendant dix ans ; c'était une rude besogne pour ce fils de campagnard qui connaissait la valeur du plus maigre décime ; il se mit à l'œuvre, et son pinceau multiplia les petits tableaux, les tableaux de chevalet ; mais les prix déclinaient ; le public se souciait moins des peintures du maître ; il n'en continua pas moins à travailler avec l'espoir de se libérer.

La pensée de revenir en France le soutenait. Un homme de talent et de cœur lui prodigua les preuves de dévouement, et l'aida à supporter les douleurs de l'exil. Le paysagiste Pata, l'un des plus fidèles amis du maître, ne le quitta guère sur le sol étranger, contribua à entretenir chez le peintre des habitudes laborieuses, l'entraîna loin du logis sur les bords du lac ou dans la montagne.

afin qu'il put exécuter les commandes dont on l'accablait. 11 prit soin de ses intérêts pécuniaires, se préoccupa de faire face aux engagements contractés par son maître vis-à-vis du fisc. Pata était non-seulement lami, mais Tadmirateur de Courbet ; il est son meilleur disciple, celui qui rappelle le mieux les touches larges, solides, douces et vigoureuses en même temps du peintre réaliste.

Les dernières années de Courbet furent attristées non seulement par la maladie, mais par de longs procès qui aboutirent à une vente judiciaire des tableaux et des meubles restés dans son atelier. Cette vente eut lieu à la fin de novembre (877 ; elle ne comprenait d'ailleurs que des œuvres secondaires, et présenta le caractère d'un désastre : elle produisit la somme minime de 12,1 18 francs.

Courbet était alors fort malade, ses amis le considéraient comme perdu. Il mourut quelques semaines plus tard, le 31 décembre 1877, dans ce village de la Tour-du-Peilz, où il s'était retiré après la Commune. Il reste des derniers jours de sa vie un récit plein de science et d'émotion, écrit par le médecin qui lui donna des soins : Courbet, qui paraissait taillé pour des luttes sans fin, succombait à une alfection du foie, à l'âge de cin-

quante-sept ans. L'hydropisie avait envahi les jambes et le ventre ; il avait aidé à son mal par des absorptions effrénées de boisson ; sur la fin, il buvait encore à peu près deux litres et demi de liquide chaque Jour, et un peu avant il lui arrivait de boire jusqu'à douze litres. C'était de ce vin agréable au goût qui fait tant de victimes dans le pays et auquel le peintre ajoutait du lait. Trop de bière, trop de vin, de vives préoccupations, de véritables chagrins, avaient brisé peu à peu cette rude nature, cette puissante organisation.

Le père du peintre était arrivé la veille, apportant à son fils une lanterne sourds et une livre de tabac français. On trouva dans l'appartement une sacoche pleine d'or ; il s'en empara, et de peur des voleurs, passa la nuit couché sur son trésor. Quand on voulut commander un cercueil de plomb, le vieillard économe demanda si on ne pourrait pas se contenter d'un cercueil de zinc.

Les médecins exprimaient le désir de faire mouler le visage du peintre. « Ce n'est pas la peine, répondit le vieux père ; il y a assez de portraits à la maison ; » mais dans sa douleur il manifestait sa ferme volonté d'avoir son fils près de lui sur la terre de France. « J'ai, disait-il, un moulin près d'Ornans, c'est là que Gustave doit être enterré,

nous reposerons ensemble. » Ce vœu touchant n'a pu se réaliser. Courbet a été inhumé à la Tour du Peilz, sur la terre d'exil.

On trouva dans son donaiciie de nombreuses peintures, quelques-unes dune haute valeur, des portraits d'hommes, l'esquisse de son buste de Berlioz, le portrait de M. Marlet, celui de M. Urbain Cuënot, le portrait de son père, celui de Rochefort. Il avait gardé aussi quelques études d'après le modèle nu ; une blonde endormie qui a pris soin de ramener d'un geste vague un voile sur sa poitrine; une brune dont la lumière caresse les hanches d\m vigoureux éclat, plusieurs baigneuses, un assez grand nombre de paysages des environs d'Ornans, du Doubs, et du lac de Genève, le Cure et le Moribond, les Demoiselles de la Seine à Bou^i^ival. une anglaise aux cheveux d'or se mirant dans un mu^oir, que Rochefort avait demandé à acheter au prix de 6,000 francs, des paysages, des études de sous bois et un Château de Chillon. Grand amateur de toiles anciennes, il avait une véritable galerie de tableaux, galerie dont il s'exagérait la valeur, ses connaissances en peinture n'étant pas à la hauteur de sa passion pour l'art et de son talent. Le relevé exact de cette galerie avait été dressé deux mois

GUSTAVE COURBET l4l

avant son décès par un notaire de la Tour du Peilz.

La mort de Courbet eut pour effet de lui ramener l'opinion publique : un courant d'admiration s'établit ; on ne se souvint ni de sa conduite pendant la Commune, ni de son attitude devant le Conseil de guerre, ni de ses vulgarités, de ses vanités burlesques. Sa sortie de prison avait été le signal d'un nouvel engouement dans le public, ses peintures avaient doublé, triplé de valeur, puis les prix avaient décliné ; il y eut une hausse lors de son décès : devant la mort, les hostilités n'ont plus les mêmes ardeurs ; les haines s'atténuent. La mort désarme les passions irritées.

En 1882, la réaction en faveur de Courbet s'accentua encore.

M"'' Juliette Courbet avait fait don au musée du Louvre de V Enterrement dOrnans. L'Etat avait acheté le Combat de Cerfs, V Hallali^ Y Homme hlessc'y I3 Jeune homme à la ceinture de cuir \ la ville de Paris avait fait l'acquisition de la Sieste, un comité se forma pour préparer une exposition générale des œuvres du maître.

De généreux amateurs n'hésitèrent pas à dépouiller leurs galeries ; la famille du peintre

CasTAVÈ COURÊÈT

envoya ce qui lui restait de ses tableaux, et on finit par recueillir plus de cent toiles, faible partie de ce que le robuste peintre avait produit.

Cette exposition qui se composait de tableaux de toute nature et de toutes dimensions^ paysages^ marines, neiges, animaux, fleurs, fruits, portraits^ scènes de la vie des villes, scènes de la vie des champs, présentait Taspect varié d'un musée et résumait Texlstence entière de Tartiste. Elle obtint plein succès ; on admira Toeuvre du maître ; on reconnut ses éminentes qualités. La critique demanda même l'admission au musée du Louvre de ses tableaux. Plus tard, lorsque ï Enterrement d'Ornans fut donné au même musée, lorsque l'Etat eut acquis le Combat de Cerfs, ï Hallali, V Homme blesse, le Jeune homme à la ceinture de cuir, on fut unanime dans le monde des arts à applaudir à l'hommage rendu au talent du peintre.

Les habitants d'Ornans qui avaient renversé le Pêcheur dû Chavots replacèrent la statue sur son piédestal.

Dans ce revirement il y a du vrai,

Laissons passer le temps, ce grand pacificateur qui excelle à faire tomber les armures et les masques, à réconcilier les doctrines qui semblent

GUSTAVE COURBET i i>

irréductibles. Peu à peu on oubliera l'homme devant son œuvre, et la justice s'établira pour lui. Courbet ne sera plus considéré comme un artiste de génie, il n'aura plus ses admirateurs fanatiques, mais il ne soulèvera plus les antipathies acharnées qui ont accueilli de son vivant quelquesunes de ses créations. Il restera de son talent des témoins d'une valeur, d'une éloquence bien inégales, respectables souvent, intéressants toujours. Il est un des maîtres peintres, non seulement de notre époque, mais de tous les temps ; de tous les paysagistes qui ont manié un pinceau, c'est lui qui a côtoyé le plus près la vérité vraie, la ressemblance physique des caractères objectifs de la nature 11 avait la palette opulente, la touche franche et loyale, il faisait sincèrement, adroitement ce qu'il voyait, il savait interpréter la nature humame avec un rare esprit d'observation et une incroyable exactitude de main. N'est-ce pas le génie de l'artiste r

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