A L'ARMÉE ALLEMANDE
« L'hiver approche, mes pauvres gens, et vous frappez à notre porte avec de gros marteaux.
« Ah ! nous vous entendons bien : vous croyez que chez nous c'est toujours fête et que nous sommes encore en 1867; vous avez pris goût à notre hospitalité, mais ce ne doit pas toujours êtreà notre tour.
(( Comme les assiégeants de Troie, aujourd'hui vous frapperiez pendant dix ans qu'on ne vous ouvrirait pas. En ce moment nous ne pouvons rien faire pour vous ; passez votre chemin.
<( Passez votre chemin ! les temps sont durs et justement nous nous mettons en ménage ; dans la prévision d'une famille, nous devons être économes^ car notre fiancée n'a pas d'argent. Cette année nous ne sommes pas riches, nous n'avons pas de
foin dans nos boites et pas même pour nos chevaux.
« Passez votre chemin! vos oremus ne me touchent pas ; etc »
Voici la fin de ce morceau de haut goût :
(( Vous parlez de civilisation! Je vous ai vus à l'œuvre, je vous ai vus ne sachant pas inviter quelqu'un à dîner ; je vous ai vus chez vous non pas manger (sur une table sans linge), mais engloutir de la nourriture quatre fois par jour ; j'ai vu vos paysans ayant dans la poche une cuillère et une fourchette dans un étui, un couteau à chaînon, une pipe en porcelaine (semblable à un huilier) à chaînon ; des florins en guise de boutons d'habits, et des bottes en sautoir avec des fers de
mulets aux talons et un chapeau vert; puis
chacun lisant la Bible en guise d'instruction.
« Je ne suis pas contrariant, mais vrai, je crois que vous ferez four au Boulevard Italien !
« Croyez-moi, retournez chez vous encore un peu. — J'irai vous voir.
« Retournez d^ms votre pays! vos femmes et vos enfants vous réclament et meurent de faim. Nos paysans qui sont venus lutter contre vos cou-
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pables entreprises, sont dans le môme cas que vous.
« En rentrant, criez : a Vive la République !
A bas les frontières » Vous n^avez qu'à y
i^agner ; vous participerez à notre pays en frères. »
Les autres lettres que nous avons eues entre les mains ne donnent pas une meilleure idée de la littérature du peintre ; elles montrent qu'il n'eut jamais qu'une culture intellectuelle incomplète ; nous n'en citerons qu'une seule, elle est curieuse : le déboulonneur de la colonne se plaint au préfet du Doubs d'une mutilation d'arbres dans la ville d'Ornans.
u Ornans, 26 mars 187J.
« Monsieur le Préfet,
(( 11 se passe en ce moment une mutilation impossible à supporter, sur les arbres des Iles basses à Ornans ; cette mutilation est commandée (il faut le croire) par une administration incompétente en semblable matière, et exécutée par des ouvriers ineptes qui cherchent à faire du bois seulement.
« Je vous prie, au nom des habitants de mon quartier, de vouloir bien interdire ce vandalisme.
(( Il n'y a autre chose à faire que de couper les quelques branches qui peuvent tomber sur les passants par manque de vitalité, et par des gens du métier.
« Veuillez m'excuser, Monsieur le Préfet ; c'est l'empressemeni qui me fait écrire de cette façon et par la crainte que j'ai de voir détruire une place si sympathique à la ville d'Ornans.
a Veuillez recevoir, Monsieur, mes salutations les plus distinguées.
« Peintre. »
Si nous multiplions ces citations, c'est pour établir bien nettement par le style même de ces lettres, que Courbet ne peut être l'auteur des nombreux écrits qui lui sont attribués. Ils sont l'œuvre d'écrivains réalistes, heureux de produire sous le nom du peintre leurs théories sur l'art.
Ses discours ne valaient pas mieux que sa prose.
Au congrès d'Anvers, en 1861, Courbet voulut exposer ses théories sur l'art.
« Le fond du réalisme, dit le peintre orateur, c'est la négation de l'idéal, à laquelle j'ai été amené
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depuis quinze ans par mes études, et qu'aucun artiste n'avait osé affirmer catégoriquement.
<( L'En/errement à Ornans a été, en réalité Tenterrement du romantisme, et n'a laissé de cette école de peinture que ce qui était une constatation de l'esprit humain, ce qui avait le droit d'existence, c'est-à-dire les tableaux de Delacroix et de Rousseau.
« L'art romantique, comme l'école classique, était l'art pour l'art. Aujourd'hui d'après la dernière expression de la philosophie, on est obligé de raisonner même dans l'art et de ne jamais laisser vaincre la logique par le sentiment. La raison doit être en tout la dominante de l'homme. Mon expression d'art est la meilleure, par ce qu'elle est la seule qui ait combiné tous ces éléments. En concluant à la négation de l'idéal et de tout ce qui s'en suit, j'arrive en plein à l'émancipation de l'individu et finalement à la démocratie. Le réalisme est par essence l'art démocratique. »
Comme langage c'est médiocre, comme vantardise c'est complet.
11 était difficile d'enterrer avec plus de sans façon les grands idéalistes de tous les temps,.
d'attaquer plus maladroitement les artistes qui prenant la réalité pour base de leurs études, ont essayé d'élever, d'embellir, de poétiser la vie, la nature, la réalité humaine.